L'HEURE NOUVELLE
Ah ! malheur à celui qui se croyant uu sage
Allaché uu labeur qui remplissait sa vie!
N'a pas su, dédaignant l'amour et sa lolie,
Être jeune en son temps et changer avec l'âge;
Vénus est là, guettant ceux qui l'ont délaissée.
Ce n'est pas le hasard qui place sur sa route
Celle qu'il aimera, c'est Vénus offensée ;
Elle attend, choisit l'heure, et le veut prendre toute,
Plus il a résisté, mieux elle va frapper
Et la proie qu'elle tient ne peut lui échapper.
Elle le veut aiwsi, se plaît à voir souffrir.
Elle suit avec joie dans ce cœur ravagé
Du doux philtre d'amour que sa main a versé
Le poison distillé dont il pourra mourir.
Dès la première ïois les yeux soûl éblouis. Vois : lel un jouvenceau, elle vienl, Lu palis, En vain lu veux sourire en jugeanl La faiblesse El d'un tardif amour redoutes la tristesse, La voici près de loi, penchée sur ton épaule, Mêlant ses cheveux roux à tes cheveux blanchis Dans ton être charmé, tout entier Lu frémis ; Quand Lu crois dans ses bras vivre enlin ta jeunesse. De la sentir à toi quand lu boiras l'ivresse. Méfie- toi (lu miroir qui vous verra passer.
Il suffit d'un instant pour que le charme cesse Pour que de son caprice elle aille se lasser. Que des réalités le voile se soulève Elle vous voit, soudain, non à travers son rêve Mais tels que vous êtes, jeunii femme, vieillard : Tremblant de la perdre, sens qu'il était trop lard ! Ni ton amour ardent, ni toute ta tendresse Qui en un soir d'oubli dans tes bras l'ont jislée T'offranl dans un élan des trésors de jeunesse Pourraient-ils pour toi seul changer la destinée.''
Oui! les temps sont venus, ô belles sensitives, Combien les ont connues ces amours fugitives
El leur vont préférer l'amour discret eL sur Que leur pourra donner un homme d'âge mûr ; Car le sang plein d'ardeur de celui qui fut sage Comme un vin généreux a mûri avec l'âge, il aime avec telle âme et telle intensité Que les jeunes amours semblent puérilité.
C'est lui qui rit de toi, cet homme que tu railles, De tes amours flambant comme des feux de pailles; Si l'on te le disait, tu trouverais étrange, De lui voir refuser de consentir l'échange De ses joies tardives et qu'il sait comptées Pour tes amours sans nombre aussitôt oubliées ; Liaisons pareilles à ces feux de sarment Dont la claire étincelle éblouit un moment Sans laisser de chaleur dans les âmes de celles Qui, des trésors d'amour chercheuses éternelles, Ont pour l'amour profond qui les a consacrées Des places dans leur cœur à tout jamais sacrées.
Va, tout est bien changé dans les temps où nous sommes Ce n'est plus à vous seuls qu'elles vont, jeunes hommes El malgré loi, Déesse, elles ont reculé L'âge où tu veux qu'on aime, l'âge où l'on est aimé.
« As-tu suivi l'abeille en son doux butinage? Elle goùle au printemps les Ueuis de la prairie ; On la croirait fixée, ce n'est que badinage; Elle choisit, compare et préfère, avertie. Les fruits d'or de l'automne alourdissant la branche, Y veut boire à longs traits pour que sa soif s'étanche, Trouver son miel d'hiver en suivant son chemin Et pouvoir s'endormir sans redouter demain. »
Les courber sous ta loi, il n'y faut plus songer Ayant vécu, souffert, elles ont pu juger ; Fuyant d'un jeune amant l'égoïste caprice, Veulent sentir l'aimé tout prêt au sacrifice, Se garder pour celui qui sut accumuler En son cœur les trésors qu'il va leur prodiguer.
REVE PROFAi^E
Pour l'Inconnue.
0 vous, chers souvenirs de minutes heureuses Dont il n'est plus permis d'espérer le retour, Quand vous nous visitez dans les nuits ténébreuses, Pourquoi nous hanter jusqu'au jour?
Pourquoi suis-je brisé lorsque la nuit s'achève, A cette heure incertaine où l'esprit attardé Ne sait plus distinguer, comme au sortir d'un rêve. Le faux de la réalité ?
Je m'interroge en vain pour trouver le problème. Je me prends par la main [)our me sentir moi-même, Fut-ce rêve ou réalité?
Non, c'est bien son corps souple à la lijine divine, Que les yeux amusés sous le peignoir devine, Que mes bras ont pressé.
Ses petits seins menus, c'est bien la longue tresse De ses lourds cheveux blonds, si doux à la caresse, Oiî j'ai senti mes doigts glisser.
Et pourrait-on trouver au mirage des rêves, La langueur de ses yeux quand elle tend ses lèvres, Et tout le miel de son baiser;
Et ce beau flanc poli qui doucement soulève, En un rythme amoureux, comme le flot la grève, La mousse d'or du mont sacré.
Puis, la jouissance aiguë ou la suprême étreinte, Nous trouvait enlacés croyant la mort atteinte En un spasme aiïolant.
Mais la [)orte en grinçant fait s'envoler le songe, Me voilà réveillé, ô le joli mensonge,
J'ai rêvé que j'avais vingt ans !