Celle qui a pitié de notre misère
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gade des Hurons, par une famille chrétienne qui l’adopta.
« M. Talon, notre Intendant, eut la bonté de prendre soin de la petite fille et de la mettre chez les religieuses Ursulines, parmi d’autres filles sauvages qu’il y entretient pour être instruites en la foi et élevées en la crainte de Dieu et la civilité française.
« Da mère se trouvant en état d’être baptisée aussi bien que la fille, il voulut être leur parrain, et choisit Madame d’ Ailleboust, veuve d’un de nos gouverneurs, pour en être la marraine au nom de la princesse de Conti, et en considération du zèle que témoigne Son Altesse pour faire élever les jeunes filles sauvages dans la piété chrétienne. Da ceremonie de ces baptêmes se fit avec toute la magnificence possible. Monseigneur de Daval voulut lui-même les baptiser. Le nom de Louise fut donne a la mere, et celui de Marie-Anne à la petite. Tout se termina par un festin que M. 1 Intendant fit préparer aux sauvages. »
Madame d’Ailleboust figure l’année suivante, «au nom et en la place « de la duchesse d’ Aiguillon, dans une cérémonie solennelle qui eut lieu a l’Hôtel-Dieu, à l’occasion du commencement des travaux d’érection d’un nouveau bâtiment devant suppléer à l’insuffisance des salles de l’hôpital devenues trop étroites par suite de l’augmentation de la population. Cette construction se faisait aux frais de 1 intendant Talon, qui déclarait pou-
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voir se faire rembourser sans que les religieuses hospitalières eussent à s’en occuper.
« Le 20 mai (1672) écrit la Mère Juchereau de Saint-Ignace, Monsieur l’Intendant, pour faire connaître à tout le monde la considération particulière qu’il avait pour la duchesse d’ Aiguillon, notre illustre Fondatrice, et voyant les avantages que tout le pays tire des monuments de sa piété et dévotion au Précieux Sang de Jésus-Christ, auquel elle a dédié cet Hôtel-Dieu, fit poser deux pierres dans les fondations (de l’édifice en voie de construction!. l’une par Madame d’Ailleboust, veuve d’un ancien Gouverneur du Canada, au nom et en la place de Madame notre Fondatrice, et l’autre par Madame Perrot, Gouvernante de Montréal et nièce de Monsieur l’Intendant. »
Une de ces pierres fut recouverte d’une plaque en cuivre portant les armes de la duchesse d’Aiguillon avec « inscription latine en l’honneur du Précieux Sang».
Talon avait été l’âme dirigeante de cette cérémonie comme il l’était de toute l’entreprise de la construction nouvelle, et, cette fois encore, il sut montrer sa prédilection pour la sympathique Barbe de Boullongne, sa payse , native comme lui de la vieille Champagne.
L’auteur de l’Histoire de l’Hôtei-Dieu de Québec sous le régime français (de 1639 à
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1716) parle longuement, et à plusieurs reprises, de Madame d’ Ailleboust. Il faudrait un écrivain très versé dans les choses de pure spiritualité pour apprécier convenablement toutes ces pages ; nous nous bornons à en citer quelquesunes :
« Madame d’ Ailleboust vivait en Canada depuis la mort de Monsieur son époux, fort estimée quoiqu’elle cachât ses grandes vertus sous les apparences d’une vie commune. Plusieurs personnes d’un rang distingué l’avaient recherchée dans son veuvage . . . Elle refusa constamment les partis les plus avantageux ; et pour vivre d’une manière plus retirée, plus conforme à la perfection dont elle faisait profession, elle se donna à notre Communauté en qualité de pensionnaire perpétuelle. . . Cette bonne dame vint donc chez nous et nous la logeâmes dans un appartement dépendant de notre Communauté, qui n’était pas cependant dans la maison, où nous la visitions souvent, étant très édifiées de sa conversation, et on ne sortait jamais d’avec elle sans ressentir de grands désirs d’être tout à Dieu et de 11e rien épargner pour cela.
<c Notre Seigneur honorait cette sainte âme de plusieurs connaissances extraordinaires, et comme elle prenait grand soin de les tenir secrètes, fort peu de personnes savaient les faveurs qu’elle recevait de Dieu ...»
Après avoir parlé des démarches de Monseigneur de Laval auprès de la cour, pour
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obtenir la nomination d’un successeur au siège épiscopal de Québec, l’historienne continue :
« Pendant que cela se passait en France. . . il plut à Notre-Seigneur d’appeler à lui Madame d’ Ailleboust, dont nous avons parlé. . . File mous rut comblée de mérites. L’odeur de ses vertus avait embaumé non seulement notre Communauté, qui s’estime heureuse de posséder ses cendres dans notre caveau, mais tout le pays la regarde et l'invoque comme une sainte qui a attiré bien des grâces sur la colonie. . . Je crois qu’une chose que nous avons remarquée, et qui, peutêtre, n’a pas été aperçue de toutes les personnes qui l’ont connue, pourra donner une idée de sa vertu. Quand elle se retira chez nous, elle y fut reçue avec tant d’agrément que, voyant que de notre part elle n’aurait rien à souffrir et qu’elle mènerait une vie fort douce, elle conserva une femme de chambre dont les manières incommodes et l’humeur fâcheuse étaient un continuel exercice de patience. Quoique cette fille l’aimât et l’estimât. elle la traitait durement et lui refusait quelquefois les choses les plus nécessaires avec des reproches fort grossiers que Madame d’ Ailleboust supportait avec une douceur et une égalité admirables, se passant volontiers de tout ce que cette servante ne lui voulait point donner, ne se plaignant jamais et lui cédant toujours, ce qui était d’autant plus louable en elle qu’elle était naturellement fort vive et fort prompte, et que sa modération ne venait que de l’empire qu’elle avait acquis sur elle-même. . . Madame d’ Ailleboust nous laissa dans sa vie l’exemple d’une séculière plus fer-
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vente et plus intérieure que beaucoup de religieuses. Dieu lui avait donné, l’esprit de prophétie, le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres grâces gratuites à la vue desquelles elle s’humiliait profondément... Nous conservons avec vénération les dons qu’elle nous a faits, ayant partagé entre les pauvres et les religieuses tout ce qu’elle possédait 1. Le tableau de la Sainte Famille, qui est à l’autel du S. Enfant Jésus, vient d’elle : c’est un ouvrage de Raphaël qu’on ne peut assez priser. »
L’homme qui n’aurait que du bonheur dans sa vie pourrait avec raison concevoir des inquiétudes sur sou salut. L’épreuve rapproche de Dieu ; la vie trop facile en éloigne. La grande chrétienne qu’était Madame d’Ailleboust avait compris cela lorsqu’elle s’était donnée à elle-même l’ennui d’un contact journalier avec une femme acariâtre ; mais Dieu attendait davantage de sa servante et il éprouva sa fidélité en lui envoyant deux poignantes afflictions. Celle qui prédisait les choses de l’avenir avec une étonnante clairvoyance fut atteinte de cécité ; celle à qui les secrets de l’au delà étaient révélés par des communications surnaturelles vit son esprit envahi par des
i. Terres, maisons, «quelques rentes en France et quantité de meubles ».
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troubles dont elle ne pouvait elle-même faire connaître la nature. Mais ni sa foi ni sa confiance en Dieu ne défaillirent dans ces pénibles circonstances. Elle pria Dieu avec tant de soumission et de ferveur que la vue lui fut bientôt rendue et que les nuages qui obscurcissaient son esprit se dissipèrent entièrement. Et ce fut dans la paix du Seigneur qu’elle passa les derniers moments de sa vie si admirablement remplie. Elle mourut à l’âge de soixante-sept ans, dont vingt-cinq passés en France et quarante-deux dans sa nouvelle patrie.
Née vers 1618, mariée eu 1638, devenue veuve en 1660, elle mourut en 1685, ainsi qu’en fait foi l’acte suivant, tiré des archives de la cathédrale de Québec :
« De septième jour du mois de juin de l’an mil six cent quatre-vingt-cinq, Dame Barbe de Boulogne, veuve de feu Monsr d’Ailleboust. cydevant Gouverneur pour le Roy en ce pays, âgée de soixante sept ans ou environ, ëst décédée en la communion de nostre Mère la Ste Eglise, après avoir reçu les Saints Sacrements de pénitence, de viatique, et d’extrême-onction, de laquelle le corps aestémisenidépôt le huitième du dud. mois en l’Eglise des Religieuses Hospitalières de cette ville, et le jour suivant inhumé dans le chœur des dites Religieuses, et ont assisté à son inhu-
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mation Mre Glandelet, chanoine et théologal de l’Eglise Cathédrale de Québec, et Me Nicolas du Bos, prestre et chapelain de lad. Eglise Cathédrale, lesquels ont signé.
« Chartes Glandelet.
« N. Du Bos.
« H. De Bernières. »
Ainsi l’ancienne châtelaine de Coulonge et du fort Saint-Louis mourut à Québec le 7 juin 1685; son corps fut transporté à la chapelle de l’Hôtel-Dieu du Précieux Sang le lendemain, 8 juin, puis inhumé le 9 juin dans le caveau de l’ancien chœur des religieuses de la communauté, où il repose « en attendant la résurrection)), à côté des Mères fondatrices venues de France.
Les deux sœurs de Barbe de Boullonene
l’avaient devancée dans la tombe depuis plusieurs années.
On conserve encore à l’Hôtel-Dieu de Québec tous les papiers de famille de Madame Louis d’Ailleboust ainsi que plusieurs articles ayant appartenu aux premiers châtelains de Coulonge, notamment des plats « d’étain fin » sur lesquels sont gravés, avec le millésime 1641, les armes de la famille d’Ailleboust surmontées d’un casque de chevalier. Mais
plus cher et plus précieux que tous ces souvenirs est le culte de reconnaissance que les Hospitalières de l’antique communauté rendent à la mémoire de Madame d’Ailleboust. Celui qui trace ces lignes a été plus d’une fois touché en entendant la distinguée archiviste du monastère parler avec vénération de Barbe de Boullongne et l’appeler « notre bienfaitrice ». Si la gratitude était bannie du reste de la terre, on la retrouverait encore au sein des cloîtres, fleurissant à l’égal des autres fortes et aimables vertus qui pénètrent de leur parfum tous les instants de la vie religieuse.
Fin