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et les misérables, f)l]es el garçons, nu-pieds, bondissent, évoluent avec rapidité, s'eflorçant de toucher le moins possible le parquet brûlant qui leur rôtit les chairs (1).
Et maintenant. Peuples civilisés, et lOTsurtout, opiniâtre el intraitable Angleterre, sifière ajuste titre de tes illustres philosophes, gardez-vous bien de permettre au Peuple français, ce chevalier du Droit, de porter jusqu'au fond de l'antre marocain le flambeau de sa Justice et de son Humanité'!
(I) Coutume couraDte^ dans la plus grande partie de la province des Djebala.
Mardi, 13 Mars.
Mes heures de travail et de sortie sont ctiangées. El-H'adj et les autres musulmans viennent dans la matinée. La chaleur devenant de plus en plus forte (22, 23 et 24" au milieu du jour), je ne sors que vers 4 heures, tantôt en ville, tantôt à la campagne.
Les vice-consuls de France et d'Angleterre, ainsi qu'un grand jeune homme attaché au viceconsulat britannique et M. Pillois, se proposent d'aller coucher sous la tente à Douiyèt en vue de faire lâchasse aux canards sauvages qui pullulent, nous disent ces messieurs, dans le lac de ce nom. Pays giboyeux, le Maroc l'est et doit l'être; la banlieue de Fez aussi ; mais les Marocains, chassant peu ou point, il faut aller tuer son
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gibier soi-même si l'on veut en manger. Une seule lois, pendant mon séjour à Fez, des perdreaux ont figuré sur notre table, Djilaly les ayant achetés 5 sous pièce à un bédouin qui les avait pris au lilet et les avait religieusement décapités sans retard selon le rite et la formule musulmane. En revanche, les poissons du Sbou abondent dans les rues des bazars ; et nous commençons à être fatigués des aloses (ckabel) et des mulets (bouri) qui, venus de l'Océan, remontent le fleuve jusqu'au-delà de la capitale.
Peu de légumes en ville. Les pommes de terre ne se trouvent qu'au Mellali' et sont assez chères : 50 centimes la livre marocaine qui est de 750 grammes. Le mouton vaut 60 centimes les 750 grammes ; le bœuf, idem ; les œufs et les oranges, de 3à4centimes pièce; les raisins secs, 40 centimes la livre marocaine ; les amandes décortiquées, i fr. 50 la livre. La salade romaine, la seule cultivée par les maraîchers fassiens, 2 ou 3 centimes le pied ; le beurre, 1 fr. 50 les 750 grammes: assez bon, peut être mangé par des Européens quand il est bien frais. Peu de navets et quelques carottes. Le sucre belge, d'assez mauvaise qualité, que l'on consomme cependant à l'exclusion de tout autre en raison de son bas prix, vaut 40 centimes la livre
marocaine. En résumé, la vie à Fez, pour le chrétien, est presque aussi chère qu'en Algérie parce que l'intermédiaire du musulman est indispensable pour l'achat des denrées et parce que le domestique marocain, à de rares exceptions près, aime à faire danser l'anse du panier.
Une reconnaissance à travers des quartiers que je ne connaissais pas encore m'a amené aujourd'hui devant un grand atelier de menuiserie où l'on ne fabrique que des cercueils! L'un des ouvriers que je questionne m'apprend que la coutume de la ville veut que les musulmans des deux sexes soient enterrés dans des bières identiques aux nôtres. Il n'est pas jusqu'aux petits enfants qui ne soient soumise la règlecommune, et ce serait un grand déshonneur que d'être inhumé dans une modeste pièce de calicot ainsi que cela se pratique dans les campagnes marocaines et dans la majeure partie de l'Afrique Mineure. A Tanger, le cercueil commence à être à la mode. Fez, évidemment, donne le ton à la province t !
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Mercredi, 14 Mars.
Djilaly est au mieux avec une langoureuse juive du Mellali" qui blanchit notre linge ; aussi prétexte-t-il souvent qu'il lui faut aller làbas cherclier des pommes de terre, du vin, des chemises, et, par la même occasion, des poignets et des pantalons blancs restés au fond des baquets de la fille d'Israël. Ses courses ne sauraient être chaque fois, on le comprendra, couronnées de succès, et il revient alors, l'air penaud, ressentant ou simulant une violente colère, déclarantque nous serons peut-être obligés de changer de blanchisseuse, la titulaire actuelle manquanttoujours à sa parole, pas forte d'ailleurs dans sa spécialité, incapable qu'elle esl, dit-il, de
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biancttk proprement le linge et de lui donner une autre couleur que celle des panlalons de gendarme, tant elle met du bleu dans son eau.
Rapidement connue au Mellah', notre présence à Fez nous attire des nuées de camelots juifs et arabes, qui montent la garde des journées entières dans notre vestibule avec l'espoir d'écouler leurs marcliandises qui consistent en parfums, faïences, vieux lampadaires, lustres de cuivre, poite-parfums en argent, tapis, naltes, bijoux, etc.
Edlanquée, longue et très haute en couleur, une nouvelle tille d'Israël, revendeuse de tapis, s'est jointe à l'armée des camelots, qu'elle réussit à éliminer sans trop de peine par sa faconde intarissable aussi bien que par son habileté à dénicber promptemeot les articles qui lui sont demandés.
Nos chasseurs sont rentrés, enchantes qu'ils sont de la nuit passée sous la tente où plusieurs coupes de Champagne ont été vidées à la gloire de la France et de la vieille Angleterre. A eux quatre, ils ont rapporté deux bécassines, plutôt maigres, que ces messieurs du consulat brilannique ont gardées pour eux. M. Macleod me reparle d'une grande battue à faire au Djebel Zerboun, à deux étapes de Fez. Chacun ayant
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ses occupations parliculiêres, il est probable que ce beau projet n'aura aucune suite. Quant à moi, la chasse étant le dernier de mes soucis, je décline sans ambages l'invitation. Perdre trois ou quatre journées dans les bois, à traquer d'inoftensifs animaux, alors que dix générations d'arabisants laborieux ne sutïiraient pas à épuiser le stock formidable d'études de tout genre qu'il y a à faire ici, grand merci de la distraction !
Aujourd'hui, le lourdes remparts, fait presque entièrement à pied, m'a lassé. Comme compagnons de route : un taleb, rencontré par hasard dans la campagne, et mon nouveau mkhazni, homme serviable, mais dépiorablement servi par une intelligence rudimentaire. Nous rasons souvent des pans de murailles lézardées, dont certaines grosses fentes, où pourrait se loger un bœuf, laissent pousser une vigoureuse végétation arborescente. Parfois, obligés à de longs détours, nous nouséloignonsdesfortificationset nous arpentons de grands îlots de verdure, desiardins,des vergers, des champs entiers d'oliviers qui me rappellent
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Tlemceii. Du côté du Djebel Zalar' (1), les pentes sont raides. Des escaliers, taillés dans le tuf jaunâtre d'une rampe très dure, nous mènent, à travers des ruines et des tombes, à deux anciens torts construits, dit la légende, par les Beni-Mrin. Après cela, c'est l'abaUoir (Gourna), qu'il faut contourner ; ses émanations délétères me suffoquent. Mes compagnons les aspirent au contraire à plein nez, étonnés seulement de m'entendre parler d'une canalisation souterraine qu'il y aurait lieu de construire afin de préserver la ville et les environs du danger de ce dépotoir séculaire où se sont accumulées des montagnes d'inteslins, de tripes et de fumier. Partout l'incurie marocaine, partout le cachet de décrépitude, le râle de l'agonie d'un État qui n'est plus qu'un non-sens, une dérision sociale portant l'enseigne d'Empire Chérifien !
Dominant la ville et le cimetière d'El-Guebeb, il est un bastion délabré et inbabilé au pied duquel j'aime à me reposer. De là, le regard embrasse la plus grande partie de Fez et sa jolie banlieue ; de
(1) Le Djebel Zalar' et le Djebel I.emt'a ne sont qu'une seule et même montagne, avec cette distinction que le sommet est appelé Zalar'^ tandis que le versant Nord s'appelle Ltmt a.
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là, vous voyez les remparts épais, les créneaux où riierbe pousse, les tours à l'aspect rococo, les vieux dômes bosselant la sainte cité, les minarets vernis, — qui reluisent et qui jettent au soleil de grandes lueurs de glaives aiguisés ; — de là, l'œil épouvantéconlemple les innombrables mosquées, les zaouia entourées de verdure, les cimetières et les ruines, encore et toujours les ruines et les cimetières ; et puis, peu à peu, l'image d'une cité médiévale et barbare se dresse dans votre souvenir, avec quelque chose de plus préhistorique encore : vous voyez brusquement au-dessous de vous une sorte de bourdonnante foumilière de troglodytes, dont une main puissante et irrésistible aurait, d'un seul coup, fait sauter la calotte. Que de /ois, M. Gaillard étant avec moi, nous nous sommes assis auprès de la vieille et inutile forteresse qui versait sur nos corps ainsi que sur nos âmes l'ombre attristée de ses ruines, ombre désolante et désolée que nous prenions pour le manteau de plomb de l'Islam apportant dans ses plis, partout où il passe, le silence et la nuit.
J«udl, 15 Mars.
Un ciel de leu, une atmosphère embrasée, une chaleur torride et subite, fatigante pour les Indir gènes eux-mêmes, nous tiennent séquestrés dans nos maisons. Il fîiut sortir le matin, de bonne heure, ou quelques instants avant le crépuscule. La campagne, cela se conçoit, commence à roussir, les plantes s'étiolent, la nature entière ressent le malaise énervant des bouflées sahariennes dont les sommets neigeux de l'Atlas n'ont pu calmer les ardeurs.
C'est l'occasion ou jamais, il me semble, de faire la grande procession d'El-htisk'a, cette sortie -impressionnante des clercs et de la foule qui vont dans les champs demander à la Providence
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quelques bonnes ondées, un petit peu de celte pluie qui devient si rare.
A l'instant, on m'apprend que cette cérémonie est tombée en désuétude depuis 1859, date de la mort du sultan Moulaye Abd-er-Rah'man. Cetle année-là précisément, la sécheresse étant épouvantable, il y eut à Fez un grandiose Istisk'a que présidait le docte Abd-el-Maiek, grand savant qui occupe actuellement encore une des premières chaires d'El-K'erouiyin et que l'on surnomme Edh-Vharir (l'aveugle), parce que la vieillesse et les nuits passées à l'étude ont frappé cet homme célèbre d'une incurable cécité qu'il supporte avec la résignation bien connue des enfants de l'Islam.
Donc, quelque temps après la prière publique de 1839, la pluie tomba, -'mais le sultan mourut. Alors, les grands du royaume, les lettrés et les ignorants, aussi superstitieux les uns que les autres, attribuèrent ce malheur à la prière d'El- Istisk'a.
— Qui pouvait savoir, disaient-ils, si Dieu n'avait pas rappelé à lui l'illustre et pieux monarqueen échange de quelques nuages chargés d'un peu de vapeur d'eau ?
Dès ce moment, se répandit le préjugé populaire que les sultans du Maroc meurent sûrement
l'année où l'on adresse à Allah l'oraison pluviale (Eirhtisk'a) ! Et voilà pourquoi je ne vis point à Fez la belle procession qui était autrefois un des plus imposants spectacles que pût offrir l'Islam niagribin aux regards blasés des Infidèles.
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VandPOdl, 16 Mars.
Manne céleste, qui nous est arrivée cette nuit sans Misk'a, la pluie, ou plutôt, un violent, un épouvantable déluge a transformé les ruelfes chérifiennes en torrents et en cascades impétueuses. Rôtissant hier par 28 degrés centigrades, nous grelottons ce matin avec8 degrés seulement.
Le meunier, notre voisin, loue le Seigneur de cette abondance de liquide; jamais son moulin n'a été secoué avec plus de force. Je m'en suis aperçu déjà, et je m'en apercevrai les nuits suivantes en m'éveillant en sursaut, les oreilles bourdonnantes d'un ronflement continu de cataracte se mêlant aux mugissements du vent, au ruissellement des terrasses qui se dégorgent en pleine rue par leurs gargouilles formées de
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deux, tuiles vertes, dont les bouches en cœur ne se lassent poiot d'arroser tes iofûjitunés piétons et cavaliers qui se hasardent à naviguer dans la capitale par un temps pareil.
En dépit du pataugeage auquel on est obligé de se livrer avant d'arriver jusque chez nous, la maison ne désemplit pas de musulmans. Parmi eux, un nouveau personnage, un saint populaire, que j'avais rencontré deux ou trois fois dans naes promenades et à qui j'avais adressé la parole en l'accompagnant d'un touchant argument -métïillique, insiste auprès du cerj>ére Djilaly qui -ne veut pas le laisser entier. Sur mon: — Laissez- Je venir, — Djilaly introduit le personnage.
Couvertdedeux^llabadecouleursdifïérentes, l'une verte, l'autre bleu de ciel, tête nue, une toison abondante et frisée tombant sur ses épaules, chapelet au cou, large visage grêlé et toujours ■souriant d'un sourire où il y a de l'obséquosité, Abd-el-Hadi Er-Hahali, très coquet, point sale, par le Dieu vivant, pour un saint marocain qu'il est, fait son entrée dans la chambre du Cadi des Chrétiens en homme qui n'a nullement en
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aversion MM. les Infidèles. Après avoir mis son bâton et ses souliers derrière la porte, il nie saisit les mains et il appelle sur ma personne des avalanches de bénédictions divines.
Planté dans un coin de la chambre sous je ne sais plus quel prétexte, mais en réalité afin de s'assurer si cet étrange paroissien ne vient pas dans le but de me juguler ou de me casser la tête d'un coup de son énorme gourdin, Djilaly reste stupéfait de cette amitié subite d'un ouali, d'un santon vénéré pour un vil mécréant. De force et de taille à nie défendre et à jeter au besoin par la fenêtre le mielleux canonisé, je fais signe à mon domestique qu'il peut descendre et j'ajoute, au grand contentement du nouveau venu :
— Jib el-alaï eu n-naânaà ou s-wukkr ou làmbr ou r'ir d'alik bi-id'n moula-na Idris ; nafaàna Llakou bihi (Apporte du thé, de la menthe poivrée, du sucre, de l'ambre, etc,, avec la permission de noire seigneur Idris. Que Dieu, grâce à lui, nous soit propice !)
— Ouakka! Ouakha ! (Oui, oui), fait Djilaly, non sans jeter un dernier regard de méfiance sur le santon-derviche.
Est-ce l'invocation à Moulaye Idris, est-ce plutôt la perspective d'un lunch fraternellement partagé qui illumine à ce point le visage de mon hôte?
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A quoi bon creuser cette question? J'ai bâte de savoir ce qu'il y a derrière le large front, sous la luxuriante chevelure du saint bomme, lequel, je m'en aperçois maintenant seulement, s'est fait une superbe raie au milieu de la tête, une raie qui partage en deux parties égales sa longue cfinière ondulée el grisonnante, et je commence mon interrogatoire, lentement, avec prudence etd'infinies précautions oratoires.
L'arrivée du thé et des Petits-Beurres français délie la langue du santon. J'apprends avec stupéfaction que c'est Moulaye Idris lui-même, vu en songe une de ces dernières nuits, qui a ordonné à cet homme chevelu de venir me voir ! Tandis qu'il parle, je sténographie sa surprenante vision, à laquelle, est-il besoin de le dire, je ne crois pas un seul mot, vision dont je reproduis ici la narration telle que je l'écrivis sous la dictée du rêveur lui-même:
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