II
responsabilités les heures de détente dont ils ont tant besoin pour ne pas succomber à la tâche.
Mais les choses n’en restèrent pas là. L’anecdote que je viens de rappeler eut une suite, et des plus aimables. Voici en quels termes Madame de Bonald, d’Ottawa, — la jeune chanteuse québeequoise de jadis — me l’a racontée il y a quelques semaines :
« Le lendemain de la soirée en question, M. Chauveau, qui était ami de ma famille, me fit parvenir un très joli album avec son portrait et les lignes suivantes :
<i Si comme vous Judith savait chanter et plaire,
« Je ne suis pas surpris de ce qu’elle ait pu faire. « Qu’Holopherne eût perdu la tête en l'écoutant « Me paraît naturel : j’en aurais fait autant. »
« En retour j’envoyai mes remerciements à M. Chauveau et m’exprimai ainsi :
« Cher Monsieur,
« Merci pour votre joli souvenir de la soirée « d’hier et pour le compliment bien trop flat- « teur qui l’accompagne, à propos de mon chant « de Judith. Je ne puis vraiment que vous dire :
« Si ce pauvre Holopherne avait été poète,
«Judith, j’en ai bien peur,
« Sentant faiblir son cœur,
« La première, elle-même, aurait perdu la tête, »
«Vous voyez que c’était de la poésie de jeune pensionnaire ; mais enfin à tout âge on fait ce que l’on peut. »
Le siège du gouvernement fut transporté à Ottawa en 1866. L’école normale retourna, alors au Vieux-Château. M. l’abbé Jean Langevin en était encore le principal. C’était un homme à la figure austère, porté à exiger la perfection de ses subordonnés, porté aussi à lesdéfendre si on les attaquait. En matière d’enseignement, c’était un maître. Son Traité de Pédagogie est encore, assure-t-on, un des meilleurs ouvrages de ce genre que l’on puisse placer entre les mains des instituteurs.
L’abbé Langevin ayant été nommé évêque de Saint-Germain de Rimouski en 1867, il eut pour remplaçant intérimaire à l’École normale M. l’abbé Narcisse Fortier, et comme successeur régulier M. l’abbé Thomas-Aimé Chandonnet,
un orateur et un écrivain très brillant.
Il y aurait une foule de cKoses à dire sur l’abbé Chandonnet, sur ses succès à Rome, ses retentissantes polémiques à Québec, notamment la polémique qu’il soutint contre le docteur J.-C. Taché à propos d’astronomie, ses cours de philosophie hors programme à l’Ecole normale. Dans ses classes régulières, les plus avancés de ses élèves le suivaient avec peine ; les esprits plus lents restaient en route. C’est dire que cet homme, si bien doué du reste, n’était pas pédagogue.
Je me permettrai d’exprimer ici mon opinion personnelle sur la règle à suivre avec des élèves de force inégale, comme cela se rencontre dans toutes les classes. A mon avis, il faut toujours, lorsqu’on enseigne, procéder par petites étapes, du connu à l’inconnu, et ne pas aller tellement vite eu besogne que les moins avancés des élèves ne puissent suivre le professeur. Avec ce système, me dira-t-on, les mieux doués de la classe perdront leur temps. Nullement: les mieux doués, en entendant vos explications répétées, ou données sous une forme différente, comprendront mieux ce qu’ils avaient saisi peut-être imparfaitement tout d’abord ; mais surtout — et ce n’est pas là un mince avantage — ils recevront une excellente leçon de