‹ Feuillets détachésChapitre 5 sur 10 · UN GRAND ECRIVAIN · texte numérisé non relu

UN GRAND ECRIVAIN

Pa^e 111.

Un granù €mt)aiu.

Sic vos non vobis

VlRGILB.

C'était à l'époque où Goetz de Berlichingen, Clavijo et E g mont, joués sur tous les théâtres d'Allemagne, entouraient le nom de Goethe de prestige. Celte allure franche, indépendante et grandiose du drame, tel que l'avait inauguré l'illustre poêle de Weimar, avait ouvert à l'art une ère nouvelle dans cette rêveuse Germanie, où la scène avait sommeillé si longtemps, malgré les efforts des Klopstok et des Lessing. Au bruit de ces applaudissements frénétiques qui éclataient sous les pas du grand écrivain, je ne sais combien d'auteurs s'étaient mis à l'œuvre, et comme le théâtre avait retenti d'un nom célèbre, chacun avait eu la prétention d'y faire à son tour sonner bien haut le sien. A l'exemple de Louis XIV, qui un siècle auparavant avait construit Versailles et Sl-Cloud, les princes de l'Empire

avaient partout aussi élevé des palais qui rappelaient Tarnbilieuse architecture du grand Roi. Ainsi les poètes du temps affectèrent tous de marcher sur les traces de Goethe. Francfort, Berlin, Vienne voyaient naître chaque jour des dramaturges et des poètes, visant à de hautes destinées; mais, hélas! aucun n'était de taille à se mesurer avec celui qui les dépassait tous. Semblables aux géants de la fable, ils ne se produisaient au grand jour que pour montrer leur impuissance, et leurs efforts orgueilleux tombaient promptement dans l'oubli; de leurs vaines tentatives rien ne restait debout.

Non pas que celle noble terre d'Allemagne fût frappée de stérilité, non pas que le génie et le talent fussent étrangers au caractère national de ce pays; mais d'un seul bond Goethe s'était placé si haut, qu'il semblait impossible de rivaliser dorénavant avec lui.

Il y avait cependant à quelques lieues de Francfort, dans un pauvre village dont le nom nous échappe, un jeune homme inconnu, que la nature avait doué des plus précieuses qualités pour devenir un jour un écrivain remarquable. Malheureusement il vivait loin du monde, dans un état voisin de la misère. Timide et sans protection, il s'ignorait lui-même et s'absorbait, sans avenir et sans aspiration vers un sort meilleur, dans une étude de tous les instants dont il ne voyait point la fin. Il est vrai que cctle élude elle-même était pour lui une jouissance dans laquelle

il se délectait avec enivrement. Simple et naïf comme un habitant de la campagne, il croyait qu'aucun plaisir n'était supérieur à celui d'une journée remplie par le travail de l'esprit.

Depuis quelques années, Fritz remplissait les pénibles fonctions de maître d'école, et il mettait à l'accomplissement de ses devoirs une conscience qui témoignait à la fois de son savoir et de l'importance qu'il attachait à ce rude emploi. Chargé en outre de pourvoir à la subsistance de sa mère dont il était l'unique soutien, il s'efforçait sans cesse de prouver qu'il était en même temps bon fils et instituteur éclairé.

Sa tâche finie, il se retirait le soir dans sa petite chambre et consacrait à la lecture les heures qu'il pouvait dérober au sommeil. Parfois il s'était essayé à écrire; de vagues désirs de publicité avaient même traversé son esprit inquiet et craintif, lorsqu'il avait appris par hasard les succès qu'obtenaient les productions de Goethe; mais il lui suffisait de parcourir le Faust et quelques autres écrits de l'illustre poëte, dont il avait pu se procurer un exemplaire, pour retomber aussitôt dans le découragement et dans cette défiance de soi-même qui faisait le fond de son caractère.

Fritz pouvait avoir trente ans. Ses traits graves et flétris avant l'âge portaient tous les signes d'un travail assidu et de l'activité intellectuelle qui le dévorait. Ses joues étaient

pâles et creuses, son front chauve, ses yeux éteints, si ce n'est lorsqu'ils brillaient du feu de l'admiration à la lecture de quelque œuvre qui l'émouvait profondément. Cependant au sourire bienveillant qui animait quelquefois ses lèvres fines et décolorées, on voyait que rien encore n'avait altéré la bonté naturelle de son cœur, et que l'étude, loin d'aigrir son caractère, avait épuré son âme, en lui permettant de se tremper aux sources vives de la pensée.

Dans son enfance, il avait eu pour compagnon de jeu le fils d'un de ses voisins, nommé Fortunatus. Celui-ci avait de bonne heure été assez heureux pour trouver un Mécène éclairé dans un oncle opulent qui habitait Francfort, et qui l'avait attiré dans cette ville pour y faire ses humanités.

Fortunatus était un beau et frais garçon, esprit souple et léger, nature vulgaire si l'on veut, mais de la trempe de celles qu'il faut pour faire aisément son chemin dans le monde. Aussi avait-il réussi au-delà de toute espérance, et, pendant qu'une mince charge d'instituteur clouait le pauvre Fritz aux bancs d'une école de village, son ami d'enfance brillait déjà comme avocat au barreau de Francfort, où il était assez bien casé d'ailleurs pour pouvoir oublier son humble origine et prendre des dehors importants en présence de ceux qu'il croyait au-dessous de lui.

Pour se délasser des occupations que lui donnait la chicane, Fortunatus se permettait aussi quelquefois de cultiver les lettres. Il avait publié quelques écrits, et bien

que dans cette nouvelle carrière, il n'eût pas obtenu un succès tel qu'il l'ambitionnait, il n'en était pas moins fier d'entendre citer quelquefois son nom parmi les écrivains de Francfort. Si la presse ne retentissait pas de ses mérites littéraires, il s'en consolait en voyant les dames rechercher ses vers et en apprenant que ses Nouvelles étaient accueillies avec bienveillance dans le cercle de ses connaissances.

Depuis bien des années, il avait cessé toutes relations avec Fritz, lorsqu'une affaire importante où celui-ci était indirectement intéressé, le ramena un jour dans le village où il était né. Il alla retrouver son compagnon d'enfance; malgré l'espèce de distance sociale qui séparait l'avocat de l'humble maître d'école, l'entrevue fut cordiale; de part et d'autre on parla des anciens jours, on parla plus encore du présent, et Fortunatus tout plein du sentiment de sa félicité, ne cessa de peindre sous les couleurs les plus enchanteresses la vie qu'il menait dans la grande ville.

Tout en dévisant avec lui, Fritz apprit dans la conversation que son ami était devenu auteur; aussi n'avait-il pu résister à la tentation de lui dire, mais bien bas, et les regards baissés :

— Et moi aussi, je m'essaie à écrire !

A cette ouverture, Fortunatus, qui se dandinait superbement sur sa chaise, partit d'un grand éclat de rire et répondit avec une charmante impertinence que ce n'était point dans l'école d'un pauvre village que saurait se former un

homme de lettres. — Toute décourageante que fut cette réponse, l'instituteur s'arma d'un peu de hardiesse et demanda la permission à l'avocat de lui lire quelques pages d'une de ses compositions.

Voyant que le pauvre jeune homme y tenait, et ayant du reste besoin de son concours dans l'affaire importante qui l'avait conduit clans ce village, Fortunatus affecta les grands airs d'un littérateur à la mode, qui veut bien s'intéresser un instant aux productions d'un inconnu, et consentit à l'écouter.

Fritz, heureux et fier d'avoir pu attirer l'attention d'un écrivain si célèbre, sortit d'un vieux tiroir quelques feuilles manuscrites et lut à haute voix le premier acte d'une tragédie en vers. Fortunatus prêta d'abord à cette lecture l'attention nonchalante de quelqu'un qui ne peut échapper à une corvée désagréable; mais peu à peu son regard se fixa avec curiosité sur les traits pleins d'animation du lecteur, et il ne put se défendre d'une secrète admiration pour ces timides essais, éclos sans effort dans une retraite obscure, empreints surtout d'un caractère d'originalité dont il ne pouvait se dissimuler le mérite.

Fritz absorbé dans sa lecture, ne remarquait point l'attitude de celui qui l'écoutait. Son débit avait de la chaleur, le son de sa voix était rempli d'harmonie, et à mesure qu'il lisait, son visage s'illuminait d'une clarté merveilleuse, comme celle du génie. Ce n'était plus le simple maître

d'école, froid, timide, guindé, le pauvre instituteur campagnard qui se défiait constamment de lui-même, mais un poêle inspiré, dont les vers habilement cadencés, coulaient comme une lave brûlante et remuaient malgré lui Fortunatus, dont l'étonnemenl, l'envie et l'incrédulité agitaient tour à tour les traits.

Tout à coup la figure de ce dernier prit une singulière expression : un malicieux sourire anima ses lèvres; ses yeux à moitié fermés respirèrent un sentiment qui n'avait plus rien de commun avec celui de l'admiration qui les avait éclairés tout à l'heure.

Un étrange projet avait passé dans son esprit, et tout vague qu'il était encore, il absorba si complètement son attention, qu'il oublia bientôt, pour le ruminer à l'aise, la tragédie dont Fritz lui lisait la suite.

— Que pensez-vous de cet essai, Fortunatus? demanda, en finissant, le maître d'école, tout ému encore de la chaleur avec laquelle il avait récité son œuvre.

— Ah! oui, repartit l'avocat sortant comme d'un rêve, mais dissimulant habilement sa distraction sous l'apparence d'un feint embarras Je pense que vous avez

d'heureuses dispositions, Fritz; mais ce n'est qu'un essai, comme vous le dites. Vous voulez savoir mon avis; eh! bien, mon ami, cela manque d'unité, d'entrain, de savoirfaire, en un mot.

— Oh ! oui, cette tragédie, je le sais, doit accuser mon

inexpérience; mais seul, sans conseils, dans ma solitude, comment aurais-je pu m'inilier aux nécessités scéniques et satisfaire convenablement aux exigences du théâtre?

— Donnez-moi tout cela, dit-il au moment de partir, j'examinerai vos essais chez moi, et comme je dois revenir ici dans quelques jours, je vous promets de vous donner là-dessus un avis raisonné.

— Merci ! Fortunatus; vous êtes un homme de goût et d'expérience, et je vous promets de ne me diriger que d'après vos conseils. Depuis dix ans que je m'exerce à écrire, vous êtes le premier à qui je confle ces pensées intimes de mon âme, et nul autre que vous, dans ce pauvre village, ne saura que le maître d'école Fritz s'occupe de littérature; car je serais à tout jamais perdu dans la considération des gens de l'endroit.

— Je n'abuserai point de votre confiance, Fritz; seulement en qualité d'ami, vous me permettrez à mon retour, de vous dire franchement ce que je pense, et de ce roman et de cette tragédie dont vous me remettez le manuscrit.

— C'est bien entendu. J'ai pleine confiance en vous, je condamnerai tout ce que vous aurez condamné.

Un mois s'écoula avant que Fortunatus revint au village. Déjà Fritz se désespérait et pensait que son ami l'avait oublié, lorsqu'un beau matin l'avocat reparut.

— Vous avez achevé de lire mon œuvre Oh! je le

vois à la manière dont vous m'en rendez le manuscrit, vous n'en êtes guère satisfait.

— Vous avez deviné juste, mon brave Fritz, et ce que j'admire surtout en vous, c'est la persévérance avec laquelle vous vous livrez à la carrière littéraire.

— Hélas! vous le dirais-je, reprit le maître d'école avec découragement, je suis dévoré de la soif de me faire un nom dans les lettres; quand je vous entends raconter les succès que vous obtenez, je brûle de marcher sur vos traces, je vous envie, il me semble que vous êtes le plus heureux des hommes. Que m'importe d'être pauvre, pourvu que je sois connu.

— C'est bien, Fritz, mais pour être connu....

— Il faut avoir des mérites, voulez-vous dire; oh ! je vous comprends Fortunatus, et dussé-je mourir à la tâche, je travaillerai jusqu'au moment où vous me direz que j'ai enfin réussi.... J'étudie sans relâche; j'espère toujours finir par produire quelque chose. Vous voyez ces rares livres qui sont là, ce sont les auteurs les plus estimés; je les ai lus et relus....

— Qu'importe, Fritz, si vous n'avez pas le feu sacré....

— Oh ! oui, c'est vrai.... Et pourtant de temps en temps, j'ose timidement m'avouer que je gagne....

— Hallucination! mon ami; une ligne imprimée de tout cela vous perdrait à jamais dans l'estime publique.

— Malgré tous mes efforts, je suis donc destiné à végéter dans l'oubli et l'obscurité?

— Non pas, non pas : Omnia vincit labor improbus.

— Mais, quand je vous entends, le découragement me saisit, je suis tenté de briser ma plume, de renoncer à jamais à mes folles espérances.

— Gardez-vous en bien, Fritz; le découragement ne saisit que les bommes qui manquent de cœur.

— Mais alors, que faut-il faire?

— Continuer à travailler. Communiquez-moi vos œuvres, et, je vous le promets, le moment venu, je viendrai vous dire : Enfin Fritz, il est temps de paraître en public.

— Vous me parlez comme un véritable ami, Fortunatus, et aujourd'hui encore je veux profiter de votre bienveillance pour moi. Voici un recueil de Nouvelles, que je soumets à votre appréciation.

— Donnez, Fritz ; je lirai cela avec toute l'attention qu'on accorde anx productions littéraires de quelqu'un

qu'on aime Mais il me faut laisser le temps. L'avocat

enfouit l'épais manuscrit dans les vastes poches de sa houppelande fourrée, tendit la main au maître d'école et partit.

A quelques mois de là il n'était bruit à Francfort que d'un livre plein de verve et d'originalité, que tout le monde s'arrachait avec l'avidité fébrile qui s'attache à un succès

hors de ligne. Le nom de Fortunatus qui en était proclamé l'auteur, se trouvait dans toutes les bouches. Dans les cercles les plus huppés, l'heureux avocat passait pour un grand penseur, un admirable génie, à qui chacun voulait payer son tribut d'hommages. On s'abordait le soir en se demandant si on avait lu l'incomparable ouvrage; au théâtre, dans les cafés, même à la bourse, il n'y avait pas d'autre conversation.

Pendant je ne sais combien de temps, Fortunatus fut choyé, caressé, fêté; les hommes le comblèrent d'égards; les femmes lui firent la cour, et on eut volontiers lapidé l'imprudent qui aurait mis en doute les qualités éminentes du livre. Rien ne manqua à sa gloire, et le magistrat luimême de l'antique ville libre lui aurait voté des remerciments publics, si une sembable affaire n'avait été étrangère à ses attributions. Le modeste écrivain se laissa faire avec tout l'aplomb du grand monde , et comme les fumées du succès montent promptement à la tête, il ne tarda pas à être convaincu qu'il était le génie incarné, l'oracle du siècle. Comment ne pas croire à son mérite, quand toute une ville en proclamait la réalité?

Cet engoùment durait toujours, lorsque Fritz reçut une nouvelle visite de l'avocat.

— Voilà bien du temps qu'on ne vous a vu, dit le maître d'école.

— Que voulez-vous? mon ami, je ne suis pas maître de

mon temps. Je me dois à ma clientèle, je me dois au monde élégant, je me dois à mes lecteurs... Car vous savez peutêtre que dans ces derniers mois mes écrits ont obtenu quelque succès.

— Oh! je ne sais rien; racontez-moi cela, reprit le jeune homme avec une pénible curiosité ...

— Eh ! ami , il paraît qu'on attache quelque valeur à mes productions littéraires, et Francfort cite mon nom avec éloge

— Vous êtes un méchant, Fortunatus, car vous ne me montrez point le livre qui vient, comme vous dites, de vous couvrir de gloire.

— Pardonnez-moi, Fritz; mais un sentiment de délicatesse envers un ami, un confrère

— Malheureux! voulez-vous dire... Oh! c'est mal me juger, si vous croyez qu'un sentiment de jalousie mal placé puisse se glisser dans mon cœur.... Je serais le premier à applaudir à vos succès et m'estimerais fier de pouvoir me dire votre ami.

— Parlons d'autre chose, répliqua Fortunatus avec un embarras réel qui passa pour de la modestie aux yeux du

naïf et bon maître d'école J'ai lu vos Nouvelles, et je

suis heureux de pouvoir vous l'avouer, il y a un progrès sensible dans votre style, dans votre composition....

— Vraiment! Oh ! si vous saviez comme vous me rendez heureux. Vous croyez donc

— Pas si vite, mon ami; je crois qu'il faut brûler tout cela et recommencer à nouveaux frais.

— Encore brûler ce manuscrit, reprit Fritz pâlissant malgré lui; et on voyait que cette condamnation sévère le faisait horriblement souffrir; il me semblait pourtant qu'il y avait là-dedans du cœur, de la verve....

— Vous avez voulu savoir la vérité, Fritz; je vous la dis sans détours; c'est pour moi, soyez-en persuadé, un aveu pénible, j'aimerais mieux

— Non, non, je suis fort, je puis tout entendre, repartit le jeune homme, et pendant qu'il essayait de sourire pour mieux dissimuler son désappointement, sa main tremblante feuilletait avec une espèce de rage désespérée le manuscrit de son œuvre

Un long silence suivit. Fortunatus eut assez de pudeur pour ne point interrompre son ami dans les tristes réflexions qui semblaient l'absorber.

Tout à coup Fritz sortit de sa rêverie :

— Jugez vous-même, Fortunatus, si je n'adopte pas en entier le jugement que vous portez sur mon ouvrage; et en même temps il précipita son manuscrit dans les flammes du foyer.

Un instant le feu sembla se refuser à accomplir le sacrifice du pauvre écrivain. Les feuilles de papier se recoquillèrent une à une, comme pour échapper à l'élément destructeur, puis se noircirent lentement, exhalant une

fumée épaisse qui remplit la cheminée. Fritz impatienté remua les cendres avec le tison : une belle flamme bleuâtre jaillit du manuscrit carbonisé, et peu d'instants après, il ne resta plus des Nouvelles du maître d'école.... que le succès de l'admirable livre qui mettait le nom de Fortunalus dans toutes les bouches de la ville de Francfort.

— Voilà ce que j'appelle avoir le courage de son état, s'écria l'avocat, en voyant disparaître le muet et inquiétant témoin de ses succès littéraires.... Quand je vous ai quitté la dernière fois, vous acheviez d'ébaucher une nouvelle tragédie.

— Elle est terminée depuis un mois, mais je ne sais si je dois encore occuper vos précieux moments....

— Allons donc! à quoi serviraient les amis, s'ils ne nous étaient utiles? Donnez-moi votre tragédie.

— Vous le voulez

»- Je l'exige.... il m'a semblé que vous aviez pour la scène des dispositions toutes particulières.... Peut-être que plus heureux cette fois

— Oh! de grâce, ne m'inspirez pas de fausse confiance

— Non, sur mon honneur! Et tenez, je suis en excellents termes avec le directeur du théâtre de Francfort

— Assez, assez, vous finiriez par me rendre fou d'orgueil et d'ambition.

— A plus lard donc et sans adieu !

Depuis son dernier livre qui avait mis tout Francfort en émoi, Fortunatus, qui était doué d'un tact exquis, s'était bien gardé de briller par une fécondité pleine de périls. Aussi lui reprochait-on sans cesse de ne pas profiter de la veine de succès qui lui était échue en partage. Mais lui, pour s'excuser, savait habilement se réfugier derrière la multiplicité de ses occupations et la nécessité d'un travail long et consciencieux pour tout auteur qui veut obtenir la bienveillance du public. Ce qu'on admirait surtout en Fortunatus, c'était sa modestie. Nul mieux que lui ne savait éviter la flatterie, et il repoussait avec un goût parfait les louanges qu'on lui prodiguait dans le monde.

Nous l'avons déjà fait pressentir, le jeune avocat avait depuis longtemps dépouillé toutes les allures, toutes les habitudes de l'homme de petite extraction. Ses manières étaient douces et élégantes sans être affectées, sa parole toujours convenable et mesurée. Il avait pris tous les airs d'un personnage du meilleur ton, sans en avoir l'insolence. Aussi recherchait-on sa société avec un indicible empressement.

Pendant que tout souriait à Fortunatus, la vie conservait toutes ses aspérités pour le pauvre Fritz. Il avait toujours été d'une nature humble et craintive; comprimé de bonne heure par un père dur et brutal, qui avait voulu faire de lui un ouvrier comme il l'était lui-même, ce n'est

qu'à la faveur de son goût décidé et opiniâtre pour le travail de l'esprit, qu'il avait surmonté toutes les difficultés de sa position et qu'il avait échappé à la nécessité du travail manuel. Aussi, une fois maître d'école de son village, s'était-il cru le plus heureux des hommes. Après avoir passé toute la journée parmi les enfants qui fréquentaient son établissement, après avoir épuisé toute sa patience dans cette terrible épreuve intellectuelle, qu'on nomme l'enseignement primaire et dont on n'apprécie pas assez les aspérités sans cesse renaissantes, il retournait le soir à ses livres et étudiait souvent clés nuits entières, jusqu'à ce qu'épuisé de fatigue, il s'endormît accoudé sur sa table, où le jour venait le surprendre. Dans le silence de la nuit, dans cette longue solitude, il s'appartenait tout entier; nul n'avait le droit de lui demander compte des heures que d'autres consacraient au sommeil. Alors le pauvre jeune homme rêvait les succès littéraires et la gloire qu'ils procurent; alors il osait se demander naïvement si lui aussi n'avait pas dans la tête un peu de ce génie que recelaient tous ces livres ouverts devant lui. Il souriait quelquefois en relisant ce qu'il avait écrit; il pensait à l'avenir, il aspirait, malgré lui, à sortir de son humble obscurité.

Malgré tout ce qu'elles avaient eu de décourageant pour lui, ses entrevues avec Forlunatus avaient eu ce salutaire effet, qu'elles lui avaient inspiré l'espoir de triompher enfin de tant de difficultés.

Plusieurs années s'étaient écoulées dans cette pénible lutte de l'homme de génie, entre la crainte et l'espérance; mais comme chaque matin le ramenait aux devoirs de sa rude profession, il était forcé d'oublier pendant le jour, les projets brillants qui étaient éclos dans son cerveau la nuit précédente.

Il y avait déjà plusieurs mois que Fritz n'avait plus revu Fortunatus, lorsqu'un malin, il reçut un paquet de Francfort, qu'accompagnait une lettre de son ami.

Elle était conçue en ces termes :

Mon cher Fritz,

J'ai lu votre tragédie et je m'empresse de vous dire que j'ai trouvé dans votre style une nouvelle amélioration. Il y a quelques pensées heureuses, d'intéressantes situations dans votre essai dramatique; mais cela ne suffit point pour racheter les nombreux défauts de l'ensemble; à regret donc, je dois vous donner le sévère conseil de brûler encore cette œuvre et de tenter un nouvel effort. Croyez que si je n'étais votre ami, je ne m'exprimerais point avec une telle franchise. Ne m'épargnez point du reste, et comme je prévois qu'en longtemps je ne pourrai vous aller voir..., envoyez-moi ce que vous avez composé dans l'intervalle.... Je joins à votre manuscrit un exemplaire de mes essais

poétiques que vous avez voulu posséder; si vous les lisez,

pensez plutôt à l'ami qu'à l'auteur, et vous serez indulgent,

j'espère.

Tout à vous,

Page 1