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L’ECOLE NORMALE LAVAL

(souvenirs intimes)

L’inauguration de l’École normale Laval.— Le Vieux- Château, berceau de l’École. — L’ancien «magasin des poudres » du marquis de Denonville. — Un mot d’histoire. — Discours et musique.

N m’a demandé d’écrire quelques lignes

^ sur les premières années de l’École normale Laval, la si méritante institution dont on va bientôt célébrer les noces d’or1. Je le veux bien. Parler du passé est chez moi chose habituelle, trop habituelle peut-être. J’appartiens à ce groupe d’hommes dont on a dit : « Ces gens-là ne demanderaient pas mieux que d’enterrer les vivants pour ressusciter les

i. Cette célébration eut lieu les 25 et 26 septembre 1907.

morts.» Si hyperbolique que soit ce langage, il ne laisse pas de contenir une leçon que je me garderai bien d’oublier: nous n’enterrerons donc personne dans les pages qui vont suivre, et, si nous rappelons le souvenir de quelques disparus, ce sera pour faire profit de leurs exemples de foi, de patriotisme, d’urbanité, de jgaîté.

L’inauguration de l’École normale Laval eut lieu le mardi, 12 mai 1857, dans une des salles du Vieux-Château qui avait été pendant longtemps une dépendance de l’historique château Saint-Louis, détruit par un incendie en 1834.

Le Vieux-Château, berceau de l’École normale, avait été construit en 1784, d’après les ordres du gouverneur Haldimand, tout spécialement pour y donner des réceptions officielles et y loger les officiers de la suite du représentant de Sa Majesté britannique. Le général Haldimand se rendait lui-même sur les lieux, chaque matin, au commencement des travaux, gourtnandait les ouvriers, se fâchait, les intimidait, et était cause qu’ils accomplissaient mal leur besogne.

(Morale, messieurs les élèves-maîtres : Ne

vous impatientez pas avec vos élèves; vous n’en obtiendriez rien de bon.)

C’est dans ce château, alors récemment construit, que fut donné, le 22 août 1787, un bal en l’honneur du jeune prince William- Henry, duc de Clarence, pendant lequel personne — pas meme les dames — ne voulait s’asseoir, par respect pour un prince du sang ! Le bal, commencé vers cinq ou six heures du soir, se prolongea jusqu’après minuit.

La partie intéressante du Vieux-Château était, en 1857, une annexe mystérieuse, beaucoup plus ancienne que le château proprement dit, où les casseroles allaient bientôt remplacer les précieuses archives du gouvernement, récemment transportées à Toronto. C’était une construction étrange, aux murailles extrêmement épaisses, dont le plafond en forme de voûte était percé d’un puits de lumière. Son origine était inconnue.

Lors de la démolition du Vieux-Château, en 1892, je me suis mis en tête de découvrir cette origine, et — je le déclare avec cette modestie qui caractérise tous les antiquaires — je l’ai enfin trouvée. La fameuse cuisine de l’Lcole normale était bel et bien le « magasin des poudres » construit par ordre du marquis

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de Denonville en 1685, l’automne même de son arrivée à Québec, en dehors de l’enceinte du fort Saint-Louis. Le plan en avait été dressé par l’ingénieur Villeneuve. En 1693, Frontenac fit construire une nouvelle et plus vaste enceinte, et la monumentale poudrière se trouva alors à l’intérieur du fort.

Toutes les constructions françaises de l’ancien fort Saint-Louis avaient disparu, à l’exception du massif « magasin des poudres », lorsque le pic du démolisseur vint l’abattre à son tour eu 1892.

A l’époque de l’inauguration de l’Ecole normale Laval, le gouvernement du Canada faisait le lacet entre Toronto et Québec, ses deux capitales alternatives. Les départements publics (ministères) ayant été transférés à Toronto en 1856, cette circonstance permit à l’administration provinciale d’installer la nouvelle école au Vieux-Château.

L’élite de la société religieuse, civile et militaire de Québec se trouvait réunie à cette cérémonie du 12 mai 1857, présidée par M. Chauveau, le fondateur des écoles normales

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du Bas-Canada, et ou figuraient Monseigneur Baillargeon, administrateur du diocèse de Québec, le juge René-Edouard Caron, le docteur Morrin, maire de la ville, le recteur et plusieurs professeurs de l’Université Laval, l’historien Garneau, le grand-vicaire Cazeau, les RR. PP. Jésuites, les RR. PP. Oblats, l’abbé J. Auclair, l’abbé Antoine Racine, l’abbé Pilote, des militaires en costumes, tous les membres du conseil municipal, un grand nombre de dames, l’abbé Horan, le premier principal de l’Ecole normale Laval, messieurs les professeurs F.-X. Toussaint, Emile de Fenouillet et autres, tous les premiers élèves de la nouvelle institution, dont M. le professeur Cloutier est, je crois, le dernier survivant.

Il y avait aussi dans l’auditoire quelques jeunes élèves de l’école d’application annexée à l’Ecole normale, entre autres un tout petit garçon, très intelligent, devenu aujourd’hui un éminent chirurgien. Le docteur Michael Ahern sait peut-être de qui je veux parler.

On peut lire dans le Journal de l'Instruction publique de 1857, les brillants discours prononcés par M. Chauveau, l’abbé Horan et M. de Fenouillet en cette circonstance. De sa

voix au timbre sympathique, Mgr Baillargeon fit entendre ces touchantes paroles :

« Je souhaite que cette école normale soit bénie dans son fondateur, qu’elle soit bénie dans son directeur, qu’elle soit bénie dans ses professeurs, qu’elle soit bénie dans ses élèves. »

Le doux prélat dit aussi que le clergé ne pouvait voir d’un mauvais œil la fondation de cette école, parce que ce même clergé « veut l’avancement et le progrès. Il ne redoute que l’éducation sans morale, sans religion. Il repousse les écoles mixtes parce que l'enseignement religieux y est proscrit, et que les résultats en sont tellement mauvais qu’ils épouvantent les pays qui ont voulu en faire l’essai. »

On le voit, cet évêque du siècle dernier parlait exactement comme nos évêques du vingtième siècle. Et il ne pouvait parler autrement.

Le docteur Morriu, qui prit la parole après Mgr Baillargeon, se déclara enchanté de la création de cette école, où l’on recevrait, dit-il, a good éducation , and cheap !

Le premier principal de l’école, M. l’abbé Edouard Horan, qui devint plus tard évêque de Kingston, parlait le français avec correction.

Un seul mot vint trahir son origine étrangère : (( L’éducation, dit-il, est la moule d’après laquelle la société prend sa forme. »

Je n’ai pas conservé le programme de la partie musicale de la fête ; je me souviens seulement que Mademoiselle Marguerite Evanturel chanta admirablement V Inflammatus de Rossini, soutenue par un chœur d’élite formé dans la meilleure société de la ville ; puis que les ténors chantèrent avec un enthousiasme quelque peu exagéré : Honneur à la plus belle ! dans le chant de la Reine Hortense : « Partant pour la Syrie », qui était alors le chant national des Français.

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M. de Fenouillet. — La capitale ambulante. — L’abbé Langevin succède à l'abbé Horan. — A la rue Dauphine. — Le grand-vicaire Cazeau et M. Chauveau. — L’esprit d’autrefois. — Souvenir d'une soirée â l'Ecole normale, rue Dauphine. — Judith et Holopherne. — Retour de l'Ecole normale au Vieux-Château (1866) . — Mgr Langevin. — L’abbé Chandonnet. — Le Désert , de Félicien David (1869).

T A mort, l’implacable et inévitable mort, ■■■— ' vint, dès l’année 1859, jeter Ie deuil dans la nouvelle institution. Le professeur Emile de Fenouillet, un homme instruit, honorable et bon, succomba sous le poids de la maladie et des chagrins. Personne 11e connaissait son passé, mais tout, chez lui, révélait un noble cœur. On sut plus tard que la chute de Louis- Philippe et les événements de 1848, en France, avaient causé sa ruine. La mort de cet homme excellent inspira de beaux vers à Octave Crémazie, qui devait, vingt ans plus tard, mourir, lui aussi, loin de sou pays natal, et dans un isolement plus complet et plus navrant encore.

Avant de devenir professeur à l’Ecole normale, M. de Fenouillet avait rédigé le Journal de Québec , en remplacement de M. Cauclion,

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devenu ministre des Travaux publics. D’une impeccable correction, les écrits du nouveau rédacteur étaient toujours plus littéraires que politiques. Les autres journaux français de l’époque, à Québec, étaient le Canadien et le National. Le Courrier du Canada ne devait naître qu’un peu plus tard, — l’année même de la fondation des écoles normales.

Les jeunes rédacteurs du National étaient aussi agressifs que M. de Fenouillet l’était peu. L’âme sensible de notre vieil ami dut souffrir cruellement des rudesses dont il fut l’objet de la part de l’un d’eux. Comme l’a dit un écrivain français, « les délicats ne sont pas vêtus pour le voyage de la vie ; ils n’ont pas la botte grossière qui résiste aux cailloux et ne craint pas la fange. Ils n’ont pas ce manteau de vulgarité nécessaire qui défie les épines et rend insensible à l’orage. Dès les premiers pas ils sont transpercés, meurtris, sanglants. . .

« Chagrins imaginaires que ceux de ces excentriques, dit le public en passant, piqûres insignifiantes. Qu’en sait-il?. . , qui dira ce qu’un excès de finesse peut grouper de douleurs autour d’une égratignure?

« Faut-il juger de la blessure à la grosseur

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de l’arme qui l’a faite ou bien à la gravité des désordres qui en ont été la suite? Coup d’aiguille, coup d’épée... qu’importe, si on en meurt ! «

A l’École normale, M. de Fenouillet se trouva dans un milieu sympathique où il se vit entouré de déférence et de respect.

A la mort de notre vieil ami, l’organisation des classes fut remaniée ; M. Napoléon Laçasse, l’homme de mérite que nous connaissons tous, prit place parmi les professeurs réguliers de l’école, et M. J. -B. Cloutier fut l’objet d’une promotion.

M. Norbert Thibault fut, plus tard, chargé de classes importantes à l’École normale. C’était un élève, — plus que cela, un disciple de M. de Fenouillet, dont il avait pris un peu les manières. Lui aussi était un délicat et, partant, un souffrant.

Après l’acte constitutionnel de 1840, et jusqu’à l’établissement de la Confédération, le siège du gouvernement fut fixé tour à tour dans le haut et dans le bas Canada. Le Parlement siégea à Kingston, de 1841 à 1843; à Montréal, de 1844 à 1849; à Toronto, de 1850 à 1851 ; à Québec, de 1852 à 1855 ; à Toronto,

de 1856 à 1859; à Québec, de 1860 à 1865; à Ottawa, en 1866.

La capitale ambulante revint donc à Québec en 1860, et l’Ecole normale dut quitter le Vieux-Château pour faire place à quelques départements publics. Elle fut installée dans l’édifice occupé aujourd’hui par les RR. PP. Jésuites, rue Dauphine.

L’abbé Horan, nommé évêque de Kingston, avait été remplacé, dès l’année 1858, par l’abbé Jean Langevin, comme principal de l’école, — poste périlleux qu’il devait abandonner plus tard pour devenir le premier évêque de Rimouski.

Bien des souvenirs intimes se rapportent à cette époque de l’installation de l’Ecole normale rue Dauphine. Je n’en veux rapporter qu’un seul.

Disons d’abord que le grand-vicaire Charles- Félix Cazeau et le surintendant de l’Instruction publique, l’honorable Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, étaient d’intimes amis et qu’ils se jouaient parfois, mutuellement, de vrais tours d’écoliers.

Monsieur Chauveau publia un jour, dans son Journal de P Instruction publique , un article en bonne place sur la calligraphie et l’impor-

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tance de soigner son écriture. A la fin de l’article, l’auteur donnait une liste d’hommes célèbres qui avaient une bonne écriture, et cela pour combattre le préjugé d’après lequel un homme distingué 11e doit pas attacher d’importance à la calligraphie. A quelque temps de là, le Journal de Québec publia une correspondance où il était dit que c’était sans doute par modestie que M. Chauveau n’avait pas ajouté son nom à la liste des hommes célèbres ayant une belle main. . . En lisant cela, M. Chauveau, dont l’écriture était détestable, pensa aussitôt : — C’est le grand-vicaire Cazeau qui a écrit cela ; il me le paiera !

Quelques semaines plus tard, M. Chauveau, qui habitait Montréal, descendait à Québec et y présidait une soirée littéraire et musicale à l’Ecole normale de la rue Dauphine. Le grandvicaire Cazeau était à sa droite, le principal Langevin à sa ganclie.

J’allai saluer le surintendant, qui me dit : Croiriez-vous que votre cousin M. Cazeau ose prétendre ne pas recevoir mes lettres parce que j’écris si mal le mot « Québec », qu’elles vont se promener à Quito, capitale de l’Equateur !

— Cela me surprend, répondis-je. . . Avez-

vous lu une correspondance publiée dernièrement dans le Journal de Québec? . , .

— Oui, je l’ai lue, et j’en connais bien l’auteur, dit M. Chauveau en regardant son voisin de droite avec un malin sourire.

La soirée fut charmante. M. Norbert Thibault, M. Rouleau (le juge Rouleau de l’avenir), M. James Donelly (un poète de grand talent), M. .Deniers, tous morts aujourd’hui, avaient donné leur concours au Principal pour la partie littéraire de la fête. Une jeune débutante de seize ans, Mademoiselle Mathilde Parent, fille du grand patriote et penseur Etienne Parent, et M. Georges Desbarats, le futur éditeur des Œuvres de Champlain , avaient bien voulu nous prêter le charme de leurs belles voix.

M. Desbarats chanta le Lac de Niedermeyer, paroles de Lamartine. Dans l’auditoire, un jeune poète — M. Alfred Garneau — devançant le chanteur, disait à demi-voix à son voisin, l’abbé Raymond Casgrain, les strophes mélodieuses du poète :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages. .

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« O lac, rochers muets, grottes, forêt obscure,

Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir. »

Mademoiselle Mathilde Parent — aujourd’hui Madame de Bonald — chanta une sorte de romance scénique intitulée Judith , très en vogue dans les couvents, imitée de l’air de Joseph , de Méhul. Le morceau commençait par ces paroles, dites en récitatif :

« Sous les remparts de Béthulie Holopherne a conduit ses infâmes soldats. »

La jeune chanteuse articulait avec une rare distinction, et avait un timbre de voix absolument séduisant. Elle fut vivement applaudie.

Après la séance, M. Chauveau fit un superbe discours. Il parla de choses sérieuses relatives à l’instruction et à l’éducation ; il félicita les autorités de l’Ecole normale sur leurs succès croissants ; puis il remercia les personnes étrangères à l’école qui avaient contribué, par leur talent, au succès de cette séance si intéressante à tant de titres : M. Alfred Paré, M. Georges Desbarats, et d’autres encore.

« Quant à Mademoiselle Parent, ajouta-t-il en se tournant vers l’auditoire, je ne saurais

mieux faire l’éloge de son talent qu’en vous répétant le mot délicieux de M. le grand-vicaire Cazeau, qui, après avoir entendu ce soir la romance de Judith , si admirablement rendue par la jeune artiste, disait avec conviction : « Si la vraie Judith de la Bible chantait aussi bien que cela, il n’est pas du tout étonnant qu’Holopherne se soit laissé couper le cou ! »

Ce fut une explosion dans la salle. Les bravos, les rires, les éclats de voix accueillirent cette boutade, immédiatement suivie du God save the Queen ! et de la dispersion de la foule.

Le calme rétabli, M. le grand-vicaire Cazeau riait encore, riait toujours. Je le félicitai de ce succès inattendu :

— Mais, me dit-il, je n’ai jamais tenu le propos que M. Chauveau a mis dans ma bouche ! Le mot qui a tant amusé l’auditoire est du surintendant lui-même ; je ne sais pourquoi il me l’a attribué.

— Pour vous engager à continuer de parler calligraphie dans le Journal de Qiièbec, interrompit joyeusement M. Chauveau.

Les deux amis quittèrent la salle ensemble, et je philosophai sur la loi des compensations qui accorde aux hommes chargés de lourdes

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