‹ Feuilles volantes et pages d'histoireChapitre 16 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

affirme qu’il y a trois ans le bas du haut a fait l’élection, et qu’en justice son tour doit être venu; sur quoi le bas du haut 11e veut pas entendre raison. Enfin, le bas du bas prétend que le candidat du haut du bas est déjà maire de la paroisse, et qu’il n’est pas juste que le même ait tous les honneurs.

« Dans cet état des esprits, l’élection ne peut manquer d’être chaude ; aussi le candidat du bas du haut ne l’emporte-t-il à la fin que par deux voix de majorité. »

De docteur LaRue professait une grande admiration pour la médecine, mais non pour « les médecines. » Il termina un jour un after dinner speech par cette boutade :

« Prenez toutes les médecines, jetez-les à la mer ; le monde ne sera pas plus mal, les poissons seront bien pires ! »

Le successeur de M. l’abbé Chandonnet à la charge de principal de l’Ecole normale Laval fut M. l’abbé Pierre Lagacé, de vénérée mémoire. Il n’avait ni l’imagination, ni les qualités oratoires de son prédécesseur, mais c’était un professeur excellent, un homme

d’ordre, persévérant, correct, faisant bien t ou ce qu’il savait faire. L’abbé Lagacé a été l’un des pionniers de l’œuvre qu’accomplit aujourd’hui la Société du Parler Français au Canada. Il tenait à la correction du langage ; mais c’est surtout la bonne prononciation de la langue française qu’il s’attacha à bien apprendre d’abord, puis à bien enseigner ensuite.

Je fis un voyage d’Europe avec l’abbé Lagacé en 1873, et j’appris alors ce que c’est que l’homme d’une idée, d’une ambition unique, constante, persévérante. La pensée de la bonne prononciation française, dans ses multiples détails, le suivait partout. Nous nous rendîmes à l’exposition universelle de Vienne, en Autriche ; mais il ne donna qu’une attention distraite aux merveilles qui y étaient entassées. C’est à peine s’il regarda l’empereur François- Joseph et le roi d’Italie, Victor-Emmanuel, qui passèrent tout près de nous au Weltciïtsstellungs Pa/ast. Mais il y avait dans l’un des bâtiments affectés à l’instruction publique, section française, une personne intelligente, à la figure honnête et au palais défoncé, qui commentait, recommandait et vendait un traité de prononciation ! M. Lagacé acheta le volume, et ce fut l’unique souvenir qu’il emporta du

Prater , de la ville impériale et du Danube aux ondes bleues.

Moins avisé que lui, je n’en emportai rien du tout.

A Paris, l’abbé Lagacé prit des leçons d’un professeur éminent, Monsieur Morin ; puis il revint à Québec avec une science et une vocation nouvelles. Grâce à M. l’abbé Rouleau, alors régent ou assistant-principal, à M. le professeur Cloutier, le fondateur de 1 ''Enseignement Primaire , et à d’autres encore, les utiles leçons de l’abbé Lagacé ne furent pas oubliées, et il est probablement vrai de dire qu’elles n’ont pas cessé de porter leurs fruits.

Monsieur l’abbé Lagacé mourut au Vieux- Château le 6 décembre 1884. Il avait été supérieur du collège de Sainte-Anne, où l’abbé Bouchy avait laissé de fortes traditions artistiques. Il était l’auteur d’un ouvrage remarquable sur les chants liturgiques, et d’un autre, publié en 1875, intitulé: Cours de lecture à haute voix.

Dans la correspondance d’Octave Crémazie avec l’abbé Raymond Casgrain, il est plusieurs fois question de Norbert Thibault, de sa criti-

que de « La Promenade de Trois Morts » et de toute Pœuvre du poète des « Morts. » Crémazie n’admit pas toutes les opinions du professeur de l’Ecole normale; ce qui ne l’empêcha pas de dire : « Le jeune écrivain a certainement du talent, et je le félicite d’avoir su blâmer franchement ce qui lui a semblé mauvais dans mon petit bagage poétique. Dans une de mes lettres, je vous disais que ce qui manquait à notre littérature, c’était une critique sérieuse. Grâce à M. Thibault, qui a su faire autrement et mieux que ses prédécesseurs, la critique canadienne sortira bientôt de la voie ridicule dans laquelle elle a marché jusqu’à ce jour. »

Je prends occasion de cette citation pour dire que le métier de critique est un métier utile, s’il est exercé par un homme compétent, mais, en définitive, un métier détestable. Personne n’est malheureux comme le critique : il ne jouit de rien complètement, ne goûte rien sans réserve, cherche toujours et partout « la petite bête », et s’il rend parfois des services aux gens, c’est presque toujours à ses dépens. J’ai fait autrefois un peu de ce métier, mais je n’en ai plus le courage. Pour peu qu’il y ait du bon dans ce que je vois, dans ce que je lis ou dans ce que j’entends, je m’applique sans

arrière-pensée à en jouir le plus possible. Comme le disait un jour un conférencier de l’Université Laval : « J’aime mieux passer pour naïf que m’empêcher d’avoir du plaisir. »

M. Thibault avait une grande délicatesse de procédés et de manières ; aussi exerçait-il sur ses élèves un ascendant considérable. Sa taille manquait d’ampleur et il paraissait faible de santé. Dans le courant du mois de septembre 1871, il vint me trouver et me dit: « J’ai une grave confidence à vous faire. Je vis dans le monde et 11e connais aucune des joies de la famille ; vous savez que je n’ai pour ainsi dire aucun contact avec ce qu’on appelle la société. De bien des manières je suis hors de nia voie ; je partirai dans quelques jours pour Montréal, où je suis attendu chez les Frères des Écoles Chrétiennes. Je tâcherai de 111e rendre digne de la vocation religieuse, et je pourrai continuer à me livrer à l’enseignement. Je quitte Québec presque sans regret, tant je me sens impérieusement appelé ailleurs. En dehors de l’École normale, seule ma très petite gloire littéraire me tenait, me tient peut-être encore un peu au cœur » 1.

Page 1