‹ Feuilles de combat lere feuille: les "souvenirs politiques"Chapitre 3 sur 4 · FEUILLES DE COMBAT 1D · texte numérisé non relu

FEUILLES DE COMBAT 1D

garder comme la partie la plus importante de l'ouvrage.

Je ne perdrai pas de temps à discuter s'il est juste d'accuser tout le clergé canadien-français d'avoir combattu pendant trente ans le parti libéral, quand on invoque précisément contre tel ou tel évêque de l'époque, en faveur de ce parti, l'autorité de Mgr Taschereau, archevêque puis cardinal ; quand on peut rappeler avec orgueil que l'avocat qui le premier fit valoir dans une contestation d'élection l'argument de l'ingérence cléricale, AT. François Langelier, resta, avec l'autorisation du clergé, professeur de droit à l'université catholique de Québec.

Fermons les yeux sur ces légères contradictions.

Hâtons-nous de reconnaître que dans sa lutte contre le libéralisme religieux, le clergé canadien attaquait souvent "tous et chacun des partis politiques qui s'appellent libéraux," ce que les Instructions du Saint- Office, confirmées par le cardinal Siméoni au nom de Léon XIII, devaient interdire le 15 septembre 1881 ; qu'il était temps que la Cour romaine s'émût, quand un brave homme ne pouvait se porter candidat "libéral modéré'' dans une élection étrangère à toute question religieuse, sans qu'aussitôt l'évêque écrivît aux fidèle-. ou plutôt aux électeurs :

"Notre Saint-Père le Pape, et après lui tous les " archevêques et évêques de cette province, ont déclare " que le libéralisme catholique devait être abhorré "comme la peste: aucun catholique n'a le droit de se "dire un libéral modéré, et partant, ce libéral modéré "ne peut pas être élu pour représenter des catholiques." (Lettre de Mgr P>ourget à propos de la candidature de M. Portier dans le comté de Cbamblv.)

Remercions franchement la Cour romaine d'avoir extirpé de notre pays l'espèce de folie mystique qui

faisait écrire au Journal de Trots-Rivières en parlant des progrès du libéralisme au Canada :

" La femme deviendra l'esclave et la chose du " mari brutal, comme cela était avant que le prêtre " n'eût effacé de son sang ces articles de la législation " païenne ; le père aura le droit de vie et de mort sur " son enfant." Etc., etc.

Et venons-en tout de suite à la question bien autrement sérieuse de savoir si le parti libéral canadien, en supposant générale l'hostilité dont il souffrait, a remporté sur le cléricalisme, dans la province de Québec, la victoire décisive que prétend l'auteur des "Souvenirs politiques".

Sur ce point encore, nous n'aurons qu'à citer M. Langelier contre M. Langelier.

L'auteur écrit (pp. 3e) et suiv.) à propos du fameux discours prononcé par M. Laurier à Québec le 2 juin 1877 :

Il fit voir que c'était du développement des H-stMuH^r»* représentatives qu'étaient sortis les deux principes Libéral et Conservateur, qu'il n'y avait rien dans le libéralisme que nous, professions qui fût de nature à alarmer l'Ep lise ou la foi religieuse de qui que ce soit.

...M. Laurier venait d'ouvrir une ère nouvelle dans notre politique; il avait, d'un souffle, d'un coup de maître (sic), dissipé tous les vieux préjugés, terrassé l'hydre du fanatisme et représenté le parti libéral sous ses vraies coul urs. La conscience timorée de bien des libéraux se sentir soulagée en constatant que ce parti qui avait subi tant d'anatbèmes méritait le respect de tous les bons citoyens et pouvait marcher le front haut.

Pages 165 et 166, il écrit, après avoir cité une déclaration nettement catholique faite par M. Mercier dans un banquet offert par les libéraux de Québec à M. Blakc:

FEUILLES DE <'<>m B \T %\

Profondément patriote, désireux de mettre un terme aux divisions religieuses qui nous avaient séparés pendant si longtemps, M. Mercier avait cru avec raison que le moyen d'arriver à son but. c'était de rassurer le clergé au point de VÙe polit iaue et religieux. . .

C'est «à partir de ce moment que le clergé commença à s'apercevoir que les hommes qui dirigeaient le parti libéral valaient bien ceux qui conduisaient la barque conservatrice. Ce fut le commencement de la réhabilitation d'un parti OStracisé depuis tant d'années.

Ailleurs (nage 2/6) i| commente ainsi une fête offerte par les Jésuites à Mercier après le recouvrement de leurs biens :

Quel changement hélas ! Cette démonstration comportait un grand enseignement: en effet, il ne faut pas se reporter bien loin en arrière pour retrouver le croupe libéral bas-cararî'en sous le coup d'un ostracisme injuste, dénoncé au nom des principes les plus sacrés, voué à l'exécration d'une populati m trop sincèrement catholicpie pour ne pas entend' e sans être émue des appels qui s'adressaient à ses sentiments les plus chers. Quel travail herculéen n'avait-il pas fallu accomplir pour faire disparaître les malentendus et faire comprendre une bonne fois que l'on peut être bon libéral et excellent catholique !

En faut-il davantage pour démontrer qu'avant 1889 (les "Souvenirs'' ne vont pas plus loin) le groupe libéral canadien-français ne put triompber aux urnes qu'après avoir dépouillé tout ce qui le distinguait du parti conservateur sur le terrain religieux, et que, partant, M. Langelier devrait tout au moins préciser ce qu'il entend par la défaite du cléricalisme dans les élections canadiennes ?

* Même absence complète de logique OU de bonne foi dans l'appréciation de tous les autres événements.

En 1878 c'était un gouverneur libéral qui renvoyait d'office un cabinet conservateur, lui 1892 un

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gouverneur conservateur congédiait un ministère libéral. Les motifs invoqués étaient à peu près identiques dans les deux cas. De fait, il est peu d'esprits justes, aujourd'hui, qui n'admettent que M. Letellier et M. Angers furent également excusables ou également condamnables. Il n'y a plus guère que les ignorants aveuglés par la passion politique qui fassent un crime à celui-ci de ce qui leur paraît chez l'autre le courageux accomplissement d'un pénible devoir.

Pour M. Langelier, Letellier est un héros et M. Angers un forban.

Letellier, écrit-il à la page 121, aurait pu couler des jours heureux à Spencer Wood, s'il avait voulu adopter la politique du "laisser faire", mais cela n'était ni dans sa nature, ni dans ses goûts. Il n'a jamais voulu admettre la théorie qu'un Lieutenant-Gouverneur est une simple machine à signer. // avait une idée plus élevée des importantes fonctions qu'il remplissait.

Deux pages auparavant, il écrivait :

Chose singulière ! Ce même M. Angers qui avait proclamé si haut en 1878 le respect de la constitution, fut le premier à violer ces principes sacrés dont il s'était constitué le défenseur. En 1892, en effet, il occupait à son tour le poste de Lieutenant-Gouverneur à Québec : il n'hésita point à renvoyer le gouvernement Mercier qui venait de sortir des élections avec une grande majorité. Il lui refusa même la convocation des Chambres et une enquête parlementaire. Sa conduite outrageusement inconstitutionnelle ne lui attira aucune censure pour la raison que ses amis politiques occupaient le pouvoir à Ottawa. S'il a été absous par ceux-ci, il n'en a pas été de même du peuple qui lui a voué une significative exécration et qui l'a toujours poursuivi depuis.

Et comme si la raison de sa partialité pour Letellier n'était pas assez évidente, il écrit (page 123) :

On peut donc dire que c'est M. Letellier qui a sérieusement commencé l'œuvre de la libéralisation de la province, laquelle a été complétée plus tard par M. Mercier.

Plus tard encore (p. 131), il dira à propos de la chute du cabinet Joly, M. Robitaille étant gouverneur:

C'était la fin du drame politique qui se continuait depuis près de deux ans. Que faire avec un Lieutenant-Gouverneur qui se prêtait aux menées sournoises des adversaires de- ses ministres, avec une majorité décidément hostile dans le gouvernement fédéral?

Comme si ce n'était pas là, précisément, l'accusation portée contre Letellier par ses contemporains !

Page 129, il qualifie de traîtres les cinq députés libéraux qui abandonnèrent M. Joly pour mettre fin, disaient-ils, à la crise produite par l'hostilité du Conseil législatif; et il ajoute, page 131 :

Quand on a suivi un chef qui tombe, il ne reste qu'une chose à faire à ses compagnons de fortune, c'est de tomber avec lui.

Deux pages plus loin (133), la chute de M. Joly lui inspire cette morne réflexion :

Malheureusement cet esprit de parti qui nous a fait tant de mal a brisé ce gouvernement pour satisfaire, non pas les légitimes ambitions, mais les appétits d'un petit nombre.

Page 163, nouvelle lamentation sur l'esprit de parti, inspirée celle-là par l'échec du projet de coalition :

Ainsi finit cette tentative d'alliance qui aurait peut-être groupé ensemble tous les Canadiens-Français et leur aurait assuré une influence prépondérante.

Enfin, il rendra un dernier hommage à l'indépendance en parlant du mémorable mouvement politique de 1885:

24 les "souvenirs" de m. langelier

Pour permettre à tous les Canadiens-Français de s'unir sans froisser leurs susceptibilités politiques, on fonda un nouveau parti qu'on appela le parti National.

Dès la page 14, d'ailleurs, il nous montrait avec M. Hanotaux "le citoyen indépendant écarté des emplois publics, la fidélité et le mérite suspects, l'envie, la haine, les partis pris, écartant les meilleurs". Et il ajoutait ce mot terrible, qui lui coûterait à coup sûr son shérifat, si les ministres d'aujourd'hui ne savaient, heureusement pour lui, qu'il n'a voulu viser que ces maudits "Bleus" et ce détestable clergé:

L'honnête homme cède ; il plie ; il rentre dans le silence. Le maître ne dit plus comme l'ancien despote : "Vous penserez comme moi ou vous mourrez", il dit : "Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges dans la cité mais ils vous deviendront inutiles ; et si vous briguez le suffrage de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous le leur demandez, ils feindront encore de vous le refuser."

Et ainsi de suite jusqu'à la fin. Partout où le contrôle est possible, on surprend l'auteur en flagrant délit de partialité, ou de quelque chose de pis. Il s'étonne, ou feint de s'étonner, que le clergé ait approuvé en 1867 un plan de confédération arrêté entre Brown et Cartier — comme si cela ne prouvait pas que le clergé, hors des questions religieuses, n'avait pas de préférences politiques. Un emprunt de trois millions et demi à 4 pour cent, effectué par Mercier, lui paraît "un succès financier énorme" (page 293). Il qualifie de "spirituelle parodie" la platitude suivante, sortie d'un coco anonyme que, par modestie sans doute, il désigne sous le nom plutôt vague d"'un de nos amis" (p.

LA TAXEUSE

L/ex-gouvernement ayant gaspille'

Toute l'année, Se trouva fort dépourvu Quand le temps de siéger fut venu :

Pas une seule petite parcelle D'argent du pays dans l'escarcelle.

11 déclara famine A l'opposition, sa voisine, La puant de lui laisser poser Quelques taxes pour subsister Jusqu'à l'élection nouvelle "Il les enlèvera, lui dit-elle, ma belle, Avant l'élection, foi de brutal, En vue de politique capital." L'opposition est très soucieuse ; Pour l'intérêt du pays, il le faut.

"Qu'avez-vous fait de vos capitaux?

"Dit-elle à cette taxeuse, "Nuit et jour avec tout partisan "J'en jouissais, ne vous déplaise." "Vous jouissiez: c'est prouvé par le malaise, "Eh bien ! crevez maintenant.'"

M. F.-X Lemieux est à ses yeux un jurisconsulte éminent et un profond magistrat (p. 82).

A maintes reprises il dénonce amèrement les influences matérielles que le parti libéral eut à vaincre pour arriver au pouvoir :

Ces hommes courageux avaient alors contre eux non seulement l'influence des gouvernements, mais au>>i, celle du haut commerce, de la finance... (P. 12)

Oui, clans ce temps-là, la haute finance, les banques, les grandes compagnies de chemins de ter et de navigation, les manufacturiers, les marchands de bois, tous ceux qui étaient attachés au pouvoir ou qui en espéraient quelque chose, toutes ces classes foi niaient une année compacte, une organisation puissante contre le parti libéral. Les fraudes électorales les plus foimidables étaient commises avec impunité. (P. 42)

20 les "souvenirs" de m. langeijer

Mais il ne dit pas que ces mêmes influences se sont mises au service du parti libéral dès qu'il a été installé au pouvoir.

Il répondra sans doute que son livre finit en 1889. Mais alors, à quel mobile a-t-il obéi en sortant de son cadre pour nous parler tour à tour du pont de Québec, de l'augmentation des subsides fédéraux, du livre de Mgr Fèvre sur Jules-P. Tardivel, et — je vous le donne en cent, je vous le donne en mille — de la navigation d'hiver (!!!)?

Je pourrais pousser beaucoup plus loin mes observations sur l'esprit de l'ouvrage ; mais en voilà amplement assez pour montrer quel droit, ici encore, M. Langelier avait d'écrire dans sa préface :

Je me suis efforcé d'être juste pour mes anciens adversaires, généreux pour mes ennemis, impartial pour tous. S'il m'est arrivé d'être injuste, je serai le premier à le regretter.

Par les copieux extraits que j'ai déjà cités, et même par ce que j'ai dit du fond, l'on a pu se faire une idée de la composition et du style. L'on imagine bien, en effet, comment doivent se lire des mémoires censés finir à 1889 et où, par exemple, le texte d'un long rapport parlementaire sur la possibilité de la navigation d'hiver sert de prologue à un panégyrique do M. Raymond Préfontaine.

L'on imagine bien aussi quel effet doit produire une tranche, ici et là, du cardinal de Retz, de Tocqueville, de Hanotaux, dans un livre de "Souvenirs" qui accouple le pont de Québec à Mgr Fèvre, M. Gouin au brise-glace le "Montcalm".

Malgré les airs parfois prétentieux de son livre, M. Langelier semble avoir voulu démontrer qu'il n'a

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pas plus de mesure dans les mots que clans les idées. ( )n dirait une gageure.

Il embouche la trompette lyrique pour nous présenter des hommes très estimables, mais incontestablement médiocres; tels MM. Pierre Bachand et D.-A. Ross, des ministres de 1878 dont personne ne se rappelle plus le nom.

11 écrit (p. 199) à propos d'un discours prononcé par Mercier en septembre 1885 à Saint-Laurent de Jacques-Cartier :

Quelle formidable harangue! quel puissant plaidoyer! On croirait relire les fameuses catilinaires de Cicéron.

Les ouvriers employés à la construction de certain édifiée publie s'étant mis en grève, et l'un d'eux ayant été tué par la troupe, cet événement lui remet en mémoire le mot de Salluste :

Toujours dans la cité ceux dont les ressources sont nulles haïssent les bons, exaltent les méchants, détestent les choses anciennes en haine de leur propre situation, appellent de tous leurs vœux un bouleversement universel, et se repaissent sans inquiétude de troubles et de séditions parce qu'il est aisé à l'indigence de se retirer d'affaires sans rien perdre.

Et quand, arrivé au bout du volume, le lecteur cherche, ahuri, la page rédemptrice qui couronne beaucoup d'ouvrages médiocres, les pieds lui glissent soudain, et avant qu'il n'ait eu le temps de reprendre son équilibre, il est emporté au-dessous de tout — pour être topographiquement exact: au plus creux delà Basse- Ville de Québec — dans l'éboulement de la Terrasse Frontenac. Cette fin de volume fait penser aux "morceaux choisis" du Nationaliste; je me croirais en conscience de ne la pas reproduire:

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Le dernier incident de cette année qui mérite d'être mentionné, c'est l'éboulis qui se produisit au bout de la Terrasse qui touche à .a citadelle, le 20 septembre, et qui causa la mort de plusieurs pei sonnes.

Un point, c'est tout; "finis". Au prochain tome!

* Quelques phrases donneront maintenant une idée des connaissances philologiques et grammaticales de l'auteur :

Il porta devant la Cour suprême le jugement du juge Routhier qui fut renversé. (P. 36)

La péroraison de ce discours est aussi belle, aussi éloquente que celle prononcée par M. Chauveau à l'inauguration du monument des braves, et comme elle un chef -d œuvre d'éloquence. (P. 40)

Jamais on avait entendu une si mâle éloquence. (P. 41)

Du reste, ils l'ont positivement nié personnellement. (P. 63)

Le magasin de M. J.-B. Renaud fut défoncé et mis à sac par les émeutiers. (P. 101)

En principe, l'opposition n'était pas opposée à la vente.... (P. 177)

Je ne connais pas un homme politique qui restera autant que lui ancré (!!!) dans le souvenir des foules. (P. 191)

O de Retz ! O de Tocqueville ! O Hanotaux ! O . . . Salluste !

Mais pour la troisième fois, en voici, n'est-ce pas, surabondamment assez.

Nous avons donc vu:

1° Qu'à part deux pages sur la nomination du cardinal Taschereau, l'ouvrage de M. Langelier ne contient que des rabâcheries ;

2° Que l'auteur ne prend pas même la peine, ou n'est pas même capable de dissimuler une passion politique digne non pas d'un lieutenant, mais tout au plus d'un eaporal ignare et butor, par le ton qu'elle prend et la façon dont elle se traduit:

3° Que le style est celui d'un geôlier qui voudrait faire des lettres.

Est-ce à dire que la lecture de ce livre n'offre d'intérêt que pour les amateurs de curiosités politiques OU littéraires?

Non, certes, et l'on va s'en convaincre à l'instant.

* D'abord, les mémoires de M. Langelier proclament un fait déjà assez connu, mais qu'on ne trompettera jamais trop: savoir, que la famille Langelier a beaucoup souffert de l'ingratitude des hommes en général et des ministres libéraux en particulier.

11 y a des gens dont la misère augmente à mesure que leurs revenus s'accroissent. Tel, par exemple, ce brave homme qui parlait constamment de ses sacrifiées aux intérêts de la patrie alors qu'il gagnait cinq mille piastres par année comme secrétaire d'une grande ville, et qui, admis à cumuler avec cette charge celle de sénateur, menace de verser dans le désespoir.

Je disais au commencement de cet article que de fil en aiguille et de poire en fromage les trois frères Langelier avaient fini par décrocher, l'un la présidence de la Cour supérieure à Québec, un autre le shérifat de Québec, un troisième, la direction des servirez forestiers de la province de Québec. Eh bien ! ces braves gens sont profondément malheureux, et cela se voit presque à chaque page des "Souvenirs". M. Charles Langelier pardonne tout, excuse tout chez ses anciens chefs — son ancien chef, devrais-je dire, puisqu'il n'en reste plus qu'un dans la politique active: M.

Laurier — oui, il leur pardonne tout, excepté la manière dont ils ont traité la famille Langelier.

Ceux-là, trop loin des événements pour les avoir vus, trop près pour les juger, ne savent pas, ne sauront jamais peutêtre, avec quel respect, avec quelle piété leur reconnaissance devrait se retourner vers ces vieux libéraux qui préparèrent le triomphe futur de leur parti. (P. 12)

Ce témoignage de courage, d'indépendance, rendu par un adversaire (le Canadien), M. F. Langelier l'a bien mérité. Il est fâcheux que ceux qui avaient tant bénéficié de ses luttes n'aient pas su reconnaître ses services lorsque l'occasion s'en est offerte. (P. 81)

Que les partis politiques sont ingrats ! ils ne savent reconnaître que les services actuels : ceux rendus dans le passé ne comptent plus, on les oublie afin d'avoir moins de scrupules à ne pas les récompenser! (P. 123)

C'était (Pitre Tremblay) un homme personnel (sic), une nature fortement trempée, un caractère comme il s'en rencontre rarement. Comme il aurait condamné certaines compromissions et certaines palinodies dont nous avons été témoins! (P. 125)

Quand on vous le disait, qu'ils sont malheureux!

* Le livre nous fournit aussi les éléments d'une piquante comparaison entre le ton des discussions politiques aujourd'hui et autrefois.

Avons-nous assez souvent, en ces dernières années, entendu des hommes politiques qu'on accusait vaguement de malversation — et qui ne sont pas tous inconnus à M. Charles Langelier — se tourner vers leurs accusateurs le front chargé d'éclairs et leur crier d'une voix de tonnerre : "Misérables ! ayez donc au moins le courage de préciser !" Dans les mémoires de M. Langelier, on accuse beaucoup, mais on ne précise jamais; et cela est d'autant plus symptomatique que cet ancien ministre a eu des années de loisirs pour

réunir ses preuves et que, dans la plupart des cas, il n'aurait plus à craindre les poursuites, les accuses étant morts.

M. Ruggles Church, devenu trésorier, voulut assurer le parachèvement des chemins de fer du Nord et de Colonisation. Pour cet objet les Chambres l'autorisèrent à faire un second emprunt de $4,000,000. On comprend quel appât fut pour les spéculateurs la perspective de ces grandes dépenses d'argent. Des députés et des ministres avaient des intérêts dans ces chemins de fer. (P. 50 )

On y entraînait (chez Sénécal) les députés que les discours n'avaient pas réussi à convaincre, et, quand ils sortaient de là, leur opinion était bien formée. (P. 112)

L'auteur ne ménage pas même la magistrature, et malheureusement, ce qu'il dit d'autrefois inspirera peut-être des rapprochements coupables aux journalistes politiques qui depuis quelque temps ont eu affaire aux tribunaux de la province de Québec.

Les juges qui tenaient leur nomination du parti au pouvoir mettaient une coupable complaisance à absoudre ceux qui s'en constituaient les apôtres. La presse conservatrice répandue dans tout le pays défendait tous ces abus. (P. 13)

Les personnages que l'auteur met en scène ne précisaient pas davantage, ni ne respectaient davantage la réputation des hommes publics.

M. François Langelier, aujourd'hui sir François Langelier, président de la Cour supérieure à Québec, réminent magistrat qui ces jours derniers, dans un jugement, dénonçait avec indignation l'âpreté de nos discussions politiques, disait en 1884 dans tm discours, assez éloquent d'ailleurs, rapporté par son frère à la page 204 des "Souvenirs'' :

" Votez pour qui vous voudrez, je ne veux pas 11 vous en faire de reproche à l'avance. Les soucis de

32 les "souvenirs" de m. langeuer

" la cabale électorale disparaissent à mes yeux devant " l'image de notre malheureuse province, déjà plus qu'à " moitié minée par des dilapidateurs qui se font un jeu " d'exploiter la confiance populaire....

" J'ai trop vu de talent déployé en vain, d'énergie "épuisée au service de la cause populaire; j'ai d'autre "part trop vu de trahisons, de vénalité; j'ai trop vu u de cette démoralisation qui nous tue, contre laquelle " viennent se ruer en vain les meilleures raisons, la " plus sainte justice, l'éloquence la plus sincère, pour " croire davantage au salut du pays. . . à moins que le "peuple ne se réunisse lui-même à nous dans un com- " mun effort pour se débarrasser du joug honteux qui "pèse sur lui ! . . .

" Il suffit de quelques voix achetées pour composer " une faible majorité à un parti décidé à tout pour em- " pêcher qu'on ne fasse la lumière sur ses infamies. Les " misérables qui se vendent ainsi ne songent peut-être " pas, quand on leur donne dans l'ombre le prix de " leur honte, que pour chaque piastre ainsi gagnée, ils " s'exposent, et non seulement eux-mêmes, mais tous " les électeurs, à s'en faire arracher dix par ceux qui "les gouvernent en les corrompant! . . .

" Il y a dans l'Assemblée Législative une majorité " servile, aveugle et sourde, fidèle image de la majorité " fourvoyée par l'argent <ct le préjugé qui l'a élue."

M. Tarte écrivait dans le Canadien, sur la vente du chemin de fer du Nord :

"Il y a tout grand ouvert un comptoir pour le " commerce des consciences."

M. Laurier disait en septembre 1881 à Mégantic, en parlant du cabinet Chapleau :

"Ce serait déshonorer le nom de gouvernement que "d'appeler de ce nom ceux qui nous gouvernent; le

"nom qu'ils méritent c'est celui de la rapine et du pil- "lage organises." (P. 160)

Vers la môme époque M. Laurier publiait son célèbre article des "Quarante voleurs", où il accusait de brigandage ministres et députés. Cité en cour criminelle, il ne prouva qu'à demi ses affirmations, bien que tout le monde dans le parti libéral et beaucoup de monde hors du parti libéral fût convaincu qu'il avait dit vrai.

Et cet article de M. Laurier, soit dit en passant, était dans le ton ordinaire de la polémique, comme nous le savions déjà, mais comme nous aimons en trouver l'aveu dans cette phrase de M. Langelier, lequel était alors avec son frère François, si je ne me trompe, un des principaux collaborateurs de l Electeur:

Le malheureux Sénécal (sic) était le moins ménagé dans les dénonciations de la presse libérale. Uile le traitait uuvertement de voleur, de piratcy etc., etc. (P. iâz )

Ce qui démontre bien que, pour déplorer la liberté d'allures de la presse politique d'aujourd'hui, il faut être d'une insigne mauvaise foi, se laisser aveugler par la passion politique, ou ne pas savoir ce qui se passait dans la province de Québec il y a vingt-cinq ans; et je connais certain journaliste à qui cette constatation fait rudement plaisir.

* Chose non moins curieuse, ce livre écrit pour glorifier le parti libéral dans le tort comme dans le droit sera, sur plus d'un point, un véritable évangile pour ceux qui à l'heure actuelle, parmi nous, prêchent l'indépendance d'esprit <à la jeunesse.

Ils y verront qu'à Saint-Roch de Québec, autrefois comme aujourd'hui, mais pas au profit du même parti,

34 LES "SOUVENIRS" DE M. LANGEUEIt

"des assommeurs soudoyés empêchaient les orateurs de se faire entendre" (5) ; et cela les confirmera- dans la conviction que les pierres et les œufs pourris ne sont pas nécessairement un argument irréfutable.

Ils y verront, au chapitre des cabinets Chapleau, Mousseau et Ross, qu'un parti forcé de jeter ses chefs par-dessus bord durant la bataille est déjà voué à la défaite ; et cela les armera d'un nouveau courage contre la majorité servile qui dans les parlements répond à leurs raisonnements par ses charges silencieuses de bête énorme et stupide.

Mais ils y verront surtout quelles réserves d'abnégation et de dévouement renferme encore l'âme du peuple canadien-français.

Ce qu'ont été, à très peu d'exception près, les hommes politiques de cette génération, l'autobiographie même incomplète et — il est bien permis de le croire — même flattée, de M. Charles Langelier, nous le montre avec un réalisme tristement éloquent. Rarement homme s'est déprisé autant, et civec une aussi belle inconscience. On dirait que toute sa carrière s'est déroulée entre Québec, le Château-Richer, Saint-Joseph de Lévis et Sillery* sauf pour un voyage électoral en Gaspésie, il ne sort

(5) "11 fut un temps, où dans toute la région de Québec, depuis Gaspé jusqu'à Trois-Rivières, deux comtés seulement, Témiscouata et Lotbinière, étaient représentés par des libéraux! Pendant longtemps, nos amis, à Québec, n'avaient pas même un journal pour les défendre contre les brutales attaques du "Journal de Québec" et du "Courrier du Canada". Pour propager les idées libérales il fallait tenir des assemblées à droite et à gauche. Et souvent, des assommeurs soudoyés empêchaient les orateurs de se faire entendre. C'est ainsi que pendant des années la fière population de St-Roch a été tenue sous le talon d'un seul homme par une organisation de bandits appelée le "Fanal Rouge"; c'est notre ami Sir Alphonse Pelletier, qui avec un courage qui l'honore brisa cette mafia politique".

Mettons les "nationalistes" à la place des "libéraux", le "Soleil" à la place du "Journal de Québec" et du "Courrier du Canada", et ne croirait-on pas voir un tableau de la situation politique dans la région de Québec en l'an de grâce 1007? Les assommeurs ne sont plus du même "bord", voilà tout: l'éducation politique du peuple est restée à peu près la même.— O. A.

feuiu.es de combat 35

pas une seule fois de ee théâtre, où l'esprit d'un joueur de dames serait à l'étroit. On est tenté de lui appliquer ee mut du maître éerivain Barbey d'Aurevilly à propos d'un cuistre beaucoup moins cuistre (pie le shérif actuel de Québec: "Un ombilic A regarder, ce n'est pas le tour du monde, quand vous le prendriez dans la panse même de Fallstaff." Et quels exploits que les siens ! A un électeur qui lui demande "s'il est vrai que Sénécal a volé autant qu'on le dit", il répond sans broncher: "Certainement." Il soudoie Lemelin et le paie pour lui faire, au risque d'une effusion de sang-, jeter le désordre dans une assemblée pub ique ; et vingttrois ans après, au soir de sa vie, à l'heure où, chez la plupart des hommes, le passé se dessine plus net sous une conscience plus claire, non seulement il se glorifie de cette vilenie, mais il se croit tenu d'en faire une part à son parent le plus proche, sir François Langelier, et à ses amis les plus intimes, sir Alphonse Pelletier et François-Xavier Lemieux (6). Et lui aussi, il a été ministre ! Et lui aussi, il a été à son heure un des chefs de la race canadienne-française !

(6) Pour qu'on ne me soupçonne pas d'exagérer, je laisserai l'auteur nous raconter lui-même le fameux incident de Sillery:

"M. Tarte fit convoquer pour le 19 février une assemblée à Sillery à laquelle Sir Adolphe Caron, Sir John Thompson, M T. Chase Casgrain et M. Tarte lui-même devaient prendre part. C'était une réponse au défi porté aux "pendards" par Ml'E1«creur", d'essayer de tenir une assemblée dans notre district. Tl fallait à tout prix l'empêcher d'avoir lieu. Dès que la chose fut connue SIR ALPHONSE pi.-t i KT1KR. MM FRS LANGELIER, Ernest Pacaud, l". X. CE MIEUX et moi-même, nous nous réunîmes pour décider quel par'i

prendre. APRES DELIBERATIONS, JE FUS DELEGUE AVEC LEMIEUX auprès de notre ami M. Georges Lemelin, un libéral ardent de St-Roch, afin d'aviser aux moyens à prendre pour brise* cette réunion. Ses calculs faits, M. Lemelin nous dit QU'IL l'Ai. LAIT UNI-: SOMME QU'IL INDIQUA pour payer les hommes et les voitures qui les conduiraient à Sillery: celte somme devait lui être versée pas plus tard qu'à trois heures de l'après-midi ; ELLE LE FUT EFFECTIVEMENT. "La sainte, dit-il en recevant^ l'argent, je vous promets que les "pendards" ne parleront point." Il tint parole; l'assemblée fut un fiasco monumental qui ôta aux pendards l'idée de répéter l'aventurç.

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