DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE
N* iO et il. — IS noTembre 1874.
50. — Christna et le Christ ^ par Louis Jacolliot, Paris, 1874, in 8% 380 pages.
Examinons d'abord le nom de Krichna que M. Ja* coUiot écrit Christna. Je lui ferai observer 1« que 1'*
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est de trop, parce que ce mot sanskrit ne contient pas d'aspiration ; 2* que ce nom est d'origine douteuse et qu'il ne peut venir de la racine Khris qui n'existe pas en sanskrit ; que d'ailleurs^ même en a<lmettant l'existence de cette racine, l'insertion du t serait inexplicable ; 3* que ce même mot au féminin, la Krichnâ, rivière de l'Inde, se trouve correctement écrit, p. 35.
J'engage M. J. à soigner l'orthographe des mots sanskrits, car il y a, dans ce nouvel ouvrage, presque autant de fautes que de mots, ce qui peut faire douter de son habitude à lire les textes sacrés des Hindous. Ces fautes viennent, probablement, de ce qu'il s'est servi des textes tamouls qui ne reproduisent pas l'orthographe sanskrite avec la fidélité désirable.
Pour relever toutes les inexactitudes que contient ce volume, il faudrait beaucoup plus de place qu'il ne m'en est accordé ici. Je m'occuperai donc seulement de celles qui ont le plus d'importance au point de vue historique et religieux.
M. J. dit en commençant, p. 7 : La Judée s'est évidemment inspirée de l'Inde.
« Si la légende du Ghristna indou est authentique, la légende du Christ juif ne peut qu'être apo* cryphe. »
Nous voilà fixés sur le but poursuivi dans le livre; voyons maintenant les détails à l'appui.
« Les deux religions les plus anciennes (dit M. J., p. 5), le Brahmanisme et son rameau le Bouddhisme, sont basées sur le mythe de l'inoarnation périodique de la divinité. »
Pour le Brahmanisme cela est vrai, mais non pour le Bouddhisme, car ce dernier ne parlant jamais d'un dieu unique créateur du monde, qu'il ne semble pas reconnaître, il s'ensuit qu'un Bouddha n'est qu'un être quelconque, homme ou animal, devenu saint, puis Dieu, à l'aide de mérites acquis dans des existences successives, et qui redescend ensuite sur la terre pour sauver les autres créatures, sans exception. Je dis sauver et non racheter ^ par la raison que les Hindous considérant les âmes comme éternelles et sans comnfcncemeni^ je ne vois guère où placer le péché originel. M. J., qui n'a pas prévu cette objection, parle encore, dans ce volume, de l'histoire de la chute d'Adima et d'Eva (Adam et Eve), qu'il a découverte dans une légende de Ceylan, avec cette variante pleine de galanterie, que là, c'est Adam qui • induit Eve au péché.
Le système hindou des incarnations périodiques et sans fin, comparé au christianisme, en diffère considérablement, puisque celui-ci n'admet que la
seule et unique incarnation du Christ, qui ne sera suivie d'aucune autre.
Il y a aussi entre le Brahmanisme et le Bouddhisme cette différence, que le premier, quoi qu'en dise M. J., p. 303, admet Tincarnation immédiate de Vichnou, dans un animal : poisson, tortue et sanglier, et que la prochaine doit avoir lieu sous la forme d'un cheval *, tandis que les Bouddhas ne naissent que sous la forme humaine et jamais ailleurs que dans la famille d'un hrahmane ou d'un roi.
Quant à la virginité de Dêvakî, de la mère de Krichna, le Vichnou Pourdna (Édit. de Bombay, livre V, si. 63) ne laisse aucun doute à ce sujet, en disant que Dévakl en était à sa 8® conception dans la personne de Krichna.
M. J, donne au culte de Krichna une antiquité qu'il n'a pas. Suivant Eug. Burnouf, ce culte était nouveau dans l'Inde quand le Bouddhisme s'y répandit*, et Colebrooke incline à croire que le déve-
1. A propos de cette iDcarnatlon de Vichnou, M. Jacolliot fait aneer- Tear bien aiogalière. An liea deyoïr dans cet animal rincarnaiion du Dieu, il en fait un monstre qu'il compare au cheval de l'Apocalypse. Voici sa phrase : « La prochaine apparition de Yischnou-Christna sur la terre aura pour bat de délirrer le monte éa ebeyid KaOci et de mettre fin au règne du mal. On voit que saint Paul, l'auteur probable de l'apocryphe évangile éd Jean, n'a pas eu beaucoup de peine à inventer son cheyal de l'Apocalypse. » Pages 368-369.
2. Inlrod, àrfunoin du Bonddhitme, p. 136, et la note. Voyez aussi Mémoire sur l'Inde, par Reinaud, p. 123; et dans la Nouveau recueil de V Académie det Interiptions, t. XVIt un mémoire sur Krichna, par Langlois.
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loppement des fables et des légendes qui ont fait ua dieu de Erichna est postérieur à rétablissement du Bouddhisme. Que M. J. cherche le dieu Erichna dans le Véda, il ne l'y trouvera pas ; mais, par contre, il trouvera le culte de ce Dieu très-développé après notre ère.
« Nous voulons prouver (dit M. J., p. 8) que l'in- « carnation qu'on adore à Rome n'est qu'un reflet « de celle qu'on honore dans l'Inde ; que le Christ « n*a jamais existé tel que ses historiens intéressés « nous le dépeignent; et que les évangélistes n'ont « fait qu'attribuer à un des leurs, ou même à un « utre imaginaire, de miraculeuses aventures copiées « par eux dans les livres sacrés de l'extrême Orient.
« On oublie trop que tous les savants de l'école « d'Alexandrie les ont taxés d'imposture et leur ont « signalé les sources où ils avaient puisé. »
M. J. oublie aussi que Rome n'est pas seule à honorer le Christ, et que les grecs et les protestants sont également intéressés dans la question qu'il soulève ici. On peut encore lui demander comment les évangélistes ont coptV les livres sacrés de l'Orient. Ils savaient donc le sanskrit ? Si ce fait se confirme,' M. J. a fait une découverte curieuse; et si tous les savants d'Alexandrie ont taxé les évangélistes d'imposture, pourquoi ne pas citer, à l'appui de cette
assertion, le premier venu de ces savants qui, sans doate, n'ignoraient pas où et comment les évangélistes avaient appris le sanskrit.
L'auteur de Christna et le Christ n'est pas toujours d'accord avec lui-même. II nous dit dans ce nouveau volume, p. 50 : « L'Inde, tournant sans cesse dans un cercle vicieux entre le monothéisme et le polythéisme, rdle depuis quinze mille ans sous les étreintes du prêtre », après avoir écrit dans la Bible dans l'Inde, page 7 : «Vieille terre de l'Inde, berceau du genre humain, salut I... Oh I comme je voudrais que ton passé pût être plus tard notre avenir i »
Et p. 192 : « Les merveilles de l'art indou qui inspira l'art antique de l'Egypte et de la Grèce. »
Puis, p. 375 : « Les Indiens ne peuvent rivaliser avec les splendeurs de l'art grec. »
M. J. assure, p. 52-53, « que le sacrifice des bêtes était contraire aux principes les plus sacrés et les plus inviolables des Indous qui proscrivent toute espèce de meurtre, sous quelque prétexte que ce soit. »
S'il avait lu avec attention les lois de Manou, il aurait vu que non-seulement le sacrifice des animaux n'y est pas défendu, mais qu'il y est même souvent prescrit *. Et pour un homme qui a long-
i. UaDOo, IV, 2G-27, y, 16 à %7 ; 40-42 ;Si, 27.
temps vécu dans rinde, il est bien mal informé au sujet de Vaswamédha • qui, selon lui (p. 88), aurait lieu chaque matin, tandis que ce sacrifice, le plus solennel de tous, doit durer un an et ne peut être célébré que par les rois.
M. J. dit, p. 74 : « Dans la primitive époque védique, avant la codification brahmanique des Vêdas et de Manou, les Gymnosophistes ou pénitents nus existaient déjà sous le nom de Sannyasis, etc. »
Je demanderai d'abord à M. J. ce qu'il entend par codification des Vêdas. Composés d'hymnes en l'honneur des dieux du feu, de l'air, de l'eau, etc., les Vêdas n'ont jamais constitué un code, et je doute qu'on y trouve les Gymnosophistes, comme je crois difficile de prouver que ce sont ces philosophes qui fondèrent le Djaïnisme, par opposition aux tendances polythéistes des Brahmanes.
Le Djaïnisme, suivant M. J., « était, est encore, et n'a jamais été que monothéiste. On ne nous montrera pas un seul texte qui soit en contradiction avec ce fait. »
1. i6(d. V, 53, XI, 74, 8S, 150. L'aswaméda (sacrifice da cheyal) avait un caractère à la fois politique et religieux. Qaantl un roi avait la prétention d*ètre an monarque universel, il choisissait un cheval qu'on laissait errer en liberté, mais en le faisant suivre par des hommes armés. Si un autre roi contestait les prétentions du premier, il s'efforçait de s'emparer du cheval. Si les hommes armés chargés de garder le cheval revenaient avec lui, il était alors sacrifié en grande pompe et sa chair était mangée et plus souvent brûlée. Ce sacrifice célébré cent fois élevait le sacrificateur au rang d'Indra, le seigneur des dieai.
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L'auteur parle bien à son aise du Djaïnisme qu'on a, jusqu'à présent, bien peu étudié, parce que Ton ne possédait pas les livres originaux de cette secte ; mais le peu que Ton connaît de la doctrine des Djaï* nas ne vient pas à l'appui de ce prétendu monothéisme ^.
Nous trouvons, p. 95 : « L'âme, dont la souillure n*est pas effacée, est condamnée aux transmigrations successives établies par le Vêda. »
Le dogme de la transmigration n'apparaît pas dans le Rig Véda, mais on le trouve dans les Oupa^ niehats^ livres composés à une époque qui doit avoir suivi d'assez près la période védique, et auxquels les brahmanes donnent aussi le nom de Yédas.
Il n'en est pas moins vrai que l'époque précise et le lieu d'où est parti le dogme de la transmigration ne sont pas connus avec certitude. Ce qui est certain c'est qu'il est fort ancien, puisque la Grèce l'a connu par Pythagore, et que César le retrouva en Germanie et en Gaule. Mais par quel chemin y étaitil venu?
M. J., p. 98, tranche la question de la manière suivante : « Il faut arriver à la période brahmanique ou époque de la domination sacerdotale pour trouver dans le Manou abrégé par les prêtres, dans l'intérêt de leur despotisme, la transmigration des âmes