‹ Feuilles d'herbeChapitre 4 sur 89 · IMAGES · texte numérisé non relu

IMAGES

Je rencontrai un voyant,

Qui dédaignait les nuances et objets du monde, Les champs de l’art et du savoir, plaisir, sens, Pour glaner des images.

Ne mets plus dans tes chants, dit-il,

L’heure ni le jour énigmatiques, ne mets ni segments ni parties,

Mets d’abord avant les autres comme lumière pour tous et chant d’introduction à tous,

Celui des images.

Toujours l’obscur commencement,

Toujours la croissance, le tour complet du cercle,

Toujours le sommet et l’immersion finale (pour resurgir fatalement),

Images ! Images !

Toujours le muable,

Toujours la matière qui change, s’émiette, se recompose, Toujours les ateliers, les fabriques divines,

Produisant des images.

Voyez, moi ou vous,

Femme ou homme, Etat, connu ou inconnu,

Nous qui semblons bâtir richesse compacte, force, beauté, Ne bâtissons au fond qu’imagés.

L’apparence s’évanouit,

La substance du rêve d’un artiste ou des longues études du savant,

Ou des efforts du guerrier, martyr, héros,

C’est de façonner son image.

De toute vie humaine,

(Les unités assemblées, inscrites, sans omettre une pensée, une émotion, un acte),

L’ensemble grand ou petit récapitulé s’additionne,

Dans son image.

DÉDICACES

La vieille, vieille impulsion,

Fondée sur les antiques sommets, voici de nouveaux et plus hauts sommets.

Par la science et l’analyse moderne encore fortifiée,

La vieille, vieille impulsion, les images.

L’à présent d’ici même,

L’Amérique affairée, pullulante, confuse, en tourbillon, Masse et partie, c’est uniquement pour de là dégager Les images d’aujourd’hui.

Celles-ci et celles du passé,

Des pays disparus, de tous les règnes des rois outre-mer, Anciens conquérants, anciennes campagnes, périples des anciens marins,

Sont images qui se joignent.

Densités, pousses, façades.

Strates des montagnes, terrains, rocs, arbres géants,

Qui loin naissent, loin meurent, vivent longtemps pour laisser

Des images éternelles.

Exalté, ravi, en extase,

Le visible n’est que la matrice de leur naissance,

De tendances orbiques à façonner, façonner, façonner toujours

La grande image terrestre.

Tout l’espace, tout le temps,

(Les astres, les effroyables perturbations des soleils,

Qui s’enflent, s’écroulent, finissent, fournissent leur carrière longue ou brève),

Ne sont remplis que d’images.

Les myriades silencieuses,

Les océans infinis où se déversent les fleuves,

Les innombrables identités libres distinctes, comme la vue, Les vraies réalités, images.

Point ceci le monde.

Ni ceux-ci les univers, mais elles les univers,

Le sens et le but, la permanente vie de la vie à jamais,

Les images, les images.

Par delà tes leçons, savant professeur.

Par delà ton télescope ou spectroscope, observateur pénétrant, par delà toutes mathématiques,

Par delà la chirurgie, anatomie du médecin, par delà le chimiste et sa chimie,

Les entités des entités, les images.

Mouvantes cependant fixes,

Seront à jamais, furent toujours et sont,

Emportant le présent vers l’avenir infini,

Les images, les images, les images.

Le prophète et le barde

Se maintiendront encore, en des régions plus élevées encore.

Seront les médiateurs pour le Monde Moderne, la Démocratie, interpréteront encore pour eux Dieu et les images.

Et toi, mon âme,

Tes joies, ton incessante activité, tes exaltations,

DÉDICACES

Ton aspiration amplement rassasiée enfin, te voilà prête à retrouver

Tes compagnes, les images.

Ton corps permanent,

Le corps caché là en ton corps,

L’unique sens de la forme que tu es, le réel moi-même.

Une vision, une image.

Tes vrais poèmes ne sont pas dans tes poèmes.

Nul chant spécial n’est à chanter, aucun n’existe par luimême,

Mais résultent de l’ensemble, se lèvent enfin et planent, Ronde image à l’orbe plein.

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