FE
abondance est bien américaine. Dans ce pays, ils
ne font rien avec mesure.
d’une colline de chaux, à côté d’une cheminée qui.
fume sans cesse, sans lancer jamais d’eau. Le cratère est peu large et vide. On entend l’eau œronder à une grande profondeur. Le trou lance
des bouffées de vapeur. Soudain, le niveau de l’eau souterraine s'élève, emplit l’orifice, et dé-
borde; aussitôt, une gerbe isolée s’élance à une grande hauteur et emplit l'air d’une colonne de
buée épaisse. Les gerbes se succèdent alors, min-
ces et hautes, entourées de nuages vaporeux;
elles retombent d'un même côté, on peut appro-
cher du bord pendant l’éruption; la force de pro-
pulsion est terrible; il semble à tout moment que
l’orifice de roches va voler en éclats sous la formidable pression du jet qui s'échappe, avec un mu-
œissement affreux, par cet étroit canal. L’éruption
ne dure que cinq ou six minutes. Alors, les gerbes s’abaissent, l’eau rentre dans les dessous de la chaudière, le cratère se vide; on ne voit plus qu'une pluie de gouttelettes retombant en coupole que le soleil argente. C’est le sommet du geyser souterrain qui continue à jaillir dans la cheminée du cratère. Il diminue, s'enfonce, disparaît, des coups sourds apportent encore les dernières agitations de la masse bouillante; puis,
esse ; les flo de vapeur remontent douce- :
nt, et le geyser se tait pour une heure.
: ns fait à cheval la tournée des environs, où
l'on rencontre quelques surprises encore. On passe
L entre d'autres consRueuons bizarres, dont les g'ey-
le Lion, les Cubes, le Turban, le Splendide, Jl’Oblong, le Spasmodique, l'Economique, qui ne perd pas une goutte de son eau et résorbe entière- ment la colonne humide qu’il projette. Nous voici au Blake Sand Bassin, le bassin de Sable noir, profond entonnoir au fond duquel s'ouvre un gouffre plein d’eau. Les parois de la cuvette etle sol lui-même sont faits d'un gravier gris, pareil à des escarbilles écrasées. La profondeur de ce ra- vin est telle qu’on y descend, à cheval, par un sentier en lacet. On arrive, en bas, au bassin d’eau verte et dorée, sous laquelle on aperçoit les ro- cailles verdâtres et souples formées par les dé-
Au milieu d’une clairière fume le Bol de Punch.
: Les Américains ont ainsi mêlé les souvenirs de la
vie matérielle à la poésie de la nature. Une mar-
gelle rocailleuse, haute de deux mètres, entoure
et contient un splendide lac d’eau mordoréeetfu-
. mante, dont les teintes expliquent l’analogie qu'on EE y a trouvée. | | 4
Mais les merveilles du coloris et de la poésie pit-
toresque nous attendent derrière un rideau de
130 HEUILLES DE ROUTE
verdure, dans un bosquet où la nature ends
avoir . les soustraire à la profanation. C’est
un petit bois que la rivière enserre et isole dans
une boucle de son cours. On y entre sur trois bou-
leaux branlants, jetés entre les rives. Des bassins
merveilleux égaient chaque clairière, loin des
hommes et des regards. La nature s’est parée pour elle-même et pour les écureuils, les oiseaux blancs des arbres, les insectes de l'herbe. Approchez du Sunshine Lake (lac de la Clarté du Soleil}. C’est un éblouissement. Les bords sont dorés en deux tons, en deux ors, l’un fauve et foncé, l’autre éclatant et clair. Les berges s’enfoncent sous l’eau, en formant des bandes circulaires de teintes fondues et indéfinissables, du blanc au bleu, du jaune au vermillon. Des coins de rocailles, par le caprice des tons, sont tricolores comme un lambeau de notre drapeau. Toutes les nuances de la palette s’étagent sur les flancs du bassin, que
noie une eau couleur d’émeraude. C’est aussi le
nom du lac voisin, l'Émeraude, d’une transparence verdâtre qui laisse apercevoir les pentes des formations, pareilles à de vastes floraisons aquatiques. De grosses bulles d'argent montent lentement du fond. J’y jette une pierre, — un débris calcaire, il n’y en a pas d’autres : elle tournoie, s'enfonce doucement, perd tout à coup sa couleur foncée, devient d’un blanc éblouissant qui tourne au vert pâle à mesure qu'elle s'éloigne; bientôt, la
Rs
AUX ÉTATS-UNIS in
oilà tyute. verte, cet l'on dirait une grosse éme © raude qui tombe lentement dans le gouffre. LR Les soirées sont belles sur ce plateau dévasté. | Le soleil disparaît lentement derrière la cime des : grands arbres. L’air est vif. Les touristes attardés 12 les geysers semblent des ascensionnistes échelonnés sur un glacier éclatant de blancheur. Les cratères prennent l’aspect de grands édifices incendiés. Le ciel est rose, comme en Norvège. Le Château-Fort semble un gros castel en ruines, en proie à un incendie qui fumerait sans flammes. Chacun connaît, nomme, vante son geyser préféré. Le geyser, dans cette solitude, devient une personnàlité autour de laquelle se concentre tout l'intérêt. Les guides content ses prouesses, ses in- fidélités, ses excentricités, ses ravages, ses habitudes. | ;
À l'horizon, des cavaliers reviennent d’excursion, leurs ombres s’allongent et dansent sur ve la plaine de neige. Le soir tombe, le froid aug-
mente. On rentre, on fait cercle autour du gros poêle rouge, dans l’unique pièce d’en bas, meu- blée par le comptoir du gérant, la table des cigares et celle du télégraphe. Puis, les rangs s’éclaircissent, les hôtes se lèvent; chacun prend, sur le comptoir, une des petites lampes à pétrole 4 le garçon vient d'allumer; on passe à la fon- taine d’ice water pour boire une gorgée d’eau fraîche. Les derniers causeurs se quittent à leur
pe ERNEST
se tait
is tout
des ronflements ép
ris.
Jattes doublées de
papier g
sk
ier posant sur deux colonnes de troncs enis qui & > DAMIenE au nant de la crevasse. Au
‘ un laiteux qui rehausse le ou du lac et l'azur du ciel pur, dans un He comparable à ceux de la Tunisie. | | C’est ici que l’on dit adieu aux geysers, aux ex toires, aux ronfiements rauques et caverneux
134 mo FBUILLES DE ROUTE S Et bre
du sol; le plateau, moins considérable, est encore troué par les bouches fumantes, les bacs d'argile qu’une truelle invisible gâche depuis des siècles, les crevasses au fond desquelles gloussent des borborygmes et des clapots de flux chauds.
On embarque sur le lac à bord d’un petit vapeur, Le Zillah, un nom cher à ma famille. Le pilote est une jeune femme qui porte un lorgnon, et ce détail est fort américain. Nous sommes sur la terre de l'émancipation.
Sur l'eau calme du lac, le Zillak glisse sans bruit au milieu des nénuphars et des algues; au. loin, des troupes de pélicans et d’aigles pêcheurs se laissent bercer par les larges ondulations. Sur la rive que nous venons de quitter, la tente du lunch est toute blanche sur le fond noir des sapins. Deux jeunes amazones viennent d'arriver. d’un campement voisin pour assister au lâcher de l’amarre. L'une a attaché sa bête et s’est étendue. sur le sol brûlant; l’autre, vêtue d’une robe verte, reste sur le pier: du large, on dirait une statue, et; l'œil conserve longtemps cette vision, la silhouette du cheval immobile et de sa cavalière, nettement. profilée sur la blancheur éblouissante de la grève: ensoleillée.
Les caps, les falaises ardues, creusées comme un pont, défilent devant nous. Au large se dresse lé gigantesque rocher de Stevenson, dont les pentes tombent à pic dans le lac. À une centaine de mè-
is aux Note au rocher, MARS leur asile aux aigles et aux vautours. Quels concilia- bules de mort ont dû se tenir dans ce repaire inac- cessible, où des prisonniers ont peut-être été re- À tenus durant des années, avant de mourir et d’être lancés dans le lac, leur tombe béante. Les chefs jaunes au diadème de plumes rouges ont eu aussi leurs cachots et leur Bastille. | Ce lac est une immense mer intérieure, la plus élevée du monde, à 2,500 mètres. L’ ne borne ee la vue bien avant Le rive opposée qu'on n'aper- çoit. nulle part. Sur la côte la plus voisine, les chaînes de montagnes s’étagent en plans superposés jusqu’à la haute cime du Grand Têton (4,160 mètres), que MM. Langford et Hayden gravirent pour la première fois, au prix des plus grands dangers, en 1872. Le soleil fait étinceler les masses énormes des glaciers. À travers une déchirure de la crête, on aperçoit l'/ndian sleeping, l'Indien qui dort. Dans le jour qui décroît c’est une vision sai- sissante. Une longue chaîne qui tient un quart de l'horizon figure, avec un réalisme effrayant, le ont, le nez, le menton, la poitrine d’un homme ui dormirait, la tête appuyée sur une haute montagne. Cette face énorme, distincte et exacte-
PAR ik
436 Fo “FEUILLES DE ROULE :
ment moulée, avec le profil tourné vers le Gil, ne contribue pas peu à répandre une vague impres- sion de mélancolie sur ce paysage grandiose. L'œil … reconstitue, par derrière la montagne qui le cache et coupe le buste, le corps gigantesque de cet . homme de pierre, être fantastique et merveilleux
Re qui a pris les glaciers comme coussins et les . ns monts pour chevet. La tête est belle, énergique; les traits sont précisés par la distance, qui efface les rugosités, aplatit les rocailles et polit les anse fractuosités. Le masque est celui de Napoléon I , front haut, nez arqué, mâchoire forte. Qu'on 6e Ê à
quelle épouvante a dû jeter, depuis l'existence de l’homme, ce caprice de la nature, cette colossale |
“il
statue, parmi les tribus indiennes, déjà effrayées par les phénomènes, les rugissements, les splen- % deurs. surhumaines de cette mystérieuse ré- à .- gion! ‘3 La vaste nappe d’eau du lac, immense comme
. la mer, mais immobile comme une mer morte, sans Le flux ni vagues, est profondément triste dans son Fi imposante beauté. Au loin, le grand cadavre de l’'Indien de pierre dort dans un concert de teintes | Lee harmonieusement mêlées, où les nuances rosées, … ï violettes, mauves et moirées des pentes neigeuses | se fondent dans l’azur plus pâle du ciel, tandis
que le soleil, à demi enfoncé derrière les dernières …
| crêtes, disperse autour de lui l’auréole de ses | 1e rayons d’or.
o ÉTATS-UNIS ne ds
à des monts, l'air chaud ee die tions thermales des geysers. On croise de temps en temps des tapissières de malades qui n’entrent pas dans les hôtels; ils campent, font leur cuisine
- sur un feu de bois sec, et vagabondent lentement, pareils à des saltimbanques retirés. Les hommes sont vêtus en trappeurs de Fenimore Cooper; les
femmes portent l’'amazone et vont le plus souvent
à cheval, coiffées d’un chapeau particulier quifait re à madame Récamier; c'est une sorte de
| comette Directoire retombant en pose sur les
contre la bise , le soleil et la pluie. On retrouve sur Jeur passage 1e marmites crevées, des boîtes de +: >onserves vides. Par une ue ne coupable, :
malgré les pancartes accrochées aux arbres :
ne oe your jires, ils n’éteignent pas tou- | jours leurs feux et déterminent des incendies con-
sidérables. L’air du pays est très sec : il suffit de
: caresser la nuit une peau de bête pour qu'il s'en
échappe des étincelles électriques. Les feux de camps sont la plaie de la région. Des prairies enières prennent feu et communiquent l'incendie
138 FEUILLES DE ROUTE aux forêts qui se consument lentement, sans flammes, et toute protection est impossible. Il n’est pas rare de longer durant des kilomètres des versants désolés, où les troncs calcinés se dressent comme des pieux, rayant le terrain noir. Derrière
le Mammouth, toute la montagne a brûlé de la
sorte et présente aujourd'hui le plus navrant spectacle de désolation. On l’appelle le Mont Sépulcre; les noms sont quelquefois des horoscopes. ee
Du Lake Hôtel au Grand Cañon, la route traverse tantôt des forêts, tantôt des plaines jaunies, jusqu’à la vallée large et joyeuse de la Vellowstone river (rivière de la Pierre-Jaune). En chemin, il n’y a guère à noter que le Mud Geyser et le Sulphur Mountain.
Le Mud Geyser (geyser de boue), situé au bord de la rivière, est une profonde cuvette en cailloutis granulé, accolée au flanc de la montagne qui s’entr'ouvre sur elle par une entaille en forme. de portail gothique à ogive; mais comme si la marée envahissante de la boue avait submergé. les montants de l’arcade, les branches de l’ogive : sont engagées, enfoncées sous terre, ne laissant plus au-dessus du niveau du sol qu'un soupirail bas et étroit. Le fond de la cuvette est de la boue séchée, qui a une couleur d'acier. Sous le portail fume et s’agite un flot de boue liquide qui se démène avec de furieux remous. L’agitation du
ES Er
|. AUX ÉTATS- uns |
ous- a se répercute à travers l'obscur corridor en détonations semblables à des coups de canon,
comme si une armée de gnômes et de goules de
. trissait sous terre le mortier d’une cathédrale, dont
ils auraient achevé le portail du parvis.
On ne ramasse pas, on ne dérange pas les
arbres morts dans ce pays où il faut pratiquer
le culte de la sauvagerie. Les sapins, les chênes . tombent de vétusté; leurs cadavres demeurent quelquefois inclinés sur les troncs voisins, puis ils glissent, roulent, et encombrent de Le masses inextricables les pentes qui longent la route. De longues tiges de pins dénudés jonchent et quadrillent la terre comme si quelque géant eût
abandonné là une partie de bâtonnets. Pourquoi
se sont-ils arrêtés dans leur descente? C'Xi lo sa? Si une pierre se dérangeait, l'arbre continuerait
«à glisser et viendrait trouer la voiture au pas- | sage.
Vers midi, le cocher nous arrête devant un cône isolé que baigne une source brûlante; c’est une
k montagne de soufre toute étincelante au soleil de tons jaunes et roses. L'eau du bassin est portée à
une température fort élevée, il est impossible d'y puiser. Le sol est de soufre, il est brûlant, Un petit
solfatare fume dès qu’on dérange une motte avec une canne. Il faut détacher le soufre avec une pointe ferrée, faire rouler le fragment sur le sol et l’y laisser refroidir avant de pouvoir le saisir.
Une des misses de notre voiture fait observer | qu’on ferait beaucoup d’allumettes avec ce seul … cône, et cette remarque prouve que la jeunesse …
américaine est habituée « à considérer les choses
dans le point de vue pratique », comme disait Gil Blas. | *
On arrive vers le soir à l’étape, à l'hôtel du Cañon. |
Nous partons en nombre pour aller visiter le grand Cañon de la Yellowstone river. "+ Le mot cañon est un souvenir de la domination espagnole. I] signifie tube, vallée, ravin. Toutes
les vallées de cette région portent ce nom, je
dans le Colorado et le Kansas. :
À cet endroit, la Yellowstone fait deux chutes successives : la seconde est particulièrement ad-
mirable, et ne le cède en rien à celle du Niagara
Falls, sinon en ce qu’elle est moins connue. Le fleuve se précipite d’abord d’un bond vigoureux dans le vide. Sa masse, resserrée entre les roches basaltiques, s’élance de toute la vitesse acquise dans les rapides qui préludent au saut. Le fleuve entier demeure ainsi suspendu dans le vide, et par une courbe gracieuse, retombe de tout son …
poids dans le bassin inférieur, où il creuse la masse d’eau qu'il rencontre; c’est un conflit furieux entre la nappe qui tombe et le fleuve qui la reçoit; les vagues mugissent, bondissent comme pour
8 et d'entraînement furieux noie se | présente à l'entrée d'un nouveau gouffre : elle sy jette avec un élan que décuple encore l’étroitesse du chenal, enserré dans les roches. Le bond est formidable. Il a 121 mètres de hauteur, ce qui est
de la cascade est perdu dans des nuages de pous- sière d’eau, d'embruns, de vagues qui rebondissent avec fracas; les tre remontent jusqu'à la moitié de la hauteur dont elles sont tombées; le soleil, en les éclairant, les traverse d'un arc-en- è ciel qui les fait 2 cl: à une gigantesque jon- glerie de gemmes et de pierres précieuses.
Activé par ce saut gigantesque, le torrent roule, setord en flots d’écume et d’émeraudes au fond du ravin qui le presse et l’étreint entre ses ro- ches trop rapprochées. Le sol sur lequel il emporte sa furie a une déclivité faite pour l’exaspérer encore. Dans les trente kilomètres qui suivent, jus- qu’à la prochaine chute, la différence des niveaux de départ et d'arrivée est de cent mètres. C’est un bouillonnement terrible, un déchirement de l’eau contre les quartiers de roches dans un lit trop ’ étroit; on dirait une grande cascade étirée et al-
beaucoup plus qu’à la chute du Niagara. Le pied |
RE TE OL PS TT ED CE RSC g de ed D RDS NET RC ER Se ÉE ' = : En RE RE Lu
de kc*
142 FEUILLES DE ROUTE | Les
C'est ce ravin qui porte le nom de Grand Ca nion. On ne saurait songer à y descendre. Ses …
berges évasées s’enfoncent dans le lit du torrent. Il faut le contempler du bord supérieur. C’est un des plus grandioses spectacles qui soient sur la surface du globe.
On s’aventure au bord du gouffre sur trois points, qui sont trois pointes avancées, d'où on embrasse tout le panorama sans que rien arrête la vue, ce sont : Point Lookout ou point d’obser- ‘ vation, puis Inspiration Point, enAn Prospect Point Et de vue). :
Les dames ont dû laisser la voiture à l’orée des bois qui bordent le faîte du ravin. Misses et cavaliers, nous laissons à nos chevaux la bride sur le cou. | Ces excellents poneys ou cayuses ont le pied sûr; ils passent dans des érails (sentiers) à peu près impraticables, ils grimpent les pentes les plus raides, et la selle mexicaine, à dossier et à pommeau élevés, rend alors les plus signalés services; car le cavalier est secoué comme le serait un marinier en barque par un gros temps; ils enjambent les arbres à terre, longent les précipices sans broncher, passent les ponts faits de trois troncs de bouleaux, sont nerveux, vifs, rapides en plaine et infatigables en montagne. À peine sentent-ils le cavalier en selle que, sans signal, ils donnent un vigoureux coup de rein : leur pre-
| le vent.
1h bre se glisser entre les sapins pour atteindre ie Point d’ obéotvation, sorte de promontoire qui fait saillie au-dessus de l’abîme. Celui-ci descend” par une pente raide jusqu’au torrent profond, et se relève de l'autre côté en une muraille droite, pre dont le faîte est à notre niveau. Le spectacle est saisissant, grandiose, écrasant, avec tous les caractères du sublime. Ce ne sont pas les ro- | : ches brunes, les pentes boisées, les déclivités ter- reuses des autres pays. Toute cette vallée sauvage dorée, rosée, teinte des plus chauds coloris : il faudrait étendre à ce pays le nom si poétique du Colorado. Les aquarelles, les peintures à l'huile, les photographies en couleur qui reproduisent ce à long ravin ont l’air d’être invraisemblables, ima- ginaires et fantasques : elles copient une réalité dont on douterait si on ne l’avait sous les yeux. Les deux berges colossales atteignent une hauteur effrayante, nous dominons de trois cents mètres le lit du torrent : les sapins clairsemés qui poussent à . mi-côte semblent des touffes d'herbes. À droite, à gauche, les deux versants sont irisés, dorés, avec des nappes blanches et roses, des arêtes brunies, des plaques bronzées, des taches d’ocre; les rayons du soleil se jouent sur ces surfaces multicolores qu’elles font étinceler et qui offusquent la vue par leur éclat. A cette prodigieuse distance, le
« Éaion pourrait être comparé : à quelque and pa . pillon dont le corps serait la masse bleuâtre du torrent, et dont on verrait les deux ailes à demirelevées, chatoyantes et diaprées comme deux la melles d’or recouvertes des émaux les plus transparents, des nervures les plus ténues. à Par le érail obscur qui serpente au bord du ravin sous les arbres, on gagne l’Znspiration Point. C'est un nouveau promontoire, plus en vue encore que le précédent, une de ces flèches qui hérissent les parois du versant. En rampant et en. S ‘accrochant aux A UE .
Le sanichiaue uncis manibus capila aspera monltis,
on parvient à se hisser jusqu’à l’extrémité la plus avancée, d'où l’on surplombe l’abîme. Par un ca-
price de la nature, cette cime est taillée en forme ‘de fauteuil de pierre, où l'on s’asseoit les jambes … pendant dans le vide. Le touriste voit, sous ses
pieds, tournoyer les aigles. C’est comme un trône de granit préparé dans le plus sublime décor pour faire honneur au roi de la création qui, de là, domine les créatures. Il n’a, au-dessus de lui, que le ciel et les nuages qui passent. Devant lui, les | pentes colorées semblent des nappes de floraisons … étincelantes. Les deux berges sont loin de se ressembler, et leur variété est un grand charme. Celle que nous foulons est, dans son ensemble,
AUX DAT UNS … 145 | $ £ vec 6. de sa des Honor qui appuient leur base dans le lit du torrent, et qui sont comme d’imposantes tribunes préparées dans ce cirque largement ouvert. Le sol est formé par de longues traînées de sables de toutes nuances qui s’allongent sur la pente, en fondant leurs teintes. On dirait que le vent à fait couler ces Heppes de fin gravier, a allongé, aplati, aminci, affalé leurs bandes roses, blanches, dorées, dont les teintes semblent être lavées à eau pour préparer les fonds d’une gigantesque aquarelle. Chaque touriste emporte, en souvenir du Canon, une sorte de fiole pyramidale, préparée par les soins de l’hôtelier, et dans laquelle sont habilement disposés, en Dale parallèles, des échantillons de tous les sables ramassés dans le ravin. Toutes Jes teintes y sont, nuancées, dégradées; une ligne claire côtoie une bande noire; on y voit tous les tons du rose clair au vermillon, di bleu topaze au vert émeraude, du rouge chaudron au rouge lie de vin, nn à blanc de neige au bleu d'acier. La côte du La fon offre une débauche de couleurs, une orgie de tons éclatants ; le sol paraît recouvert de longues jonchées de roses, de topazes, de toutes les merveilles de la joaillerie, qui auraient roulé pêlemêle sur un ample tapis de velours safran, brodé : d’or et de perles fines. Çà et là des pointes ro cheuses trouent cette nappe splendide et ressem- | | blent à des clochetons, à des donjons, à des tou- KES
relles qui parbdihéraients comme des emiblèmes, les plis immenses de ce manteau royal. Au sommet de ces aiguilles de pierre, les aigles ont construit leurs nids. Il y en a un sous nos pieds, posé. comme un berceau entre les deux dents d’une pointe inaccessible de toutes parts, suspendu dans : le vide au bord du torrent. Il est à une grande distance au-dessous de nous, on aperçoit vaguement la mère qui veille au bord de la grande corbeille, et les petits blottis dans les broussailles qui en tapissent le fond. Il a été signalé il y à vingt ans; depuis, il n’a cessé d’être habité. C’est,
un patrimoine de famille, un nid patriarcal.
À l'autre bord du ravin, le tableau n’est plus lel même. Il n’est pas moins coloré, mais les tons sontl plus sévères, moins gracieux, moins caressants plus chauds. Ce sont des rocs tourmentés dont le arêtes et les anfractuosités déterminent des jeu: de lumière et d'ombre foncée. C’est une murailk
hérissée, escarpée, boisée par places, crevée d D fissures, d’évents qui jettent de la vapeur. C'est D. comme un éboulement tumultueux qui se serait j arrêté dans le vide. Sur cette surface ravinée, cre-. vassée, rugueuse, les plus belles teintes s 'étalent encore, dont tous les tons chatoyants et plus vibrants font reluire au soleil toute la gamme des. ors fauves et rouges, du bleu de saphir à la pâleur de la mauve. On dirait quelque grande étoffe aux reflets multiples et au tissu souple qui aurait été
es dont les arêtes brunies luisent au soleil | comme les angles patinés d'un groupe de bronze. | Sous nos pieds, la profondeur est effrayante. Nous sommes tout au faîte de la chaîne, au-des- |sus du niveau de la Yellowstone avant sa chute. | Le plan incliné qui nous sépare du torrent est do ux à l'œil, comme un lit moelleux et capitonné, |attirant comme le plus lisse des abîmes. Il semble que ce serait une jouissance de s’y laisser glisser |pour plonger, à trois cents mètres plus bas, | os les rapides et les tourbillons écumeux. De ’étroite terrasse que nous occupons, nous lançons des pierres : nous les perdons de vue au milieu de leur trajet, avant qu’elles aient touché terre. b Du pays des geysers on emporte l'impression l'un pays friable, pourri, croulant, fondant au milieu des flux d’eau chaude : au lac Yellowstone, est le splendide paysage d'une nature calme et eposante, où, sur les flots, à perte de vue, la rune i irise et arg'ente sa logis traînée de lumière entrevue à travers les stries ombreuses des grands pins. Ici, c’est un sentiment écrasant devant cet immense panorama, où la nature a mis les tein-
les de l’arc-en-ciel sur la colossale architecture
ee
ne
RrRr
ne