‹ Feuilles d'herbeChapitre 28 sur 89 · HERBES EMBAUMÉES DE MON SEIN · texte numérisé non relu

HERBES EMBAUMÉES DE MON SEIN

Herbes embaumées de mon sein,

D’après vous je glane, j’écris des feuilles pour être mieux lu plus tard,

Feuilles de tombe, feuilles de corps, croissant au-dessus de moi, au-dessus de la mort,

Racines vivaces, feuilles élancées, oh! l’hiver ne vous gèlera pas, feuilles délicates,

Chaque année je dis que vous refleurirez, hors de vos retraites vous resurgirez ;

Oh! je ne sais si beaucoup de passants vous découvriront ou aspireront votre faible parfum, mais quelquesuns oui, je crois ;

O sveltes feuilles ! ô fleurs de mon sang ! Je vous laisse parler à votre manière du cœur qui est sous vous,

Oh! j’ignore quel sens vous avez là en dessous de vousmêmes, vous n’êtes pas le bonheur,

Souvent vous êtes plus amères que je ne puis l’endurer, vous me brûlez et percez,

Cependant vous êtes admirables à mes yeux, racines faiblement teintées, vous me faites penser à la mort,

La mort est admirable d’après vous (qu’est-il en vérité d’admirable après tout hormis la mort et l’amour ?)

Oh! je ne crois pas que ce soit en vue de la vie que je chante ici mon chant des amis, je crois que ce doit être en vue de la mort,

CALAMUS

Car comme il se fait calme, comme il se fait grave pour s’élever à l’atmosphère des amis,

Mort ou vie, je suis dès lors indifférent, mon âme refuse de choisir,

(Je ne suis pas sûr que l’âme haute des amis ne fasse fête à la mort par-dessus toute chose),

A présent en vérité, ô mort, je crois que ces feuilles ont précisément le même sens que tu as,

Grandissez, feuilles suaves, que je voie ! Grandissez de mon sein !

Jaillissez du cœur caché là !

Ne vous repliez pas ainsi en vos racines teintées de rose, timides feuilles !

Ne restez pas là-dessous si honteuses, herbes de mon sein ! Voyons, je suis résolu à mettre à nu ce large sein que j’ai, assez longtemps que j’étouffe et suffoque ;

Brins emblématiques et capricieux, je vous laisse à présent, vous ne me secondez point,

Je dirai ce que j’ai à dire sans détour,

Je ne chanterai que moi-même et les camarades, je ne jetterai plus jamais d’autre appel que leur appel,

Je susciterai par là d’immortels échos d’un bout à l’autre des Etats,

Je donnerai l’exemple aux amis, prendre forme permanente et s’affirmer d’un bout à l’autre des Etats,

Par moi les paroles seront dites qui feront la mort joyeuse, Donne-moi donc le ton, ô mort, que j e m’y accorde,

Donne-toi à moi, car je vois que tu m’appartiens à présent par-dessus tout, et vous êtes inséparablement joints ensemble, vous, l’amour et la mort,

Et je ne vous permettrai plus de me décevoir davantage avec ce que j’appelais la vie,

Car à présent il m’est communiqué que vous êtes les inten-

tions essentielles,

Que vous vous cachez sous ces formes changeantes de la vie, pour des raisons, et qu’elles existent essentiellement pour vous,

Que par-delà celles-ci vous apparaissez pour demeurer, comme la réelle réalité,

Que derrière le masque des matérialités vous attendez patiemment, n’importe quel temps,

Que peut-être un jour vous aurez la haute main sur tout, Que vous dissiperez peut-être tout ce cortège d’apparences, Que vous êtes, qui sait, ce pourquoi il existe uniquement, mais il ne dure pas si longtemps,

Mais vous, vous durerez très longtemps.

Page 1