DE L'ORCHESTRE INVISIBLE DE WAGNER
Choron est une des gloires de notre corporation. Non seulement il faisait partie de la minorité qui, de son temps, connaissait les sommets les plus hauts de la heauté musicale, mais il voulait y entraîner la foule. Malgré l'ignorance, l'indifférence et môme l'hostilité ambiantes, il avait la hardiesse de vouloir vulgariser les chefs-d'œuvre de l'école franco-flamande, de la musique palestrinienne, de Bach et d'Hcendel. Appeler l'attention, faire l'éducation, provoquer l'admiration et dilater l'enthousiasme, tel fut l'unique but de sa vie.
Remarquons que son mérite était d'autant plus grand que, par suite d'un tour d'esprit alors très répandu, la difficulté se dressait énorme. En effet, le romantisme ne daignait pas essayer de convertir à ses idées; il traitait simplement de « philistins » ceux qui ne les comprenaient pas.
Le monde artistique compte quelques malins qui ne savent que parler désintéressement et idéalisme. C'est en réaUté pour mieux celer leur jeu, car ils fi-
nissent toujours par se faire octroyer une avantageuse sinécure administrative. Leur seule occupation est alors de chauffer leur vanité à un feu brûlant aux frais des contribuables. Choron ne peut être classé dans cette catégorie; il était réellement désintéressé.
D'une façon générale, on peut affirmer que parmi tous ceux qui, dans des circonstances défavorables, ont essayé d'imposer leurs vues réformatrices et leurs aspirations élevées, il est des plus audacieux, des plus robustes, des plus sympathiques.
Malheureusement, l'admirable échafaudage de son active et ardente ténacité s'écroula, sapé par l'intrigue, fille de la médiocrité, de la jalousie, de l'envie et de la haine. Aussi un injuste oubli commence-t-il à s'étendre sur sa mémoire. Il faut donc protester contre cette tendance regrettable, surtout quand on le peut faire d'une façon opportune.
Or, il s'offre une excellente occasion d'élever pareille protestation au sujet de l'habitude généralement prise d'attribuer l'invention de l'orchestre invisible à Wagner.
A vrai dire, ceux qui commettent pareille erreur ne connaissent guère la règle de l'évolution des idées. Ils ne devraient pas ignorer qu'une idée, quelle qu'elle soit, reste en gestation plus ou moins longtemps, jusqu'au jour où un homme a la mission fatidique d'en déterminer l'éclosion.
Dans son très curieux livre sur Shakespeare. Victor Hugo a soutenu avec véhémence qu'il y avait fréquemment du nouveau sous le soleil. S'il lui eût été donné de vivre quelques années encore, et qu'on lui eût insinué que sa préface de Cromwell, le Credo du roman-i tisme, ne contenait aucune nouveauté lors de son ap-
parition, le grand po<He eût protesU'-. Si on lui eut alors mis sous les yeux certains passages de Benjamin Constant, de Schlegel et de M"'*^ de Staël, il se fût récrié. Enfin, si on lui eût annoncé que cette démonstration venait d'être dévoilée au Collège de France par M. Emile Deschanel, son ancien secrétaire, il en eût lait une maladie.
Wagner avait sur ce point une vision plus juste. Lui-même reconnaît fort bien que « l'individu isolé ne saurait rien inventer ». En ce qui le concerne particulièrement, il a probablement connu l'idée de Grétry et de Choron de dissimuler l'orchestre du théâtre musical, et en a profité (1).
Voici les quelques mots consacrés par Grétry à ce sujet : « Je voudrais que l'orchestre fût voilé et qu'on n'aperçut ni les musiciens, ni les lumières des pupitres du côté des spectateurs. L'effet en serait magique et l'on sait que, dans tous les cas, jamais l'orchestre n'est censé y être » (2).
On voit qu'ici, la question fut seulement entrevue. Le spirituel compositeur n'indiqua pas, en effet, de quelle façon elle devrait entrer dans la pratique. Il n'en est pas de même pour Choron, car lui développe longuement et logiquement son projet.
Relativement à la disposition des éléments interprétatifs, il avait d'abord estimé que celle usitée au concert, et consistant à placer les chanteurs en avant de
(l; Dans les Origines du théâtre lyrique moderne, mon savant confrère M. Romain Rolland a, le premier, signalé qu'à la fin du xvr siècle, alors que Topera était encore au berceau, Vecchi et Cavalliere ont eu d'abord cette idée. Ce point a donc été certainement ignoré du maître de Bayreuth.
(i) Essais sur la Musique (Paris, an V), III, 3-\
l'orchestre, devrait cire employée au théâtre, parce qu'ainsi les ondes sonores se pénètrent mieux. Il avait été aussi choqué par l'attitude et le mouvement des exécutants, qui nuiseut à l'illusion de la scène.
Une circonstance lui fera envisager la possibilité de satisfaire à la fois nos deux sens artistiques : l'ouïe et la vue. Le directeur d'un théâtre, où l'on ne jouait que la pantomime, eut l'idée de corser son spectacla de déclamation et de chant, tout en lui conservant son caractère essentiellement mimique (1). A cet effet, il plaça, sur chacune des avant- scènes, une niche voilée d'une gaze, de façon à dissimuler des acteurs et des chanteurs placés derrière, mais à laisser passer leurs voix.
Il parait que l'illusion fut complète : on ne savait quelles bouches fonctionnaient, celles des mimes ou celles de leurs auxiliaires. Et comme nous étions déjà rongés par l'anglomanie, cette lèpre de la tradition française, on engagea des paris considérables sur ce point litigieux.
Choron devine aussitôt la possibilité d'appliquer ce procédé au théâtre musical. Il propose alors de diminuer le nombre des musiciens placés dans l'orchestre, par conséquent la superficie de ce dernier, et de mettre les autres de chaque côté de la scène. Tousseront derrière un grillage recouvert d'une gaze, qui leur permettra de voir sans être vus. Il suggère en même temps l'idée de diviser le quatuor en deux
(1) L'établissement dont il s'agit était dans la salle même de notre Tliéâtre du Palais-Royal. On sait que ce local, inauguré en 1786 pour le Théâtre Beaujolais, a vu toute une série d'entreprises les plus diverses, notamment le Théâtre Montansier, et que la dénomination nctuelle remonte à 1831.
groupes ép:aux, do laroii à pouvoir produire certaines combinaisons orcliestralcs (1).
On estimera sans doute que si Grétry avait montré une excessive parcimonie dans ses explications, Choron, au contraire, étendit trop les siennes. Les deux niches précitées furent une révélation pour ce dernier; mais ce n'était pas une raison pour les introduire dans son plan de réforme. Ne sufïisait-elle pas la moitié seulement de sa proposition, autrement dit la dissimulation de l'orchestre derrière une sorte de paravent?
On voit donc que Choron a été sinon le premier, du moins un des premiers à bien saisir les avantages de l'orchestre invisible. J'ajoute que je n'ai pas trouvé trace de la mise en pratique de son projet (2).
Cette rectification n'est pas dictée par le désir mesquin de déprécier l'heureuse innovation de Wag^ ner; elle a pour but d'abord de rendre à César ce qui est à César, et surtout de faire l'éloge d'un artiste qui, sans être un homme de génie, dans la véritable acception du terme, sans constituer ce qu'on appelle un grand homme, offre néanmoins une physionomie originale, curieuse et attrayante.
(1) Choron et de Lafage, Nouveau manuel complet de la musique vocale et instrumentale (Paris, Roret, 1838), p. ii, t. III, 119.
(2) A l'exposition du théâtre et de musique, qui se tint au Palais do l'Industrie en 1896, un dessin du projet de Choron fut produit.