‹ Feuilles de route aux Etats-UnisChapitre 18 sur 43 · STE · texte numérisé non relu

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nades, comme les vestiges d’un temple antique

dont les fûts de colonne seraient encore debout. le

semble qu'ils aient autrefois soutenu les piliers

innombrables de quelque nef féerique, où les ga- pee

leries immenses et compliquées se croisaient, s’en-

chevêtraient dans un labyrinthe savant, au-devant de quelque terrible sanctuaire. A distance, ils pa-

raissent être des troncs d'arbre, ils en ont l’aspect, l'écorce, les fibres, les cercles ligneux, les cassures en échardes, les nodosités et les rides ruœueuses. Touchez-les : ils sont froids comme le marbre, et quand on les frappe du bâton ferré, ils résonnent comme des piédestaux d’albâtre. Représentez-vous cette scène lointaine et effrayante, la ruine de cette forêt minérale, le fracas des branches, des troncs s'inclinant l’un contre l’autre et se brisant l’un l’autre dans leur choc, les étincelles jaillissant de cet orage de pierres, le fracas de ces chutes, le roulement, prolongé par l'écho, de ces blocs tombant et s’entrechoquant dans le vide sur toute la ligne de la montagne, comme si la colère divine ébranlait, secouait, disloquait les superbes monuments et les splendeurs de marbre de quelque

colossale cité. Quels éclairs durent illuminer la

vallée au frottement de ces masses de silex, dans le tonnerre de leur rencontre; et si derrière les forêts voisines quelque être humain existait déjà,

quelle frayeur, quelle anxiété il dut éprouver, et

nait d es et d'énietter la ne 1.

Quel jeu effrayant de la nature, et quelle bi-

garre illusion pour nos sens ! Rien ne pousse plus

sur ce sol desséché : des branches, des débris

d'arbre, ont inondé le terrain. Ramassez-les : c'est bien du bois, de l’écorce, des tissus fibreux, des

Ki

AE

De

par les petites galeries régulières et parallèles

souches poudreuses, minées et pourries, perforées

des vers rongeurs; mais ce bois est lourd comme

du marbre, il rebondit et se casse en tombant, il

résiste à l'ongle qui l'égratigne; la matière dément

l'apparence, et la nature semble vouloir railler l'impuissance trompeuse de nos organes.

. Comme ie momie étroitement enlacée dansses bandelettes, l'âme des dryades est étouffée sous la

pierre du tombeau qui l'enserre et l’écrase pour perpétuer) jusqu’à la fin des siècles le souvenir d’une des plus rares merveilles. Figée dans l’éternelle immobilité, dans l'embaumement le plus rigide et

le plus résistant, la forêt demeure dans ses ruines

inutiles. La hache des bucherons de Gastyne travaillait pour le bien des humains; ici, la nature a

… été l’aveugle destructrice qui a voulu étonner la

blesse des mortels.

Le sort des arbres est autrement Hiscrables ICI

Er que dans nos futaies, d’où ils sortent pour sou-

tenir nos maisons, nos vaisseaux, notre indus-

PEUILLES DE ROUTE

Le sol de la Yellowstone nourrit & ses forêts (pour dk le pire destin, pour dériver vers elles des sources chaudes où des squelettes d'arbres plongent leurs racines bouillies, ou des sources minérales qui les changent en rochers. | 4

Nous avons fait nos adieux à M. Yancee et nous … sommes rentrés au Mammouth, où nous retrouvons nos compagnons. Après un jour de repos, nous partons à notre tour pour Cinnabar par les : concord coachs qui viennent d'amener la fournée du jour. Une pluie diluvienne inonde le départ. À

présent, tous les voyageurs de notre groupe se connaissent; l'embarquement est gai et bruyant. Les capuchons, les waterproof overcoats circulent, : s'agitent autour des valises en tas et devant les voitures. Les tuiles rouges du campement prennent, sous la pluie, des tons chauds qui rayent la ligne foncée des sapins. On part. L'orage dessine de grandes stries serrées et parallèles au faîte de la muraille rocheuse qui surplombe la route. Le tonnerre est répercuté sans fin dans les creux de la montagne, et l’écho redit encore la dernière détonation quand le coup suivant éclate, Les éclairs illuminent les replis et les angles ombreux de la chaîne. C’est un déluge abondant, une inondation qui bat avec force les rochers. Le ciel crève et se. rue sur le sol avec une violence inouïe. En un

à la fois sous une Lie d’eau et UE une pluie de pierres. Le chevaux, qui sont frappés

L'instant est tique, A droite, la. Hauté paroi monte jusqu’à huit cents mètres au-dessus de nos tes. À gauche, les flots grossis de la Yellowstone grondent et s’enflent. La route est défoncée, fondue. Soudain, nous stoppons, et le même cri , part de toutes les bouches : « Mud river! » I n’y a plus de route. L'eau et la boue, confondues, iennent battre le pied de la montagne, qui plonge: directement dans le torrent. Le chemin est devenu un gué de fange molle. Les chevaux y plongent jusqu’au poitrail. Après qu ils furent sortis de ce pas difficile, ils avaient l'air d’avoir été cos- ; tumés jusqu’à mi-corps. La Yellowstone entrait, cette fois, dans la carriole. Sur la recommanda- >»n du cocher, nous nous étions tous portés du côté de la montagne, laissant vides les places du . côté du torrent, afin de faire contre-poids et de ne pas rouler dans l’eau au premier cahot. Nous tions accrochés en grappes tout au bord du véhicule, sur le marchepied, violemment secoués par les soubresauts, trempés par une pluie aux larges ais et courant cent fois Ve risque d'être écra-

10e. PEUITLES DE ROUTE : Ds ee .

tés de la voiture elle-même et É paroi de. montagne à la moindre bascule. Le bruit d’un

plongeon clapotant nous fait retourner : c est un 5

des nôtres qui vient d’être jeté sur la route, c’est-. à-dire dans le lac de boue. La voiture a penche À

d’une inclinaison telle qu'il a cru venue la culbute

finale, et, pour ne pas être enseveli sous les déee. : a sauté à bas. Il eût mieux fait d'avoir

plus de confiance dans l’expérience du driver et dans la Providence. A présent, il nous force der

nous arrêter pour le repêcher. Pareil au chasseur : qui marche, enfoncé jusqu'à la ceinture, dans les marais aux bécassines, notre infortuné compa-

gnon ne montre plus au-dessus du sol que son

buste, sa tête et ses bras, qui battent l'air, au mi-

lieu des éclats de rire des dames et des siens, car !

il a bon caractère. Il s’assit tristement sur le cof-

fre, à l'arrière du véhicule, attendant un peu de »

on pour sécher son étui de boue et l’arrivée à la

gare pour se changer.

Nous étions à Cinnabar

ciel était nettoyé et resplendissait d’un bleu pur.

à quatre heures. Le …

As

Le soleil avait séché le sol, l'orage était oublié. En

Amérique, tout va très vite, même la succession

PP Le

des phénomènes de la nature. Il semblait que le .

parc ne voulüt pas nous laisser partir sous la fà-

cheuse impression de la pluie, et qu'après nous avoiroffert le splendide spectacle d’un orage dans

la montagne, il attendît l'heure du train pour re-

Er

venir ie . nous s laisser, au départ, le sOUvenir de son dernier sourire.

Entre tant de merveilles, la contrée de la Yel-

- lowstone offre le paysage le plus pittoresque et le

plus varié, qui serait à lui seul d’un grand attrait.

. Vallons, ravins, torrents, riches prairies, pics dé-

nudés, . forêts vierges, landes pierreuses,

il semble que la nature ait voulu réunir là comme

les spécimens de tous ses charmes, L'Etat ne pou-

vait mieux choisir l'emplacement de son parc. Les

plus belles fleurs émaillent le sol, l'herbe, les

acs, les arbustes. Des légions d'oiseaux bleus et

nes égaient et animent les bois, où les écu-

4 a gambadent avec les chipmuntss; des troupes

cine, Trappeurs et chasseurs ont ne

0 ir vendre leurs peaux, les ours, les couguars,

les élans, les antilopes, les bisons, les martres, les à zibelines, les loutres, les castors, les rats mus- . qués. Ils tuaient un cerf, le laissaient sur l’herbe, après avoir empoisonné ses entrailles : deux jours

x après, ils ramassaient, autour du cadavre, des D de ma GE renars, d’ hynes intox1-

* FEUILLES DE te

buirures. des serpents, des mouflons et die out

grizzly empaillés. Ce furent des hécatombes;

pendant une quinzaine d’années, les hôtes de ces bois, qui connaissaient à peine les flèches en obsi-

dienne des Indiens, apprirent le son des carabines

Winchester, à balles de dynamite. Cette extermination à vite dépeuplé les halliers, Les Américains

ne font rien à demi. Autrefois, les troupeaux de 0)

buffles arrêtaient les trains lancés à toute vapeur.

Aujourd’hui, on les compte, on sait le chiffre des . survivants, et on les protège. Un cowboy a été condamné à trois ans de prison pour en avoir tué .

un. | Entouré d’une ceinture de hautes montagnes,

le Parc National est un parc naturel pour les bêtes, … qui ne peuvent émigrer ni s'échapper. Aujour- … d’hui, elles filent en paix des jours heureux : la chasse est rigoureusement interdite. On PONS es ">

scellés sur les boîtes à fusil et à cartouches qu’ap-

portent les touristes leurrés d’un fol espoir. Des détachements de la troupe campent à travers le ‘a pays pour faire respecter les ordonnances, autant que pour prévenir les embuscades des derniers 7

Pieds-Noirs.

Toute la région est inhabitée. Elle n’a jamais | ‘E eu d'indigènes, les Indiens s’étant toujours tenus à l'écart de ce pays, et parce que sa ceinture de montagnes n’est pas fort praticable, et parce que les phénomènes qui s’y produisent les remplis-

oindres facéties de ces hôteliers consiste à aczepter des câblegrammes pour Aurope, à à encais-

aussi Anaus au pays que nous; ils nous fournissent peu d'observations sur le caractère au-

8 du sol. On le ei à leurs façons d'être.

ont une très cs fierté et peancouD de sans-

si client. Aux ne le alier s’attable avec son touriste. Si on lui donne l’ordre d’atteler, il

as tout à fait terminé sa pipe. À la terrasse de Hhberge, il s'étend sur les meilleurs fauteuils vec ses amis, et il se moque, en riant clair, des

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172 a | PEUILES DE : ROUTE AO

fortes dames qui sont les hôtesses d Do.

Il ne met à sa grossièreté aucune malice : il est le fils mal dégrossi de la nature; il est plus près que nous de nos origines et de Jean-Jacques Rouss seau. :

Quant aux Indiens, ils se font rares. Ts sont tout à fait matés et dep e. Ils rôdent, en a ‘4 costumes rouges à plumes, la carabine sur le Pa meau de la selle, aux environs des gares, sur la 4 ligne du None Pacific Railroad. Ils ont re- “4 noncé à leurs desseins hostiles. Ils vendent des per- 1 ; les enfilées en arabesques sur des étoffes decouleur. … Avec leur grand manteau jaune, leurs diadèmes … multicolores et leurs offres de service, ils font. plutôt songer à Mangin qu'au chef Chaudière- Noire. 4 __ Ce pays féerique peut se passer d’ habitants; ils le gêneraient, le gâteraient. Le silence et la soli- : tude lui vont mieux. L’envahissement des hôtels et des touristes est un mal nécessaire qu’il faut 4 supporter : c’est le signe que la région a ses visiteurs, et c’est la première condition pour qu’elle - ; en ait. Certes, l'impression dut être plus saisis= sante chez les premiers trappeurs qui franchirent l’enceinte terrible, et se trouvèrent dans un isole: 4 ment émouvant, face à face avec ces effrayantes fantasmagories de la nature. Mais ce privilègeet cette distinction coûtèrent cher à la plupart d’entre eux, que les Nez-Percés et les jaguars dépe- …

. En vérité, quelle étonnante conception ! quel pays et oi race! À l'instar de nos civilisations 0 Europe, les Etats-Unis ont ouvert et entretiend nent un parc pour leurs promeneurs, et ce jardin, se conformant à l’esthétique grossissante des peules américains, a la dimension de plusieurs départements réunis. Ajoutez bout à bout le bois de oulogne et le bois de la Cambre, Las Delicias, Unter den Linden et le Prado : vous pourrez couvrir de leur superficie un petit coin de ce square yankee dont les rocailles ont douze mille pieds et

+ dont les barrières ont quatre cents kilomètres de

l'Idéal et la is aux Dollars. Mais il faut à #4 Ts la nouveauté des procédés

iuque, et qui font promener par les villes > des affiches illustrées figurant les glaciers de la = 10.

FE sue DE. … UTE

Suisse ou ti ordo de A Ti idéal dé S entrepreneurs est alors de faciliter le voyage, de 3 capitonner les hôtels, de mettre des coussins sous les pieds des voyageuses, de poser des rampes protectrices au bord des précipices : on vend des flacons de vin de Champagne à la pointe du Cap. Nord! Les Américains ont compris qu'ils ne plairaient pas à l'esprit aventureux de leur race par tant de raffinements, etilsont inauguré un système opposé. Ils ont renoncé à l’ancienne mode du vieux. continent, qui est, comme on dit, de « truquer » la Nature : ils l'ont livrée à elle-même; ils ont. écarté la main de l’homme; ils ont conçu et exécuté le projet &e réserver sur leur territoire un carré de terrain, le plus pittoresque, qui repro= # duirait et perpétuerait l’aspect d’un pays sauvage, inculte, primitif, où la seule nature apparaît sans voiles et sans artifices. Traverser le Park National, =: c'est voyager à la fois à travers l’espace et à travers le temps; c’est reculer aux âges les plus : lointains, c'est retourner à la barbarie primitive à laquelle la civilisation vient ajouter le juste tempérament qui la rend supportable et amusante. “. Le charme est puissant, irrésistible. Les registres de l'hôtel sont couverts de regrets du départ et de formules exaltées, par lesquelles les touristes des cinq parties du monde ont exprimé leur ad- Le miration et leur émotion dans toutes les langues de la terre, excepté en français. À ceux de nos

Ils retrouveront là-bas le souvenir comme 16. sujet de nos enthousiasmes : heureux et privilégiés ceux qui partent pour le beau pays, le Won-

, see où la rc côtoie l'horrible, où le réel a

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