‹ Feuillets détachésChapitre 6 sur 10 · FORTUNATUS · texte numérisé non relu

FORTUNATUS

Fritz ne s'était pas attendu à cette nouvelle défaite; il avait travaillé une demi-année à sa tragédie, et son bon sens naturel lui avait dit qu'elle ne manquait pas d'un certain mérite relatif. Mais comme il était plein de respect pour les décisions d'un homme comme Fortunatus, il se résigna bravement et n'hésita pas à livrer de nouveau son œuvre aux flammes.

Puis il se mit à parcourir les poésies de son ami; c'étaient les mêmes que Fortunatus avait composées avant qu'il eût renoué connaissance avec le maître d'école. Celui-ci ne trouva pas grand charme à ces lieux communs rimes, qui ne brillaient ni par le fond, ni par la forme. Mais dans sa modeste naïveté, il s'imagina qu'il n'avait pas le droit de juger sévèrement un écrivain que Francfort entourait de tant d'estime, et il se persuada que le livre avait des mérites qu'il »'était peut-être pas en état d'apprécier.

Un journal qui portait une date récente, enveloppait le paquet que Fritz venait de recevoir. Soit hasard, soit curiosité, — car il n'avait pas souvent occasion de lire une gazette, — le jeune homme se mit ù parcourir cet

imprimé sale et chiffonné. Ses yeux tombèrent bientôt sur ces mots qui se trouvaient en tête de la troisième page du journal :

Première représentation de Daniel, tragédie en cinq actes et en vers, par Fortunatus.

« Cette tragédie, écrite avec une admirable entente de » l'art dramatique et du cœur humain, a obtenu un succès » inouï jusqu'ici dans les fastes de la scène. »

— Heureux Fortunatus! murmura Fritz se laissant choir tout pensif dans son vieux fauteuil.... Et par délicatesse sans doute, il s'est abstenu de parler dans sa lettre de ce nouveau succès ! noble et généreux ami !

Le compte-rendu consacré à Fortunatus, racontait tout au long le sujet de la pièce et l'engencement des scènes; il reproduisait les tirades qui avaient été le plus applaudies et ne tarissait pas en éloges sur chacune d'elles.

A mesure que le maître d'école dévorait cette pompeuse analyse, une pâleur livide s'étendait, comme un linceul funèbre, sur sa grave figure; ses lèvres frémissantes murmuraient de sourdes et incompréhensibles paroles, ses yeux jetaient des éclairs :

« L'auteur, rappelé à la fin de la pièce, poursuivait le » malencontreux journaliste, a paru sur le théâtre et a été » couvert d'applaudissements et de fleurs. Goethe a désor- » mais un rival digne de lui. »

A ces derniers mots, la gazette s'échappa des mains tremblantes de Fritz, il tomba à la renverse sur son siège et perdit connaissance.

Nous sommes au grand théâtre de Francfort. Une foule immense encombre les loges. Toute l'aristocratie intellectuelle de la ville libre s'est donné rendez-vous dans ce temple, dont le génie est le dieu. On attend avec impatience le lever du rideau; on représente Daniel pour la troisième fois.

En attendant que le drame commence, tous les regards sont braqués sur une loge d'avant-scène, où fier et radieux, se pavane en compagnie de quelques sommités littéraires, Theureux Fortunatus, qui s'enivre à longs traits des hommages bruyants qui bourdonnent autour de lui.

La toile se lève enfin; à chaque tirade des bravos frénétiques éclatent dans toutes les parties de la salle; les acteurs eux-mêmes se fatiguent à ce jeu, et voyant que leur débit n'ajoute rien au succès de la pièce, ils récitent les vers de Daniel, sans chercher à déployer tous les moyens dramatiques qu ils savent mettre en œuvre en pareille occurrence.

Pendant que la tragédie reçoit pour la troisième fois la consécration de l'admiration du public, une scène d'une toute autre espèce se passe au dehors. Un jeune homme

assez proprement vêtu, dont la mise annonce un campagnard, se présente aux divers bureaux pour obtenir une carte d'entrée. Mais partout on lui répond, qu'il n'y a plus de place dans la salle et que d'ailleurs, la tragédie est déjà à moitié jouée. 11 supplie en vain, s'irrite de la résistance et prétend entrer à tout prix. Son agitation est extrême; il est pâle et défait, ses cheveux sont en désordre, il a toutes les apparences d'un fou.

Le lecteur a sans doute déjà reconnu le pauvre Fritz.

Peu familiarisé avec les habitudes du théâtre, il parcourt toutes les issues, dans l'espoir de pouvoir enfin pénétrer à l'intérieur. Dans sa course vagabonde, il se jette dans divers passages obscurs et rencontre enfin une petite porte dérobée, qui était entr'ouverte. Il s'y précipite au hasard, s'engage dans un dédale de couloirs étroits et arrive enfin, tout chancelant d'émotion, dans une immense pièce de bizarre dimension, où gisent pêle-mêle des décorations scéniques, des costumes inconnus, des meubles de toutes les époques. Le bruit lointain des applaudissements arrive jusqu'à lui et lui donne le vertige. Il s'arrête, il à peur, il se couvre la figure des deux mains pour se recueillir un instant. Mais sa résolution est prise, il ne sait où il est, et pourtant il comprend qu'il n'est pas loin de l'endroit où on récite les vers de Daniel. Il fait de nouveau quelques pas, la lumière devient plus vive, le son des voix plus distinct; déjà il entend retentir à ses oreilles les cadences

harmonieuses de la tragédie bien connue. Eperdu, hors de lui, il marche encore et atteint les coulisses d'où il peut déjà apercevoir et entendre les acteurs. Ici des gens de service lui barrent brusquement le passage; il crie, résiste et demeure. On veut saisir ce rustre qui outrage si audacieusement la majesté du lieu. Mais, vains efforts! il s'échappe de leurs mains et pénètre enfin en courant sur la scène. Ni toutes ces têtes humaines qui remplissent la salle et qui le regardent de leurs mille yeux, ni les flots de lumière de la rampe, qui est sur le point de l'aveugler, ni les cris d'indignation qui s'élèvent de toutes paris, ne l'arrêtent; il a puisé dans son audace une force inconnue, il tente un effort suprême, et séparant violemment les personnages qu'il a devant lui, il s'élance jusqu'au trou du souffleur, qu'il domine de sa haute stature et s'écrie d'une voix puissante :

— C'est moi qui suis l'auteur de Daniel; moi seul, entendez-vous, moi Fritz, le maître d'école... Un autre s'est emparé de mon œuvre...; le plagiaire est là, c'est Fortunatus, ajouta-t-il dans le paroxisme de l'agitation, désignant du doigt l'heureux poète, qu'il venait d'apercevoir et qui, pâle et terrifié, le corps penché hors de sa loge, attendait avec anxiété l'issue de cette scène étrange.

Tout cela s'était passé si rapidement, ce scandale d'un nouveau genre avait tellement stupéfait l'auditoire et les acteurs, que dans le premier moment on laissa Fritz ache-

ver sa hardie apostrophe, comme si chacun avait été sous le coup d'une hallucination.

Sur ces entrefaites cependant arriva la police; quatre hommes vigoureux saisirent Fritz, qui se démenait comme un furieux, le garrottèrent sans pitié et l'entraînèrent loin de la scène.

Fortunatus avait l'instinct de son bonheur. Il comprit bien vite que le danger était passé, que celte folle échauffourée tournerait contre son auteur, et que toutes les faveurs de la foule lui restaient acquises. Il avait deviné cela dans le sourire de ce public qui l'entourait, dans son regard plein d'étonnement; et dans les grondements de sa voix amie, il avait retrouvé les sympathies, qu'un hasard capricieux avait été sur le point de détruire. Heureux Fortunatus! il triomphait encore, il triomphait toujours, son étoile n'avait point pâli un seul instant.

— Ah î voilà un triple maître fou, disait un jeune poète, qui depuis quelques jours courtisait Fortunatus comme une jolie femme. S'attaquer à l'auteur de Daniel!

— Quelqu'un d'entre vous a-t-il jamais vu cet homme?

— Vous, qu'il vient d'outrager si insolemment, Fortunatus, dites, le connaissez-vous?

— Hélas! oui, mes amis, c'est un malheureux que je

connais depuis longtemps Sa place de maître d'école

lui donne à peine de quoi vivre, et comme je me souviens volontiers de ceux qui ont été mes compagnons d'enfance,

je me plaisais à confier à ce pauvre diable, moyennant salaire, vous comprenez, la copie au net de mes œuvres littéraires

— Ah! oui, j'entends, dit un autre interlocuteur, le copiste se sera si bien aveuglé sur la nature de sa besogne, qu'il s'est imaginé être l'auteur lui-même

— Voilà une monomanie que je ne connaissais pas encore.

— Fortunatus, il y aurait quelque chose de fort original à écrire sur ce sujet là, c'est neuf, c'est entraînant.

— Assez, mon cher, repartit l'avocat, prenant un ton à la fois sérieux et triste; je ne puis vous dire combien la scène qui vient de se passer, m'affecte douloureusement. Le pauvre Fritz fou, que va devenir sa mère?... Au revoir, Messieurs, j'éprouve le besoin de me retirer pour aller m'assurer que cet insensé ne sera pas maltraité par la police.

— Ce bon Fortunatus î s'écria un des habitués de la loge, quand l'auteur fut parti, il oublie l'injure pour ne penser qu'à la triste position de celui qui l'a commise.

— Je parie qu'il sera encore le premier à venir au secours de cet homme.

— Noble cœur !

— Noble cœur et esprit d'élite!

Pendant que ce beau concert d'éloges retentissait dans la loge, Fortunatus qui avait précipitamment quitté ses amis

sous prétexte de l'intérêt qu'il portait au sort de Fritz, n'était pas sans arrière-pensée sur les suites de cet événement bizarre. Mais il avait trop d'aplomb et de tact pour se laisser perdre irrévocablement par l'acte inconsidéré d'un naïf maître d'école. Il se retira chez lui et passa une partie de la nuit à réfléchir sur la conduite qu'il aurait à tenir, si l'affaire était poursuivie. Il ne se trompa point dans son attente, car le lendemain Fortunatus fut mandé par le magistrat, chargé d'interroger l'instituteur qui avait, comme on le pense bien, été mis en état d'arrestation. Après lui avoir donné quelques explications qui paraissaient empreintes d'un grand caractère de franchise et de loyauté, l'heureux auteur de Daniel demanda au juge d'être confronté avec Fritz. Celui-ci l'accabla de reproches et d'imprécations, le traita de plagiaire et d'impudent pirate, évoqua longuement le passé et finit par le défier de composer une tragédie comme Daniel.

Fortunatus le laissa parler sans s'émouvoir ; lorsqu'il eut achevé sa longue philippique, il lui dit avec un flegme où régnait une certaine bonhomie :

— Fritz, vous me récompensez bien mal des conseils d'ami que je n'ai cessé de vous donner chaque fois que vous me consultiez sur vos essais littéraires. Vous m'accusez d'avoir volé votre œuvre; une semblable accusation

n'est pas neuve Monsieur, ajouta-t-il se tournant vers

le magistrat, il y a un moyen bien simple de confondre cet

homme d'imposture. S'il est vrai qu'il ait écrit cette tragédie, il doit en avoir le manuscrit ou tout au moins des lambeaux de celte composition; qu'il produise cela contre moi, et je suis prêt à me déclarer le plus insigne plagiaire de la terre.

— Infamie! repartit Fritz avec la rage dans le cœur; vous savez bien que je jetais sans pitié au feu chacune de mes compositions que vous jugiez indigne de la publicité.

— C'est chercher une vaine échappatoire, reprit sévèrement le magistrat, et votre faute est d'autant plus grave que vous avez moins de moyens pour l'excuser; vous avez commis une lâcheté.

— De grâce! Monsieur, ne m'accablez pas ainsi. Mon Dieu! je sens que ma tête s'égare dans cette horrible situation.

— Dites plutôt que l'orgueil et la vanité vous ont perdu; dites que la soif de vous faire un nom à tout prix vous a suggéré cette odieuse supercherie; dites que vous éliez fou lorsque vous avez cherché à accomplir une semblable extravagance.

— Fou ! moi... Oh! vous êtes sans pitié.

— En vérité, repartit Forlunatus, affectant le calme le plus parfait, voyant qu'il sortait vainqueur de cette rude épreuve, ce serait chose facile d'acquérir de la renommée dans le monde littéraire, s'il suffisait de rimer quelques vers, d'écrire quelques pages de prose, avec la prétention de ré-

clamer ensuite la paternité d'une œuvre à laquelle est échue la sanction d'un succès public !

— Vous n'avez donc aucune preuve à alléguer pour atténuer la gravité de votre culpabilité? demanda encore une fois le magistrat.

— Je vous le répète, j'ai successivement brûlé tous mes manuscrits à l'invitation de Fortunatus... Quand j'ai appris qu'on représentait ma tragédie sous son nom, j'ai été pris d'un vertige, j'ai quitté mon village avec le serment de démasquer l'imposteur qui se parait de mes dépouilles. Je le déclare ici à la face du ciel, la pièce qu'on a jouée hier au théâtre de Francfort, est mon ouvrage.

— Vous le voyez, Monsieur, murmura Fortunatus à l'oreille du magistrat, cet homme n'est point dans son bon sens. Je le recommande à votre pitié !

— Je veux me venger de tant d'outrages, s'écria Fritz exaspéré, et se levant avec fureur, il menaçait déjà du poing l'avocat, lorsque le magistrat l'arrêta dans ce mouvement et dit :

— Allez, Monsieur Fortunatus, vous avez fini; votre mérite est assez connu dans notre ville pour que votre réputation ne souffre point de cet événement. Je regrette seulement d'avoir dû vous arracher à vos graves travaux littéraires, pour vous occuper de choses aussi peu dignes de votre caractère et de votre talent.... Quant à vous, poursuivit-il, se tournant vers Fritz qui était retombé dans une

sorle d'inertie désespérée, j'ai affaire, je le vois, à une de ces tètes folles que l'ambition a égarées; j'espérais trouver chez vous une lueur de repentir, mais il ne me reste plus qu'à vous livrer aux mains de la justice.

Fortunatus s'inclina avec une fausse humilité et rentra bientôt après chez lui, la tête haute et rassuré désormais sur le sort de sa réputation.

Peu de jours après l'infortuné maître d'école comparut au tribunal; son défenseur, nommé d'office, plaida la circonstance atténuante de l'aliénation mentale. Ce fut le coup de grâce pour le malheureux Fritz, dont de si vives secousses avaient déjà ébranlé la cerveau; il se leva tout à coup au milieu de la séance, et apostropha juges et auditoire d'une manière si étrange, si décousue, que l'audience fut levée et que le pauvre instituteur sortit du temple de la justice pour être renfermé dans une maison de fous. Là son esprit s'égara entièrement, et il mourut peu de temps après sans recouvrer la moindre étincelle de raison.

Fortunatus fit longue carrière; il cessa d'écrire, ne voulant pas gâter le succès de sa tragédie et se contenta de se voir nommer pendant le reste de sa vie :

L'illustre auteur de Daniel!

Ce ittanusmt protH&enttel.

C'était par une rude matinée d'hiver de Tan 1741.

Grâce à de longues et fortes gelées, la surface du canal de Louvain à Malines était devenue un solide plancher où une foule de patineurs de tous rangs s'évertuaient à courir, à faire des tours d'adresse de toutes espèces, à lutter de vitesse sur un parquet aussi dangereux que glissant.

L'air était vif, la bise pas trop piquante et le soleil magnifique. Sur toutes les physionomies crispées par le froid et rougies par la bise, brillait l'expression du plaisir. On remarquait surtout sur la glace les étudiants de l'Université de Louvain, qui se livraient avec ardeur à ce joyeux ébattement. Le bonnet de fourrure noué sous le menton, et les mains cachées dans la profondeur des poches de leurs houppelandes de frise bleue, on pouvait

les distinguer tous à leur agilité et à la manière élégante dont ils se dandinaient sur leurs souliers ferrés. Ceux-ci le bras sur l'épaule, se balançaient gracieusement de droite à gauche, ceux-là exécutaient des évolutions remarquables par leur précision, plus loin d'autres passaient, rapides comme le vent, à la suite de quelque rapide traîneau. C'était un bruit, un va-et-vient presque étourdissant. Cependant à mesure qu'on s'éloignait de l'antique capitale du Brabant, la multitude était moins pressée, les patineurs plus rares, d'abord parce qu'ils avaient moins d'admirateurs, ensuite parce que la grande lumière du jour s'éteignant graduellement dans l'obscurité qui arrivait à grands pas, ils n'auraient plus eu assez de temps pour rentrer en ville avant la nuit. Aussi pouvait-on supposer que ceux qui s'écartaient de plus d'une demi-lieue de la vieille cité et qu'on voyait s'avancer à grande vitesse sur leurs patins, se servaient de ce moyen de locomotion dans un but d'utilité plutôt que de simple agrément.

En effet, la plupart étaient des campagnards qui allaient rejoindre leur habitation, ou des marchands qui s'en retournaient à Malines, ou enfin toutes autres personnes qui se hâtaient de rentrer dans leurs foyers.

Parmi les patineurs attardés se trouvaient deux jeunes gens qui après avoir patiné assez longtemps ensemble, presque bras à bras, s'arrêtèrent à la nuit tombante à plus d'une lieue et demie de Louvain.

— Décidément, je ne pousse pas plus loin, s'écria l'un d'eux qui était un jeune étudiant en droit de l'Université, et si vous m'en croyez, vous ne vous obstinerez point à vous rendre ce soir encore à Mali nés. Voilà l'obscurité qui arrive à grands pas. Une neige fine, fouettée vivement par un vent du nord, commence à tomber; elle couvrira bientôt la surface du canal et vous empêchera d'apercevoir les dangers qui peuvent se présenter dans votre route. Dieu sait quel est l'état de la glace sur la partie que vous avez encore à parcourir! Vraiment, mon cher Roderyk, je vous engage à reprendre le chemin de Louvain, vous partirez demain de bonne heure; à quoi bon vous exposer ainsi seul ce soir?

— Van Leemput, sur mon honneur, vous êtes éloquent ! vous parlez comme notre professeur de Pandectes quand il nous harangue du haut de sa chaire.... Mais je ne puis vous obéir. J'ai formellement promis à mon père de l'aller rejoindre ce soir à Malines pour en repartir demain matin, au lever du jour. Mon absence l'inquiéterait. Que craignezvous donc? La glace est excellente et mes patins dans un ordre parfait.

— C'est possible, mon très-cher poëte; je conçois que vous autres rêveurs, vous aimiez les clairs de lune et les étoiles, voire même la neige. Mais toutes vos belles chimères ne vous préserveront point du danger. D'ailleurs, voyez la solitude qui nous entoure, il y a des malfaiteurs partout, vous pouvez être attaqué....

— Du danger! être attaqué! ah, ah, ah! André, mon ami, vous me faites rire. Dites donc, est-ce que, à la course à patins, il y a quelqu'un en état de me rejoindre? En outre, mon prudent conseiller, j'ai là un bon poignard dans ma poche, et je ne suis pas de taille à me laisser facilement terrasser.

— Hum ! murmura Van Leemput, je vois que votre parti est pris; faites en à votre guise. Bon voyage.

— Au revoir, excellent ami, vous me reverrez dans dix jours, j'espère. Je serai de retour à Louvain vers la fin de janvier.

— Rappelez-moi au souvenir de M. Roderyk, votre père, et n'oubliez pas d'achever la comédie que vous nous avez lue en partie à Louvain et à laquelle vous avez promis de mettre la dernière main pendant votre séjour chez vos parents.

— Non, non; ce sera pour occuper mes loisirs, j'en ai ici le manuscrit sous ma houppelande.

Les deux amis se serrèrent en même temps la main, et bientôt disparut dans l'immensité le bruit strident de leurs souliers ferrés, qui emportaient André Van Leemput vers Louvain et Roderyk vers Malines.

Le jeune Roderyk, qui n'était connu parmi ses condisciples que sous le nom de Joncker Roderyk, appartenait à une ancienne et bonne famille d'A.... Joyeux compagnon, plein d'aménité et d'esprit, d'un commerce agréable et facile, il était chéri de ses condisciples. Jamais il ne se faisait quel-

que chose parmi la laborieuse jeunesse de VAlma Mater de Louvah), sans qu'il fût consulté et surtout écouté. Outre le droit auquel il s'appliquait assez médiocrement, il cultivait aussi la poésie flamande; il composait de fort jolis vers et passait pour un poëte riche de verve et d'élégance. Son père murmurait-il un peu de voir le jeune juriste déserter, comme on disait alors, la sévère Thémis pour le culte d'Apollon, toutes ses remontrances n'y faisaient rien : Roderyk avait plutôt une vocation littéraire que juridique. Aussi ses dictata étaient-ils chargés de vers, tantôt sérieux, tantôt élégiaques, quelquefois aussi un peu épicuriens, ce qui faisait un assez singulier contraste avec les sévères doctrines de Cujas, de Bariole, de Damhouder et de Voet qu'il avait mission d'étudier.

Donc, après avoir quitté André Van Leemput, notre jeune étudiant s'en allait, le cœur insoucieux et gai, comme on l'a à vingt ans, tantôt fredonnant quelque vieil air flamand, tantôt ajoutant un vers à une élégie commencée, lorsque tout à coup son pied s'embarrassa dans une large fissure de la glace et entraîna tout le poids de son corps.

Roderyk un peu étourdi de cette chute inattendue, se releva assez promptement, mais lorsqu'il voulut marcher, il s'aperçut qu'il s'était grièvement blessé en tombant.

Sur ces entrefaites, la nuit était entièrement venue, et pour comble d'infortune, plus un patineur dans les environs, solitude complète.

Dans cette fâcheuse extrémité, notre voyageur pensa que le meilleur moyen était de chercher immédiatement un gîte pour la nuit. A grande peine il abandonna la glace, gravit la berge assez élevée du canal et se dirigea, tant bien que mal, par le premier sentier venu, vers l'intérieur des terres, dans l'espoir de trouver quelque maison pour s'y héberger, jurant toutefois ses grands dieux qu'on ne le reprendrait plus à patiner dans l'obscurité, et maudissant, à part lui, la témérité qui lui avait fait mépriser les sages conseils de Van Leemput.

Après s'être traîné ainsi avec de cuisantes douleurs pendant plus d'une heure, n'avançant que pas à pas et sautant pour ainsi dire sur une jambe, Roderyk atteignit enfin un petit bois, sur la lisière duquel se trouvait un cabaret de mince et chétive apparence.

— Le Ciel en soit loué ! s'écria l'étudiant s'arrêlant devant la porte, épuisé de fatigue et de souffrance, je ne devrai point passer la nuit couché dans la neige.... ïïola! pouvez-vous me loger pour cette nuit? demanda-t-il soulevant le loquet et pénétrant en boitant dans une salle basse, où une petite lampe de cuivre projetait une lueur vacillante et incertaine sur la sinistre figure de l'aubergiste et de sa femme, qui partageaient en ce moment avec un colporteur, arrivé le même soir, quelques tranches de viande enfumée, rôties dans la poêle.

— Volontiers, répondit l'habitant du cabaret. En même

temps il jeta un regard curieux sur le jeune homme; dans une auberge, on reçoit tout le monde.

— Alors, faites-moi d'abord préparer un lit, s'écria Roderyk, effrayé malgré lui de la sombre apparence de ce vilain bouge; car j'ai surtout besoin de repos. Et aussitôt il raconta le fatal événement qui lui était arrivé sur la glace.

— Vous allez manger quelque chose avec nous, demanda la femme, examinant avec attention une grosse chaîne d'or, que l'imprudent étudiant avait montrée à découvert en entr'ouvant sa houppelande.

— Je n'ai pas faim, mais ma blessure me fait horriblement mal; donnez-moi de l'eau bien froide pour me bassiner le pied.

Pendant que Roderyk employait cet efficace remède, l'aubergiste monta avec une lanterne pour préparer la chambre. Peu d'instants après le jeune homme s'y rendit lui-même et trouva dans le coin d'un sale taudis, dont les murs pleuraient de toutes parts, de la paille fraîche, recouverte d'un mince matelas et de draps en assez bon état. Rencontrer un lit passable, était dans sa position un véritable bonheur. Aussi congédia-t-il bien vite l'aubergiste, le remerciant vivement du reste, et ne tarda pas à étendre ses membres harassés sur cette misérable couche, non sans avoir fermé la porte en dedans, crainte de surprise pendant la nuit, car la physionomie de ces gens-là n'était point propre à lui

inspirer une grande sécurité. Malheureusement la serrure était mauvaise et il n'y avait pas de verroux.

Dans l'intervalle, le colporteur avait déballé toutes ses marchandises, sur l'invitation de la femme, qui assurait avoir envie de faire quelques emplettes. Des dentelles, des mouchoirs, du drap, des étoffes pour robes et jupons, des objets de fausse bijouterie composaient le bagage du marchand ambulant.

Grand était le désir de la cabaretière de posséder quelques-uns de ces objets; par malheur l'état de sa bourse contrastait désagréablement avec ses goûts dispendieux. Elle en marchanda cependant quelques-uns. L'aubergiste saisit le moment où le colporteur tournait le dos à son porte-manteau entr'ouvert, pour saisir une pièce de dentelles et des bas. Il déroba habilement ces objets sous l'ample blouse dont il était vêtu. Mais le colporteur, qui connaissait les moindres parties de son petit magasin portatif, s'aperçut promptement du larcin et s'écria avec indignation, en apostrophant le coupable :

— Vous venez de me voler; et il désigna les marchandises enlevées.

— Personne n'y a touché, répondit l'aubergiste sans se déconcerter. Vous êtes ici chez d'honnêtes gens.

— Vous en avez menti, repartit l'étranger avec colère. Et l'altercation devint bientôt si vive que ce dernier s'élança sur le voleur pour le forcer à restituer les dentelles et les

bas. Mais au même instant l'aubergiste saisit le tison dans la cheminée et en frappa si violemment le colporleur qu'il tomba raide mort du coup.

Si l'issue de la lutte effraya les misérables époux euxmêmes, qu'on juge de l'horrible situation de Roderyk, qui n'avait pas perdu un mot de la dispute! Il n'y avait plus lieu de douter, il se trouvait dans une maison de malfaiteurs, et pas moyen de s'échapper de cette affreuse auberge, car le mal toujours croissant qu'il ressentait au pied, le rendait en quelque sorte prisonnier dans sa chambre et le livrait à la merci de ces scélérats, si par hasard il leur prenait fantaisie d'attenter à son existence pour le dévaliser à son tour.

Après la perpétration du crime, l'aubergiste et sa femme se regardèrent d'abord avec stupeur. Mais ils eurent bientôt pris leur parti.

— Il faut donner le change à l'autre étranger, qui a sans doute tout entendu, dit le premier à voix basse, désignant la chambre où Roderyk se trouvait. Et se mettant d'abord à articuler quelques mots, puis à parler plus distinctement comme quelqu'un qui revient d'un étourdissement momentané, il tâcha d'imiter l'accent du marchand. Sa femme répliqua, et ils feignirent ainsi de recommencer l'altercation qui avait cessé si subitement. Enfin ils baissèrent graduellement de ton, parurent faire la paix avec le marchand, et s'éloignèrent un instant comme s'ils se disposaient à intro-

duire ce dernier dans une petite chambre qui donnait de l'autre côté de la maison. La cabaretière lui souhaita le bon soir, en l'appelant par son nom, et le mari y répondit comme s'il avait été le malheureux lui-même dont le cadavre venait d'être transporté par les époux contre la porte de la cour.

Roderyk n'y comprenait plus rien. Il avait parfaitement entendu la chute du colporteur; il l'avait cru mort, et peu d'instants après les accents de sa voix étaient de nouveau arrivés jusqu'à lui.

Cependant lorsque tout mouvement eut cessé dans la salle d'en bas, le jeune étudiant finit par penser qu'une réconciliation avait en effet eu lieu, et que ce qu'il avait pris pour le bruit sinistre d'une personne qu'on frappe et qui tombe, n'était que l'effet de son imagination rendue malade par des appréhensions, du reste bien légitimes, et par la fièvre, résultat inévitable de la douleur si vive que lui faisait ressentir sa blessure. Plus d'une heure s'était écoulée depuis la dispute de tantôt. Il était alors près de minuit. II se disposait à éteindre sa petite lampe que, par précaution, il avait laissé allumée et dont il avait, autant que possible, caché la lumière sous une chaise renversée, lorsqu'il entendit ouvrir doucement la porte qui donnait sur la cour. Ce bruit I'alarma de nouveau. Il se leva et se traîna tant bien que mal vers l'unique fenêtre qui éclairait sa chambre. 11 vit alors le spectacle le plus effrayant qui se puisse pré-

senter aux regards d'un voyageur, logé seul, blessé, sans défense, dans un repaire de malfaiteurs. L'aubergiste et son domestique portaient, à la lueur d'une lanterne que la femme avait en main, quelque chose de massif et d'informe, cousu dans une vieille natte en joncs. Ils entrouvrirent le fumier pour y pratiquer un trou, et au moment où ils allaient y déposer leur fardeau mystérieux, Roderyk aperçut deux pieds humains qui dépassaient la natte sans doute trop courte.

La vérité apparut alors dans tout son jour au pauvre étudiant : il n'y avait plus à en douter, c'était le cadavre du colporteur.

— L'étranger nous a vus, nous sommes découverts, dit l'aubergiste indiquant du doigt la petite fenêtre sur laquelle se reflétait, quoique faiblement, la lumière qui laissait voir collée contre les vitres, la figure décomposée de Roderyk.

Dans ce moment suprême,, le malheureux se voyait perdu; lorsqu'il eut entendu se refermer la porte de la cour, il tomba à deux genoux sur le sol.

— 0 mon Dieu, murmura-t-il avec désespoir, venez à mon secours, ne permettez pas que je sois aussi assassiné dans cette maison maudite î

Le sangfroid lui revint cependant. Il calcula les moyens de salut qui lui restaient; ils étaient nuls. La fuite était impossible, il ne savait plus remuer le pied, gonflé par la souffrance. Des secours, il n'en pouvait obtenir; crier, était

inutile, l'auberge était solitaire, éloignée de toute habitation. Il était difficile aussi qu'il se défendît, privé de la liberté de ses mouvements, comme il l'était, et pour toute arme, il n'avait qu'un poignard. Il ne lui restait donc plus qu'à attendre la mort, lui si jeune, si fort, si plein de vigueur et d'avenir. Pauvre Roderyk! ce qu'il souffrait dans cette terrible position, échappe à toute appréciation humaine.

— S'ils me tuent, murmura-t-il se résignant enfin à son sort, je veux cependant que les meurtriers soient connus et que ma mort soit vengée. Alors il prit le cahier de papier qui contenait la comédie dont nous avons parlé tantôt, tira son petit écritoire et traça quelques mots à la hâte sur une feuille restée blanche. Puis il cacha le manuscrit dans le tiroir d'un vieux meuble qui se trouvait dans cette chambre. Ceci fait, il alla s'adosser contre la porte, et armé de son poignard, il attendit l'événement.

Cependant l'aubergiste, sa femme et le domestique avaient délibéré assez longtemps sur le sort qu'ils réserveraient à Roderyk. Le premier voulait le tuer sans merci; les autres, au contraire, soutenaient qu'il fallait l'épargner. L'avis de l'aubergiste prévalut. Deux motifs devaient engager ces misérables à se défaire de ce dangereux témoin du premier crime : leur sécurité personnelle et la cupidité; c'était assez d'un pour des gens de leur trempe. Aussi le mari et le domestique ne tardèrent-ils pas à monter à la chambre de l'étudiant, tenant l'un une hache, l'autre un bâton noueux

à la main. La porte opposa quelque résistance. Roderyk tentait des efforts désespérés pour la maintenir fermée et suppliait avec une voix qui eut attendri des hommes moins familiarisés avec l'assassinat. Elle céda enfin

Nous n'essaierons pas de décrire ici l'horrible scène qui se passa dans cet instant. Une lutte inégale s'établit entre les assassins et leur victime, ceux-là déterminés et pleins de force, celle-ci souffrante, abimée de terreur, ne pouvant se soutenir et obligée de se défendre à l'aide d'un poignard inoffensif. Aussi devine-t-on aisément l'issue du combat. Avant que l'infortuné voyageur eût pu, une dernière fois, recommander son âme à Dieu, les meurtriers l'avaient étendu sanglant et mutilé au milieu de la chambre.

L'absence prolongée de Roderyk remplit bientôt ses parents, ses condisciples, tous ceux qui l'aimaient enfin, de la plus vive inquiétude. On fit de nombreuses recherches pour savoir ce qu'il était devenu. Sa subite disparition restait encore environnée de l'incertitude la plus mystérieuse, lorsque le dégel étant survenu, on découvrit dans le canal son cadavre en putréfaction : le linge marqué de ses initiales et les vêtements dont il était encore revêtu, servirent à constater son identité.

Chacun eut alors la conviction que l'étudiant avait péri

sous la glace le jour de son voyage à patins de Louvain à Malines. Car le corps était déjà trop décomposé pour qu'on put y remarquer des traces de violence, et quant à la chaîne d'or et à la bourse qu'il portait, on supposa que ceux qui avaient trouvé le corps, avaient cru utile de se les approprier. On ne fit aucune attention à cette circonstance accessoire et on ne soupçonna pas un seul instant l'existence d'un crime. On regretta longtemps le pauvre Roderyk, comme on pleure un ami et un bon compagnon, enlevé par une mort prématurée.

Deux ans s'étaient passés, et cet événement était en quelque sorte oublié, lorsque Van Leemput, qui était devenu avocat et qui lui-même ne songeait plus beaucoup à son ancien condisciple, dut se rendre un jour pour un de ses clients dans le petit village où le pauvre Roderyk avait péri. Le hasard l'avait conduit sur sa route dans la fatale auberge, et comme il était très-fatigué de sa course, il y était entré pour se reposer quelques instants. On était alors en plein été.

— J'ai quelque chose à écrire, dit-il à la femme qui lui apportait un verre de bierre, ne pourriez-vous me donner papier, plume et encre?

— Volontiers, venez avec moi dans la petite chambre d'en haut, je vous y donnerai ce qu'il vous faut. En même temps elle conduisit l'avocat dans la pièce que nous connaissons déjà.

— Asseyez-vous là devant ce meuble, Monsieur, repritelle, vous trouverez dans le tiroir tout ce qui vous est nécessaire pour écrire. Puis elle redescendit.

Van Leemput, tout préoccupé de son affaire, attira le tiroir à lui et y fouilla dans un tas de papiers sales, de plumes encrassées, de cartes à jouer et de loques de toute espèce, pour découvrir ce que la cabaretière avait promis.

N'y trouvant rien à sa convenance, il allait se lever et quitter la chambre, lorsqu'il mit la main sur un assez gros cahier qui se trouvait tout au fond du tiroir. Il y jeta machinalement les yeux, et quel ne fut pas son étonnement en reconnaissant l'écriture de Roderyk! C'était le manuscrit de la comédie flamande dont nous avons déjà parlé. Il se demandait déjà avec une anxiété curieuse comment cet ouvrage avait pu être conservé dans cette maison, lorsqu'en tournant les pages, il lut en gros caractères à la fin du premier acte, ces mots accusateurs, écrits en latin :

« J'ai été assassiné dans cette auberge le20 janvier 1741, » par le cabaretier, sa femme et leur domestique, après » qu'ils eurent mis à mort un colporteur, logé ici comme » moi. Priez pour mon àme et vengez-moi. »

Le malheureux avait eu la précaution de ne point signer et de se servir d'une langue étrangère, afin que le manuscrit n'inspirât aucun soupçon à ses possesseurs, s'il était trouvé un jour par eux dans le tiroir.

Ce fut un trait de lumière pour Van Leemput. La vérité

apparaissait maintenant dans tout son éclat à ses regards étonnés.

— Grand Dieu! quel épouvantable mystère, s'écria-t-il frappé de douleur. Le doute n'est plus possible. Roderyk a été victime d'un horrible meurtre.

0 Providence, ajouta-t-il les yeux humectés de larmes, vous êtes juste et vos décrets confondent toutes les précautions des hommes!... Pauvre ami! tu es désormais perdu pour moi, mais ton vœu sera exaucé, tes meurtriers seront punis et ta mort sera vengée !

Van Leemput s'empara du manuscrit, le cacha dans ses vêtements, et se sentant suffisamment remis de son émotion, il redescendit dans la salle basse, paya son écot et quitta cette maison de malheur, se promettant d'y revenir bientôt avec des gens de justice.

Il se rendit d'abord chez le curé du village pour demander des renseignements sur la moralité du cabaretier et de sa femme. Le pasteur lui assura que c'était un lieu fort mal famé, que déjà le mari avait subi plusieurs condamnations pour vol et qu'il ne semblait pas encore revenu à résipiscence. Alors l'avocat lui confia le terrible mystère, et tous deux furent convaincus qu'ils étaient sur la trace des véritables assassins. Le magistrat de l'endroit fut informé de l'affaire. Il jugea prudent de faire venir d'abord le domestique, qui était alors en service dans une ferme voisine, pour l'interroger sur le meurtre de Jtoderyk. Employant tour à

— Uo —

tour les menaces et les promesses, il parvint à faire avouer une partie de la vérité au valet, qui prétendit cependant ne pas avoir trempé les mains dans le forfait et n'en avoir été que le témoin passif. Sur ses déclarations si positives, le cabaretier et sa femme furent immédiatement mis en état d'arrestatiou. Le procès fut bientôt instruit en due forme. Poussés dans leurs derniers retranchements par les témoignages accablants qui les accusaient, les coupables finirent par reconnaître le crime. Ils racontèrent qu'immédiatement après la consommation du meurtre, le cadavre du colporteur, cousu dans une natte, et celui de Roderyk, que par prudence ils n'avaient point dépouillé de ses vêtements, furent placés sur deux brouettes différentes; le domestique alla voiturer le marchand dans le ruisseau qui faisait tourner le moulin banal et où on le découvrit en effet quelques jours après, au moment du dégel, sans qu'aucun soupçon eût en cette circonstance atteint les gens du cabaret. Quant au cadavre de Roderyk, l'aubergiste le transporta vers le canal et l'y précipita dans un trou pratiqué dans la glace. De cette manière avaient disparu habilement et sans bruit les deux principales preuves de leur culpabilité.

Les deux époux ainsi que le domestique dont la participation au crime avait été clairement constatée depuis par les débats, furent condamnés à périr par la corde. Ils moururent comme de véritables scélérats, sans donner le moindre signe de repentir.

Les chansons et les complaintes ne tarirent point sur la mort tragique de Joncker Roderyk et sur la manière providentielle dont le forfait avait été connu. Longtemps encore après l'événement, le nom de la victime était resté populaire parmi les étudiants de Louvain, surtout quand il s'agissait d'entreprendre des parties de patineurs.

Le procès auquel cette affaire donna lieu, est une des plus célèbres causes criminelles du XVIIIe siècle (*).

0 II est raconté d'une façon plus détaillée et avec quelques circonstances accessoires, assez peu différentes de noire récit, dans ChristeimIemer, Tafcreelen uit de geschiedenis der Ujfstraffcbjkc regtspleging; le journal Y Emancipation, de Bruxelles, Cn a publié il y une quinzaine d'années, si nous ne nous trompons, une traduction littérale.

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