‹ Feuillets détachésChapitre 4 sur 10 · LA PERRUQUE DE MON ONCLE · texte numérisé non relu

LA PERRUQUE DE MON ONCLE

£a perruque t>e mou ©ncle,

Bien jeune encore, je voyais souvent chez nous un oncle maternel de mon père, ancien militaire, vieillard aux cheveux blancs, à la taille voûtée par l'âge, aux jambes maigres et flageollantes, aux traits distingués, fiers et spirituels.

Il n'était connu que sous le nom du chevalier Rodolphe. Il avait au moins quatre-vingts ans, mais malgré le fardeau de tant d'années accumulées, il paraissait vert et vigoureux. Je le vois encore, avec son petit chapeau à trois cornes que bordait un galon d'or, vêtu d'un simple habit brun foncé sans broderies, portant des bas bleus rayés, de grands souliers à boucles d'argent, une longue veste de soie rouge et blanche, qui lui tombait presque sur les genoux, un jabot en dentelles et une longue canne à pomme d'or, sur laquelle il aimait à appuyer son petit menton osseux lorsqu'il ra-

contait cette multitude d'histoires et d'anecdotes, dont son excellente mémoire était émaillée.

J'ai hâte de dire que le chevalier Rodolphe n'était ni un savant en us, ni un philosophe voltairien, ni un rigoriste intolérant, ni un philanthrope à la manière de Fourrier ou de Saint-Simon, ni un journaliste se donnant mission de régénérer le monde, ni un poëte incompris, ni un spéculateur de fonds publics; c'était tout bonnement un original, et ce qui valait mieux encore, un honnête homme. Cette qualité avait autrefois son mérite pour parvenir, et grâce à Dieu! quoiqu'en disent les pessimistes moroses, elle a encore son prix aujourd'hui, quand il s'agit de faire son chemin.

Ce qu'il y avait de plus bizarre dans son extérieur, c'était sans contredit certaine perruque qu'il portait sept ou huit fois l'an, à certains jours anniversaires dont lui seul avait le secret. Aussi croyons-nous qu'elle est digne d'une description particulière. Ne pensez pas que mon grand oncle couvrit son occiput nu et frileux d'un de ces échafaudages artistement charpentés, que l'on nommait perruques à trois marteaux, ou bien qu'il ceignît ses tempes dégarnies des ailes de pigeon poudrés du temps de Louis XV; non, les cheveux d'emprunt qui ombrageaient son respectable chef octogénaire, représentaient à la lettre la forme de ce qu'on est convenu d'appeler gazon en style de coiffeur, gazon omnicolore, ratatiné, graisseux, étriqué, qui pour la figure exté-

rieure ne ressemblait pas mal à la perruque en enfance, telle que la porte Philippe le Bon dans les anciens portraits qui nous sont restés de ce puissant duc de Bourgogne.

En voilà assez pour peindre le dehors de cette chevelure factice, Quant à son tissu, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'était bien autre chose. La perruque du chevalier avait d'abord pour assise fondamentale un poil gris cendré. Elle était divisée en dix compartiments, offrant la physionomie d'un giron héraldique et se réunissant à un point central, qui dans l'origine avait été imperceptible, mais dont la vétusté de l'objet avait fini par faire une véritable tonsure cléricale; dans chacun de ces compartiments était enchâssée une touffe de cheveux de différentes couleurs, depuis le noir de jai jusqu'au roux ardent, depuis le poivre-et-sel jusqu'au châtain brillant. Toutes les nuances capillaires étaient représentées dans cette étrange carte d'échantillons. L'âge avait cependant donné aux poils qui formaient le rebord inférieur de la perruque une couleur uniforme, qui était celle du jaune sale, de telle façon qu'ayant son chapeau sur la tête, mon oncle pouvait tout au plus passer pour porter un gazon fort inélégant.

Cette partie de l'accoutrement du chevalier Rodolphe était certainement ridicule, car on ne pouvait comprendre le motif de cette bizarre manie. Mais c'était un vieillard pour le reste si respectable, l'expression de sa physionomie était si malicieuse qu'elle arrêtait à l'instant sur les lèvres

le rire que la vue de celte tête ainsi coiffée y faisait éclore, et l'on se prenait à dire que cet homme avait trop d'esprit, trop le sentiment de sa dignité, pour porter une semblable coiffure sans quelque raison dont il faisait mystère.

Moi qui étais curieux comme un enfant et qui, en qualité de filleul, avait les coudées franches avec le vieux chevalier, je demandais bien souvent, en portant les doigts à sa tête, pourquoi il s'obstinait à porter une manière de perruque qu'on ne voyait à personne. Alors il souriait, me donnait amicalement une tape sur la joue et me disait :

— Vous êtes trop jeune, vous saurez cela plus tard.

Plus lard vint, mais, hélas ! mon vieil oncle mourut et je ne pus apprendre de sa bouche le secret qui m'intéressait si vivement. On me mit au collège. J'y oubliai promptement la perruque du chevalier pour songer à l'étude et aux jeux de la jeunesse J'appris plus tard que, par un testament rédigé avec la plus étrange bizarrerie, mon parrain ne m'avait laissé pour tout legs qu'un gros paquet, soigneusement cacheté, qu'il m'était défendu d'ouvrir avant d'avoir atteint ma dix-huitième année révolue. J'en avais douze; que l'on juge de quelle cruelle manière ma curiosité fut tenue en suspens pendant les six ans qu'il me fallait encore attendre pour pouvoir la satisfaire. Enfin le jour tant désiré parut. Le notaire chez qui était déposé le mys-

lérieux paquet, se rendit auprès de moi, tout velu de noir, comme en un jour de contrat, et me remit solennellement le legs de mon oncle Rodolphe. Rompre le grand cachet armorié qui fermait le paquet, couper les ficelles, déchirer les douze enveloppes dont le tout était recouvert, fut l'affaire de peu d'instants.

Cette opération achevée, au milieu d'une attente pleine d'espérance, mes yeux tombèrent sur un épais cahier, dont le premier feuillet portait en caractères très-apparents:

Histoire de ma perruque, dédiée à mon neveu.

Puis au-dessous, dix cheveux passés et fixés isolément dans le papier avec un peu de cire à cacheter. Chacun de ces cheveux était surmonté d'un nom de femme ou d'homme, de façon à présenter l'aspect d'une étiquette.

En recevant cet étrange manuscrit, je laissai échapper un éclat de rire homérique, qui manqua m'étouffer, lorsque le notaire tira gravement d'une boîte de carton la perruque elle-même et me la remit avec respect, ajoutant que telle avait été la dernière volonté du chevalier Rodolphe.

Je pris le gazon historique d'une main et le manuscrit de l'autre, remerciai le plus sérieusement possible le notaire de son exactitude et le congédiai bien vite pour me livrer sans témoins à ma juste hilarité et examiner le contenu de cet ouvrage de nouvelle espèce.

— Oui, c'est bien cela, m'écriai-je, riant toujours et

oubliant dans ma folle gaieté que mon oncle aurait pu se souvenir plus généreusement de moi, c'est bien la perruque du bon vieillard, un peu plus frippée encore, il est vrai, mais c'est toujours le vénérable gazon qui intriguait chaque jour autrefois ma jeune imagination. — Voyons un peu ce que contient ce manuscrit; tâchons au moins de faire en sorte que la bonne humeur serve de compensation à ma position de neveu et de filleul déshérité.

C'était l'histoire de ses amours ! Dieu nous garde d'assommer le lecteur du long répertoire de ses bonnes fortunes; nous nous contenterons de choisir une de ces histoires, la plus intéressante à la vérité, pour lui laisser juger à la fois du style de mon oncle et de son genre de conquêtes.

C'était en 1770. J'appartenais au régiment de Gardes- Wallones, troupes d'élite recrutées dans les provinces belges , comme on sait, et qui acquirent en Espagne tant de renom par leur bravoure et leur loyauté militaire. J'étais

en garnison à P , ville fort maussade, où le plaisir

n'était pas facile à trouver pour un officier plein de jeunesse et de vivacité. J'avais donc tout le temps de songer aux moyens de devenir sage. Car jusqu'ici j'avais fait assez de folies pour désirer déjà de n'en plus commettre. Mais une nouvelle intrigue amoureuse renversa tous mes projets de vertu. C'est une des aventures les plus romanesques de ma vie, aussi le souvenir m'en est-il resté profondément gravé dans la mémoire.

J'avais pris l'habitude de me promener souvent seul aux environs de la ville. Dans ces excursions solitaires, je marchais toujours absorbé dans mes réflexions et je m'acheminais à travers bois et champs sans trop savoir la direction que je prenais. Dans une de mes promenades, je

m'étais plus éloigné de P que de coutume. Je me

trouvais dans un endroit accidenté que je n'avais pas encore visité. Des mérinos en liberté paissaient le serpolet et le thym qui revêtaient le flanc des montagnes, le ciel était bleu, l'atmosphère douce et paisible et pas une créature humaine ne troublait la vaste solitude de cette partie du pays. Je marchais toujours, sans penser au retour; j'éprouvais un certain charme à me trouver avec une nature sauvage et primitive et je sentais cette volupté indicible qu'on éprouve à respirer un air pur, embaumé des mille senteurs du printemps. Tout à coup, au détour d'un petit sentier fort ombragé qui longeait un ruisseau sinueux, j'aperçus une jeune fille penchée, comme les chèvres décrites par Virgile, au bord d'une colline assez escarpée. Elle paraissait cueillir des herbes et ne point remarquer ma présence. Je la contemplais quelques instants en silence, car jamais je n'avais vu de figure plus ravissante, de taille plus svelte, de démarche plus gracieuse. Un costume de montagnarde, tel que j'en avais souvent rencontré à P ,

mais plus bizarre, plus recherché, donnait à toute sa personne un aspect aussi singulier que nouveau. Je me décidai

à avancer pour la voir de plus près, pour lui parler peutêtre, car un jeune officier est toujours désireux de faire la connaissance d'une jolie fille et de lui prouver surtout qu'il a le sentiment du beau. Loin de s'éloigner, elle marcha vers moi, et m'examinant avec un sourire étrange sur les lèvres, elle me dit avec une charmante naïveté :

— Un capitaine de gardes-wallones dans ces montagnes! Monsieur, vous êtes bien hardi.

— Bien hardi î ma belle, m'écriai-je surpris de ce début. Est-ce que notre uniforme est si rare dans ces montagnes, que sa présence vous doive causer de la surprise?

— Mais oui, en effet, car les hommes de ces troupes ont plus d'une fois eu à regretter d'avoir pénétré dans ces lieux.

— Je ne vous comprends pas, en vérité.

— Comment, vous ne savez donc pas que le gouvernement charge ordinairement vos soldats de faire la chasse aux hommes des montagnes, qu'on désigne dans les villes sous le nom de contrebandiers?

— Je le sais, et c'est précisément pourquoi vous ne devez pas être étonnée qu'un de leurs officiers, qui est brave et courageux, n'aie aucune crainte de venir jusqu'ici.

— Ah ! vous êtes brave et courageux, s'écria-t-elle en riant aux éclats.

Dans cet instant je crus cette jeune fille folle; je ne comprenais pas que mes paroles eussent pu exciter son hilarité.

— Brave surtout, repris-je avec enjouement, lorsqu'il s'agirait d'affronter des périls pour trouver une jolie fille comme vous.

— Ne vous y fiez point, monsieur le capitaine et croyezmoi, rebroussez chemin promptement.

— Non pas, ma belle enfant, je prétends jouir encore de votre société... Mais qui ètes-vous, pour me parler de la sorte?

— Une enfant des montagnes, qui aime le grand air et déteste la plaine.

— Et vous venez souvent cueillir des herbes en cet endroit?

— Oui, ici et ailleurs, lorsque ma mère a besoin de simples pour composer ses vulnéraires.

— Des vulnéraires î Vous connaissez donc la vertu mé-

Idicinale de toutes ces plantes ?

— Certes, je l'ai apprise quand je savais à peine marcher.

— D'honneur ! vous m'intriguez fort. Et vous voudrez sans doute bien me dire votre nom?

— Volontiers : Ferdinanda, pour vous servir. — Et celui de votre père?

— Vous êtes curieux, monsieur l'officier... Mais il parait que vous n'êtes pas pressé de vous conformer à mon avis.

— Non, ma foi ! et je ne quitterai ces lieux qu'après vous avoir bien et duement embrassée.

— Je vous en défie, reprit-elle avec une assurance pleine de fierté, posant les mains sur les hanches et me regardant monter vers elle sans faire de mouvement pour fuir.

Je me sentis piqué au jeu et m'avançai résolument pour ne pas avoir l'affront d'un dédit. Enfin j'arrivai presque près d'elle; elle me considérait toujours moitié riant, moitié fâchée. Alors j'étendis les deux bras pour la saisir. Mais aussitôt elle me poussa si vigoureusement dans la poitrine que je roulai au bas de la montagne jusque dans les joncs, qui me sauvèrent d'un bain forcé. Je me relevai fort penaud, décidé cependant à recommencer la manœuvre. Dans cet instant je la vis rire de ce rire qui met tout le corps en mouvement, puis elle me cria avec un accent plein d'ironie :

— Assez, monsieur le capitaine, maintenant je suis persuadée que vous ne reviendrez plus demain dans ce lieu. Et à peine avait-elle prononcé ces paroles que je la vis disparaître, comme une biche, entre les taillis qui garnissaient le haut de la colline.

Fort déconfit de l'aventure, je n'avais d'autre parti à prendre que celui de rentrer à Barcelone, ce que je fis quelque temps après, non sans jurer à part moi que je reverrai la farouche Fcrdinauda.

En effet, le lendemain je repris le chemin de la montagne et ne tardai pas à arriver dans le même endroit. La jeune fille n'y était point. Je me blottis le mieux que je pus au bord du ruisseau et j'attendis avec impatience l'instant de sa venue. Je ne tardai pas à être satisfait, et j'aperçus bientôt ma belle inconnue, dans le même costume de la veille, occupée à chercher des herbes. Elle ne paraissait plus se souvenir de moi, car je voyais une douce quiétude répandue sur son beau visage, que coloraient en ce moment les rayons d'un soleil couchant. Elle chantait un de ces airs mélancoliques et monotones, qui annoncent une àme tranquille et peu habituée aux émotions.

L'apparition de cette étrange jeune fille me retenait cloué à ma place sous le charme d'une délicieuse fascination. En effet, il y avait en elle quelque chose de si poétique, un si étrange mélange de hardiesse et de pudeur féminine qu'on se sentait comme intimidé en sa présence.

J'attendais toujours, n'osant, par mon apparition, troubler le calme dont toute sa personne semblait empreinte, lorsque je la vis déposer ses herbes et s'avancer ensuite vers le ruisseau pour s'y laver les mains. Elle avait à peine accompli cette besogne, qu'elle m'aperçut assis à quelques pas d'elle. Aussitôt une vive rougeur colora sa piquante physionomie, et je la vis hésiter un instant si elle s'enfuirait ou si elle resterait.

— Ne craignez rien, lui dis-je pour la rassurer; la leçon

d'hier vous est garant que je n'ai aucune envie de recommencer la partie. Cependant, comme vous m'avez défié, j'ai voulu revenir pour vous prouver que je tiens à vous revoir.

— Me revoir? pourquoi? demanda-t-elle fixant sur moi ses grands yeux noirs.

— Vous croyez donc, m'écriai-je, que si vous n'aviez pas produit sur moi une profonde impression, je serais ici depuis plus de deux heures attendant votre arrivée.... Je ne sais, Ferdinanda, mais depuis hier je ne songe qu'à vous, vous m'êtes sans cesse présente.

— Et cependant, répondit-elle en souriant, il ne me semble pas que j'aie accueilli très-favorablement vos avances.

— Vous êtes cruelle, Ferdinanda... et pourtant je vous aime.

— Vous vous gaussez de moi, monsieur le capitaine, je ne veux pas vous écouter plus longtemps, il se fait tard, je m'en vais.

Et malgré ces paroles, la jeune fille restait toujours à écouter mes protestations amoureuses. Car j'étais brûlant, l'aventure me plaisait, et sur mon honneur! j'étais fou de la belle inconnue, par la raison probablement que je la voyais traiter si cavalièrement ma passion et qu'elle semblait peu ajouler foi à mes paroles.

Elle se disposa enfin à me quitter.

— Reviendrez-vous? lui demandai-je avec anxiété.

— Si vous tenez tant à me voir, répliqua-t-ellc avec une

naïveté tout à fait juvénile, je puis aussi bien chercher des herbes en cet endroit qu'ailleurs.

— Je vous reverrai donc demain ?

— Our, mais je vous le répète, en venant dans cet endroit, vous vous exposez à être rencontré par les hommes des montagnes, et alors...

— Et alors je saurai me défendre, je pense.

Nous nous quittâmes et je rentrai plus content que la veille, car je m'aperçus que je n'étais plus indifférent à Ferdinanda. Vous le pensez bien, mon cher neveu, je ne manquai par le lendemain et les jours suivants de me trouver au rendez-vous de mon inconnue. Notre amour grandit à vue d'oeil, et presque tous les soirs Ferdinanda était grondée de sa mère, disait-elle, pour le peu de simples qu'elle rapportait. Cependant j'avais cherché de différentes manières à connaître quelle était la femme qui m'avait enflammée, mais quelqu'instance que je fisse, je ne parvins pas à avoir des renseignements sur sa famille et elle me fit jurer sur l'honneur de ne point chercher à découvrir sa retraite ni de la suivre.

J'étais aimé, j'étais heureux, cela me suffisait, et comme au fond il m'importait assez peu de savoir à quelle famille, à quelle caste appartenait ma bien-aimée, je me contentais de la voir, et nous passions tous les jours de délicieuses heures ensemble, au bord du ruisseau où j'avais manqué une première fois de payer bien cher un amour

qui faisait maintenant le bonheur de ma vie. Mes compagnons d'armes me demandaient sans cesse ce que je faisais de mes journées. Je leur répondais que j'aimais la solitude, les uns se moquaient de moi, les autres m'insinuaient qu'ils devinaient bien le motif de mes absences. Mais je m'inquiétais peu de ces caquets; mes amours étaient conduits trop secrètement pour qu'on pût les venir troubler.

Cependant il n'était question depuis quelques mois que des nombreuses déprédations commises sur les voyageurs

jusqu'aux faubourgs mêmes de P , par des troupes de

soi-disants contrebandiers qui se cachaient dans des retraites impénétrables, protégées par les montagnes. La police avait cherché tous les moyens possibles pour détruire ces dangereux repaires. Mais plus on déployait de sévérité à l'égard des hommes qu'on arrêtait, plus leur audace semblait s'accroître. Décidé à en finir avec eux, le gouvernement avait ordonné une battue générale.

C'était le lendemain du jour où Ferdinanda m'avait donné comme gage de son attachement une boucle de ses cheveux. Je fus chargé de commander la compagnie destinée à cette expédition et je fus obligé de partir le même jour, sans qu'on m'eût laissé le temps de faire mes adieux à la jeune fille des montagnes.

Je partis à la tête de mes soldats, bien résolu à vaincre ces ennemis de nouvelle espèce; mais quelle rude rencontre, bon Dieu! quelle horrible boucherie! Mes pauvres

gardes-wallones , taillés en pièces ou mis en fuite, leur chef blessé grièvement et prisonnier, les bandits victorieux, tels furent les suites de cette expédition, dont le succès ne m'avait pas un instant semblé douteux.

Cette fois je me croyais bien un homme mort. J'étais expirant, je perdais une grande abondance de sang par mes blessures, et pourtant j'entendais les contrebandiers délibérer autour de moi pour savoir ce qu'ils feraient de leur prisonnier; les uns voulaient me tuer sans merci; les autres proposaient de m'échanger contre un de leurs chefs, saisi dans une expédition précédente; d'autres enfin prétendaient qu'il fallait me mettre en liberté pour montrer au gouvernement que ces montagnards ne demandaient point du sang, mais le privilège d'exercer la contrebande. Aucun de ces avis ne prévalut, et ils continuèrent à discuter longtemps encore après que j'eusse entièrement perdu connaissance. On se décida cependant à m'arracher provisoirement à une mort que mes blessures rendaient probable, et dans l'intervalle, comme je l'appris après, don Rodil, le chef de la bande, ordonna à sa femme de panser mes plaies.

Elle se mit en devoir de me placer sur un lit et d'examiner une à une les blessures dont j'étais criblé des pieds à la tête, de façon à me rendre méconnaissable aux yeux mêmes de ceux qui m'eussent le mieux connu.

La vieille contrebandière parvint cependant, par de puis-

sauts cordiaux, à me rendre à la vie. Elle m'ordonna le repos et me quitta à son tour.

Tout en me déshabillant à la lueur d'une lampe qui ne jetait qu'un faible éclat, la femme du contrebandier avait trouvé suspendu sur ma poitrine un sachet brodé de perles, contenant des cheveux.

— Oh ! oh ! s'écria la matrone, allant montrer ce rare objet à sa fille qui travaillait dans une pièce voisine, voici un scapulaire d'un genre nouveau.

— Ciel ! que vois-je? dit cette dernière en apercevant le sachet et ne pouvant maîtriser son émotion.

— Qu'avez-vous donc, mon enfant?

— Rien! en vérité, répondit la jeune fille, dissimulant tant bien que mal son trouble subit; seulement je pense que cet homme a sans doute au cœur quelque profond amour.

Cependant mes blessures étaient moins dangereuses qu'en grand nombre. Elles m'empêchèrent toutefois de goûter quelques instants de sommeil et je restai livré toute la nuit aux plus pénibles pensées.

L'aurore commençait à poindre, et les premiers rayons de soleil perçaient à travers la lucarne étroite qui servait de fenêtre à ma prison, lorsque la porte de ma retraite s'ouvrit lentement et je vis apparaître la charmante Ferdinanda, la jeune fille de la montagne : à son aspect je ne sus d'abord si je dormais ou si j'étais éveillé. Dans les

circonstances où je me trouvais, celte visite était si extraordinaire que je ne pouvais croire à la réalité. La voix de Ferdinanda me tira de mon incertitude.

— Vous ici ? m'écriai-je douloureusement surpris.

— Silence ! murmura-t-elle posant un doigt sur la bouche, je viens vous sauver.

— Mais comment se peut-il?

— Voici à quoi vous devez votre salut, répondit-elle me montrant le petit sachet, que je lui repris aussitôt, le couvrant de baisers.

— Seriez-vous la fille de don Rodil?

— Vous l'avez dit.... Si vous êtes étonné de me rencontrer dans ce lieu, ne vous en prenez qu'à vous-même. Je vous ai prévenu que ma vie était une vie exceptionnelle, qu'en m'aimant, vous ne vous doutiez point à quels dangers vous vous soumettiez volontairement.

— Hélas ! Ferdinanda , l'amour ne raisonne pas. Mais par quelle fatalité vous trouvez vous ainsi en compagnie d'hommes de sang et de pillage ?

— Ne m'interrogez point, Rodolphe. D'ailleurs le temps est précieux.... Hier soir j'ai entendu qu'on décidait de votre sort. Dans la crainte que vous ne découvriez notre retraite, on a résolu de se défaire de votre personne.... Je vous aime trop pour laisser s'accomplir un si cruel projet... Mais avant de sortir de ce lieu, jurez-moi sur tout ce que

vous avez de plus sacré de ne point faire connaître le lieu où vous avez été détenu.

— Je le jure, m'écriai-je pressé d'échapper à un supplice certain.

— Maintenant aurez-vous assez de forces pour marcher? J'essayai de faire quelques pas dans ma prison et me

sentis assez bien pour tenter l'aventure.

— Je suis bien faible, Ferdinanda; mais pour fuir une mort assurée, à quoi ne s'exposerait-on pas?

— Suivez-moi, répondit-elle.

Elle marcha alors avec précaution devant moi, me fît traverser un long passage obscur, me conduisit à travers des broussailles et des rochers, au bas d'une éminence de terrain, où je reconnus bientôt l'endroit témoin de nos amours.

— C'est ici que vous m'avez vue pour la première fois, dit-elle s'arrêtant enfin, c'est ici que nous devons nous quitter pour toujours.

— Pour toujours ! répondis-je, fixant des yeux attristés sur cette singulière jeune fille.

— Oui, Rodolphe, nous ne pouvons plus nous revoir, ou je ne réponds point de votre vie. Imitez mon courage, ajouta-t-elle, me serrant vigoureusement la main, je ne vous demande qu'une chose, c'est de penser quelquefois à la jeune fille des montagnes.

— O je vous le promets, Ferdinanda, votre souvenir

restera longtemps gravé là; en même temps je la pressai tendrement sur mon cœur.

Notre émotion dura quelque temps : tous deux nous ne pouvions nous quitter; enfin elle s'arracha la première de mes bras, en murmurant avec trouble et tristeste :

— Adieu, Rodolphe, Dieu te garde désormais des contrebandiers de la montagne. Et avant que j'eusse songé à la retenir davantage, je la vis disparaître dans le taillis que voilait encore la brume du matin.

Je m'acheminai vers P , exténué de fatigue. Une

fièvre ardente s'empara de moi et me mit à deux doigts du tombeau. Je gardai le lit pendant six semaines. Enfin la jeunesse et la force de ma constitution triomphèrent de la maladie : je guéris. On me permit de sortir. Ce jour-là il

y avait foule sur la place de P J'en demandai la

cause, on me répondit qu'on allait pendre une vingtaine de hardis coquins saisis récemment dans les Pyrénées. Un triste pressentiment me poussa vers le lieu du supplice, je suivis machinalement le torrent des curieux. J'arrivai sur la place au moment où le dernier des condamnés allait mourir. Je jetai les yeux sur le fatal gibet, et je les fermai aussitôt comme frappé d'une horrible vision.

J'avais aperçu au haut de l'échelle la charmante Ferdinanda, qui, arrêtée avec les autres contrebandiers, avait comme eux, été condamnée au supplice de la corde.

Lorsque je reportai les regards sur ce terrible spectacle,

tout dans ce bas monde était fini pour la jeune fille des montagnes; son cadavre se balançait tristement entre la terre et le ciel, attaché à une ignoble potence.

Je mis soigneusement de côté le sachet dont j'ai parlé, et lorsque plus tard je fis exécuter ma perruque, les cheveux de Ferdinanda furent placés entre ceux d'Eugénie et de la fille de l'Alcade, dont vous trouverez l'histoire dans le manuscrit que je vous lègue.

Page 1