‹ Feuilles de route aux Etats-UnisChapitre 11 sur 43 · ADR FEUILLES DE ROUTE · texte numérisé non relu

ADR FEUILLES DE ROUTE

des Esprits mauvais. Une terreur an # :

religieuse a toujours préservé ces parages de la

profanation, À cette heure tardive, les feux sont éteints dans les baraquements de l'hôtel : bêtes et

sens dorment; le pays a repris l'aspect et le silence qu'il gardait autrefois depuis la création du monde; et tout en errant sur ce terrain perfide, où seules se fontentendre les bouches fumantes des cratères, il me semble que je vis en dehors des temps et des civilisations humaines comme une infime créature jetée là par le vent pour que la nature l’écrase de sa puissance, l’étonne par ses merveilles, la ravisse par ses terribles splendeurs.

Les geysers abondent tout le long dela Firehole. En quittant le Bassin Inférieur, il faut traverser des marais gluants et mous d’eau refroidie. Tout le pays fume, glousse, répand des exhalaisons chaudes de barège. Entre les deux grands groupes, on rencontre un pays extraordinaire, le Demi-Arpent d'enfer (ÆZell's half Acre). La rivière coule entre une colline boisée, pittoresque, et une plaine inondée par un grand lac d’eau bouillante. On y accède par un pont formé de deux gros bouleaux

jetés l’un près de l’autre entre les berges. De l’autre

côté, le sol est gluant, élastique, rouge : on y trace des lettres avec la canne. Le lac s'étend au loin, fumant et presque invisible sous les nuages de buée. Ses rives, faites par les « formations, » sont feuilletées, rongées, en encorbellement sur l’eau

. on. près . ae “bord. Du soi, On à ni immense plaine liquide et bouillante, dont on ne “voit ni lesautres bords nilafin. Onvoudraitpouvoir s’aventurer dans une barque sur ce lac perfide. Son rivage est parsemé des cadavres de libellules et d’oiselets qui se sont aventurés au-dessus de la région sinistre et qui n’ont plus trouvé leur direction pour s'enfuir. L'eau a rejeté leurs corps bouil- lis. Ce geyser est formidable. Il à son trou d'échappement au milieu du lac, au fond du gi- gantesque entonnoir. Quand il s’élance, il déchire son tube d'échappement, il projette violemment des quartiers de roches arrachées; il semble que Dont la région se soulève comme si les gerbes avaient l'épaisseur du lac entier. C’est un vacarme de tonnerre, d’eau projetée à une hauteur considé- rable et retombant en lourde flaque dans le lac ébranlé : la vapeur couvre tout le pays, monte ÿ jusqu'au ciel, on dirait qu’une énorme soupape vient de s'ouvrir sur un des soupiraux de l’enfer. ‘R Le sol est partout souple et dangereux. Quelque- fois un coup de vent balaie la vapeur : on jouit :

alors d'un coup d'œil fantastique. On aperçoit es

dans toute sa largeur la nappe d’eau claire, si te claire que la vue plonge jusqu’en des profondeurs effrayantes, comme si on les voyait à travers un cristal pur, teinté de bleu. Les berges sont des festons rosés et dorés que tapissent de fines con-

RRSIEL

+02 “a FEUILLES DE ROUTE de À FER ferves; elles plongent en biais, comme les parois d’un entonnoir, jusqu'à un trou noir, lointain, qui semble s'ouvrir directement sur le centre dela terre. On cherche vainement une pierre pour l'y

jeter et vérifier la profondeur. Les cailloux sont

des débris du sol, une sorte de caoutchouc durci,

: léger et flottant. Du côté de la rivière, les rigoles de la berge serpentent entre les débris d'arbres morts sur le sol blanc, qu’elles rayent de lignes … tortueuses et variées, bleues ou sanguinolentes, comme si l'enfer renvoyait, avec les dépôts ferru-

gineux, les ruisseaux de sang des damnés.

Toute cette région s'appelle le Bassin Moyen. Jusqu'au Supérieur, la ligne des geysers est à peu près ininterrompue, Toutes les forêts fument; des jets d’eau et de vapeur s’élancent par intervalles au-dessus de la cime des arbres. Toutes les clairières ont leur source, leur lac, leur cratère. Voici la Turquoise, une nappe d’eau bleue qui dort sur un lit de formations dorées, dont le reflet donne, au soleil, des teintes roses aux nuages de sa buée. Voici Artémis, un bassin aux eaux tièdes

__ etirisées ; en voici un autre, dont l’eau pure prend,

| sur le fond coloré de son bassin, tous les tons

d'une gelée de groseilles. La Gloire du Matin sem-

Fe ble être vide, tant l’eau est pure, calme, transpa-

16 rente, offrant au regard tous les détails éclatants

et chatoyants de son entonnoir féerique, que

ÿz perce, tout au fond et très loin, un trou noir.

4 Pa cursion : au Bassin Lots est la dernière journée de geysers : elle n’est pas la moins piquante. Par une sorte de coquetterie, la nature

prend soin de varier ses effets pour soutenir l’in-

… d’où nous sortons, nous trouvons ici les g'eysers à = bourrelets, à cheminées, à constructions; ils crèvent, cà et la, la croûte blanche des collines, les plis loués de ce plateau accidenté. Celui-ci, sc est la grotte, un curieux roc tourmenté, percé de à . trous, de galeries, d’arcades, tout bre de | | vapeur, et dressant vers le ciel, comme un moià à gnon menaçant, une basse colonne de pierre. Cet we autre, qui à l'air d’un donjon défoncé et rasé par .

le milieu, c’est le Géant, dont les explosions ter- 4 ribles, tous les dix jours, font un tremblement de terre. Partout on rencontre des cuvettes percées au fond, pleines d’une eau dorée par les reflets des parois, et veloutée par les légers nuages de va- “peur qui net à sa surface, comme au-dessus é d’une bassine de distillateur. La Rivière aux Trous- 4e à-Feu traverse tout cet enfer, insouciante et igno- “a rante de tant de phénomènes, aussi froide et aussi calme que si elle coulait en pleine prairie. Par- fois, sa berge est crevée par un jet d’eau chaude; : elle le reçoit, fume quelque temps, le refroidit, et

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poursuit son cours. Sur ses bords, les torrents à

bouillants font rage; il faut enjamber des rigoles

de sang, des crevasses vides, au fond desquelles

dorment des arbres morts, et d’où sort de la vapeur. De tous côtés, dans les bassins, les eaux sont atrocement tourmentées, se démènent, sautent, retombent, comme pour échapper à quelque ennemi invisible qui voudrait les enchaîner, qui les lâche, puis les attire de nouveau. On a peur des surprises; le sol sonne le creux; des écriteaux vous avertissent par places : Danger! On s'approche des bassins avec défiance, par la crainte d’un jet imprévu. Les accidents sont fréquents. Le

gérant de l'hôtel, au moment où jy passe, a

glissé sur une planche jetée au-dessus d’un bassin clair, où ses Chinois lavent le linge des tou-

ristes; il a la moitié de la jambe bouillie et déchi-

quetée. Quelques jours avant, un cheval s'est enlisé dans un #wd caldron, une chaudière de boue; il y a disparu, comme le juif polonais de

Mathis dans le four à chaux.

L'hôtel est un petit chalet en lattes mal jointes, recouvertes de papier gris épinglé sur le bois pour séparer les chambres. Il est élevé au milieu des hills famants. On prévoit qu’il sombrera un jour dans les sources chaudes, et alors on le rebâtira ailleurs, sans grands frais. De la terrasse, on les aperçoit presque toutes, le Château-Fort (Castle), la Théière (Tea Kettle), et surtout le roi du pla-

, le Vue Fidèle (olà Faithfull), qui doit son nom à la régularité PENSANT de ses colères. e Lans cette région, où il n'y a ni routes ni ponts, | ilest curieux de lire tant d'écriteaux et d'affiches. Les Bree sont étiquetés, lanqués d’un petit pieu qui porte leur nom, ou donnant des avis : Dont drivein the aarions, ou Vational Parks Rules and Regulations. Le gravier est cassant, crie sous les pas. Les cratères ont toutes les formes: celui-ci, en pierres plates et ravinées, forme une fleur de toutes couleurs et s'appelle l’Ané- mone; voici la Ruine, grand trou fumant, sans eau, encombré de pierres où sautillent des gril- lons et où défilent des traînées de grosses fourmis rouges. Un roc strié, feuilleté, en forme de cône, | supporte en haut de son dôme un bassin qui

lance, tous les quatorze jours, des jets d’une for- n : midable puissance : c’est la Géante. Voici plus bas un trou qui semble une large plaie, une ecchymose où se mêlent les tons blancs, bleus, jaunes, verts, avec des bourrelets circulaires, des

en :

suintements ferrugineux, des écailles noires, dans

une odeur chaude de lessive. On entend des coups souterrains, des remous lointains, un vacarme d'eau courante et bouleversée. Cet autre 45/7 a la forme d’une éponge percée de mille petites ca- vernes. Dans le sol, des fèlures molles et friables sont humides, chaudes, et font de petits glousse- ments. En vérité, c’est trop de geysers, et cette

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