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LES FEMMES ENCEINTES

LES MÉDECINS ET LA HARPE au XVIII^ siècle

Le corps médical maintient des traditions tracassières, avec lesquelles il ne veut pas rompre. La plupart de ceux qui le composent semblent ne perdre aucune occasion de les manifester hautement.

Ainsi, il y a quelques années, nos gouvernants avaient confié à d'honorables membres de cette corporation le soin de rédiger le texte d'un projet de loi sur l'hygiène publique. Ceux-ci avaient produit une réglementation d'un despotisme si extravagant, que le Sénat, au mois de décembre 1897. rejeta leurs propositions. Et cela au milieu de rires sonores et de réclamations indignées, chacun manifestant selon le sérieux qu'il prétait à cette élucubration. Si l'on n'y avait mis bon ordre, ces médecins auraient, le plus naturellement du monde, à défaut de leurs clients, tué notre liberté.

— D'accord, — interrompra sans doute le lecteur. — J'estime également qu^avec presque tous les disciples d'Esculape, on éprouve beaucoup de peine à être le maitre chez soi. C'est vous dire que je trouve singulièrement maladroits leurs ardents défenseurs qui, depuis peu, essayent d'insinuer, avec des intonations stratégiques et des airs candides, que Molière aurait

eu tort d'écrire contre leurs prédécesseurs certaines pages immortelles. La réalité, c'est qu'en dépit des apparences, un observateur attentif les retrouvera tels qu'ils pontifiaient alors. Entendu. Mais quel rapport cela peut-il bien offrir avec la musique?

— Patience! — répondrai-je. — Si vous voulez bien m'accorder encore quelques minutes de votre bienveillante attention, vous verrez que notre art, lui aussi, a jadis été victime de cet invraisemblable état d'esprit.

Tout le monde a entendu parler du fameux Concert Spirituel qui fut, pendant la presque totalité du XYin^ siècle, le grand régulateur de la production musicale de concert en France. C'est de là que, dans d'amusantes circonstances, s'éleva une protestation contre un ordre tyrannique des médecins du temps.

Lorsque la harpe devint à la mode chez nous, dans la seconde moitié de ce siècle, la perspicacité des Diafoirus et des Purgons contemporains découvrit bientôt que le maniement de cet instrument était pernicieux pour les femmes enceintes ! En conséquence, une prohibition sévit immédiatement, sévère et solennelle.

Bien entendu, le beau sexe trouve qu'il est excessif de l'empôcher de s'agiter avec grâce derrière un instrument gracieux. Un souffle de mécontentement passe sur lui. Alors M"'*" Krumpholz, s'insurgeant résolument, prend sa défense en main. Elle veut prouver publiquement que la nouvelle idée ressort plutôt du domaine de la fantaisie que de celui de la pratique.

jyjme Krumpholz était la femme et l'élève d'un virtuose de la harpe, auquel, entre parenthèses, cet instrument devait une amélioration. Elle avait débuté au Concert Spirituel le 8 décembre 1779, alors

qu'elle s'appelait encon^ M''^' Slecklor (1). Son talent, immédiatement remarqué, allait bientôt dépasser celui de son mari.

Elle fait donc annoncer qu'on l'entendra prochainement à ce spectacle, bien qu'étant dans une situation... intéressée à ne pas subir de complications.

C'est en effet ce qui a eu lieu le l'^'' novembre 1783, jour où, entre parenthèses, se produisit une nouvelle symphonie d'Haydn. Seulement, comme elle craint qu'un grand concerto ne la fatigue trop, elle se contente de « quelques petits airs variés » (2).

Tel fut cet acte héroïque, dont les préambules ignorèrent la crainte, tout en connaissant la prudence qui évita sagement les malaises légitimes.

Je vois, cher lecteur, vos lèvres s'entr ouvrir, sans doute pour me demander ses suites.

L'Histoire, anxieusement interrogée par moi, resta muette et farouche sur ce point curieux. Cependant, si vous voulez mon sentiment, j'ai la conviction intime et profonde que, peu après, la population de notre pays s'est augmentée d'une unité, dans des conditions normales.

Mais ce qui cesse d'être normal, c'est que, par la suite, la belle M'"*^ Krumpholz jeta son bonnet... pardessus les harpes. Bien qu'elle n'en valut assurément pas la peine, son mari, de désespoir, se noya dans la Seine, près du Pont-Neuf, le 19 février 1790.

Néanmoins^ il faut beaucoup pardonner àcettefemme, car elle a beaucoup aimé... contrecarrer les médecins.

(1) Mercure, dée. 1779, 150. — Fétis, une fois de plus, commet donc une erreur lorsqu'il dit qu'elle était née Mayer.

(2) Id., noY. 1783, 132.

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