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CHARLES IX ET U MUSIQUE

On a pris l'habitude de ne voir de Charles IX que deux choses: d'abord, ses bras pointant l'arquebuse sur ses sujets, bien que le fait ne soit maintenant enfoui dans l'amas fané des légendes ridicules ; puis, ses jambes flageolant sous un organisme débilité par la débauche, ce que Ton peut d'ailleurs s'empêcher de se représenter. Or, au-dessus des bras et des jambes, planait un cerveau, un cerveau remarquable, puisque notamment, malgré son défaut de maturité, il a été capable de produire, à l'adresse de Ronsard, une pièce de vers fameuse, aussi admirable de fond que de forme. Ce souverain professait des goûts très artistiques. Voilà ce que l'on oublie souvent, car pèse sur sa mémoire un arrêt qui est excessif, parce que trop sommairement motivé.

Ainsi notamment, dans son ouvrage si intéressant intitulé les Concerts en France sous l'ancien régime (1), M. Michel Brenet a raconté l'existence de l'Académie de poésie et de musique, fondée à Paris par le poète Baïf, en 1570. Il a naturellement indiqué le rôle de Charles IX à l'égard de cette institution. Mais la façon dont il l'a fait est loin de cadrer avec l'impression que j'avais ressentie en lisant aux Archives les lettres

(1) Paris, Fischbacher, 1900.

patentes autorisant cette création (1) ; il a laissé dans l'ombre le côté sympathique du personnage.

Je voudrais essayer de démontrer — non par monomanie de réhabilitation, mais dans un esprit d'équité — que mon aimable et savant confrère a été un peu injuste, en ne faisant pas assez ressortir l'insigne protection accordée à notre art, en cette circonstance. Sa plume, ordinairement si dédaigneuse des phrases toutes faites, a certainement dû regretter d'en avoir par hasard tracé une. Charles IX ne méritait- il pas davantage que ces quelques mots : « Le triste roi de la Saint-Barthélémy (2) o ? La sévérité n'est-elle pas excessive, — dans un travail d'histoire musicale, tout au moins?

En effet, la question nous intéresse particulièrement. Il ne faut pas oublier que cette fondation, considérée avec raison comme l'ancêtre de l'Académie française, avait surtout la musique pour but. Je rappellerai seulement les faits nécessaires à la démonstration entreprise, faits d'ailleurs recueillis aux sources indiquées dans le livre cité.

Lorsque Baïf et son ami le musicien Thibaut de Gourville ont obtenu de Charles IX les lettres patentes qu'ils sollicitaient, ils les portent quelques jours après au Parlement, pour les faire enregistrer. Ils y joignent les curieux statuts de l'association, issus d'une conception à la fois très artistique et très pratique, dont certains extraits devraient être affichés et appliqués dans toutes les salles destinées à la musique. Alors, quel-

(1) Xia63l, fol. 76 et 108.

— laques conseillers, alléguant « que cette académie pouvoit amollir, clTéminer, corrompre et pervertir la jeunesse », supplient la Cour, par une requête, de députer onze des leurs pour assister aux concerts. En outre, ils prient le premier président, un des avocats généraux, le procureur général et un des plus anciens conseillers, d'accepter le titre de réformateur de cette académie.

Saisi de celte requête, le Parlement décida de soumettre la question à l'approbation de l'Université de Paris. Alors, celle-ci montra une telle hostilité, que le roi pour mettre un terme à toutes ces discussions, octroya de secondes lettres patentes, par lesquelles il « deffendoit que qui que ce fust apportât aucun obstacle » au fonctionnement de l'Académie. De plus, il « évoquoit à son Conseil tous les différends nés ou à naistre sur ce subject ».

Je m'arrête, car la démonstration est terminée. En un mot, quand l'administration, éprouvant déjà le besoin de se faire la main, s'opposa obstinément, sous un fallacieux prétexte de morale, à un projet qui tendait surtout à des auditions musicales, Charles IX eut la bonne inspiration, l'esprit et le courage de passer outre.

Dégageons-nous donc d'un parti pris qui consiste à stationner longuement devant la hideur des fautes de ce monarque, en ne jetant qu'un rapide coup d'œil sur la noblesse de ses qualités. Reconnaissons que ce geste fut beau. Quant à moi, j'avoue l'admirer de toute mon ardeur, en ma double qualité de musicien et d'administré.

Voilà un incident qui devrait être encadré dans le

cabinet de travail de tous les chefs d'État. En effet, le personnel administratif n'a pas modifié ses bizarres sentiments à l'égard de la musique. Celle-ci n'obtient pas davantage la place qui lui est due dans certaines entreprises officielles d'un caractère artistique général. Bien heureux encore quand on ne feint pas d'ignorer sa radieuse existence. Nous posséderons vraisemblablement la clé de ce cruel mystère, le jour, où un de ces intelligents fanatiques de la paperasserie qui émaillent les administrations publiques, dévoilei*a son état d'esprit, ses aspirations et ses goûts dans un Manuel du parfait fonctionnaire.

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