H XII
— Mais je ne m'occupe pas, moi, de ces productions matérielles, que je respecte du reste beaucoup. Je laisse cela aux gens expérimentés, à des hommes spéciaux, dignes de toute mon estime . Non cuique datum adiré Corinthum.
— Vous parlez parfaitement latin, mais vous ne sortirez pas de l'impasse où vous retiennent vos goûts littéraires. Au revoir, j'ai mon article de fond à rédiger pour demain.
Ne croyez pas, cher lecteur, que j'exagère, que ce soit là une conversation isolée; mon dialogue vous présente le résumé exact de l'état d'abaissement déplorable où gît la critique littéraire dans notre pays. Je suis loin d'en faire un crime à MM. les journalistes; ces Messieurs ont la parfaite intelligence de la situation humiliée de notre littérature nationale. Le même dédain s'applique aux ouvrages sérieux, de quelque nature qu'ils soient : philosophie, histoire, sciences naturelles, n'importe. Aux yeux de nos compatriotes, un écrivain belge est impossible. Si vous vous plaignez avec quelque amertume, les organes de la presse périodique iront jusqu'à vous dire, pour se débarrasser de vos importunilés •
— Eh ! Monsieur, faites-vous même le compte-rendu de votre ouvrage, nous l'accueillerons dans nos colonnes.
Les efforts réitérés, sérieux ou légers, des écrivains de mérite que la Belgique a vus éclore depuis vingt ans , triompheront-ils de celle triste situation, de tant de difficultés? That is ihe question.
A franchement parler, la vérité n'est ni dans les paroles de cet optimiste qui voit rayonner sans cesse une auréole de gloire autour de la tête de nos écrivains, ni dans celles de ce journaliste que vous avez entendu débiter de si poignantes paroles à l'adresse de nos pauvres hommes de lettres. Oui, les éléments d'une littérature nationale existent, chez nous vivaces et vigoureux; mais abordons de front la question, cette lilléi-.iliiic est comprimée dans son développement normal, par l'éducation que non-, recevons Ions en Belgique, bourgeois, rentiers, propriétaires, gens opulents .le tout rang, Kn effet, qu'arrivc-t-il? Le premier besoin qui sur-
gisse pour toutes les classes de la société belge qui veulent aboutir, en présence de l'esprit public qui les domine, c'est d'être parfaitement familiarisées avec la connaissance de la langue française. Je n'y verrais pas grand mal, si ce système se bornait à s'approprier la pratique de cet idiome, de façon à le parler, à l'écrire avec toute la pureté qu'il comporte. Mais de cette nécessité, contestable du reste pour les populations flamandes qui ont une langue riche et autochthone à elles , de cette nécessité dis-je, que je n'ai garde de nier en ce qui concerne les populations wallonnes, resuite ce mal regrettable et sans remèdes et vraiment fatal -, que dans toutes les familles, à quelque rang qu'elles appartiennent, on n'a d'admiration que pour ce qui s'écrit en France et par conséquent pour l'esprit français. Livres élémentaires, grammaires, traités de littérature, ouvrages d'histoire, de jurisprudence, de philosophie, de sciences exactes, tout doit venir de nos voisins pour avoir quelque valeur, pour attirer notre attention !
Comme il est généralement reçu que le Belge, alors même qu'il appartient aux provinces wallonnes, ne sait pas complètement le français et ne peut se perfectionner dans cette langue, qu'en étudiant les productions écloses chez nos voisins, il s'ensuit que dès sa plus tendre enfance, son cœur s'imprègne, à son insu, d'idées étrangères et s'inspire d'une sorte de dédain involontaire pour tout ce qu'écrivent ses compatriotes. Il se persuade à la longue qu'on ne saurait y trouver ni poésie , ni élégance, ni intérêt. Fortifié par des professeurs, des précepteurs, des gouvernantes, des maîtresses de pension, tous imbus eux-mêmes de ces idées, ce préjugé s'enracine plus profondément dans notre esprit, si bien que l'éducation achevée et une fois dans le monde, hommes et femmes finissent par ne pas même se douter qu'il existe des écrivains belges, et s'ils le savent, ils ne lisent leur écrits qu'avec des dispositions peu favorables, et tout au plus en acquit de conscience, si le livre leur a été offert en don par un auteur de leurs amis à qui ils portent quelque intérêt.
Plus d'une fois j'ai vu chez des libraires, dans un cabinet de lecture, dans des sociétés particulières, des gens qu'on appelle éclairés, jeter loin d'eux un ouvrage léger ou sérieux, parce qu'il avait pour auteur un homme du pays. Plus d'une fois j'ai entendu des personnes sensées et pleines de
mérite refuser d'acheter ou de lire un livre, parce qu'il avait été fait à Bruxelles, à Gand ou à Liège.
Notre éducation, si peu nationale en une foule d'autres points d'ailleurs, est la seule, la véritable cause de l'apathie littéraire du public à notre égard et de l'engouement avec lequel nous accueillons les écrits venus de France. De là cette plaie honteuse de la contrefaçon dont les productions ont tant de vogue chez nous; de là le peu de sympathie que rencontrent les écrivains belges de la part d'hommes haut plaeés, arrivés aux affaires , eux aussi avec les mêmes préjugés qui leur sont restés dès leur enfance; de là le faible essor que notre littérature nationale a pris depuis 1850, de là enfin l'état d'ilotisme et d'abjection où poètes, romanciers et écrivains de toute espèce végètent dans nos contrées.
Dans nos établissements d'instruction , si multiformes , on enseigne à connaître toutes choses , les programmes sont surchargés de matières, les enfants et les jeunes gens ploient sous le fardeau des sciences qu'ils doivent étudier, rien n'est oublié, rien, sinon la littérature belge. Il n'y a pas en Belgique un seul professeur de classes supérieures, qui dans son cours consacrera quelques heures à l'examen des productions sorties de plumes nationales, écrites en français ou en flamand. Pas un seul ne se doute que cela serait même utile, au point de vue de la comparaison, pour les élèves qu'on forme au style et à l'éloquence. Je veux bien que ces Messieurs excitent parmi les jeunes gens une légitime admiration pour Bacinc, Bossuet et Chateaubriand; qu'ils en expliquent longuement les beautés et les richesses littéraires. Mais où serait le mal, si de temps à autre, ils parlaient aussi des œuvres littéraires belges qui ont reçu des éloges, même de la presse étrangère; s'ils engageaient leurs auditeurs à les lire, s'ils en démontraient les qualités et les défauts; s'ils leur découvraient tout ce qui nous manque encore pour devenir des écrivains irréprochables; si enfin, ils faisaient au moins connaître l'existence de la littérature nationale?
Mais non, à leurs yeux, ce serait manquer à leur mission professorale, à leur magistrale dignité.
Pensionnats, collèges, athénées, écoles laïques et ecclésiastiques, enseignement privé, partout même indifférence, même oubli, même dédain.
L'éducation ainsi faite pour les hommes et les femmes de toutes conditions, pour qui donc voulez-vous que nos auteurs écrivent? Pour qui voulez-vous qu'ils se mettent en frais de verve et de style?
Vous d'autre part, Messieurs les poètes et prosateurs de Belgique, vous demandez de la critique littéraire, vous vous plaignez de la froideur du public, vous faites appel à son esprit national, si pas à ses sympathies.... Vous ne savez pas le premier mot de votre état; vous exigez un édifice sans base, vous négligez de remonter à la source de vos longues déconvenues et de vos déceptions toujours renaissantes. Cette source, je le repète, c'est l'éducation première de la jeunesse, c'est l'enseignement, à tous ses degrés, où jamais il n'est question de vous, soit en mal soit en bien. Pendant quatre, six, huit ans, on me parle exclusivement des beautés de la littérature de nos voisins, et vous prétendez que mon éducation achevée, je fasse table rase de tous les préceptes que j'ai reçus, pour m'occuper de vos productions, dont on ne m'a jamais dit un mot, et dont l'existence ne m'est révélée dans le monde, et encore à de longs intervalles, que par un journal qui y consacre une fade réclame, ou par un ami qui m'offre timidement un exemplaire de sa dernière œuvre.
Vous êtes d'étonnantes gens.
Voulez-vous secouer les langes qui vous privent de tout mouvement, allez droit au mal ; demandez aux mères de familles qu'elles prennent à leur solde un peu moins de maîtresses et de gouvernantes étrangères, qu'elles s'abstiennent de confier l'éducation de leurs filles à des pensionnats où le nom de Belgique est même inconnu. Faites que les pères qui dirigent l'instruction de leurs enfants, aient un peu plus de souci de cet esprit national, qui leur manque si complètement, et sans lequel notre avenir de peuple sera toujours compromis. Demandez à l'autorité qu'elle veille à ce que dans l'enseignement, dont elle est la tutrice, les lettres belges ne soient pas oubliées.
Alors, alors seulement s'ouvrira pour vous une ère nouvelle, riche d'espérances, d'appréciations sérieuses et de légitimes succès. Jusque là, vous ferez du dilettantisme littéraire pour vous, pour votre imprimeur que vous paierez bel et bien et pour vos amis qui vous liront par pitié ou par complaisance.
En présence des tristes vérités que ces lignes viennent de mettre à nu, mon livre, cher lecteur, vous paraîtra une bien sotte contradiction.
Je le veux bien.
Mais, ou vous lirez la préface seule, avec attention et en réfléchissant au mal que j'y découvre, et alors j'aurai produit une impression salutaire sur vous; ou vous passerez ces préliminaires, comme c'est assez l'usage, pour ne vous occuper que de mes Feuillets détachés; dans ce cas, vous ne vous apercevrez point de ma contradiction. Je compte sur ces deux hypothèses pour obtenir votre ancienne et si précieuse bienveillance (*).
Gand, 51 Décembre 1850.
(*) Dans an écrit remarquable, intitulé de In Réimpression t élude sur colle yueition (Bruxelles, lOlîl, in-8°), M. Chaules Hkk, dont nous ne saurions dn reste admettre les raisons par lesquelles il essaie de défendre la contre-façon, fait de la iHoation littéraire de la Belgique on tableau sombre et pénible qui ne contient que tiop de vérités. Nous engageons tons nos amis à le méditer avec attention.
DIIVEKE WILLEIS.
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Nous sommes à Berghen, l'ancienne capitale de la Norwège, qui était encore au commencement du XVIe siècle, l'immense et riche comptoir des Hanséates (*), où tous étaient maîtres, où tous avaient la parole haute, hormis les indigènes.
Depuis quelque temps déjà une épaisse brume d'automne était descendue sur la riche cité. Du milieu du
(*) On appelait ainsi tous ceux qui appartenaient à la célèbre ligue commerciale, connue sous le nom de la Hanse. — Les détails historiques de cette nouvelle sont, en grande partie, empruntés à J.-F. Willems, Belgisch Muséum, II, 197-236, et à J.-J. Altmeyer, Histoire des Relations commerciales et diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840; in-8«.
Pont, quartier magnifique qu'habitaient des marchands de tous les pays, s'élevaient ces clameurs assourdissantes du peuple qui s'ébat et s'amuse, des cris de fête, le roulement lointain des tambours, le son aigu des trompettes, les mille voix de la foule bavarde et rieuse qui remplissait les rues. Partout brûlaient de nombreux feux de joie qu'attisaient des enfants de tout âge, et dont par intervalles les flammes élancées allaient colorer d'une lueur rougeàtre, les hautes cîmes chargées de neige des sept montagnes qui sont comme rangées en hémicycle autour de la ville.
Tout cet appareil inusité annonçait qu'on devait ce soir-là procéder à la réception solennelle de quelque apprenti laborieux et intelligent dans une de ces bizarres sociétés secrètes d'ouvriers et de matelots, qui constituaient la puissance de la Hanse. Ces associations commerciales mystérieuses, où la première condition d'admission était le célibat, se distinguaient par d'étranges coutumes, par des épreuves terribles, auxquelles on soumettait impitoyablement les récipiendaires.
La rue des Cordonniers, occupée par des artisans de toutes nations et principalement par des Allemands, louchait au Vont, et parmi les habitants de ces deux populeux quartiers régnait constamment la meilleure harmonie; les mêmes haines, les mêmes affections, les mêmes plaisirs les réunissaient toujours. Or ce jour-là, les membres des
sociétés secrètes de Berghen, qu'on désignait sous le nom générique de Comptoristes, allaient recevoir dans leur association deux étrangers dont le courage, la bonne conduite, le zèle et l'activité faisaient des adeptes précieux. Un navire marchand les avait amenés en Norwège l'année d'avant. Jeunes, doués d'un caractère aventureux, ils avaient quitté Anvers, leur ville natale, dans l'espoir de faire partie du comptoir alors si renommé, si important de Berghen. Nous allons voir si leurs espérances se réalisèrent.
Toute la population s'était portée dans le quartier des Hanséates, même les bourgeois de la cité, malheureux parias que les négociants étrangers avaient depuis bien longtemps forcés d'aller demeurer de l'autre côté du golfe. Eux aussi s'étaient hasardés à sortir de leurs rues sales, noires et enfumées, pour prendre part à la fêle publique.
Déjà Pierre Mol et Jean Willems, les deux candidats des Comptoristes, avaient parfaitement supporté les deux premières épreuves sacramentelles de leur admission.
Disons en quoi consistaient ces épreuves. L'une s'appelait le jeu de la fumée : on suspendait l'apprenti à une corde; on le tirait ainsi dans le grenier de la Maison hanséatique et on l'y enfumait avec les matières les plus fétides. Pendant que ces dégoûtantes odeurs chatouillaient désagréablement les facultés olfactives du patient, ce dernier était obligé de répondre à une foule de questions qu'on multipliait sans pitié avec la plus étonnante niaiserie. Puis on
le redescendait dans la cour, où il recevait sur la tête de l'eau puisée dans six tonneaux différents, baptême qu'on rendait le plus abondant possible.
La deuxième épreuve s'appelait le jeu de Veau. Le récipiendaire était jeté à trois reprises à la mer et battu de verges chaque fois qu'il surnageait.
Cependant les deux Anversois, habitués à la vie rude des matelots, étaient sortis victorieux de ces épreuves, aussi douloureuses que ridicules. C'était la troisième qui devait être la pierre de touche de leur force et de leur courage.
Depuis le commencement de la journée les maîtres du comptoir, chargés de recevoir les nouveaux associés, avaient fait préparer, dans l'hôtel de la Hanse, tout ce qui était nécessaire pour accomplir convenablement la cérémonie. On avait eu soin de préluder à l'admission définitive par un splendide et copieux repas. Car il n'était pas inutile d'étourdir un peu les candidats sur le traitement dont ils devaient être l'objet. La foule qui encombrait le Pont, avait pu voir, à son aise, force figures qui se mouvaient en tous sens derrière les rideaux de la salle du festin, et dont la lumière de l'intérieur projetait les bizarres silhouettes sur l'étoffe transparente des courtines abaissées. La voix confuse des convives, le cliquetis incessant des hanaps d'argent et de cuivre ciselé, le bruit des grands verres qui s'entrechoquaient sans relâche, étaient à peine couverts par le bourdonnement de la multitude pressée devant le palais de la
Hanse. Chacun attendait impatiemment qu'on en finit là-haut avec les plaisirs de la table et les larges rasades. Car une fois reçus, les apprentis devaient être promenés en triomphe par les rues à la lueur des torches et des flambeaux; c'était là un spectacle attrayant qui valait bien la peine qu'on se morfondit pendant plusieurs heures sous un ciel gris et rigoureux. Pour en jouir, on supportait même une foule d'avanies qui paraissaient n'être que des farces et des gentillesses, parce qu'elles faisaient partie du programme des réjouissances populaires. Aussi les fous officiels parcouraient-ils les rangs des curieux, les narguant de toutes façons, leur jetant de l'eau et de la boue, les frappant insolemment de leurs estocs et de leurs longs fouets. Les spectateurs riaient de ces plaisanteries hybrides, et chacun supportait les plus douloureux horions avec un courage de Brutus.
Enfin on entendit un grand bruit de tambours. C'était le signal de cette dernière épreuve qui intéressait tant de personnes et dont le résultat remplissait surtout d'inquiétude le cœur de deux femmes, que la plus tendre affection attachait à Jean Willems. L'une était sa mère, l'autre sa sœur; toutes deux eussent donné une année de leur vie pour être au lendemain de ce jour fatal. Siegbritte Willems aimait son fils comme on aime celui qui s'est dévoué à vous de cœur et d'action, qui fait vos joies et votre bonheur, qui vole au-devant de vos moindres désirs, qui devine,
quand vous êtes triste, l'objet de votre douleur, quand vous êtes gai, ce qui cause votre contentement. Le courageux apprenti était tout cela pour cette pauvre veuve sans ressources, que des revers domestiques avaient forcée de quitter le sol natal. Combien de fois, en songeant à la jeunesse et à la faible santé de son fils, elle avait maudit la carrière qu'il s'était choisie, maudit sa persévérante ténacité, maudit surtout les barbares coutumes des Comptoristes. Mais il était trop tard maintenant. 11 fallait se résigner, il ne lui restait plus qu'à craindre ou à espérer. Pendant que le Pont et la rue des Cordonniers retentissaient de mille clameurs de joie, le quartier isolé du vieux Berghen où demeurait la mère de Willems, était plongé dans k silence et l'obscurité. Siegbritte et sa fille attendaient, l'anxiété dans l'âme, l'issue de la terrible épreuve et priaient avec ferveur pour celui qu'elles aimaient tant.
— Voici l'heure, Dùveke (*), dit Siegbritte à sa fille après une prière qu'elles avaient récitée ensemble et jetant les yeux sur le sablier qui couronnait une haute cheminée de leur maison, voici l'heure fatale....
— Mère, il sortira vainqueur de cette épreuve, répondit Diiveke, cherchant à rassurer Siegbritte, qu'elle voyait en proie à la plus vive agitation. Dieu donnera force et courage à mon frère.
(') En français, Colombclle . Nous aimons mieux conserver le nom hislo- '''T"' de Duoeke, - lequel celle jeune h'ilc était connue.
— Entends-tu ce bruit éloigné que le vent du soir renvoie jusqu'à nous, poursuivit la vieille, écoutant avec effroi et prêtant l'oreille à des sons vagues qu'on entendait à peine. Mon Dieu ! ce sont les voix de la foule qui couvrent peut-être les cris de douleur de mon fils. Mens, mon enfant, allons au Pont; je n'y tiens plus, courons nous mêler à tout ce peuple qui est réuni là-bas.
— Y pensez-vous? deux femmes honnêtes dans celte multitude de matelots à moitié ivres, de courtiers insolents et de filles perdues !
— Qu'importe? mets ta cape et partons à l'instant!
— Mais l'épreuve qu'il doit subir en sera-t-elle moins pénible, moins douloureuse?
— Tu ne sais pas, enfant, ce qu'il faut de force et de fermeté pour supporter cette horrible épreuve; si tu la connaissais, oh ! tu partagerais mon anxiété.
— En vérité vous m'effrayez, dit Dùveke, que les paroles de sa mère épouvantaient malgré elle et rendaient plus inquiète sur le sort de Jean Willems.
— Écoute moi et vois ensuite si j'ai raison de m'alarmer. Siegbritte raconta alors avec les plus grands détails tous
les tourments auxquels étaieut soumis les apprentis de la Hanse.
— Enfin, continua-t-elle achevant ses explications, après avoir enivré les apprentis, on les conduit dans le grenier de la maison hanséatique. Là, on dépouille ces malheureux
de leurs vêtements, on les frappe de verges jusqu'à ce que leur corps ne soit plus qu'une immense plaie, et les barbares versent du vinaigre chaud sur leurs chairs ensanglantées. S'ils ont convenablement supporté ce supplice atroce, on leur donne des habillements nouveaux et ils sont portés en triomphe par toute la ville. Mais, helas ! beaucoup succombent sous ces cruelles souffrances... Et pourtant sans cette sanglante initiation aux mystères de l'association, un apprenti est indigne d'entrer dans le Comptoir !
— Pauvre frère ! murmura la jeune fille triste et pensive.
— Ce bruit que tu entends, reprit la vieille, sont peutêtre les roulements du tambour et les coups redoublés que ces forcenés frappent sur des bassins de cuivre pour étouffer les gémissements plaintifs de mon enfant....
Dans cet instant s'ouvrit brusquement la porte de la maison. Deux hommes de haute stature entrèrent, enveloppés de la tète aux pieds dans des manteaux noirs fourrés de martre et le front caché sous un large chapeau sans aucun ornement.
— Un verre de brandevin, s'écria l'un des inconnus, après avoir jeté un coup-d'œil sur l'intérieur mal éclairé de la taverne où il se trouvait. En même temps il se découvrit, ainsi que son compagnon. A la sueur qui ruisselait de leur figure, il était aisé de voir qu'ils venaient de faire une course longue et rapide. Une taille élevée, de larges
épaules, une forte barbe rousse, des yeux pàle-bleus pleins de fierté, des traits mâles qui respiraient une sauvage énergie, une parole hautaine, des gestes impérieux donnaient à l'étranger qui avait parlé, un air d'autorité et de supériorité incontestable sur l'autre personnage. Celui-ci était un vieillard fort et robuste, dont la figure sereine annonçait la douceur et la bonté. L'aménité de sa physionomie contrastait singulièrement avec le visage dur de l'autre. Leurs allures et leurs manières étaient d'ailleurs différentes autant que leur extérieur; le premier trahissait à chaque instant le maître, l'homme habitué à commander; le second annonçait un conseiller, un ami, un serviteur dévoué.
— Par Saint-Olaf! que la malepeste étouffe ces maîtresfous qui nous poursuivaient sans relâche, dit l'homme à la barbe rousse, après s'être reposé un moment dans la partie la plus obscure de la petite maison, pendant que Siegbritte jetait à sa fille restée près du foyer un regard mécontent, qui semblait signifier : pourquoi avoir attendu? maintenant il nous faut rester !
— Les insolents ! ils nous lançaient à la tête des tessons de vieilles poteries et leurs sales propos de ruelles.
— Vraiment, repartit le vieillard, ils mettaient un étrange acharnement à nous tourmenter. Est-ce que par hasard les limiers auraient eu vent du gibier qui fuyait devant eux?
— Silence, dit le premier interlocuteur, désignant de
l'œil la vieille Siegbritte qui s'avançait avec sa mesure de brandevin. Eric, mon vieil ami, poursuivit-il quand elle se fut éloignée, je suis fort charmé d'avoir échappé à ces truands. Me voyez-vous reconnu au milieu de cette foule empuantie d'odeur de poisson salé, de résine et de poix? Et...
— Maître, repartit le vieillard, je pense que c'est notre costume seul qui nous a fait remarquer. Certes l'on n'eut pas fait attention à nous, si nous avions endossé la large veste de frise du paysan norwégien, eussions-nous même marché tête découverte.
Siegbritte, qui ne pouvait modérer davantage sa cruelle impatience, s'approcha de nouveau des étrangers :
— Mes beaux seigneurs, dit-elle, peut-être pourrez vous me tirer de ma douloureuse inquiétude.
— De quoi s'agit-il, bonne femme? demanda le plus jeune des inconnus.
— Vous savez sans doute pourquoi toute la ville de Berghen est en émoi ce soir?
— Eh ! oui, oui, les Comptoristes reçoivent deux nouveaux associés....
— Oh î dites-moi, ont-ils supporté l'épreuve jusqu'au bout, demanda Siegbritte avec ce regard inquiet, cette lèvre frémissante, cette haleine presqu'étouflée qui témoignent d'une pénible anxiété.
— Que vous importe?
— C'est que l'un des deux, Jean Willems, est mon fils.
— Mon frère, ajouta une autre voix. C'était la jeune fille qui à son tour n'avait pu résister à la curiosité et s'était avancée vers les deux hommes.
— Votre fils ! votre frère ! s'écria le compagnon d'Eric, jetant les yeux sur la charmante Dùveke et demeurant frappé d'admiration à l'aspect de cette angélique physionomie, qu'une expression de crainte et de timidité rendait plus ravissante encore.
— Oui, mon heau seigneur, reprit-elle, baissant les yeux devant le feu qui jaillissait du regard de l'étranger... Jugez si nous sommes intéressées à savoir le résultat de la cérémonie de réception.
— Mon enfant, repartit l'interlocuteur, cherchant à adoucir ses traits durs par un sourire caressant, je ne puis satisfaire votre juste impatience; je ne suis point de Berghen;... tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai vu, dans la rue des Cordonniers, se presser une foule immense autour d'une sorte de char, sur lequel était assis un homme pâle, souffrant, défait, qui n'avait guère l'apparence d'un triomphateur.
— Et puis, demanda la mère avec feu.
— Et puis, des masques hideux, des travestissements bizarres, des hommes couverts de peaux de bœuf, des cris, des vociférations, un tapage infernal.
— Mais n'y avait-il qu'un homme sur le char?
— Un seul.
— Mais était-ce mon fils?... Oh! je suis folle, je ne sais ce que je dis; vous ne connaissez point mon enfant.
Un bruit confus de voix retentit en ce moment. Les inconnus remirent promptement leurs couvre-chefs. Chacun sortit de la maison et se porta vers la rue d'où venaient ces rumeurs. Peu d'instants après passa le cortège du Comptoriste nouvellement reçu. Siegbritte jeta rapidement un coup-d'œil sur le char.
— Ah ! s'écria-t-elle avec un accent déchirant, ce n'est pas mon fils, ce n'est pas lui. Où est-il, où est-il?
Et la malheureuse se précipita éperdue parmi le peuple qui riait et vociférait toujours. Nul ne répondait à ses cris, à ses larmes; ceux-ci la croyaient ivre, ceux-là insensée. Car ses cheveux étaient en désordre, sa voix cassée, son œil fixe et hagard.
— Vive Pierre Mol ! vive le courageux apprenti ! vive celui qui a su supporter les épreuves du Comptoir ! telles étaient les paroles qui bourdonnaient aux oreilles de la pauvre mère.
Cependant Dùveke était demeurée avec les deux étrangers. La disparution subite de Siegbritte et l'absence de son frère sur le char avaient jeté le trouble dans son âme; elle ne voyait et n'entendait plus. Elle demeurait clouée sur le seuil de sa porte, comme une statue sur son socle.
Les deux étrangers rentrèrent dans l'habitation et reprirent leur place dans le coin qu'ils occupaient tantôt.
— Eric, dit l'homme à la barbe rousse, ne pouvant détacher les yeux de Diïveke, qui restait à attendre que sa mère reparut et ne faisait aucune attention aux inconnus; voilà certes la plus belle fille qui soit sortie de la main de Dieu sous notre ciel gris et brumeux. Heureux celui qui obtiendrait son amour !
Un assez long silence suivit ce peu de mots.
— Mon cher Eric, reprit encore le même interlocuteur, je ne sais ce que j'éprouve en moi, depuis que j'ai vu cette femme; je crois que j'en suis amoureux. C'est pour la première fois que cela m'arrive; car vous m'avez toujours reproché d'être froid, dur, insensible
— Vous, aimer cette jeune fille du peuple, dont vous ignorez même le nom et la condition ! s'écria le vieillard stupéfait de cette confidence inattendue, mais vous riez sans doute?
— Maître Eric, répondit l'autre avec un son de voix grave, je vous jure que je n'ai jamais parlé plus sérieusement. Il faut que je revoie cette jeune fille.
Siegbritte rentra en cet instant la figure bouleversée, les vêtements en désordre et murmurant avec des larmes dans la voix.
— Mort ! mon enfant est mort ! qui me rendra mon fils?
— Mon Dieu! qu'ont-ils donc fait à mon pauvre frère? s'écria Diiveke, ne pouvant maîtriser ses sanglots.
— Leurs horribles cérémonies l'ont tué. Ils l'ont enivré à mort; puis les barbares Font frappé de verges jusqu'à ce qu'il succombât pour ne plus se relever. Mais je veux une vengeance, ajouta-t-elle avec égarement; la vie de mon fils ne peut appartenir ainsi au bon plaisir de la Hanse. Mon enfant! mon sang! mort, perdu pour toujours ! continua-t-elle se couvrant la face de ses deux mains et donnant enfin un libre cours à des pleurs abondants; mon Dieu que va devenir la pauvre veuve sans son fils?
— Ne soyez pas en peine pour votre avenir, dit le compagnon d'Eric, touché de tant de douleur et intervenant en ce moment avec dignité; ayez foi dans mes paroles, avant dix jours vous me reverrez et vous saurez ce que je puis faire pour vous.
En achevant ces paroles, il jeta un regard plein de feu à Diiveke, prit le bras du vieillard et sortit de la maison, laissant les deux femmes aussi étonnées de ces paroles que pleines d'affliction.
De tous les princes qui régnèrent sur les trois étals Scandinaves, aucun ne fut plus différemment dépeint que le roi Christiern II. Pour les uns il fut un novateur intelligent et bien intentionné, un politique profond, un monarque éclairé, plus malheureux que coupable, plus à plaindre qu'à blâmer. Aux yeux des autres au contraire, il passa pour un tyran sanguinaire, un libertin déhonté, un homme sans foi, sans honneur, un despote digne de ce nom de Néron du Nord, que ses ennemis lui ont donné. A part l'exagération qui a pu dicter ces opinions contradictoires, ce prince qu'on regarda comme le fléau du clergé et de la noblesse, eut le tort de vouloir introduire dans son pays des modifications politiques, certainement intempestives, si pas dangereuses, à une époque et dans une contrée où elles ne pouvaient être bien appréciées, bien comprises. Le massacre des Nobles de Stockholm qui furent exécutés par ses ordres en 1520, la conduite brutale qu'il tint à l'égard d'Isabelle, sa femme, cette douce et bonne sœur de
Charles-Quint, que les Pays-Bas virent partir avec tant de regrets; son esprit inquiet et farouche, sa turbulence, ses emportements contre les prêtres, ses odieuses violences imprimeront toujours à sa mémoire une tache indélébile. S'abandonnant aveuglément aux conseils de ceux qui avaient gagné son amitié, il fit d'une femme du peuple son premier ministre et mit dans tous ses secrets d'état Dietrich Slaghoec, qui, de garçon boucher, devint archevêque de Lund et primat de Danemark. Ces étranges faveurs blessèrent profondément l'aristocratie et attirèrent à Christiern de longues et chaudes haines, qui furent pour son malheureux royaume, pendant plus de vingt ans, la source d'affreuses calamités. Au reste, doué d'une prodigieuse énergie et d'une force de volonté peu commune, il déploya dès sa jeunesse ce caractère inébranlable qui l'entraîna dans un abîme de maux sans remèdes. Au sortir de l'adolescence, son père l'avait envoyé en Norwège pour y étouffer des troubles graves qui avaient éclaté parmi le peuple. Il s'était si bien acquitté de cette mission délicate que le vieux roi l'avait nommé gouverneur de cette contrée.
A peine entré en fonctions, il était allé visiter les différentes parties de son gouvernement. Afin de mieux s'y instruire par ses propres yeux, il se plaisait parfois à cacher dans ses excursions sa véritable qualité sous un nom et des vêtements d'emprunt. Pendant ces utiles voyages, il était toujours accompagné du sage Eric de WalkendorfF, dont
il avait fait son chancelier et qui plus tard s'assit sur le siège archiépiscopal de Drontheim.
Quelques jours après les événements que nous avons racontés dans le premier chapitre, le prince Christiern fît son entrée solennelle dans la ville de Berghen, dont il alla visiter tous les établissements dans les plus minutieux détails. Des fêtes de toute espèce signalèrent la présence du royal visiteur. Les Hanséates y déployèrent tout le luxe, toute la richesse que permettait leur opulence commerciale. La magnificence qu'étala dans cette circonstance l'antique capitale de la Norwège, parut quelque chose de féerique, dont les Mille et une Nuits pouvaient seules donner une idée.
Parmi les réjouissances publiques, on remarqua un bal somptueux donné dans la maison hanséatique et auquel Christiern manifesta le désir que toutes les classes de la société assistassent, sans distinction de rang : nobles et marchands, bourgeois et étrangers, matelots et artisans!
C'était un rare spectacle que cette vaste salle, dont les lambris formés de larges planches de sapin du Nord, polies et brillantes, reflétaient, comme des miroirs, les mille parures bigarrées des femmes, les riches et singuliers costumes nationaux des seigneurs norwégiens, les habits de velours et les chaînes d'or des Comptoristes, tout ce monde qui marchait, riait, dansait et s'entrecroisait sans cesse.
— Eh ! bien, Monseigneur, demanda Eric de Walken-
dorff à qui Christiern donnait le bras, que dites- vous de cette belle fête ?
— Très-animée, très-bruyante ! répondit le prince, distrait et cherchant évidemment quelqu'un du regard.
— Quel honneur on fait à l'héritier du trône de Danemark! quel gracieux accueil! quel enthousiasme! Savez vous, Monseigneur, que tous ces gens-là s'agenouilleraient devant vous, si on le leur permettait. Ils sont assez fous pour cela.
— Mais, Eric, n'avez-vous donc pas fait exécuter mon message? s'écria le prince, interrompant brusquement son compagnon au milieu de ces flatteries; et aux plis qui assombrissaient son front, on voyait qu'il était en proie à une grande impatience. Répondez donc, car je ne la vois pas, et pourtant vous savez bien, Maître, que je voulais la retrouver ici, mes ordres étaient précis. Et en prononçant ces paroles hautaines, il s'avançait à travers la foule qui s'écartait avec respect devant lui.
— Monseigneur, elle est sans doute dans la salle; mais il y a tant de monde.
— Ah! la voici enfin, dit Christiern, s'arrêtant tout d'un coup et éprouvant un violent battement de cœur à l'aspect d'une belle jeune fille qu'il aperçut en ce moment assise entre plusieurs de ses compagnes et n'osant lever les yeux sur celte multitude si nouvelle encore pour elle; car à son accoutrement simple et modeste, il était aisé de
voir quelle appartenait à la classe peu fortunée de la ville.
A peine le prince avait-il prononcé ces mots, qu'il entraîna son chancelier vers le groupe où son œil pénétrant laissa tomber un regard plein d'amour et de feu sur celle qui avait attiré son attention.
— 0 mon Dieu ! s'écria la pauvre enfant, qui élait Diïveke elle-même, reconnaissant tout-à-coup dans Christiern l'inconnu qui s'était arrêté peu de temps auparavant dans sa petite maison. Cette exclamation que lui avait arrachée un étonnement bien naturel, amena la foule autour d'elle. A la pâleur qui inonda son gracieux visage, on craignit qu'elle ne perdit connaissance. Christiern profila de la confusion produite par cet incident, pour s'éloigner avec Walkendorff; car il l'avait enfin revue et pour le moment, il n'en demandait pas davantage; il voulait épargner à la jeune fille l'embarras que sa présence prolongée outremesure lui eut causé.
Diïveke Willems était une belle enfant, au teint rose, à l'œil bleu, à la chevelure blonde, aux formes mignonnes et bien prises. Malgré tous les charmes qui Dieu s'était plu à répandre avec profusion sur sa personne, elle était restée la plus sage jeune fille de tout Berghen, ville corrompue, où cependant ne manquait ni l'or pour éblouir les yeux, ni les fallacieuses paroles de roués pour séduire le cœur. Elle habitait avec sa mère, dont elle était toute l'espérance, toute la consolation. Siegbritte, que nous avons
déjà vue au commencement de cette histoire, était restée veuve d'un capitaine de navire marchand d'Anvers. Pendant que son mari parcourait les mers, elle avait joui d'une heureuse aisance, en exerçant à Amsterdam où elle habitait momentanément, un mince négoce qui lui suffisait pour elle et ses enfants : maisWillems était venu mourir à Berghen. Elle s'embarqua pour cette dernière ville, afin d'aller recueillir ce qu'il avait laissé de ses sueurs et de son travail. Hélas ! ses espérances furent cruellement déçues. Une haute réputation de probité, un nom honorable, voilà les seuls trésors que le marin avait légués à sa famille désolée. Alors la pauvre veuve résolut de rester en Norwège avec son fils et sa fille. Elle ouvrit une taverne dans un quartier isolé de Berghen, et sa maison ne tarda pas à s'achalander tant par l'accueil poli qu'on y faisait aux visiteurs que par l'éminente beauté de Diiveke. Plus d'un riche Comptoriste, fier de son opulence et de son mérite personnel, courut chez Siegbritte Willems pour obtenir un regard de sa fille; plus d'un armateur du Pont vint déposer son cœur et son or aux pieds de la jolie Anversoise. Mais au milieu de tant d'hommages et d'encens, elle restait indifférente, et refusait constamment l'amour de tous ces prétendants, alléguant qu'elle était trop jeune pour se marier et qu'elle ne pouvait se séparer de sa mère. Advint cependant un jour que toutes ces belles résolutions s'évanouirent comme de la fumée. Christiern parut, inconnu et
déguisé il est vrai, ne trahissant en rien son haut rang et n'ayant pour talisman qu'un regard ardent et doux. Mais c'était celui que la jeune fille avait sans doute rêvé, car le premier il sut jeter dans sou âme ce trouble secret qui est à l'amour ce que le frisson est à la fièvre.
Qu'on juge de ce que dut éprouver Dùveke à l'aspect du gouverneur de la Norwège, de l'héritier du trône de Danemark, du noble prince que le hasard avait un jour amené dans sa modeste habitation.
La vue de Dùveke avait promptement balayé les nuages de mauvaise humeur et de mécontentement, amoncelés sur le front de Christiern. Le prince se livra avec toute Tardeur de la jeunesse à la danse, aux bourrées de France et aux gigues allemandes que les Hanséates avaient introduites à Berghen. Il invita d'abord plusieurs dames de haut parage, afin qu'il eût ensuite la liberté de choisir des danseuses dans un autre rang sans qu'il fût trop remarqué. Puis il parcourut les groupes des bourgeoises de Berghen, dont la plupart, dans l'espoir d'être remarquées par le séduisant jeune prince, baissaient les yeux et faisaient semblant de se cacher derrière leurs compagnes. Arrivé au bout de l'espèce d'hémicycle formé par ces fraîches et blanches femmes du Nord, qui seraient des beautés parfaites si plus d'animation et de feu régnait dans leur œil pâle-bleu, Christiern s'arrêta devant Dùveke Willems, qui tremblante, hors d'elle, n'avait osé bouger depuis quelques
instants, craignant que son trouble fût observé. Sans attendre quelle répondit à son invitation, il l'entraîna dans une danse commencée, au grand ébahissement de toutes les autres femmes et au grand scandale des épouses des riches Comptoristes, poupées somptueusement chargées de diamants, de velours et de dentelles, qui voyaient avec colère les regards du gouverneur captivés par la robe blanche, la coiffure de fleurs naturelles et la gracieuse modestie d'une petite bourgeoisie, à peine tolérée dans une réunion publique.
C'était en effet un bien curieux spectacle de voir ce noble fils du roi, ce prince puissant, arbitre de la Norwège, soutenant presque timidement le bras d'un enfant du peuple, frémissant d'aise à chacun de ses regards, quêtant avidement un sourire sur sa bouche vermeille, oubliant dans son bonheur l'immense distance qui séparait un trône d'une chétive taverne, pour s'enivrer de l'ineffable joie qu'il éprouvait à serrer parfois contre lui la charmante Diivcke Willems. Extrême dans ses affections comme dans toutes les passions qui dévorèrent cette âme de feu, Christiern aimait éperdument la fille de Siegbrittc, et cet amour se produisait avec d'autant plus de violence en ce moment qu'il avait été longtemps comprimé par l'absence. Elle aussi avait ressenti la force de cet attachement, si neuf pour elle. Sa pâleur et sa crainte disparurent bientôt. Aux (louées paroles du prince elle ne larda pas à répondre par
des paroles aussi tendres. Dans celte foule qui tourbillonnait autour d'eux, ils se croyaient seuls et ne se ressouvenaient plus qu'un mot, un regard, un geste était épié et commenté par les curieux. Dignité de prince et timidité de jeune fille, hautes et royales pensées et longues précautions contre la séduction, tout fut oublié, absorbé, perdu dans ce rapprochement de deux âmes, réunies par tant de sympathies, séparées par tant d'obstacles. Puis hors de ce cercle magique où l'amour retenait les deux amants captifs, c'était l'envie à l'œil louche, c'était l'étonnement des uns, c'était l'indignation des autres, c'était surtout l'ambition de Siegbritle, de cette femme à l'esprit vaste et puissant, qui depuis longtemps déjà trouvait trop petite la sphère étroite où elle se mouvait et qui espérait l'agrandir en spéculant sur la beauté de sa fille.
Peu de semaines après la fête donnée à Berghen, Dùveke Willems et Siegbritte, sa mère, habitaient avec Christieru, le vieux palais d'Obslo, aujourd'hui Christiania, capitale de la Norwège.
Douée d'un génie vaste et profond, Siegbritte appartenait à cette race d'intriguants qui sacrifient tout pour satisfaire une ambition désordonnée. Quoique née dans un rang obscur, elle avait toujours cherché à s'élever dans le monde. Des revers de famille l'avaient éloignée de sa patrie, et dans le creuset du malheur s'était fortement retrempée son âme entreprenante. A la piste d'une occasion favorable pour monter, elle voulut que l'affection de Christiern pour sa fille devint le marche-pied de sa future grandeur. Et en effet, jamais ambitieux ne réussit mieux dans ses projets, n'exploita mieux les circonstances. Elle était déjà d'un âge mûr à l'époque qui nous occupe; elle avait beaucoup voyagé, beaucoup vu et entendu, beaucoup observé. Son bon sens aidant, elle était parvenue à amasser ce trésor d'expérience pratique, qui est à lui seul un puissant élément de supériorité. Aussi Christiern avait-il bientôt subi le joug de son influence. Dans sa triste et sombre résidence de Christiania, le gouverneur de la Norwège, dont l'esprit inquiet et puissant débordait de toutes parts, aimait constamment
à s'entretenir avec la mère de Dûveke. Il se plaisait surtout à l'entendre parler des libertés politiques dont jouissaient les peuples des Pays-Bas. Elle lui vantait, avec cette chaleur que donnent la conviction et le patriotisme, la civilisation avancée, l'inconcevable richesse, la haute prospérité commerciale qui distinguaient les grandes villes d'Anvers, de Bruges, de Gand, de Bruxelles, d'Amsterdam, de Harlem. Ces récits enflammaient cette jeune tête déjà si passionnée. Il interrogeait souvent Siegbritte sur les lois et les usages de sa patrie; il admirait avec enthousiasme ce sage équilibre des différents pouvoirs de l'état, qui faisait que noblesse, clergé et peuple eussent une égale somme de droits et de libertés dans ces contrées. — Convertie depuis quelque temps aux dogmes nouveaux, Siegbritte Willems exaltait imprudemment les doctrines de Luther en présence de Christiern, et exagérait outre mesure les persécutions dirigées contre les partisans de ce révolutionnaire en bonnet carré de docteur. Toutes ces choses agissaient puissamment sur le fils du roi de Danemark. Désormais sa vie demeura partagée entre deux sentiments également impérieux : l'amour de Dùveke et le désir de se faire un grand nom, en soumettant un jour les trois royaumes Scandinaves aux réformes politiques et religieuses qui étaient devenues l'objet de ses méditations.
Le sentiment qui attachait le prince à la belle Anversoise, n'était pas une de ces passions banales qui charment
un instant et dont un peu de calme, un peu de réflexion oblige de rougir. Il l'aimait d'un amour profond, sincère. Plus d'une fois le vertueux Walkendorff, voyant les dangereux progrès de cette affection qu'il fallait un jour nécessairement briser, avait voulu faire des remontrances; mais, comme on le pense, toutes avaient été mal reçues. Même Siegbritte, craignant l'influence du vieux Eric, fît eu sorte qu'il tomba bientôt dans une éclatante disgrâce. Ainsi gouverné par deux femmes de mérite différent, Christiern éloigna de sa personne ses plus anciens, ses plus fidèles amis. C'était chose étrange de voir l'homme le plus ferme, le plus opiniâtre du Danemark, obéir aveuglément à ces étrangères, si puissantes, l'une par sa beauté, l'autre par ses conseils. Enfin Christiern devint roi, et les brillantes utopies rêvées sous les voûtes du vieux château d'Obslo, escortèrent le monarque nouveau dans sa royale résidence de Copenhague. Dès cet instant l'influence de Siegbritte ne connut plus de bornes. Au mépris des plaintes qui s'élevaient de toutes parts, lois, usages, anciennes constitutions civiles et religieuses, tout dut passer sous l'impitoyable niveau de cette volonté de fer que le prince suivait aveuglément. On comprendra aisément la haine et la colère que celte femme audacieuse attira sur sa tête. Les nobles la détestaient, parce que, sortie du peuple, elle travaillait surtout à leur abaissement. Le clergé lui vouait une aversion qui avait sa source dans !<' danger dont le menaçait l'introduction de la Réforme.
Les classes bourgeoises étaient seules à applaudir à ces hardies entreprises qui devaient les soustraire à la morgue insolente des barons du Nord et aux spoliations dont elles étaient sans cesse victimes. Aussi est-ce sur cette partie de la population qu'elle s'appuyait pour s'assurer un port dans la tempête. C'est ainsi qu'autre Sémiramis du Nord, Siegbritte Willems donna fièrement la loi aux trois royaumes.
Cependant le Danemark demandait à grands cris que le jeune roi prit une épouse. Siegbritte comprit qu'il fallait sacrifier quelque chose aux exigences du peuple, et voulant se faire un mérite de sa manière d'agir dans cette circonstance, elle engagea Christiern II à jeter les yeux sur une sœur de Charles-Quint, et fit ressortir publiquement tous les avantages d'une semblable union. Non pas que cette femme ambitieuse eût le projet de donner à une princesse étrangère le pas sur sa fille; non pas qu'elle voulût s'enlever en Dùveke un appui, un auxiliaire puissant qui l'avait déjà si bien servi. Siegbritte connaissait la corruption des cours; elle s'était familiarisée avec l'idée que c'était un mal inévitable et savait fort bien qu'à cette époque l'épouse choisie par un roi n'était guère qu'un instrument, un moyen politique, et non une femme aimée sur laquelle il fallait porter de chaudes et tendres affections de famille.
De cette manière fut désignée Isabelle d'Autriche pour devenir la compagne du monarque danois. Fraiche et noble fleur arrachée sans merci au sol natal, elle devint l'épouse
de Christiern II sans qu'aucune sympathie eût uni leurs âmes. Loin de diminuer l'influence de Siegbritte, ce mariage ne fît qu'accroître sa puissance, déjà si bien ancrée. L'affection du roi pour Diiveke avait été présentée à la jeune reine, comme un tendre et innocent attachement d'enfance, d'une sœur de lait. Isabelle s'en était réjouie d'abord; elle fut charmée de trouver dans ces âpres climats une femme, jeune comme elle, qui put lui parler la langue de son pays, qui l'entretint des habitants des Pays-Bas. Le souvenir d'une patrie commune soumit ainsi en peu de temps la femme de Christiern à l'influence de Siegbritte, qui désormais maîtresse de l'esprit du roi et du cœur de la reine, pensa pouvoir renverser sans crainte tous les obstacles qui embarrassaient la marche de sa politique audacieuse. Les nobles s'indignaient bien de voir leur prépondérance menacée par cette femme, élevée si soudainement au rang de premier ministre, de courber leur tête altière sous une volonté autre que celle du roi, d'être soumis à des impôts, à des lois générales comme les autres habitants du royaume. Mais leurs plaintes étaient étouffées chaque jour par de nouveaux actes de rigueur. Enfin l'opinion publique, froissée de toutes parts, menaçait d'éclater quelque jour avec force contre le gouvernement établi. Partout s'élevaient des cris sourds et sinistres contre Siegbritte Willems, que la haine populaire, attisée par les grands, désignait ouvertement sous le nom de Sorcière.
Dans les premiers jours de son mariage, Christiern, frappé de la beauté, de la douceur d'Isabelle d'Autriche, avait d'abord eu pour elle ces égards qu'on ne peut refuser aux êtres supérieurs. Peut-être même eùt-il fini par lui prodiguer un véritable amour. Mais une vieille et puissante affection subjuguait son cœur et ses sens. Il n'avait pas renoncé à Dùveke. Et cependant l'empereur Maximilien, en accordant sa petite-fille au prince royal de Danemark, avait expressément voulu qu'il éloignât celle que le bruit public désignait comme sa maîtresse. Mais Siegbritte était là, veillant avec anxiété au salut de sa haute position, détruisant habilement l'influence que les qualités de la reine eussent pu exercer sur le monarque, et retenant ainsi toujours ce dernier dans sa puissance. Aussi Christiern, dont le plus ardent désir était la réforme politique et religieuse de ses états, reprit-il avec plus d'assiduité ses relations avec la Sorcière Willems, comme on l'appelait; celle-ci ménageait ainsi son retour vers Diïveke. Bientôt le fougueux prince oublia les engagements qui l'attachaient à
Isabelle. La tendresse délicate et pleine de charmes, la bonté instinctive de cet ange, si mal apprécié, lui semblèrent monotones. L'ame ardente et sauvage du Prince voulait avoir pour pâture ces sentiments dévorants qui remuent des peuples tout entiers. Il avait bien pendant quelque temps refoulé au fond de son cœur, comme une vaillante épée dans son fourreau, toutes ces passions tumultueuses qui devaient le perdre un jour. Mais la contrainte le fatigua; il lâcha la bride à ses penchants mauvais, négligea la jeune reine, se rapprocha de Diiveke et alla s'enfermer des journées entières avec Siegbritte dans le formidable château de Sonderbourg, devenue sa résidence favorite. De là partirent ces édits intempestifs, ces lois hardies, calquées sur celles des Pays-Bas, toutes ces innovations, dangereuses dans un pays presque barbare, entre les mains d'un peuple peu éclairé, pour qui elles ne pouvaient être qu'un instrument de désordre et de dislocation sociale. Le défaut des réformateurs couronnés, c'est d'anticiper inconsidéremment sur l'avenir, c'est de ne pas laisser à ceux qu'ils gouvernent le temps de mûrir assez pour comprendre des améliorations politiques. Enthousiastes de quelques vastes plans d'idées grandes et nouvelles, il en veulent faire immédiatement l'application aux hommes, sans chercher à les modifier selon les besoins, les mœurs, les exigences de ceux-ci. Mauvais médecins qui forcent la nature; mauvais novateurs qui prétendent tout changer et bouleverser, sans avoir
égard aux traditions du passé. Certes Ghrisliern II eut la gloire d'introduire le premier un régime de liberté large et uniforme dans son royaume. Mais cette gloire est-elle bien réelle, bien digne d'éloges et d'envie, si ses fruits furent empoisonnées par d'épouvantables désordres, des collisions incessantes, des excès sans nombre?
Dùveke aimait sincèrement le roi. Pour lui elle eût tout donné : sa vie, son sang, ses beaux yeux. Aussi n'avaitelle pu supporter sans un profond sentiment de douleur l'idée de voir le cœur de son amant appartenir à une autre. Les assurances de Christiern ne suffisaient point pour la tranquilliser. Elle sentait bien que dans une union, cimentée aux pieds des autels, entre un époux et une épouse, rester en tiers était un crime digne d'anatbème. Parfois cette pensée terrible la troublait, elle frissonnait malgré elle, elle voulait fuir ce lieu qui lui rappelait toujours son crime. Mais alors apparaissait Christiern si aimant, si passionné, et le courage lui manquait pour accomplir sa vertueuse résolution. Ainsi se passèrent bien des jours dans le vieux manoir de Sonderbourg : le roi méditant avec Siegbritte ses plans de réforme, et Dùveke partagée entre son amour et le remords.
La pauvre Isabelle, seule, délaissée dans le palais de Copenhague, obtenait à peine de son mari quand il paraissait devant elle, une parole, un regard. C'était la fille de Siegbritte qui était traitée, fêtée, choyée comme une sou-
veraine. En voyant Christiern, le maître de si vastes états, assis aux pieds de Dùveke, lui répétant quelque jolie chanson du pays flamand, qu'il avait apprise pour lui plaire, la caressant de son regard, lui parlant amour et bonheur, la vieille Willems avait peine à dissimuler un malin sourire, et elle se disait tout bas : C'est pourtant moi qui suis roi de Danemark, et la reine, c'est ma fille !
Un soir Christiern revint de Copenhague, l'air radieux et content, comme si quelque joyeux événement lui était arrivé. Dans son œil légèrement fermé, il y avait je ne sais quoi de malicieux qui semblait annoncer une arrièrepensée secrète. Ce jour-là, il serra la main de Dùveke avec plus d'ardeur, il y eut plus de feu dans son regard, plus d'amour dans son sourire. Cependant il ne s'entretint d'abord avec la jeune fille que de choses vagues, s'amusa à agacer un joli faucon qu'elle avait sur les genoux et finit par garder le silence.
— Vous étiez si gai, si content, tout à l'heure, mon beau Christiern, et maintenant vous ne parlez plus, vous êtes taciturne comme le vieux portier d'Obslo.
Et en prononçant ces paroles elle laissait ses doigts blancs et effilés s'égarer dans la longue chevelure du jeune roi.
— Et pourtant c'est à toi que je pensais , Diiveke, répondit Christiern, affectant un air indifférent. Je me disais que le château de Sonderbourg est un bien triste et maussade séjour pour celle qui fait toutes mes joies, tout mon bonheur.
— Je n'y songe pas, lorsque vous êtes auprès de moi, sire.
— Vous y avez donc songé en mon absence? c'est tout naturel, Diiveke. Oh ! s'il n'y avait pas des convenances à respecter, des hommes à ménager, des exigences politiques à subir...
— Sire, vous avez déjà tant fait pour moi. Dites, où pourrais -je être mieux qu'avec ma mère et vous?
— Dans les Pays-Bas, votre patrie, peut-être? repartit le roi la regardant avec intention. Car vous me parlez si souvent de votre pays, que je vous y crois bien attachée.
— Presqu'autant qu'à vous, cher sire.
— Il me semble qu'alors ce serait une bien grande joie pour vous, Diiveke, s'il vous était donné de revoir les lieux de votre enfance.
— Sire, je bénirais la main de celui qui m'y ramènerait.... pourvu qu'ensuite elle me reconduisît auprès de vous, Christiern.
— Eh bien, Diiveke, votre vœu sera exaucé.
— Que dites-vous? demanda la fille de Siegbritte avec vivacité. Car une étrange et douloureuse pensée lui avait passé au même instant dans l'esprit; elle supposa un moment que le rusé monarque avait voulu sonder son âme pour trouver un moyen de l'éloigner à jamais du Danemark. Vous voulez donc, Sire, que je reparte pour les Pays-Bas, ajoutât-elle avec une voix altérée et des larmes dans les yeux?
— Non pas, belle amie, reprit le galant prince, vous irez voir les Flamands sans sortir du royaume, et c'est moi qui vous accompagnerai.
Quelques jours après, quoique le ciel fut sombre et couvert, on vit vers le soir sortir du port de Copenhague un petit navire élégant et léger, qui cingla en ligne oblique vers l'île d'Amak, en face de la ville. Au banc des rameurs, il y avait huit hommes vigoureux qui faisaient voler l'esquif sur la vague couronnée d'écume. Un homme et une femme, dont le costume annonçait un mystérieux déguisement, étaient assis sur le pont et s'entretenaient à voix basse. C'étaient le roi de Danemark et la fille de Sicgbritte Willems.
On débarqua dans la partie la plus sauvage de l'île. Christiern et Diïveke, suivis des rameurs qui portaient des provisions, s'avancèrent par un petit sentier vers l'intérieur. Ils arrivèrent à une sorte de jardin, entouré de haies vives, au milieu duquel s'élevait un pavillon en bois. Le roi prit une clé sous son pourpoint, introduisit sa compagne et renvoya sa suite, qui alla passer la nuit dans l'espèce de crique où le bateau avait été amarré. Dùveke ne savait d'abord que penser de cette singulière aventure; Christiern ne disait mot, sans doute pour lui laisser le mérite de la surprise. En effet, en entrant dans cette délicieuse habitation, qu'un feu et des flambeaux, allumés à la hâta par un des rameurs, éclairaient assez mal, Dùveke
Willems demeura frappée d'étonnement. Dans la disposition intérieure de cette maison, dans l'ameublement, dans les médaillons et les sculptures qui ornaient les murailles, dans les tableaux qui brillaient encadrés autour d'elle, dans le repas frugal qui couvrait la table, la jeune fille retrouva son pays tout entier, avec ses babitudes et ses usages. Pénétrée de joie et de reconnaissance, la pauvre enfant faillit tomber aux genoux du roi pour le remercier de tant de délicates attentions. Celui-ci la retint dans ses bras et lui dit :
— Diïveke, mon amie, ce pavillon c'est moi qui l'ai fait arranger pour vous. La reine sait que cette habitation a été construite sur un plan venu de Flandre, sur des dessins exécutés par des Flamands. L'île est habitée par des gens de votre pays; l'agriculture et l'industrie des Pays-Bas y ont été introduites. Tout cela en apparence pour plaire à Isabelle. Mais je vous le dis à vous, ma belle Diiveke, vous êtes véritablement celle en l'honneur de qui tout cela a été exécuté. L'île d'Amak est devenue une terre flamande; quand Sonderbourg vous ennuiera, venez ici, je vous y donne tout pouvoir pendant le temps que vous séjournerez dans cette colonie. Seulement évitez de vous trouver ici avec la reine.
— Oh ! mais si elle venait ! s'écria Diiveke, frappée d'une crainte soudaine.
— Ne craignez rien; voici bientôt la nuit, et depuis plus
de quinze jours Isabelle souffre d'un léger accident au pied qui l'empêche de se rendre dans son île favorite. On ignore que j'ai paru aujourd'hui dans Copenhague... Un coup de tonnerre lointain retentit en ce moment... Voici d'ailleurs un orage qui survient, poursuivit Christiern, Isabelle ne saurait troubler aujourd'hui notre entrevue... Maintenant voyez ce costume, Diïveke, il est en tout semblable à celui que portent les femmes de l'île. Vous vous en revêtirez... Demain vous passerez la journée parmi vos compatriotes... Moi je m'enfermerai dans ce pavillon, j'ai précisément besoin de repos et de silence pour travailler... Dans vingtquatre heures nos rameurs nous ramèneront mystérieusement dans la capitale... Ainsi votre souhait de revoir la patrie absente aura été accompli, Diïveke, et moi je serai heureux d'avoir pu faire quelque chose pour la plus belle jeune fille de mon royaume.
Isabelle avait gagné tous les cœurs par la douceur de son caractère, par son esprit, par cette exquise délicatesse qui est le cachet des âmes bien nées. Jeune, belle, élevée à la cour la plus somptueuse de l'Europe, sans expérience du monde, sans défiance des hommes, elle avait tout ce qu'il faut pour être aimée. On l'avait unie à un époux qu'elle ne connaissait pas. Mais le devoir lui avait fait une loi de l'entourer de soins et d'affection. Aussi en mettant le pied en Danemark, s'était-elle bien promis d'être pour Christieru une source de joie et de bonheur. Hélas ! la pauvre princesse parlait d'après ses vertueux penchants. En acceptant la main du puissant monarque, elle ne se doutait pas qu'elle devrait un jour se heurter à l'amour d'une autre femme, aux dérèglements d'un mari dur et grossier. Car tout cela avait été soigneusement caché aux yeux d'Isabelle. II semblait que pour la tromper, on eût acheté le silence de tout un peuple. Qu'on juge de ce qu'elle dût souffrir lorsque descendant, dans le port d'Elseneur, du vaisseau le Julien, qui l'avait amenée en Danemark, elle apprit que deux
femmes régnaient en maîtresses souveraines sur l'esprit du jeune roi et que la reine aurait à subir leur influence. Elle se prit à pleurer comme une enfant qu'elle était encore; loin de sa patrie, loin de sa famille qu'elle avait eu tant de peine à quitter, elle pensa que sa vie serait désormais dévolue au malheur. Mais il était trop tard. Le prêtre attendait les époux dans l'église de la Trinité à Copenhague pour les unir à jamais; il ne s'agissait plus de reculer. La mer était là qui séparait la princesse de tout ce qu'elle avait aimé et respecté jusqu'alors; elle mit toute sa confiance en Dieu et espéra qu'à force d'amour et d'empressements, elle finirait par régner seule sur le cœur de Christiern.
Isabelle ne pouvait oublier le pays qui l'avait vu naître. Pour en conserver constamment un souvenir vivant sous les yeux, elle fit venir de la Flandre quelques-uns de ces ingénieux paysans dont les connaissances horticoles étaient déjà célèbres en Europe à cette époque. Elle en forma une espèce de colonie et leur donna l'île d'Amak à cultiver. Une grande étendue de terrain leur avait été abandonné, sous la seule condition de fournir la maison de la reine de légumes et de laitage. Le roi permit que ces colons jouissent même de certains privilèges et fussent soumis à des magistrats semblables à ceux qu'on trouvait en Flandre. Pendant les longues absences de Christiern, c'était parmi celle population industrieuse que la reine aimait à se rendre. Avec ces bons Flamands, venus de si loin pour lui plaire, elle
parlait la langue de son pays; elle voyait grandir sous ses yeux les fleurs et les arbres qu'elle avait admirés dans les jardins de Bruxelles et de Gand; elle retrouvait les habitudes, les usages, les mœurs de sa patrie dans ce petit coin de terre sur lequel elle reportait toutes ses affections d'enfance.
Sa nourrice, Anne Mast, avait prié en grâce la jeune princesse de la suivre en Danemark. Isabelle avait accueilli sa demande avec empressement, et lui avait donné dans l'ile d'Amak une belle grande ferme, meublée, arrangée, soignée à la flamande. Près de cette ferme avait été ménagé pour la reine un vaste jardin bien ombreux, rempli de fleurs et d'arbustes qu'elle même se plaisait à cultiver. Des accidents de terrain, bien variés, coupaient les promenades et rendaient ce lieu des plus pittoresques. Au bout du jardin, presqu'au bord de la mer, on avait élevé une petite maison de bois dont les étages surplombant les uns audessus des autres, se terminaient par un pignon angulaire. L'architecture du dehors autant que l'ordonnance de l'intérieur avait, en tout point, été imitée des maisons flamandes du plat-pays. Les tapisseries venaient des fabriques d'Audenarde; les chaises, les tables, les bahuts sortaient des mains d'un sculpteur gantois, tout y devait rappeler les Pays-Bas à la compagne de Christiern. C'était une sorte d'oratoire où la prière d'Isabelle consistait en souvenirs pour sa chère patrie. Aussi elle seule et sa fidèle amie,
Marie de Chimay, avaient-elles accès dans ce petit temple.
Elle passait souvent des journées entières dans son île favorite. Là les absences de Christiern et ses démarches mystérieuses lui pesaient moins lourdement sur le cœur. Souvent le matin à l'heure où les grandes dames de la cour songeaient à peine à quitter le lit, on voyait une femme enveloppée dans une cape noire et accompagnée d'une autre femme, s'élancer légèrement dans un petit bateau qui l'attendait dans une partie isolée de Copenhague, puis voguer lestement vers l'Ile d'Amak, lande jadis triste et stérile, où commençaient maintenant à s'élever de jolies habitations, à se dessiner des jardins parfaitement cultivés, qui faisaient l'admiration des Danois.
C'étaient la reine et sa dame d'honneur favorite, son amie d'enfance, la noble dame de Chimay. Arrivées à terre elles s'acheminaient vers l'habitation d'Anne Mast, où elles trouvaient servi un simple et frugal repas, composé de laitage, d'œufs et de pain frais. Ainsi l'aimante et tendre Isabelle s'était créé une sorte de patrie nouvelle : Amak était devenu son séjour privilégié.
— N'est-ce pas qu'ici nous éprouvons moins de regrets d'être loin du pays natal? dit-elle un jour à Marie de Chimay, lui serrant le bras et riant avec cette grâce enfantine que la vie de la cour n'avait pas encore altérée. Au milieu de tous ces braves gens, avec toi, chère et bonne amie, entourée d'objets aimés, je jouis d'un bonheur que je n'osais plus espérer.
— Oui, Madame, grâce à cette charmante invention, nous trouvons la Flandre à une portée d'arquebuse de Copenhague.
— Oh ! que je remercie le roi mon époux, de me laisser assez de liberté pour pouvoir me rendre dans ma chère colonie.
— Vous êtes un ange de bonté et d'amour, se contenta de soupirer Marie, admirant la candide naïveté d'Isabelle-
— Je n'ai jamais été si heureuse que maintenant, reprit la reine baissant les yeux et rougissant légèrement, je serai mère bientôt, Marie; comprenez-vous ma joie? Christiern m'aimera davantage à cause de mon enfant, il me quittera moins, il n'ira plus si souvent à ce vilain château de Sonderbourg. . .
Ici elle se tut et devint tout-à-coup triste et pensive...
— Siegbritte et Dùveke sont toujours à Sonderbourg, n'est-ce pas, Marie? reprit la reine... Mais, ajouta-t-elle aussitôt avec légèreté, à quoi vais-je penser maintenant? Le roi m'aime, j'en suis sûre, il me l'a dit; mais les affaires du royaume le retiennent loin de moi. Si je lui demandais, maintenant qu'un enfant va cimenter notre union : Christiern, Dùveke me fait ombrage , éloignez-la, je suis persuadée, qu'il satisferait à mes désirs. Si je l'essayais, Marie?
— Madame, n'est-ce pas trop vous flatter? répondit la dame de Chimay avec embarras, voulant à tout prix préparer Isabelle aux éventualités de l'avenir. . .
— Que voulez-vous dire? demanda la princesse étonnée du langage de sa dame d'honneur.
— Écoutez, Madame, le temps de dissimuler est passé, vous ne pouvez continuer à ignorer votre position. Vous êtes jeune et inexpérimentée, vous croyez chacun bon, vertueux, pur comme vous. C'est là une illusion, que je ne voudrais point détruire, si je n'avais la conviction qu'en le faisant, je puis vous servir...
— Vous m'effrayez, Marie ; votre langage a quelque chose de sinistre qui m'afflige.
— Madame, Siegbritte est un serpent formidable qui enveloppe le roi de Danemark dans ses plis, prêt à l'étouffer s'il cherchait à lui résister.
— Vous voilez votre pensée, Marie; parlez à cœur découvert, je vous en prie, j'aurai la force et le courage de vous écouter.
En disant ces mots, la reine avait des larmes dans les yeux et l'inquiétude se peignait sur toute sa physionomie.
— Vous le voulez, madame, dit Madame de Chimay, regardant autour d'elle pour s'assurer qu'elles étaient seules et baissant le son de sa voix; eh bien! je vais vous donner une preuve de ma vive affection et vous éclairer enfin entièrement. Christiern vous trompe; Dùveke est redevenue sa maîtresse.
— Le roi me trompe! Marie, je ne vous crois pas... .l'ai besoin de ne point vous croire. Oh! ne vous faites
point l'écho des bruits malveillants qu'on répand avec profusion contre mon époux... Il a changé de conduite, il m'a promis foi et fidélité en présence du prêtre qui nous a unis, il m'a donné des preuves d'amour et d'attention. Tout ce que vous voyez ici, Marie, n'est-ce pas à sa munificence, à ses soins que j'en suis redevable? N'est-ce pas lui qui a fait chercher dans les Pays-Bas les dames attachées à ma personne, les gens de ma maison, des meubles, des toilettes qui m'étaient chères?
— Mon Dieu ! Madame, je voudrais vous laisser dans cet heureux aveuglement, si je ne croyais nécessaire de vous engager à prendre des précautions contre ceux qui régnent sur l'esprit de Christiern. Enfin, dois-je vous le dire, Madame, vous êtes la seule qui ne sachiez pas en Danemark que le roi veut convertir à la religion protestante tout ce qui l'entoure, et que vous-même, dans cette circonstance, vous aurez à subir la volonté de Siegbritte.
— Jamais! s'écria Isabelle avec une chaude indignation.
— Mais tout n'est pas perdu encore, Madame; une opposition formidable grandit dans l'ombre. La noblesse et le clergé, irrités par tant de mépris et de tyrannie, veulent arracher le roi à l'influence de la femme puissante qui le domine. Siegbritte est sérieusement menacée. Vous connaissez Torben Oxen, l'intendant du palais de Copenhague; c'est, comme vous le savez, un brave et noble cœur, un homme de résolution et de dévouement; il est à la tête du
mouvement qui se prépare. Siegbritte et Diïveke doivent périr dans un naufrage commun. Gottschalk Ahlfeld, évèque de Sleswick, Reffenslaw, l'astrologue de la cour, Marcus Gioë, maréchal du royaume, le même qui vous alla épouser par procuration à Bruxelles pour le roi Christiern, Stolbe, Michelsen et bien d'autres encore sont furieux de voir qu'une fille du peuple vous est ignoblement préférée. Ils sont initiés aux projets de Torben. Tous veulent que Siegbritte tombe, que les scandaleuses amours de Christiern cessent enfin et qu'Isabelle d'Autriche reprenne le rang que lui assignent sa naissance et ses vertus. Ils sont instruits de toutes les démarches du roi; ils savent tout ce qui se fait derrière les hautes murailles de Sonderbourg; ils connaissent toutes les menées de Siegbritte.
— Le secret que vous venez de me révéler m'épouvante, Marie; une conjuration ! Mon Dieu, dois-je laisser mon époux menacé par des hommes puissants qui ne sont peut-être que des ambitieux avides de renverser un trône pour en élever un autre qui leur soit plus utile !
— Vous vous méprenez, Madame, sur les intentions des conjurés; elles sont pures et sages. Ne craignez rien. Je vous instruirai des moindres détails.
Pendant tout le temps qu'avait duré cette conversation, les deux femmes ne s'étaient pas aperçues que l'air s'était obscurci, qu'un orage terrible se préparait et que la nuit venait à grands pas...
— Mon Dieu ! rentrons à la ferme, dit la reine sentant quelques gouttes de pluie tomber, voici un gros temps qui survient. Il est déjà tard sans doute. Nous avons été imprudentes en restant si longtemps dans l'île.
La reine et la dame de Chimay se hâtèrent de regagner la ferme d'Anne Mast. Mais le patron de la barque dissuada les deux femmes de retourner à Copenhague, assurant qu'il serait dangereux de passer, avant la fin de la tempête, le petit bras de mer qui sépare la ville de l'île d'Amak et qu'un pont ne traversait pas encore comme aujourd'hui. Le tonnerre éclata bientôt, l'obscurité devint profonde; il fut impossible de songer encore au retour. Isabelle saisit cette occasion pour satisfaire un caprice qu'elle avait depuis longtemps : elle se décida à passer la nuit chez sa nourrice avec sa fidèle Marie de Chimay.
Une magnifique soirée succéda cependant à la tempête. La lune répandait au loin cette lumière argentée qui donne aux objets un si vague et mystérieux aspect; dans le ciel encore malade passaient de légers nuages, semblables à de transparentes écharpes de gaze, et l'on entendait au loin le bruit sourd des vagues courroucées qui venaient mourir confusément sur la plage, blanchie par l'écume.
La jeune reine qu'impressionnaient toujours profondément les magnifiques spectacles de la nature, qu'ils fussent l'image du calme ou l'effet du bouleversement des éléments irrités, voulut jouir librement de cette belle soirée. Elle
s'empara du bras de Marie de Chimay et reprit avec elle le chemin du jardin royal.
— Marie, vous avez jeté le trouble et la tristesse dans mon âme, dit la reine; le grand air me fera du bien, l'aspect de ces lieux me rendra un peu de tranquillité. Maintenant je suis presque contente que ce mauvais temps nous ait empêché de revenir à Copenhague, car j'ai besoin d'être seule avec nous, de causer longuement.
Et tout en se promenant dans les mille sentiers du jardin, Isabelle interrogea minutieusement la dame de Chimay, qui lui donna sur Siegbritte et Diiveke tous les détails que le lecteur connaît déjà.
Leur entretien se prolongeait encore, lorsqu'arrivée avec sa compagne près du pavillon en bois que nous avons décrit et dont elles n'étaient séparées que par quelques buissons, Isabelle s'arrêta effrayée et dit à voix basse en se pressant avec un instinct de crainte contre son amie:
— Qu'est ceci? N'avez-vous rien entendu, Marie? Toutes deux écoutèrent avec attention; mais aucun bruit
ne vint jusqu'à elles. Elles avancèrent encore de quelques pas; le pavillon s'offrit alors entièrement à leurs yeux, et à l'intérieur il semblait éclairé par une faible lumière.
— Que signifie cette clarté? demanda la princesse indiquant du doigt la fenêtre d'où la lumière parlait.
— Ne serait-ce pas un rayon de lune qui se réfléchit sur la vitre? se hâta de répondre Marie, espérant tran-
quilliser la reine que gagnait une visible inquiétude.
— La lune? vous voulez rire; quelqu'un est dans ce pavillon; et pourtant c'est moi seule et le roi qui en avons la clé, ma chère Marie. Elle allait continuer, lorsque des éclats de rire retentirent dans la petite habitation.
— Mon Dieu! je tremble, Madame, éloignons-nous, s'écria la dame de Chimay qui présageait quelque mauvaise chose...
— Non, non, approchons, j'entends une voix de femme qui chante, écoutez.
Puis s'armant de résolution, elles gravirent en silence le petit tertre que couronnait le pavillon et ne purent résister à la curiosité de regarder à travers le vitrage qui servait de porte d'entrée. Mais à peine la jeune reine eût-elle plongé les yeux dans sa chère petite maison flamande, qu'elle jeta un cri douloureux.
— Mon Dieu ! le roi !
Et elle tomba évanouie dans les bras de Marie de Chimay. Car dans le pavillon se trouvait effectivement Christiern et à côté de lui était assise Diïveke Willems. Aussi l'on comprendra facilement que la présence inattendue de ces deux personnes dut fortement saisir la jeune reine. Au cri qu'il entendit au-dehors, le roi troublé abandonna la main de la jeune fille et courut ouvrir la porte qui dounait sur le jardin. Alors ce fut à son tour d'être étonné; sur le seuil du pavillon gisait une femme étendue sans connaissance,
et dans cette femme, il reconnut Isabelle d'Autriche.
Le lecteur connaît déjà l'étrange concours de circonstances qui amena la rencontre de ces quatre personnages, si peu préparés à se voir dans ce lieu solitaire.
Aussitôt la princesse fut portée à l'intérieur, où elle ne tarda pas à reprendre l'usage de ses sens. Tout cela s'était passé si promptement, l'étonnement de chacun avait été si saisissant, que personne ne songeait encore à demander une explication, quand Isabelle jetant un regard, plein de tristesse et de reproche sur celui qui la trompait si cruellement, lui dit d'une voix encore faible :
— Christiern, qu'ai-je fait pour que vous m'insultiez ainsi? Ai-je à tel point mérité vos mépris et vos dédains que vous ne respectiez plus même ce pavillon qui m'appartient ?
— Madame, répondit le roi, encore confus et honteux d'avoir été surpris avec sa maîtresse et essayant de balbutier une excuse, je ne savais pas que vous seriez venue aujourd'hui.
— Mais vous n'avez pas le droit d'entrer dans cette habitation, car c'est moi qui en conserve la clé... Et cependant vous venez la souiller par la présence de cette femme, que vous me préférez encore malgré vos serments et vos promesses. Sire, ce que vous avez fait là est d'un lâche et d'un mauvais cœur. Pourquoi venir troubler par vos excès ma paisible jouissance de cette île! Votre royaume n'est-il
pas assez vaste pour vous livrer ailleurs aux orgies et à la débauche, sans que vous deviez encore vous emparer de mon séjour favori?
Pendant ce temps la physionomie du roi décelait autant d'embarras que d'impatience. Il promenait les yeux de Marie de Chimay à Diiveke et de celle-ci à la reine, mais il finit par donner carrière à la violence de son caractère.
— Par le Ciel î Madame, s'écria-t-il enfin la face en colère, savez-vous que vous parlez au roi?
— Non pas, répondit Isabelle avec dignité, mais à un époux parjure.
— Il vous sied bien, Madame, de me dire ces choses-là, reprit Christiern avec un grossier emportement. Quand les reines et leurs dames d'honneur courent le soir, au clair de la lune, chercher aventure dans les jardins solitaires, comme des ribaudes de mauvais aloi, sais-je moi ce qui leur arrive?
— Oh! vous êtes un homme infâme, s'écria la malheureuse princesse qu'un aussi sanglant outrage frappait au cœur.
— Sire, de grâce, murmura à son tour la fille de Siegbritte, implorant le roi du regard pour mettre un terme à cette scène qui l'effrayait malgré elle.
— Ne priez pas pour moi, s'écria Isabelle, laissant tomber un regard de mépris sur Diiveke Willems.
— Pardonnez-moi, Madame, dit celle-ci avec confusion; car la beauté touchante de la reine la remplissait de trouble,
tant la vertu et la dignité ont d'empire sur ee que le vice a perdu et défloré.
— Ne vous humiliez donc pas, s'écria Chrlstiern avec violence et retenant la jeune fille qui, dans son émotion, s'était jetée aux genoux de la princesse. Puis se tournant vers cette dernière : Apprenez, Madame, à ménager ce que le roi ménage....
— 0 Christiern, Charles, mon frère, saura tout, ajouta la reine avec calme.
— Votre frère, Madame, repartit le roi, oubliant qu'il parlait à une princesse élevée dans la cour la plus brillante, la plus policée, la plus délicate de l'Europe, et mettant dans ses propos la brutalité d'un homme du peuple, votre frère n'est qu'un cagot avaricieux à qui j'irai couper quelque jour les oreilles dans les Pays-Bas, s'il larde longtemps encore à me faire payer votre dot. Et quant à sa sœur, votre seigneurie, poursuivit-il avec un grossier ricanement, c'est une petite sotte que j'engage à me laisser libre et en repos, si elle ne veut que je la confine pour sa vie dans l'île d'Amak avec ses rustauds de Flamands.... sous bonne et fidèle garde, vous m'entendez....
— Sire, dit la dame de Chimay, outrée de ces dures menaces et intervenant avec dignité, n'aurez-vous donc nulle pitié de celle qui doit bientôt donner un héritier au trône de Danemark?
Ces paroles frappèrent vivement le roi qui jeta au même
instant les yeux sur Isabelle, dont l'état cle grossesse commençait déjà à devenir apparent. Il se tut. La reine saisit ce moment pour s'approcher de lui et le regardant en face, elle lui parla ainsi :
— Christiern, dites que tout ceci n'est qu'un effet de votre caractère emporté, de la passion qui vous entraîne; dites-moi cela pour que je puisse croire qu'il y a encore dans votre cœur de la loyauté, de la grandeur, une fibre vertueuse que la douceur et la résignation peuvent faire vibrer. Je vous en prie, Christiern, faites que je vous puisse estimer encore. L'enfant que je porte dans mon sein est le vôtre, le mien; oh! par pitié pour lui, revenez à la raison, peut-être pourrais-je vous aimer encore....
— Eh ! Madame, s'écria Christiern, s'éloignant brusquement de sa femme, peu m'importe que vous m'aimiez ou que je vous sois indifférent. Ce que je veux, c'est qu'à l'avenir vous n'épiiez plus mes démarches et que vous cessiez de vous mêler de ce qui me regarde.
On voit que le bon sentiment qui avait un instant brillé dans son cœur, s'était éteint comme un éclair; l'instinct de la violence et de la brutalité avait repris le dessus. La colère continuait à dominer le fougueux monarque, car il ne pouvait pardonner à Isabelle, qu'elle l'eût humilié.
— Et moi, Christiern, dit la reine, reprenant la dignité qui convenait à son rang de princesse et à sa position de femme outragée, ce que je veux, c'est que désormais le
château de Sonderbourg suffise à cette créature dont vous avez fait votre maîtresse; ce que je veux, c'est qu'à l'instant elle sorte de ce pavillon, qui est mon sanctuaire, mon habitation favorite à moi, c'est qu'elle s'abstienne de remettre le pied dans cette île.
— Volonté impuissante ! dit le roi d'une voix étouffée. Mais la princesse conservant tout son sang-froid, fît à
Diiveke un geste du doigt pour lui montrer la porte, et sans remarquer l'altération visible qui se manifestait sur les traits du roi, en proie en ce moment à la plus vive agitation, elle lui dit :
— Sortez, la reine vous l'ordonne.
Alors Christiern ne se possédant plus, égaré par la colère et comme, saisi de vertige, se précipita vers sa femme lui saisit violemment le bras pour l'entraîner et s'écria d'une voix terrible :
— C'est vous qui sortirez, Madame !
Isabelle effrayée se débattit contre cet homme qui lui brisait le poignet dans sa main de fer. Cette épouvantable lutte eût peut-être fini par quelque catastrophe sinistre, malgré les cris et les prières de Diiveke et de la dame de Chimay, qui voulaient à tout prix soustraire l'infortunée reine à ces mauvais traitements, lorsqu'au moment où Isabelle, pâle et tremblante, était tombée aux pieds de son époux furieux, la porte du pavillon s'ouvrit avec fracas; un homme de haute taille, à la figure austère et imposante, parut sur le seuil.
A cet aspect, le roi frappé de stupeur, lâcha la main de la princesse, pendant que les deux autres femmes rendaient grâce au ciel pour l'apparition de ce nouveau venu.
Nous avons déjà dit qu'une réaction violente se préparait en Danemark contre l'esprit d'innovation et la conduite du roi Christiern. Le clergé qui craignait de perdre sa puissance et de voir introduire dans le royaume les doctrines du moine de Wittenberg; la noblesse qui voyait la propension du monarque à favoriser les classes bourgeoises et à brider son influence de corps constitué, tels étaient les éléments de la révolution prochaine qui couvait encore comme un feu sous la cendre. Ces éléments étaient encore renforcés par les prétentions à la couronne du duc Frédéric de Holstein, qui devait quelque jour profiter des fautes de son rival pour arriver au trône.
De tous les officiers du château de Copenhague, aucun n'était plus dévoué à la reine Isabelle que Torben Oxen. Ses fonctions d'intendant l'avaient mis souvent en contact avec la vie privée de Christiern et de la reine, et il avait
eu plus d'une fois l'occasion d'admirer la douceur et les vertus de celle-ci, dans les accès de colère et de brutalité de l'autre. Issu d'une ancienne famille de Danemark, doué d'un caractère ferme et entreprenant, d'une fidélité à toute épreuve, attaché aux vieilles constitutions politiques, aux anciennes croyances religieuses du royaume, il avait voué une haine implacable à Siegbritte Willems et à tout ce qu'elle faisait. Son attachement à la reine, autant que son courage et sa sombre fermeté, l'avait fait placer à la tête de cette espèce de révolte qui avait pour but le renversement des deux femmes, devenues les mauvais anges de la royauté danoise.
Isabelle, comme nous l'avons dit, ne passait jamais la nuit dans l'île d'Amak. Ce fut donc pour les officiers du palais de Copenhague un véritable sujet d'inquiétude et de crainte de ne point voir revenir la reine et sa darne d'honneur. Le gros temps eut bien, à la rigueur, pu expliquer son absence. Mais Torben ne voulant point se contenter de suppositions, prit le parti, lorsque le ciel était redevenu serein, de se rendre lui-même dans l'île pour connaître ce qui pouvait y retenir la reine, qui était à peine rétablie de son accident.
Lorsqu'il arriva à la ferme d'Anne Mast, il était tard. On le rassura sur l'état d'Isabelle. On lui dit même que voulant profiler d'une belle soirée d'automne, elle se promenait en ce moment dans le jardin avec Marie de Chimay,
— Jamais que cependant il semblait singulier que son absence se prolongeât encore. Autant par prudence que pour montrer son empressement de fidèle serviteur, Torben Oxen résolut d'aller trouver la princesse. Il la chercha longtemps dans les détours variés du jardin. Il approcha enfin du fatal pavillon où il ne se doutait pas de rencontrer la pauvre reine, moitié morte de peur et d'indignation, aux genoux d'un forcené dont la bouche écumait de rage et blasphémait à faire crouler l'habitation qui l'abritait.
— Grand Dieu ! que vois-je? Sire, Madame, s'écria Torben Oxen, ne sachant s'il veillait ou s'il était victime de quelque hallucination, au spectacle qui s'offrait à son regard.
— Que venez-vous faire ici? dit le roi avec emportement. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Isabelle, voici un infernal guet-apens machiné par vous; oh ! je m'en vengerai.... Mais sentant la raison lui revenir et comprenant alors tout ce que sa violence avait de lâche et de dégradant, il prit le parti d'échapper au supplice que lui faisait endurer la présence des témoins de sa vile action. Il ordonna à Dùveke de le suivre; ce que fit celle-ci, qui était ellemême moitié morte de frayeur, tant cette horrible scène l'avait émue. Tous deux s'élancèrent hors du pavillon, la rougeur de la honte au front et allèrent retrouver leur bateau, qui les attendait dans la crique.
Quelques heures après cette fatale soirée, une voiture
bien fermée roulait sur la route de Copenhague à Sonderbourg, emportant rapidement dans sa course la fille de Siegbritte et le roi Christiern, qui gardait le silence de la préoccupation et du mécontentement.
Presque dans le même temps un autre bateau ramenait à Copenhague Torben Oxen, Marie de Chimay et la malheureuse reine qui, pour ainsi dire, indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, se taisait morne et triste, pensant peut-être à sa patrie, à sa famille absente, au sort affreux qui la liait à un époux indigne d'elle !
Torben Oxen, poussé à bout par ce qu'il avait vu, sentit la haine fermenter avec une nouvelle vigueur au fond de son àme. D'audacieux et sinistres projets lui vinrent à l'esprit, il résolut de tenter un grand coup pour arracher Isabelle à l'ignominie. La même nuit, il alla trouver ses fidèles amis, Marc Gioë et Reffenslaw, et ce qui s'était passé dans le pavillon de l'île d'Amak leur fut raconté dans les plus grands détails,
— Siegbritte et Diïveke sont les deux plus puissants ennemis du Danemark, s'écria Torben Oxen en terminant sa narration; il faut en finir avec ces deux femmes.
— Qui sera assez hardi pour les juger et les condamner? fit observer Marc Gioë.
— Frappons Siegbritte dans ce qu'elle a de plus cher; que Diiveke meure. L'influence de cette malheureuse afleclion est pour la plus grande part dans la puissance de la
Sorcière sur le monarque; c'est celte influence qu'il faut battre en brèche. D'ailleurs, ne faut-il pas venger la reine?
— Qu'elle meure donc ! répondirent à leur tour les deux compagnons deTorben.
— Oui, mais secrètement, sans bruit, afin que le roi ne trouve pas le moyen de la soustraire à son sort.
— Alors...., dit Gioë, le maréchal du royaume.
— Comment voulez-vous? interrompit Reffenslaw,
l'astrologue de la cour.
— 11 s'agit du salut du royaume, de l'honneur du roi, du bonheur de la reine, continua l'intendant du palais; consentez-vous à mettre votre tète pour enjeu de ce que je vais vous proposer?
— Oui, fut la réponse des deux autres
— Alors l'un de nous doit frapper Dùveke Willems, et nous laisserons au sort de désigner qui de nous trois sera chargé de cette tâche. Voici des dés, voulez-vous vous soumettre à la chance?
— Nous le voulons, s'écrièrent Marc Gioë et Reffenslaw, en serrant la main au farouche Torben Oxen.
Alors l'intendant prit trois dés d'ivoire et les offrit à l'astrologue, après que l'on fut toutefois convenu que celui qui aurait le nombre de points le plus élevé, serait le vengeur de la reine.
— Dix ! s'écria Reffenslaw jetant le premier.
— Douze! dit le grand-maréchal du royaume, les lançant à son tour en l'air.
Torben Oxen jeta les dés le dernier; ils retombèrent avec bruit sur une grande table de chêne, bondissant d'abord, puis chancelant un instant sur leur angle.
— Dix-huit!... Le hasard m'a favorisé, s'écria l'intendant avec un sourire sinistre, montrant du doigt les trois dés qui offraient sur chacune de leur face supérieure le nombre six.
Des affaires importantes avaient depuis quelque temps éloigné Christiern de sa résidence favorite de Sondcrbourg. Car chaque jour l'horizon politique du royaume s'assombrissait davantage et la présence du roi était exigée partout.
Dans l'intervalle, le printemps était revenu avec ses fleurs, sa verdure et ses chants d'oiseaux. La nature était belle, le soleil plein d'éclat, l'air pur et vivifiant. Tout avait un aspect de bonheur et de jeunesse; cette teinte douce que répand la saison nouvelle sur tous les objets avait même pénétré dans le sombre château de Sondcrbourg, dont les
jardins s'épanouissaient gaîment sous les rayons du midi.
On annonça un matin un page que le roi envoyait de Copenhague à la fille de Siegbritte. Dùveke se hâta de descendre.
Un bel enfant, rempli de grâces et d'élégantes manières, s'offrit à elle.
— Mademoiselle, lui dit-il, êtes-vous celle qu'on nomme Dùveke ?
Sur la réponse affirmative de la jeune fille, il lui présenta une élégante corbeille, pleine de fruits.
— Le roi m'a chargé de venir vous porter ces cerises nouvelles; ce sont les premières de la saison. Dùveke s'entretint quelque temps avec le gentil messager, puis le renvoya avec force remerciments et affectueuses paroles. Quand il fut parti, elle mit une sorte de solennité à ouvrir la jolie corbeille d'osier. En voyant ce cadeau qui attestait une véritable délicatesse, elle pensa un instant que Christiern était bien galant pour elle, pauvre fille du peuple, sans nom et sans fortune, tandis que la reine, noble princesse, née sur les marches d'un trône puissant, n'obtenait de lui que mépris et colère. Si heureuse qu'elle fût d'être l'objet d'une semblable préférence sur une reine accomplie, elle ne put cependant se dissimuler que le roi était injuste et cruel, surtout quand elle songeait à la scène du pavillon; mais quelle est la femme aimée, choyée, entourée de prévenances, qui s'appesantisse longtemps sur les défauts de son
amant, sur les vertus de sa rivale? Aussi l'attention délicate de Christiern doubla-t-elle aux yeux de Diïveke le prix de ces fruits encore rares. Elle mangea les cerises avec une sorte de respect et en murmurant le nom chéri de Christiern. Quelques instants après, un sommeil de plomb tomba sur ses paupières. La jeune fille tenta d'abord de vains efforts pour échapper à cette somnolence inaccoutumée. Elle courut au jardin respirer l'air frais d'une belle matinée. Mais ne pouvant plus ouvrir les yeux, elle alla s'asseoir et ne tarda pas à s'endormir profondément.
Une étrange pâleur inonda son visage, un cercle bleuâtre entoura ses yeux alourdis; on eut vu ses lèvres se décolorer, se contracter péniblement comme le reste de sa figure, sa respiration se saccader, puis s'éteindre peu à peu.
Cependant Dùveke n'avait plus reparu un château depuis le matin. Siegbritte s'inquiéta; on courut à la recherche de la jeune fille, on visita toutes les parties de Sonderbourg, et sous le dôme verdoyant d'un berceau de charmilles qu'égayaient en ce moment les limpides gazouillements du rossignol, on trouva étendu sur un banc, raide, sans mouvement, le corps inanimé de Duveke Willems
Les cerises avaient été empoisonnées par Torben Oxen. ileflcnslaw, l'astrologue de la cour, l'alchimiste de Christiern, avait fait le poison; quant au page, il appartenait à la maison de Marc Gioë.
La mort de Diiveke remplit le roi de rage et de tristesse; on fit les recherches les plus minutieuses pour découvrir le coupable. Le jeune messager, porteur des cerises, fut saisi et mis à la question. Après mille interrogations, mille indications vagues, Torben Oxen fut seul déclaré l'auteur du crime : l'intendant mourut de la mort des infâmes; on traîna son corps sur la claie dans les rues de Copenhague et on le jeta ensuite à la voierie.
Peu de temps après Christiern II fut chassé du trône. Vaincu par les partis qu'il avait ameutés contre lui, perdu par les ruses d'un rival heureux, il fut forcé de quitter le Danemark. Siegbritte le suivit, le cœur plein de haine et de désirs de vengeance contre ses ennemis. La tendre et vertueuse reine Isabelle n'abandonna point son époux dans sa mauvaise fortune : elle revint avec lui dans les Pays-Bas, pour mourir dans sa terre natale.
Elle s'éteignit en 1525 dans le château de l'abbé de S'-Pierre, à Zwynaerde, près de Gand, entourée du roi fugitif et de ses enfants chéris.
Comment pierre be ppenpog fctrint ifrère be Charité,
Vieux manuscrits, anciennes archives! A ces mois je ne sais quel doux souvenir se réveille en moi. Il me semble voir défiler devant mes yeux ces collections d'antiques registres de toute nature, ces chartes admirables d'exécution calligraphique, ces immenses livres terriers, ces parchemins de tout âge et de tout format, qui, pendant près de dix ans, ont saupoudré mes mains et mes vêtements de leur vénérable poussière! Je crois palper encore ces éloquents débris du passé, qui chaque jour découvraient à mes regards, avides de pénétrer dans l'intimité des siècles déjà loin de nous, un fait ignoré, un détail plein d'intérêt, un côté oublié des petites histoires de l'humanité. Pour comprendre tout le charme qu'apportent avec elles ces occupations si souvent dédaignées, parce qu'on n'en con-
naît pas les jouissances, il faut avoir vécu dans cette atmosphère recueillie, dont le froissement du vélin et du papier trouble seul l'éloquent silence; il faut avoir respiré longtemps cette odeur pénétrante des archives, qui est presque, pour le paléographe et le diplomatiste, ce que les tièdes parfums d'une matinée de printemps est pour l'amoureux, le poëte et l'amant de la nature. Comme ces derniers, elle le remplit d'un doux enivrement et l'inspire malgré lui.
« Il n'y a de nouveau sur la terre, disait le spirituel » Rivarol, que ce qui y est assez vieux pour être oublié. » Cet adage est surtout vrai pour un archiviste, qui, par la nature de ses fonctions, se trouve à même de ramener à chaque instant à la lumière des choses bien anciennes, qu'on croyait d'invention récente.
Les livres imprimés n'ont pas la poésie des manuscrits. Vulgarisés par la presse, mis entre les mains de tout le monde, chacun sait ce qu'ils contiennent : ils n'ont plus de secrets pour personne. Les autres, au contraire, tout pleins d'une mystérieuse timidité, s'ouvrent à de rares intervalles pour quelques élus, assez heureux pour en pouvoir lire les caractères, et vous introduisent comme dans un sanctuaire, vierge de toute profanation.
Dans le livre imprimé, l'auteur a des préjugés à respecter, des hommes à ménager, des idées dont il assume la responsabilité. Dans le manuscrit, rien de tout cela; il
dit ce qu'il pense, sans ambages, sans ambiguïté. Si quelquefois il est plat et inélégant, il rachète ces défauts, intolérables ailleurs, par des détails intimes et naïfs qui vous font prendre la nature humaine sur le fait, avec tous ses petits instincts, avec toutes ses petites passions.
En parlant de la sorte, nous avons surtout en vue ces nombreux écrits qui, sous le nom de mémoriaux, registres de familles, chroniques locales et éphémérides, relations de voyages et autres, biographies, correspondances, comptes, annotations de toute espèce, se trouvent noyés dans de vastes collections d'archives où une main exercée sait toujours les repêcher pour en faire profit.
Que de fois les gardes d'un vieux cartulaire, les couvertures d'un registre de procédure, les marges d'une feuille de parchemin, lambeau égaré d'un psautier ou d'une bible, les pages restées blanches d'un livre manuel, nous ont redit des pensées tristes ou gaies, caustiques ou consolantes, échappées à un scribe inoccupé, à un copiste au repos, qui n'avait pas d'autre papier pour utiliser ses loisirs. Ailleurs ce sont des fragments de vieux poèmes ou d'histoires romanesques en vogue au moyen-âge; ailleurs encore l'indication de la mort ou de la naissance d'un personnage illustre, le récit substantiel d'un événement remarquable, une chanson, un dessin informe, une épigramme, une devise, un rien enfin, mais ce rien même, transcrit, sans préméditation, sans aspiration vers une publicité com-
promettante, nous intéresse malgré nous et ouvre un vaste champ à la réflexion.
En fouillant dans un tas de vieux papiers et de parchemins rebutés, il me tomba un jour sous la main un mémorandum déchiré et crasseux, qui avait appartenu à l'ancienne famille brabançonne de Pipenpoy. Parmi les nombreuses annotations généalogiques qui y étaient consignées, quelques-unes étaient relatives à un personnage, du reste fort inconnu, nommé Pierre de Pipenpoy, qui après avoir mené pendant longtemps une vie licencieuse et peu édifiante, se décida tout à coup à embrasser l'ordre des Frères de Charité.
L'étrange circonstance qui avait déterminé ce gentilhomme à entrer en religion, est une de celles que Dieu fait souvent naître expressément pour ramener à lui une âme longtemps égarée. Le récit, rédigé en latin, était de Pierre de Pipenpoy lui-même; comme il est d'un effet saisissant et grandiose, nous avons essayé de le traduire. Peut-être en le parcourant, le lecteur trouvera-t-il notre enthousiasme pour les vieilles archives moins risible, moins empreint d'exagération.
C'était le soir du jour des Ames, le 2 novembre 17....
L antique et vaste cathédrale de était vide.
Depuis plus d'une heure, la foule avait quitté ce saint
lieu, où, réunie dans une seule et même pensée pieuse, elle était accourue pour prier au pied des autels. Les derniers échos du Misereri s'éteignaient sous les voûtes immenses, et l'obscurité la plus profonde enveloppait, comme dans un linceul de crêpe noir, toutes les parties de l'imposant édifice. Seulement au milieu du grand chœur, la lampe sacrée formait dans l'ombre un point lumineux, assez semblable à une étoile scintillante perdue dans un ciel sombre et lourd....
J'avais pris un secret plaisir à voir s'écouler silencieusement cette multitude de gens de tout âge, de tout rang, qui pendant de longues heures avaient prié autour de moi, les uns pour un père, les autres pour une épouse adorée, pour un fils, pour un ami. J'étais dominé par un invincible sentiment de tristesse, en pensant qu'une autre génération viendrait, dans cinquante ans au plus, pleurer à son tour sur ceux que j'avais vus tout à l'heure et qui seraient alors aussi descendus dans la tombe.
Livré à mes rêveries, j'étais resté seul de cette foule innombrable dans l'église. J'étais si absorbé dans mes douloureuses méditations, que je m'étais à peine aperçu du départ des fidèles; les lumières avaient été éteintes, le sacristain avait fermé les portes, lorsque j'étais encore adossé à un des piliers de la nef principale, sans songer à quitter cette solitude solennelle qui captivait tous mes sens.
Mes yeux embrassaient toute retendue du gothique monument. Mais mon regard avait beau plonger dans cette nue de ténèbres, je ne distinguais rien que la faible clarté de la lampe lointaine. Une brise aigre et triste qui fouettait par intervalles les grandes verrières coloriées, troublait seul l'éloquent silence qui régnait autour de moi. Bien que je fusse enveloppé d'un ample manteau, un froid humide glaçait tous mes membres; je regardais sans voir, j'écoutais sans entendre, et me rappelais involontairement ce beau vers de De Lille :
Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence !
Une terreur superstitieuse qui n'avait rien de commun avec la crainte vulgaire, remplissait mon âme; j'étais comme rivé à ma place par une puissance surhumaine; il me semblait que tous mes mouvements étaient enchaînés, comme cela arrive dans un cauchemar.
Tout à coup une clarté étrange pénétra graduellement sous les nefs de la cathédrale, chaque objet sortit lentement de l'obscurité. Je crus d'abord que dégagée des nuages, la lune était cause de cette lumière blanche et mate qui se répandait autour de moi, mais en levant les yeux, je vis les fenêtres toujours plongées dans les ténèbres; d'ailleurs on eût dit plutôt cette lueur incertaine que produit l'aube matinale. Mais comme la nuit était à peine tombée, il y avait là un autre phénomène qui m'intriguait.
Bientôt tout devint perceptible à la vue. Les colonnes
sans nombre qui soutenaient les voûtes reparurent, en entier; les nefs latérales, les chapelles, les moindres niches étaient éclairées d'une manière uniforme et sans qu'il y eût la moindre projection d'ombres, dans quelque coin que ce fut, effet bizarre qui ne pouvait être produit ni par les rayons du soleil, ni par la clarté d'une lumière quelconque. Mes regards étonnés cherchaient à saisir la cause de cet étrange mystère, lorsque soudain les douze cierges, formant chapelle ardente et qui entouraient le sarcophage, élevé au milieu du chœur principal, se rallumèrent spontanément. Le drap mortuaire qui recouvrait la bière, se souleva de lui-même et livra passage à une forme humaine, enveloppée d'une longue robe blanche, dont le capuchon de même couleur lui couvrait entièrement la tête.
Le spectre resta un instant immobile, puis il s'avança d'un pas solennel vers une des nefs latérales, comme un automate mu par d'ingénieux ressorts.
Douze tableaux du plus beau faire étaient placés de distance en distance dans les bas-côtés de l'édifice. Le fantôme se dirigea gravement vers la première de ces peintures, puis vers la seconde et ainsi de suite, s'agenouillant chaque fois pendant quelques instants et reprenant sa promenade silencieuse jusqu'à ce qu'il se fût prosterné devant tous les tableaux. Sa marche était lente et compassée; aucun bruit n'accompagnait ses pas.
Cette cérémonie achevée, l'ombre gravit de nouveau les
marches du grand chœur, étendit les deux bras vers la nef du milieu, se découvrit la figure et cria d'une voix tonnante :
Resurgite!
Puis elle s'évanouit.
Au même instant un souffle étrange frémit dans l'immense cathédrale et passa, comme un vent glacé, dans mes cheveux trempés de sueur. Alors s'offrit à mes regards le plus étrange spectacle qui ait jamais frappé la vue d'un homme.
Tout l'intérieur du temple parut remuer; les statues de marbre et de pierre s'agitèrent sur leurs socles et dans leurs niches; les oiseaux et les divers animaux qui ornaient les stalles des chanoines, les confessionnaux, le banc de communion, les grilles en fer battu, les buffets d'orgues, les galeries à jour et les nervures de la voûte, s'animèrent comme par enchantement; mais engagés dans les boiseries et dans les blocs de marbre où ils avaient été sculptés, ils se mouvaient en tous sens comme pour échapper à ces liens capricieux qui les retenaient captifs. Les dragons, les licornes, les dauphins, les figures fabuleuses qui ornaient les corniches et les balustrades à claires-voies, se tordaient sur eux-mêmes et tentaient des efforts inouis pour s'élancer de la pierre où le ciseau de l'artiste les avait découpés.
Un arbre colossal, au tronc renflé à la base, formait la Chaire de vérité; sa cîme habilement sculptée, lui servait de dais. Un serpent gigantesque qui s'entortillait autour de son
flanc, balançait son horrible tète au-dessus du feuillage qui tremblait, comme si une brise d'été l'eut soulevé; il agitait son dard menaçant, et ses gros yeux verts brillaient au loin comme deux éméraudes.
D'immenses bas-reliefs, en granit gypseux, ornaient les parois latérales du chœur; des milliers de figurines de toute grandeur s'y mouvaient péniblement, cherchant à se détacher du fond du marbre.
Des tableaux de diverses dimensions participèrent aussi à cette espèce de résurrection fantastique; là des bourreaux hideux crucifiaient le Christ et faisaient d'horribles contorsions, comme s'ils eussent été à l'œuvre; leurs muscles se gonflaient à faire craquer l'épiderme, leurs yeux s'illuminaient d'une joie féroce; le Sauveur mourant était sublime de résignation et de majesté divine; là c'étaient les Saintes Femmes au tombeau, dont je voyais couler silencieusement les larmes; plus loin c'était Goliath, frappé par David, ou Absalon suspendu par les cheveux à un chêne, ou Joseph livré par ses frères; ailleurs apparaissait le grotesque mêlé au sacré : ici de gros moines ventrus, sculptés en miniature, dont la figure était transformée en groin de cochon ou en tète d'àne; là des satyres grimaçant un cynique sourire et soutenant les nervures de la voûte, des têtes de rois cornues, écrasées sous le socle d'une statue de saint, des diables hideux, des anges aux ailes déployées, chantant les louanges du Seigneur, puis des hiboux, des crapauds,
des aigles à visages de femme, enfin tout le symbolisme de TÉglise catholique vivant, animé, respirant. Qu'on se représente tout cet ensemble, s'agitant de toutes façons, mais sans pouvoir sortir de l'attitude où l'artiste l'avait placé. Puis des pleurs, des cris, des plaintes, des soupirs, des éclats de rire stridents, des blasphèmes, des hurlements de rage, des chants, des sifflements, selon la nature des sujets qui s'offraient à ma vue.
L'orgue mêlait sa voix grave à cette espèce de concert monstre dont l'idée seule fait frémir le tympan. Mais, comme tout est harmonie dans l'art, alors qu'il y a ensemble dans l'exécution, il arriva que tous ces sons discordants se fondirent dans une composition vaste et riche d'effet, et qu'au bout de quelques minutes ce bruit d'abord confus et étourdissant, forma un admirable orchestre où tous les tons étaient si bien combinés, quelque disparates qu'ils fussent, entendus isolément, les gradations musicales si bien observées, les fusions d'accords si parfaitement produites, qu'une délicieuse symphonie sembla jaillir de ce chaos de notes accumulées, en apparence, sans ordre et sans méthode.
Pendant que cette étrange musique faisait vibrer les échos étonnés de la voûte, une nouvelle scène vint frapper mes regards. Le pavement de l'église, formé d'un nombre infini de pierres tumulaires de toutes dimensions, s'ébranla à son tour, les dalles se soulevèrent lentement, les sépulcres s'en-
Couvrirent , et à l'orifice de chaque caveau apparut une forme humaine, hideuse à voir. C'étaient des squelettes et des cadavres desséchés, tous dans un état de conservation différent; les uns étaient mutilés, les autres apparaissaient encore couverts de lambeaux de linceul, qui dissimulaient mal leurs formes humaines, oxydées par l'âge et par l'humidité; plus loin on voyait des morts dont le corps était resté entier, seulement le temps avait bruni et plissé leur peau, pétrifié leurs chairs et modifié leurs proportions primitives.
Des étincelles flamboyantes, brillant dans de profondes orbites sans regard, donnaient à toutes ces hideuses physionomies un air terrible et menaçant.
Chacun de ces fantômes ressuscites au hasard, s'assit gravement sur le rebord supérieur de sa tombe, le dos tourné vers l'autel, étendit les bras et avec une force vraiment surnaturelle, homme ou femme, plaça la pierre tumulaire, par le bas, sur ses genoux et se mit à lire à haute voix l'inscription funéraire qui s'y trouvait tracée.
Toutes ces hideuses figures, sorties de leur tombeau, offraient le plus bizarre spectacle; on eût dit une école de village, dont chaque élève, une ardoise à la main, suivait un cours d'arithmétique.
Puis commença un chœur immense où régnait une tristesse poignante, et dont les paroles étaient empruntées à Tépitaphe de chaque sépulture; arrivés aux mots : Requies-
cat in pace, qui terminaient presque toutes ces inscriptions, les morts élevaient la voix et chantaient, avec un rinforcando étourdissant, ce vœu des vivants, gravé sur leur tombe !
J'écoutais tout plein d'une indicible crainte cette musique qui n'avait rien de ce monde. Moi-même, je me sentais comme détaché de la terre et enlevé dans une autre sphère; il me semblait que l'âme avait abandonné mon corps. Dans cet instant mes yeux tombèrent sur une pierre de marbre blanc, qui gisait à mes pieds et qui ne s'était pas entrouverte comme les autres; elle était fortement éclairée, et à mon grand effroi, j'y pus lire ma propre épitaphe, conçue en un style simple et laconique; elle était terminée par ce modeste, mais précieux éloge : Transiit benefaciendo.
Je ne sais quelle douce sensation j'éprouvai à l'aspect de cette inscription flatteuse, lorsqu'une main glacée se posa sur ma tête; je me retournai, comme frappé par une commotion électrique; j'aperçus à mes côtés l'ombre qui s'était agenouillée tantôt devant les douze tableaux :
— Je suis l'Egalité, me dit-elle d'une voix pleine de charmes; ici tous les âges, tous les rangs sont mêlés; il y a ici des créatures humaines qui appartiennent à cinq ou six siècles écoulés; mais la mort qui confond tout, a effacé ce qui constitue les distinctions parmi les hommes; des squelettes plus ou moins bien conservés, voilà ce qui est iTslé de vingt générations qui se sont éteintes dans ce lieu.
Toi qui as sans doute lu les écrits des sages et des philosophes, tu apprendras mieux ici en une nuit qu'en mille volumes, toute l'inanité des choses de ce monde. La plupart des hommes dont vous voyez les squelettes difformes ont, comme vous, été quelque chose sur la terre; ils ont eu leurs haines et leurs affections, leurs craintes et leurs espérances; de tout cela il n'est pas même resté une trace. Les uns ont été riches et puissants, les autres pauvres et laborieux, tous ont rempli la tâche que Dieu leur avait assignée. Parmi ceux qui reposent dans cette église, il en est vingt au moins qui ont rempli l'univers de leur nom. A la mort de chacun d'eux, on pleurait, on gémissait, on priait; la famille éplorée leur promettait d'éternels regrets. Hélas ! qui songe encore à eux aujourd'hui? Est-ce injustice, ingratitude, dédain de la part de ceux qui les oublient? Non, c'est la loi de la nature, c'est la loi de la Providence qui veut que les générations succèdent aux générations, comme les feuilles succèdent aux feuilles. — Dites-moi, vous qui êtes peut-être si fier de votre jeunesse, de votre beauté, de votre opulence, de votre noblesse, de votre savoir, dites-moi, en voyant ces crânes chauves et ternis par les années, pourriez-vous, s'il n'y avait pas là quelques fastueuses épitaphes, indiquer en les examinant, même de près, s'ils appartiennent à un bourgeois, à un prolétaire, à un gentilhomme, à un érudit, à un sot, à un bon, à un méchant? y distinguez-vous les traces de traits réguliers ou disgracieux; discernez-vous
où siégeait l'humilité, où se montrèrent l'ambition et l'orgueil? Non, de toutes ces distinctions morales et matérielles qui séparent les hommes vivants, il ne reste rien dans ce séjour de la mort, rien que des ossements muets, qui défient les investigations de la science. — Regardez là, à côté de vous, au fond de ce sépulcre dont le temps a effacé l'inscription funéraire, il y a une poignée de poussière noire et fétide; c'est tout ce qui est resté d'une femme noble et opulente, dont l'admirable beauté recueillait tous les hommages, il y a deux cents ans. Plus loin, dans cet autre caveau, vous apercevez pêle-mêle des débris d'ossements et de cercueils qui n'ont plus aucune forme; c'est la sépulture d'une illustre famille qui fut revêtue des plus hautes dignités dans ce pays; ses descendants sont aujourd'hui de pauvres tisserands qui végètent dans la misère et dans les privations. Là, près de cette colonne au contraire, ces deux cadavres si parfaitement conservés qu'on les dirait embaumés, appartiennent à des marchands de poissons, dont les arrière-petits-fils sont aujourd'hui comtes et barons, fiers de leurs titres et prêts à renier l'origine roturière de leurs richesses et de leur considération. — Près de cette autre colonne s'élève un somptueux monument; il renferme les dépouilles mortelles d'un ambitieux vulgaire, et cependant la pierre que ce squelette soutient de ses deux mains, chante des vertus qu'il n'avait pas et des bienfaits auxquels il n'a point pris de part. Cette petite dalle bleue au cou-
traire, qui n'a pu être soulevée, engagée qu'elle est sous la masse énorme que je viens de vous signaler, cette petite dalle bleue porte à peine quelques mots à moitié effacés; c'est pourtant l'humble sépulture d'un des plus beaux génies poétiques qui ait brillé sur la terre; ces deux ombres qui apparaissent là-bas près du chœur, et dont les caveaux se touchent, appartiennent à deux hommes qui, vivants, s'étaient juré une haine éternelle, la mort les a rapprochés et a rétabli l'union entre eux; dans cette autre tombe enfin gisent côte à côte un profond penseur et son fils qui était idiot.
— 0 vanité, vanité ! m'écriais-je, épouvanté par cette peinture accablante.
— C'est que l'homme, voyez-vous, poursuivit le fantôme, n'est qu'une vile matière que Dieu écrase dans son orgueil; c'est un instrument fragile qu'il guide ici-bas selon sa sagesse. Devant le souverain juge, la vertu seule obtient grâce. Bien fou est celui qui croit en mourant inspirer d'éternels regrets, avoir droit à d'éternels hommages ! Faites le bien pour le bien et ne vous inquiétez point du retentissement que votre nom obtiendra dans la postérité. Dans le travail gigantesque des siècles, les hommes, pris isolément, sont des atomes sans valeur individuelle, des mollécules imperceptibles d'un tout qu'une main toute puissante conduit vers un but déterminé; ils naissent, ils vivent, ils meurent sans que l'équilibre de l'univers en soit un instant dérangé.
Si vous suivez mes préceptes, continua l'ombre après une pause, vous serez digne de l'épitaphe qui brille là sous vos yeux : Transiit benefaciendo!
En cet instant, minuit sonna lentement à l'horloge de la tour. Au dernier coup toute l'église rentra dans l'obscurité et le silence. Je me levai, comme reveillé en sursaut; mes membres étaient raidis par l'humidité qui me pénétrait, une sueur froide perlait sur mon front, ma langue desséchée me colait au palais; je jetai un cri perçant!
— Qu'avez-vous donc, Pierre? demanda une voix bien connue, qui retentit près de moi.
— Ah ! c'est vous, Charles, dis-je à mon tour entendant la voix de mon frère, qui couchait dans la même chambre que moi. Ce n'est donc qu'un rêve! mais quel rêve!
Le lendemain j'allai sonner au couvent des Frères de Charité; six mois après j'avais fait mes vœux dans cet ordre austère, où tant d'autres étaient entrés avant moi pour expier leurs vices et contempler de plus près les vanités et les misères de ce monde.