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qui débutent au Maroc et qui doivent peiner plusieurs années avant de voir un peu clair dans l'arsenal des expressions et des formules chérifiennes, aussi étranges qu'inconnues, qu'on leur met sous les yeux, dès les premiers jours de leur arrivée dans le pays, avec prière d'en donner une traduction élégante, fidèle et promptement rédigée.

C'est cette ignorance de l'arabe marocain, écrit et parlé, qui fait que le ministère d'un interprète indigène était, est, et sera longtemps encore indispensable auprès de nos drogmans et de nos consuls, anciens drogmans eux-mêmes, qui n'ont pas séjourné plusieurs années au Maroc.

Il convient aussi de mettre en garde les Agents diplomatiques français nouvellement débarqués dans l'Empire des Chérif contre un genre de snobisme dangereux, très en vogue là-bas depuis Louis XII! au moins, et qui commence fort heureusement à décliner aujourd'hui: Nous voulons parler du mépris que certains fonctionnaires appartenant à la carrière consulaire affichaient ouvertement, il y a quelques années, à l'égard de de la langue arabe parlée au Maroc.

Les uns, arrivant en droite ligne de Paris, frais émouttis d'une École spéciale qui leur avait dpnné les premiers éléments de la vieille langue

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morte des poètes-chameliers du H'idjaz, eussent pij facilement faire tenir toute leur science d'arabisant dans un verre à liqueur ; — les autres, d'un âge plus avancé, encore éblouis des merveilles de l'Orient, les oreilles délicieusemeot ravies du doux parler de la Syrie, savants quelquefois, mais savants en théorie, tombaient dans un pays d'étrange cacophonie linguistique, où les cacologies le disputent aux barbarismes et aux solécismes, affreux jargon qu'ils quatifiaient de barbare, auquel du reste ils ne comprenaient rien et que, par paresse autant que par genre, ils s'obstinaient à ne pas apprendre. — Alors, les uns et les autres, les novices comme les anciens, aimant mieux se cantonner dans leurs chères études antéislamiques, se calfeutrant au besoin des journées entières dans une chambre bien close, loin des cris de la rue, se faisant sourds-muets plutôt que de percevoir et de prononcer une seule syllabe du baragouin détesté, préféraient mourir d'ennui au Maroc, aimaient mieux être à la merci d'un truchement indigène que d'apprendre J'îdiome d'une contrée qu'ils abhorraient autant , si ce n'est plus, que les pauvres hères qui parlaient cet idiome.

Les conséquences de cet injuste dédain sont Jaciles à deviner: — 1" Aucune relation directe

avec les Marocains, dont on ignore l'esprit, les tendances politiques, les besoins commerciaux; 2" les Consulats, devenus de cette façon de simples bottes aux lettres pouvant fonctionner avec autant d'utilité à Paris qu'à Larache ou à Bbal par exemple, ou ne pas fonctionner du tout, ce qui serait autant de gagné pour notre Trésor public ; 3" enfin, l'hostilité, cette incurable hostilité toujours en éveil entre les porteurs de redingotes et les djellabaires, parce qu'ib ne se comprennent pas entre eux !

Le consul français au Maroc devrait être un véritable officier de bureau arabe, un officier instruit, entendons-nous. Se mêlant sans cesse aux indigènes, au courant des moindres détails de la vie musulmane, des mœurs, des usages, des industries, du commerce, de l'élat d'esprit des diverses classes de la Société marocaine, parlant couramment l'arabeet le berbère, souvent en tournée, et non claquemuré dans sa résidence, aimant les Marocains et s'en faisant aimer, il pourrait rendre à son pays d'incalculables services et préparer peu à peu les populations magribines à un protectorat ou à une annexion que Je voisinage de l'Algérie, en dépit des amateurs du slatu quo, impose à la France comme une impérieuse nécessité.

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Mardi, 27 Mars.

Par ce temps pluvieux et noir, Fez est bien la mdina-t-el-K'ent' (la Ville du Désespoir), ainsi qualifiée par les Fassiens eux-mêmes quand ils parlent de la nostalgie irrésistible à laquelle les Nazaréens sont en proie après un séjour de quelques semaines dans la désolante cité de Moulaye Idris.

On n'a pas de pluie en Algérie cette année, m'écrit-on. Ici, nous en avons à revendre: c'est un déluge continuel, agaçant, sans trêve ni merci.

Hier, avec M. Gaillard et le nikhazni, nous avons voulu, malgré l'imaiinence Ue l'orage, profiter d'une accalmie. Nous voilà trottant dans 'a terre grasse des pistes indigènes, glissant et

patinant avec nos gros souliers ferrés sur les pentes glaiseuses qui font face an cimetière juif, quand uoe trombe de venletde pluie viotreiroidir notre belle ardeur. Un vulgaire parapluie, une haie vive de sureauxeldeux pansde mur clôturant un jardin nous abritent tant bien que mal jusqu'à la fin de la tourmente.

Le soir, chez moi, une visite extraordinaire: — El-H'adj et deux de ses amis, arrivant par une pluie battante, m'annoncent qu'il y a à la porte de la rue un méjd'oub, l'extatique idrissite Sidi Abd-el-Makk, révéré partout comme un saint. Mes domestiques confirment le renseignement, ajoutant que ce descendant des rois stationne là depuis une couple d'heures, ne se souciant pas plus de l'averse qui l'arrose que de ses lointains ancêtres, les premiers maîtres du Magrib.

On introduit le personnage, et ma surprise est grande quand, à la lueur de la bougie que j'élève pour éclairer son visage, ce malheureux déguenillé se précipite sur ma main et la porte deux ioisà ses lèvres. Saisis d'étonnement, les autres mahométans ne perdaient ni un mot ni un geste

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de l'homme qu'ils croyaient au mieux avec la Divinité.

— Vous TOUS figurez, leur dit alors le visionnaire, que ce seyyid (seigneur) est un chrétien? Jamais de la vie ! C'est un saint musulman qui s'est habillé en nazaréen pour donner le change aux esprits peu clairvoyants. Il est venu ici pour juger les hommes et les choses de l'Empire du Couchant !

Fuis, d'un geste royal, le pauvre diable me lend son offrande : deux pièces d'argent marocaines, une bcssil'a et un guerck (i fr. 25), que j'essaye en vain de lui rendre, en y ajoutant ma propre obole. Il met ses mains derrière le dos, refusant de prendre quoi que ce soit, puis, avisant un siège dans ia salle à manger, il s'y installe, très à sou aise, buvant du thé, mangeant des gâteaux européens, les yeux toujours rivés sur moi. Je lui fais raconter son, histoire, assez banale en vérité, analogue en grande partie à celle de ses autres confrères en sainteté :

— Après sa sortie d'El-K'érouiyin, où il avait appris le Coran et Sidi Kbiil, il avait occupé un emploi de secrétaire paiticulier auprès d'un gouverneur de province ; après cela, il s'était fait mkhazni, et un heau jour, jetant au ruisseau sa calotte rouge, ses cartouches, son long fusil

marocain, abandonnaDt son cheval, sa femme et sesenfants, il était deveau soudainement méjd'oub (extatique), ce qui est un grade éminent dans la hiérarchie hagiologique de l'Islam.

Depuis ce jour à jamais mémorable, on le rencontre déambulant sans cesse à la campagne ou à la ville, à moitié nu, dédaignant les vêtements et les cadeaux, entrant dans les habitations où sa venue est un signe de bénédiction céleste, prenant ce que bon lui semble chez les uns et chez les autres pour le distribuer dans la rue à ceux dont la mine lui produit une impression . favorable.

Quoique n'ayant jamais eu aucune espèce de relations avec les Chrétiens, Abd-el-Malek, d'après ce que me disent EI-H'adj et les autres, sait écrire en roumi. Vite, une plume et de l'encre! Et le royal toqué, à côté de quelques vers arabes soufites, qu'il trace sur le papier d'une main rapide, griffonne des M et des S français qui se succèdent dans un pêle-mêle peu artistique. C'est là ce que l'on appelle à Fez savoir écrire en roumi ! N'importe, c'est un miracle évident sur lequel nos Croyants ne tarissent pas d'éi(^es.

Il est huit heures et demie ; le cuisinier Ah'med me télégraphie avec ses longs bras que le rôti

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brûle. Ses coreligionnaires tout compreodre aa doux halluciné qu'il est temps de se retirer, et ils me disent eux-mêmes en s'en allant :

— A l'-fk'ik, k'ebloukovXia Irblad, oul-h'amdou Llak âla d'alikl (0 savant, les saints de la ville l'ont agréé ; que Dieu en soit loué !)

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Jeudi, 29 Mars.

La soirée d'hier a été une soirée de gala, une surprise charmaule, aussi charmante, entendonsnous, qu'il soit possible d'en offrir une au mécréant qui a la malecliance de se Irouver en chair et en os dans la Ville du Désnpoir.

C'était noire ancien agent consulaire, El-H'adjj H'ammadi ben Abd-el-K'ader El-Oujdi. qui avait assumé la tâchedifïicile de nous régaler d'un bon dîner et de nons diverlir durant les cinq ou six heures que nous avions à passer sous son toit cossu, demeure seigneuriale ressemblant à s'y méprendre à l'habitation de notre premier amphitryon, le juvénile vieillard dont la sereine philosophie et les nombreux apliorismes étaient restés gravés dans ma mémoire.

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Prévenant mon désir, de longue date exprimé, l'excellent H'amruadi avait métamorpliosé son salon du prebiier 'étage en casino, un casino étroit par exemple, dans lequel une trentaine d'invités se tenaient assis, ou couchés côte à côte, sur les matelas dont le parquet était recouvert d'un bout à l'autre de ia pièce.

Disposées en demi-cercle, — tels les feux de la rampe d'un théâtre, — une trentaine de hougies de parafine anglaise fondaient et fumaient devant l'orchestre qui se préparait à accompagner l'artiste adorée de Fez, la mulâtresse Brika. qui s'était accroupie, très lasse, au milieu de ses musiciens, sa tête encapuchonnée reposant sur le bras gauche du vieux rapsode maure qui avait été autrefois son premier maître de chant.

Mon voisin, le chérif Moulaye Ali l-Kthiri. très en verve comme toujours, se mit incontinent à plaisanter et à accabler de ses fines railleries celle qu'il appelait : — l'eouVaoua-t'et-iour'zaz (le merle des micocouliers), — donnant ainsi à comprendre que la douce enfant, à l'exemple des inimitables sifileurs au bec jaune qui pullulent dans les jardins de la ville, où abondent égale-

ment les micocouliers, chantait et flirtait plus souvent qu'à son tour â l'ombre de ces beaux arbres, sarcasme anodin en apparence et (jui n'eût pas tiré Brika de son assoupissement sans l'allusion blessante qu'elle crut découvrir au bâie de sa peau que l'impudent fils du Prophète assimilait au sombre plumage de l'oiseau que l'on mange faute de grives.

Et elle se leva alors toute vibrante, enleva ses burnous d'homme, qu'elle fit passer en un clin d'oeil par-dessus sa tête brune, se campa fièrement devant les rieurs, prête à darder sa langue de fille des rues contre celui qui eût été assez malavisé pour rappeler son origine louche d'enfant de la balle née et élevée dans le monde pervers des artistes fassiens.

Lancées à la volée, des cigarettes tombèrent à ses pieds. Elle les ramassa, en alluma une, et, calmée, elle s'accroupit de nouveau, disposée à causer cette fois-ci.

Boule de graisse aux chairs lourdes et bronzées, tête ronde de matou sur un corps de quatorze ans éreinté, usée par les veilles et l'existence endiablée de chanteuse à la mode, prodiguant à qui les payait sa voix et ses caresses, — jour et nuit debout, braillant son répertoire, se déhanchant en des danses sadiques, dormant quand

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elle pouvait, entre deux exercices génésiques ou chorégrapliiques, — Brika élait déjà dans l'engrenage fatal qui, à la fleur de l'âge, la conduisait à toute vapeur à ce que le sarcastique Moulaye Ali désigaait sous l'appellation triviale et populaire de ïstibk'ar (avachissement).

Amère désillusion ! Cel organe de rossignol, ce larynx merveilleux de la première étoile de Fez, me déchire encore les oreilles àunandedistance, et il est probable que la voix enrouée et fêlée de Brika restera dans mes souvenirs le type achevé du beuglement humain dans sa plus laide explosion.

Cinq heures de vociférations et de musique arabe, cinq heures de position gênante, tantôt sur ]e ventre, les paumes des mains soutenant les mâchoires, tantôt sur les genoux repliés, d'autres fois sur ledosousur le flanc, cinq heures delente asphyxie par l'odeur de suif des bougies anglaises se mêlant aux relents caractéristiques-dé suint de mouton qui se dégage d'habitude des aisselles magribines,. nous avaient lassés et commençaient à nous hébéter sérieusement quand je fis

connaître à l'aimable société et à M. Gaillard mon désir de relourner à la maison.

— Déjà 1 me dit Moulaye Ali. C'est dommage, la fin vaudra mieux que le commencement I

A mots couverts, il me faisait comprendre que Brika, sa seule robe d'innocence étant une Qiousseline diaphane ou peut-être même une simpleenveloppe atmosphérique, se livrerait dans peu d'instants à la danse préférée des Asiatiques et des Africains, celle du ventre, lascive et obscène. Déjà, à Tanger, des Mercure marocains, valets d'hôtel le jour, messagers d'amour la nuit, m'avaient proposé de me montrer des nudités Israélites etmahométanesdans leurs ébats chorégraphiques, et j'avais retusé, sans indignation, sans pruderie tapageuse, comme je le fis plus lard à Fez quand une invitation de ce genre me fut adressée par le noble descendantdu Prophète qui avait pu aiiprécier par lui-même à Marseille et à Lyon, pendant quelques mois de séjour dans ces deux villes, lesdiversesdistractionsquel'on trou vesifacilementdanslesbas-fonds des grandes ruches européennes.

^ Dieu vous garde, seigneurs!

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À la lueur jaune des deux lanterues portées [mr Ah'med et Djilaly, notre marche du retour commença à travers d'épaisses ténèbres. Pas un chat, pas une âme nulle part; aucun passant, aucun gardien olTiciel pour nous montrer la route ou nous protéger en cas d'attaque. £t nous allions toujours, tâtonnant, cherchant des issues aux ruelles, aux voûtes noires, déambulant ainsi que dans un rêve, avec la sensation angoissante que nous étions au fond d'un caveau muré, parmi les morts, dans une vaste et silencieuse crypte sur laquelle se serait posé, lourdement et pour toujours, le drap mortuaire de l'Islam.

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Vendredi à Lundi, 30 Mare au 2 Avril.

Élevé parmi les jeunes secrétaires de l'oranipolent vizir Ba-H'amad, Si-Moh'ammed ou]d er- Raïs a adopté à la Coiir chérifieone l'air concentré et énigmatique des diplomatgs marocains, il m'a fallu l'endoclriner et lui prouver que je n'agissais qu'en vue de l'intérêt supérieur de la science pour le décider à me dire tout ce qu'il savait sur Fez, l'Université, la Justice et l'Administration de la capitale. Très certainement l'espoir d'obtenir le titre si envié de protégé français, qu'il recherche afin de se mettre définitivement à l'abri des embûches de ses nombreux ennemis et du Makhzen qui le guette avec la patience d'un chat guettant une souris, très certainement cet espoir, joint à celui de toucher une bonne récompeq^se pécuniaire, a levé les derniers scrupules du

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secrétaire arabe de noire vice-consuliit, et il s'est attelé à la besogne sans trop rechigner, me faisant lemarquertoutefoisdetenips il autreque nul autre lettré musulman que lui n'eût consenti à me livrer sur le monde scientifique et administratif de la capitale les informalions aussi vraies que dangereuses qu'il me dévoilait au péril de ses jours.

Un peu, et même beaucoup d'exagéralion étant le trait distinctif de la plupart de$ musulmans, je m'étais bien donné de garde de prendre complètement au sérieux les récits terriflants que me faisait cet enfant de Fez sur la façon adroite et mysiérieuse avec, laquelle on supprime les existences humaines dans la métropole du Maroc. Oui, l'on trouve quelquefois, je n'en disconviens pas, des cadavres de femmes flottant au malin dans les eaux de la rivière qui traverse la ville.

— Qui les a tuées? — Où, quand et comment ont-elles élê assassinées?

l'ersonne ne s'en préoccupe. Des hommes du quartier, quand les corps menacent d'empoisonner l'atmosphère, enfoncent à coups de longues perches, sous les voûtes interminables par lesquelles s'écoulent les eaux de l'oued, ces lamentables victimes de la vengeance des maris, de la fureur des amants, ou de la jalousie.des autres

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femmesduliarem. Ces meurtres, qui nous rappellent la Venise moyenâgeuse, n'ont rien qui puisse nous surprendre quand on songe qu'ils se produisent au sein de la sociéto islamique la plus fortement convaincue de l'infériorité originelle et nécessaire de la compagne de l'homme. Dans le but de pallier l'atrocité des crimes qui se commettent au milieu du silence des obscurs gynécées, où nul regard indiscret ne peut pénétrer, les turbans sages de Fez vous diront que, neuf fois sur dix, l'adultère de la femme mariée a armé le bras du mari outragé. Celui-ci se débarrasse ensuite du cadavre en le jetant à l'eau, après avoir meurtri le visage de la morte de manière à le rendre méconnaissable, ce qui évite an meurtrier les ennuis d'une reconnaissance toujours désagréable en pareil cas. D'autres fois, le bourreau-justicier décapite sa victime ; la tôte est enterrée quelque part dans un jardin et le corps de la femme est précipité dans l'abominable ruisseau dont l'onde impure délecte les gosiers des Fasstens.

A part ces drames intimes, assassinats vulgaires dont lesÉtats policés nous offrent assez souvent des exemples, il faut reconnaître que la femme maro-

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caineasu,parsoninaltérabtedouceur,rendre léger le joug marital qui pèse un peu plus lourdemeirt parfois sur ses sœurs des autres conlrées soumises à la loi de fer de Mahomet. Plus fortes que les prfîscriptions coraniques, les mœurs marocaines actuelies, — précieux vestige sans doute des coutumes berbères et de l'ancienne splendeur hispano-arabe, — douoent à la mauresque de Fez, pour ne parler que de celle-là, une influence d'autant plus prépondérante qu'elle est cachée, d'autant plus réelle et active qu'elle s'exerce directement, en dehors de la loi divine, sur les membres de la petite société groupée qu'est la famille ; et de ces milliers de petites sociétés groupées dont est formée une grande ville, la mauresque de Fez est la reine inconstestée. Connaissant pleinement la force de sa séduction sur des natures masculines inflammables et charnelles, elle est devenue presque partout la dominatrice dans le ménage. Elle repousse d'instinct la polygamie et le divorce, les deux seules institutions qui sapent le mieux sa souveraineté, et, lorsqu'elle ne peut faire autrement que de les subir, elle s'en accommode avec sagesse et en tire le meilleurparti possible. Avec ses co-épouses, elle fomentera des intrigues, combinera des aUiances dangereuses contre lesoi-disant seigneur

et maître. Divorcée, elle finira par trouver une âme masculine sur laquelle elle régnera sans partage.

Chacun sait que certains États chrétiens ainsi que de nombreuses peuplades sauvages accordent aux femmes la possession du pouvoir monarchique ; on sait également que pour aspirer à un diadème islamique il faut appartenir en premier lieu au Mahométisme et au sexe masculin ensuite.

— Donc, pas de femmes à la têle des Musulsulmans ! s'écrient avec orgueil les sectateurs du Prophète.

Sans remonter bien haut dans les annales du temps passé, nous pourrions, en nous en tenant seulement aux deux derniers règnesde la dynastie filalienne, ceux de Moulaye El-H'asen et de son fils Abd-el-Aziz, le sultan actuel, faire voir que l'inlluence des femmes à la Cour chérifienne a été et est à l'heure qu'il est un facteur important de la politique magribine, dont aucune puissance, — sauf l'Angleterre peut-être, — n'a su ou voulu tenir compte jusqu'ici.

En ce qui concerne Moulaye El-H'asen, voici ce qui m'a été attesté par des personnages de Fez,

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absolument dignes de /oi, etqui ontconnu personnellement ce prince : — Moulaye El-H'asen avait 300 femmes, dont il eut 80 enfants. Sur ces 300 femmes, quatre étaient ses épouses légitimes, et t'une de celles-ci, Hok'iya, la mère du sultan régnant Abd-el-Aziz, avait sur son mari un pouvoir qui, pour être occulte, n'en était que plus puissant.

D'origine circassienne, Rok'iya a reçu dans son pays une éducation moderne, mi-européenne, miorientale. Elle parle el écrit le français, l'arabe et ' le turc ; elle est musicienne, assez bonne pianiste, à ce que l'on dit. Ajoutez à ses talents d'agrément et à sa culture intellectuelle une tête adorable sur un corps divin et dites-moi si un Marocain, habitué comme l'était Moulaye El-H'asen à ne trouver chez ses autres femmes qu'une instruction arabe, rudimenlaire, et, le plus souvent, une ignorance à faire rougir un huron, dut èlre charmé quand on lui amena au fondde son sérail de Fez cette fleur de 18 ans qui avait été cueillie pour lui dans le pays lointain de la beauté classique (1) !

(l) Achetée à CoDstantinople par un grand personnage raaropain dont le nom n'est plus présent à ma mémoire, l'esclave blanche Rok'iya fut ensuite donnée par ce personnaf;e au sultan Moulaye el H'ascn qui sut apprécier à sa valeur ce riche cadeau.

Aussi resta-t-il sons le churme «le la licllt^ Cireassienne jusqu'à son dernier soiiiiJr. Ci; dit elle, comiue on le clmrhote là-has, qui sut rendre discrets et muets les ministres de son impérial éjjoux, quand celui-ci, succoridwint (lit-on, aux ravages d'un mystérieux [)oison, s'ûleignit dans son cauip, on pleine expédition militaire, entre Fez et Merrakecli, dans le Tixlla (7 juin 1894). Il s'agissait, pour la [avorilc, de tenir cetic mort secrèle jusqu'à l'arrivée de son fils chéri Abd-el-Aziz, qui se trouvait alors dans ' une des villes du sud de l'Empire. Grâce au complaisant mutisme des vizirs et de l'entourage immédiat du monarque défunt, grUce princij)alcment à l'obéissance aveugle du premier ministre Ba-U'amed, ce robuste nègre qui vivait dans les ■ yeux de sa souveraine, le monde entier et le Maroc lui-môme ne connurent le décès du vieil empereur qu'en apprenant en même temps l'avènement au Irùne de son successeur, le jeune Abd-el-Aziz, que sa mère avait poussé au pouvijir en faisant sanctionner au préalable son élection par les grands du royaume, réduisant ainsi à rimpuissi(nce un compétiteur extrêmement dangereux, le fils aîné de Moulaye El-H'asen, le véritable daui)liin cliérilien, Moulaye Mli'amnicd, lequel, ^tlans l'ignoiance des graves événements

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qui lui faisaient perdre sa couronne-, guerroyait tranqiïinfement-enu^ temps-là contre certaines tribus méridionales rebelles, peu désireuses de payer l'impôt.

Le premier acte du nouveau souverain fut de jeter dans les fers ce frère aîné qui n'avait pu régner parce qu'il n'était pas le fils de l'habile et ambitieuse favorite de son père, la belle Circassienne devant qui s'inclinaient les fronts les plus hauts, à commencer par ce profond politique que fut le grand-vizir Ba-H'amad (1).

Avec l'idée fixe qu'il n'a jamais abandonnée de revendiquer un jour à main armée ses droits à la couronne, le prince prisonnier est pour son frère une vivante et perpétuelle menace de révolution et ■ deguerreciviles'ilparvienlàs'échapperdelageôle de Merrakecb où il est détenu sous bonne et vigilante garde. Et cette idée de la fuite possible de celui dont il a pris la place trouble la quiétude ordinaire de l'imberbe souverain à qui la fortune a adressé jusqu'ici ses plus séduisants sourires. Aun de nosamisqui lui demandait, quelque temps après l'Exposition de 1900, s'il ne tenait pas à aller

(])]^orant les intrigues fémininesdu sérail, le vulgaire croit que Moulayc Mh'ammed a été écarté du trône parce qu'il est borgne. Voyez Maroc Inconnu, tome il, page iit^.

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voir Paris, Abd-el-Aziz répondit par cette interrogation :

— 0« nouei/i? En reviendrai-je?

— Touelli. Tu en reviendras, repartit Fabarez.

— Ou nçib moudhai ? Et je retrouverai ma place ? insista le monarque.

— Tçib moxidhaèk. Tu la retrouveras.

— Ou Moulaye Mh'ammed, ila hrob ji r'ibli ?

— Et si Moulaye Mti'aniuied s'évade pendant mon absence ?

- De son poing fermé, Fabarez fit ie geste d'une personne qui ferme une porte, solidement et à double tour, geste qui procura un instant de douce hilarité à Abd-el-Aziz, sans paraître néanmoins le convaincre de l'efficacité du remède proposé.

Après cette esquisse rapide de rinfluence d'une femmeà la Cour marocaine, il n'est pas inutile non plus de mettre en relief un fait surprenant et peu connu qui s'est passé sous le règne de Moulaye El-H'asen : Ce prince avait l'habitude de recevoir dans son palais les femmes des principaux fonctionnaires du Makhzen. Il les faisait venir dans son harem, où elles restaient plusieurs jours, très

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bien traitées, choyées et fôtées par les épouses et les concubinesdusultan. Celui-ci, aussigalant homme que fin diplomate, s'entretenait en têle-à-tête avec chacune d'elles, leur posant d'adroites questions sur ce qu'il avait intérêt à connaître, puis, en les congédiant, il ne manquait jamais de leur fairede beaux cadeaux. On ajoute que cet intelligent empereur, qui adorait le sexe faible {!), fut toujours néanmoins d'une réserve et d'une correclion irréprochables envers les grandes dames quï fréquentaient son palais sans que leurs maris aient jamais laissé percer à cet égard aucune ombre de jalousie ou de défiance.

Et le père de Moulaye el-H'asen, le sultan Mouh'ammedben Abd-er-Rah'man, ne dul-il pas à' sa passion pour les femmes sa fin tragique? — 11 faisait une partie de canotage avec plusieurs de ses concubines dans un grand bassin situé aux environs de Merrakech. Tout à coup, le canot vint à chavirer, ou à couler, on ne sait trop comment. Lorsqu'on retira le sultan de l'eau, ce n'était plus qu'un cadavre. Ce fait liislorique n'empêchera pas les historiens musulmans de répéter, après

(1) Il avait aussi des mœurs inavouables, mais ceci est tellement commun et fré(iuent dans la haute et la basse classe marocaine que nous ne pourrions que répéter ce que nous avons dit ailleurs. ^Maroc Inconn», tome II, passim).

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l'auteur du Kitab el-!siik'ça (1), que ce souverain « — ne fut malade qu'un jour, et même moins d'un jour, et qu'il mourut, dit-on, pour avoir absorbé un laxatif qui causa sa mort ! »

Un dernier fait, prouvant que si le sultan Abdel-Aziz règne, c'est sa mère qui gouverne : — Lors des dernières et graves difflcultés qui se sont élevées entre le Maroc et la France au sujet de l'assassinat du français Pouzet sur la côte du Rif el de l'attitude intolérable du Makbzen dans les affaires du Touat, un ultimatum, appuyé de quelques cuirassés, ayant été envoyé au sultan par le gouvernement de la République, l'émoi fut grand au palais chérifien de Merrakech. Lecture lui ayant été faite par son secrétaire des réparations exigées par la France, le sultan, s'adressant aux vizirs et aux autres grands personnages qui étaient à ce moment autour de lui dans la salle du conseil, leur dit ce seul mot :

— OA/iorjou/ {Sortez!)

Quand il fut seul, prenant le fatal papier, cet ultimatum d'une puissance chrétienne abhorrée,

(1) Histoire arabe abrégée des diverses dynasties marocaines (tome JV, page 233).

il alla au sérail le montrer à sa mère. Arlicle pqr article, il énuméra à Rok'iya les réclamatioDS françaises, et la belle Circassienne, très au courant de ce qui se passait, conuaissant la gravité exceptionnelle de la situation, disait à son fils, après renonciation de chaque paragraphe ;

— Ek'bel, a oulidi. (Accepte, mon enfant.) Rentré dans la salle du conseil, le souverain fit

revenir ses ministres el leur signifia d'avoir à répondre au gouvernement français que pleine et entière satisfaction lui était accordée sur telle, telle et telle réclamation.

Soit par inadvertance, soit que la mauvaise foi habituelle du Makhzen ait essayé de duper inextremis la Nation qui l'acculait à la guerre, la réponseà une demande importantede l'ultimatum fut passée sous silence. La sommation d'avoir à répondre à celte demande ne se fit pas attendre. Comme la première fois, lesultan congédia ses ministres et il alla ensuite au sérail consulter sa mère.

— Eh'bel, ek'bel, a oulidi. (Accepte, accepte, mon cher fils), dit résolument la reine-mère.

Et il fut fait selon la volonté de la femme, de l'ancienne esclave, qui est, sous le nom de son enfant, la véritable souveraine du Maroc (1).

(1) Ces événements se passaient dans le courant du mois de juin 1901.

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Mardi, 3 Avril.

Mon enquête marche, et marclie bon train. Accueillant les informations venues de sources diftérentes, je les contrôle les unes par les autres, avec le continuel souci de trouver la vérité, de ne pas tomber dans les mystifications, malioraétanes. Ould er-Raîs et les autres sont prévenus que s'ils mentent ils seront démasqués et conspués comme de vulgaires arracheurs de dents; aussi se tiennent-ils sur leurs gardes.

Ma maison devient peu à peu le centre de ralliement des esprits curieux, désireux de s'instruire. Donnant, donmmt. Je leur fais le tableau de notre société, de nos mœurs, de nos lois, de nos institutions, de nos inventions, de nos.

moyens rapides de communication. Eux, qui n'ynt jamais vu une voiture de leur vie, sont stupéfaits d'apprendre qu'on pourrait aller de Fez à Tanger, en une matinée, au moyen d'une machine de feu courant et dévorant l'espace aussi vile que la gracieuse et légère hirondelle de leurs jardins.

La pensée se transmet plus rapidement encore: — Des fils de fer attachés à des poteaux nous font savoir, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les nouvelles du monde entier. C'est assez indiquer que de Fez à Tanger la perte de temps seraitnulledans la transmission d'un télégramme. On se parle également à des distances inouïes par ces mêmes fils de fer. Téléphone, télégraphe, chemin de fer, quand ferez-vous votre apparition dans le vieux Magrib ?

Je sais bien que le sultan Abd-el-Aziz, très amateur de nos joujoux modernes, monte en bicyclette, tire des feux d'artifices dans son harem (quelquefois en plein jour !) ; je sais bien qu'il contemple volontiers les acrobaties d'une troupe de cirque espagnole, qu'il veut faire construire un mignon petit chemin de fer reliant son palais de Merrakech à l'un de ses jardins de la banlieue de cette ville ; je sais bien aussi qu'il fait de la photographie, etc., elc.,maisconsentira-t-il-

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à laisser nos locomotives et nos fits télégraphiques sillonner les régions du Maroc dans lesquelles son autorité n'est pas trop coateetée?

Aces diverses questions, mes amis marocains merépoDdeDtqu'ilestdouteiixquelesprogrèsdont je parle s'accomplissent, non que le sultan y soit hostile, au contraire : c'est qu'il n'est pas le souverain maître dans son propre royaume. Tout puissant pour conserver intact le dépôt des coutumes et des traditions passées, il perdrait sa couronne s'il heurtait par des innovations impies le sentiment populaire, c'est-à-dire l'opinion publique dirigée par les savants de l'Empire. Ce sont les savants, les clercs, les lettrés, le clergé en un mot, qu'il faut persuader de l'excellence des nouvelles machines inventées par les Nazaréens, — ou bien les leur imposer de force! Dans l'un et l'autre cas, la tâche est ardue. Assurément, aller de Merrakech à Fez, de Fez à Marnia, à Tanger, confortablement installé dans une grande chambre capitonnée qui glisse sur des rubans de fer sans plus de secousses et avec autant de vélocité que l'aigle fend les airs, serait une chose délicieuse, idéale. Assurément que le commerce, l'industrie, les bonnes relations entre voisins et étrangers y trouveraient leur compte, mais ( — il y a toujours des mai% sur les lèvres des vieux

turbans marocains, — ) mais cela ne s'est jamais fait dans ce pays où la vraie foi islamique est restée vive et pure.

— Etpuis, ajoutaient mes pieuxinterloculeurs, voici la principale raison du refus de nos Oulama d'entrer en relation avec vous: Rappelle-toi les verseEs du Coran: — 0 Croyants, ne prenez pas pour amis les Juifs et les Chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Celui qui les prendra pour amis finira par leur ressembler, et Dieu ne sera point le guide des pervers ( 1 ) .

Je m'efforçais de leur répondre : — Il n'est pas queslion de nous prendre pour amis; il s'agit, dans la régénération que vous devriez avoir déjà commencée, de vous servir de rexpérience et des connaissances des Chrétiens en matière de travaux publics, les travaux dont je parle devant être pour votre pays et ses habitants d'une utilité dont vous n'avez pas idée.

Le livre de Mahomet ayant réponse à tout, notamment lorsqu'il convient d'annihiler les Infidèles, les musulmans ne manquaient jamais de trouver chaque (oisdans cet ouvrage un verset lavorable à leur manière de penser. Avec leur

(1) Coran. Chapitre V, verset 5(i.

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impeccable mémoire, ils récitaient aussitôt des tirades divines dans le genre de celle-ci :

— 0 Croyants, ne cherchez point d'appui chez les hommes qui ont rem les Écritures (i).

L'incomparable argument, celui qui fermait leurs bouches et les laissait pénétrés de notre supériorité en bien des choses, même quand i! faut supprimer doucement un texte sacré qui nous gêne, était le suivant :

— Trois ou quatre millions distribués d'une façon intelligente et discrète dans l'entourage du sultan et dans l'escarcelle des principaux nobles, savants et marabouts du royaume, une pareille somme offerte au sultan lui-même dans le but de le décider, ne pensez-vous pas que cela suflirait à dissiper les derniers scrupules des dévots et fervents musulmans qui sont à la tête du gouvernement et de l'opinion publique au Maroc? Au surplus, si cela ne sulTisail point, on doublerait, on triplerait la somme au besoin, et alors les consenlenients, les adhésions, voire même les bénédictions nous viendraient de tous les côtés à la fois. I.'or, suprême ressource, sera toujours le grand vainqucurdes consciences, ces consciences

(1) Coran. Chapitre V, verset 62.

seraient-elles celles des plus intransigeanls mara^ bouts de la terre (1).

Tandis qu'hier nous causions ainsi avec Moulaye Ali-i-Kthiri et d'autres notables mahomélans qui étaient venus à la maison en dépit du temps atlreux et.de la pluieqiii ne cesse de tomber depuis deux ou trois jours, tandis que le crépuscule survenant pendant notre conversation me forçait d'allimier les bougies, un esclave au service de Moulaye Ali vint avertir son mailrc que tout était prêt.

— Koull cin méoujoud. — Tout est prêt, me dît le descendant du Prophète, en m'invitant à le suivre.

— Comment, tout est prêt? Je ne comprends pas.

— Ennemi de l'ennui, observa Moulaye Ali, peu partisan des plaisirs décrétés longtemps à l'avance, ce matin mi>me j'ai résolu que nous

(1) La v<inalit(î des Icltrés, savants, chcis do confrérie, marabouts, desccDdants du Pro|ilif'lo, lonctionnaircs et autres gros bonnets des classes dirigeantes marocsiiips est incroyable. Elle va jusqu'à dé|)asser celle, si Rrando pourtant, de notre clergé au inoyen-ègc.

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souperiuns ensemble. Partons doDC tandis que la pluie semble devoir nous laisser tranquilles pendant le Irojet que nous avons à faire. — A propos, voulez-vuiis que j'envoie chercher des mules ?

— C'est inutile. Nous iroDS à pied.

Le temps de grifCunner un bout de billet à M. Gaillard pour l'inviter au nom de Moulaye Ali, et nous voici prêts à sortir.

Dehors, le temps se remet au beau. Cependant, notre cuisinier Ah"nied se désole : il m'accompagne jusqu'à la porte, me disant :

— Un si bon dîner ! préparé pour loi ! Je l'avais tant soigné, et tu vas ailleurs ! Ah ! fk'ih, il n'y a de puissance et de force qu'en Dieu !

— Eh ! bien, soupez ensemble, toi et Moulaye Mbarek.

— Par Dieu, s'écria Ah'med de sa grosse voix caverneuse, avec un convive de l'appétit de Moulaye Mbarek, il est certain qu'il ne restera pas grand'chose demain dé ton bon diner (1) !

Dans la rue, les porteurs de falots guident nos

(1) Moulaye Mbarek D'étoitvaillanl qu'à table, et il était homme â avaler en ua seul repas trois ou quatre kilos de kouskous, un agneau de dix livres, sans compter les desserts, hors-d'œuvres, etc. Au demeurant, le plus pacilique et le meilleur des Merrakchiens.

pas à Iravers les fondrières et les marécages qui occupent le milieu et les trois quarts de la clianssée, laissant seulement un minuscule bourrelet de boue noire le long des murs ; et c'est sur cette boue noire que doivent se poser nos pieds. En une lile interminabie, nous frôlons des murailles biscornues, mal crépites, redoutant la rencontre d'un cavalier ou d'un simple piéton venant en sens inverse qui nous eût obligés à opérer une retraite précipitée sous une porte, sur un îlot mouvant quelconque de l'immense marais tassien. Tout à coup, des eaux dormantes, barrant la rue d'un bouta l'autre et empêchant toute circulation sur plusieurs mètres de longueur, arrêtent notre tête de colonne. Les longues matraques des guides sondent ce lac éphémère. Je dis à Moulaye Ali, qui semble mécontent de l'itinéraire qu'on nous a fait suivre :

• — Allons ! traversons cette mer à la nage '.

Sa bonne humenr lui revientséance tenante, et il me répond gaiement :

— Nous ne pourrions la traverser qu'en bateau. N'en auriez-vous pas apporté un par hasard avec vous?

Un long détour nous amène devant la porte denotre hôte. Les deux battants s'ouvrent, des; lumières s'agitent au loin dans les profondeurs

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du jardin; c'est un vaet-vienl de domestiques, d'esclaves aftaiiés, courant, dans ia nuit sombre, avec leurs lanternes qui rasent le sol et projetlenl des clartés dansantes à travers des frondaisons d'arbres puissants dont la masse noire nous cache des pans entiers du velours étoile qui resplendit maintenant au fond des cieux.

Cette soirée du 2 avril, quelle désillusion scientifique et littéraire elle allait produire non seulement sur votre servileur, mais sur les autres convives, les lettrés musulmans eux-mêmes ! Vers deux heures du matin, au retour au logis, écœuré et barrasse, je n'ai jeté sur mon carnet que cette note concise :

(I Dîner chez Moulaye AU l-Ktbiri. Joute avec- ]e pseudo-docteur hou-Bekr Bennani, ancien cadi de Merrakech et de Mogador, actuellement professeur de Faculté de 1'* classe à El K'érouiyin, (ces derniers mois en arabe,) — et, plus bas, en français clair et limpide : — Un âne insolent. »

Sachant depuis longtemps avec quelle impatience je désirais faire la connaissance d'un de

leurs savants, mes amis marocains s'élaienl évertués à qui mieux mieux à mo ménager une enirevue, ou publique ou secrète, avec l'un des nombreux Pic de la Mirandole qui font la gloire et l'ornement de ta capitale et de l'empire liu Maroc tout entier. Il était écrit ([ue )a forttme considérable de Moulaye AU, ses hautes relations

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avec le Makhzen, son origine arislocrniique, sa large générosité doublée de manières affables et séduisantes, devaient opérer legrand, l'incroyable miracle de réunir dans une même salle ud étudiant chrétien, quelque peu teinfé de litiérature arabe, et un puits de science islamique, professeur de Faculté de i" classe à l'Université d'EI-K'érouiyin.

En quelques mots rapides, tandis que nous traversions les allées de son jardin, Moulaye Ali m'expliqua qu'il avait, au prix de combien d'arguments persuasifs ! décidé le Sid Bou-Beltr à venir, à ce dîner, — « dans le seul but, lui aurait dit Air, de voir de près le noçrani déjà connu à Fez sous le nom de Cadi des Chrétiens ».

— Je sais, aurait répondu Bou-Bekr, que ce Cadi des Chrétiens est ici depuis quelque temps. On en cause beaucoup dans les familles et dans les milieux lettrés de la ville. On va uièine jusqu'à prétendre qu'il est venu à Fez dans te but de nous faire subir des examens et de se rendre compte de l'érudilion de nos Oulama. Dans ces conditions, il ne me plaît guère de me trouver face à face avec lui. Toutefois, si cela arrivait, nous verrions comment il se tirerait des colles que je lui prépare.

— Mais non, mais non, aurait protesté Moulaye

Ali, il n'est pas venu dans cette intention. Tu ne

le connais pas — et le sympathique chérif

aurait ajouté à mon adresse, paraît-il, des quantités d'éloges, tellement hyperboliques, tellement orientaux, que je prends la liberté d'épargner aux yeux du lecteur cet indigeste fatras de la flatterie maliométane.

A un détour de l'allée, sans aucune transition, nous passons de l'obscurité de la nuit à la lumière du jour. Une salle immense, aux larges portes et fenêtres, flambe de mille feux. La plupart de nos connaissances sont \it, d'autres encore, des inconnus, emmitouflés dans leurs djellaba bleu-marine, paresseusement allongés sur des matelas, et ces inconnus répondent à mon es-sclamou âleïkoum (quelesalut soit sur vous!) par un es-setam d'une nonchalance, d'une sérénité olympiennes. Ils s'attendaient peut-être à voir entrer un mécréant chamarré d'or et d'argent, couvert de décorations et autres fanfrejuches que les militaires et les ambassadeurs des Puissances européennes ont tant de fois exhibées à travers la ville de Moulaye Idris. Au lieu de ce superbe clinquant occidental, rien, pas même une chaîne d'or à ma montre de nickel.

Cependant, semblable à un murmure mystérieux, un nom commence à courir dans les

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groupes : — el-fk'ih I (le savant !) — et alors les têtes, tout à l'heure si indifférentes, se soulèvent par-dessus les coussins, et des regards avides cherchent à deviner ce qu'il peut y avoir de science tit d'intelligence sous le front d'un mortel qui se présente sous le costume peu esbrouflaDt d'uD simple tajer (commerçant).

En personnage qui connaît son importance et veut se faire attendre, le professeur de Faculté n'était pas encore là ; ce fut une jeune et plantureuse esclave de dix-huit â vingt ans qui porta ce fait à la connaissance du maitre de la maison.

— Quel malheur s'il ne vient pas ! Crois-tu que la perspective de souper en compagnie d'un kafr (mécréant) ne l'effrayera pas? dis-je en me penchant de manière à parler à l'oreille de Moulaye Ali qui s'était étendu sur un matelas voisin du mien.

— Sois tranquille, ■ répondit l'aimable Marocain, il viendra, j'en suis sûr.

— Et si le Makhzen apprend notre entrevue, ne perdra-t-il pas sa chaire d'EI-K'érouiyin?

— Nile Makhzen, ni personne, n'ensaurarien. Depuis un moment, le principal groupe raaho-

métan du fond de la salle se signalait par une agitation intense ; les conversations y devenaient

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bruyantes, animées. Il y avait des instants où l'on percevait très bien la voix un tantinet nasillarde de Djilaly qui avait réussi à se faufiler parmi les doctes barbes invitées à assister au tournoi franco marocain ; et le brave serviteur, ici, comme au dîner d'Ri-H'adjj H'ammadi du reste, défendait, unguibus et rosiro, celui (jui était pour lui, le pauvre ignorant, la personnilicalion achevée de la science arabe et française.

Me clignant de l'œil, Moulaye Ali, qui avait l'oreille partout et savait admirablement de quoi il s'agissait là-bas, lança cette plaisanterie aux discoureurs :

— Le fk'ih vous fait dire d'arroser vos arguments avec du thé. 11 connaît notre poésie marocaine commençant ainsi: — inii el-atal la neàma ma fcouk'ali. (Assurément le thé est un nectar au-dessus duquel il n'y a rien.)

Me souvenant que j'avais elïectivement publié (1) cet éloge excessif de la boisson chère aux Marocains et aux Anglais, je parvins à retrouver dans le chaos de ma mémoire le second hémistiche, flagorneur et faux, que je scandai à haute voix, non sans une certaine pointe de vanité, tant j'étais content de pouvoir faire une petite

(1) Maroc Inconnu, tnme 11, paffp 481,

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cilation arabe devant les plus grands amateuis de citations de la terre, et je m'entendis soudain avec effroi, moi qui ai liorreur du psitLaçisine. répéter complaisaniment cette plate fadaise: — fama houa iUa él'iab el-djenna. (C'est ce qu'il y a de meilleur au Paradis !)

Dire que cette déclamation niaise me valut une ovation, serait un gros mensonge ; il n'en est pas moins vrai qu'un sourire approbateur entr'ouvrit les lèvres des doctes barbes du fond de la salle.

Du coup, Djilaly triompha sans vergogne, vociférant dans sa joie :

— Ech k'oult Ikoum ? Ma ir'elbouli k'add ! (Que vous ai-je dit? Personne ne le vaincra !)

Il eût été cruel et malséant de rectifier les hyperboliques flatteries de ce zélé domestique, et, sans plus m'occuper de ce qui se disait sur mon compte, je me mis à observer les intéressantes esclaves-concubines de notre hôte, trois jeunes et grasses personnes dont le teint olivftlre et cuivré décelait une parenté lointaine avec les populations soudaniennes. Tout à l'heure très gaies, riant et causant avec les habitués de la maison, elles ne prêtaient plus à présent qu'une oreille distraite aux joyeux propos que leur tenaient deux ou Irois jeunes gens qui devaient être des parents ou des amis intimes du maître du logis. A un

moment donné, elles s'étaient même arrêtées de servir le thé anglais dont elles n'avaient cessé jusqu'alors de remplir nos tasses, et, brusquement, l'une d'elles prononça ce mot: — Uoua I (C'est lui !) — et elles se précipitèrent toutes les trois sur les falots allumés rangés dehors, des deux côtés de la porte d'entrée.

Un silence solennel s'était fait parmi les assistants; on sentait cjue quelqu'un de grand allait paraître.

Précédé des belles servantes, escorté par la domesticité mâle, le grand homme attendu lit son entrée dans un flot de lumière. Les cinquante bougies de parafîne anglaise du salon l' éclairaient de face, tandis qu'une dizaine de porteurs de lanternes projetaient sur le derrière de sa personne, au risque de lui brûler sa djellaba, les rayons branlants de leurs falots. En deux enjambées, Moulaye Ali avait rejoint le savant pour lui souhaiter la bienvenue. D'une façon digne, sans aplatissement, il lui avait dit :

— Zaret-na l-baraka, ya sidi. (C'est la bénédiction du ciel qui vient nous visiter, seigneur.)

Dans le brouhaha des compliments, à travers

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la mêlée confuse des Fidèles qui s'élaient jetés sur les mains du professeur pour les lui manger de baisers, il était impossible de percevoir les rares et augustes paroles qui pouvaient tomber des lèvres du nouveau venu qui acceptait d'ailleurs ces affligeants et sincères hommages comme une chose naturelle, due à sa majesté scientifique. Il faut reconnaîlre néanmoins quels petit fk'ili du consulat, le jeune, l'acerbe Ould er- Raïs, avait seulement effleuré du bout des lèvres le sommet de l'épaule du savant. Lui, l'esprit fort, l'esprit critique et à demi-démocratique qui rejetait le culte des saints de l'Islam comme une idolâtrie dégradante pour l'espèce humaine (I), il se serait plutôt privé d'assister à la franche lippèe de Moulaye Ali que de frotter sa bouche sur les doigts grassouillets d'un homme pour lequel il ne paraissait ressentir qu'une estime médiocre.

— Haouja sidi Bou-Bekr ! — (Le voilà arrivé monseigneur Bou-Bekr !) — me dit notre hôte en

(1) C'est le seul letlré qui ail osé m'avouer que Moulaye Idris lui-même, ainsi que les autres santons de Fez, Merraliecli, etc., sont des morts, aussi impuissaDts que'les autres morts ; — saints, sans doute pendant leur vie, mais sans nulle influence auprès delà Divinité. Ce petit rayon de lumière transperçant un cerveau marocain est ù noter.

D,g,l,7?<lT,GOOglC

se dégageant du cercle des complimenteurs qui entouraient le lettré marocain.

Me lever, aller à Bou-Bekr, lui tendre la main et lui dire : — Es-sélamou âleïkoum^. eijyouka sseyyid. (Que le salut soit sur vous, ô seigneur), lut l'affaire d'un instant.

La tête rejelée en arrière, le regard dédaigneux, Bou-Bekr me fit l'immense honneurde me presser légèrement l'extrémité de l'index et du médius de la main droite, seule partie de mon corps d'infidèle qu'il voulût toucher probablement; puis, sans répondre à ma civilité, il me lâcha à brûle-pourpoint celte interrogation agressive, véritablement stupéfiante :

— Intouma, ya k'oudhdhat en-iSçara, koutloukoum taakoulou r-rechoua ? ( Vousautres, les cadis des Chrétiens, êles-vous tous des concussionnaires?)

C'était charmant, délicat au possible, n'est-ce pas? II me prenait pour un magistrat de l'ordre judiciaire, et il était naturel, étant donné son ardent fanatisme, qu'il essayât d'abord d'écraser sous son mépris mes prétendus collègues chrétiens et moi-même avec eux. Qu'il eût été surpris et confondu si je l'avais détrompé, si, d'un mot, je lui avais annoncé que j'étais un peu son collègue, un tout petit peu seulement, car vous

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pensez bien que je n'aurai jamais l'outrecuidance

de me comparer à un Professeur de Faculté

chérifienne !

M'attendant à une incartade grossière et haineuse, j'avais, dès l'entrée du personnage, tendu tous les ressorts de mon intelligence atin d'être prêt à la riposte. Ce fut donc avec calme, avec la plus exquise urbanité, que je répondis sans retard à la question outrageante de Bou-Bekr :

— A l-fk'ih (Lettré), lui dis-je, l'Apôtre de Dieu (sur lui soient le salut et la paix,) a dit que sur cent juges mahométans, quatre-vingt-dix-neuf iraient en enfer et un seul au paradis; mais il n'a pas dit un seul mot contre les jugea chrétiens parce qu'il savait bien, lui qui savait tout, que, sur cent juges chrétiens, quatre-vingt-dix-neuf iront au paradis et un seul en enfer, attendu — écoute bien ceci — qu'il est prouvé, par des statistiques irréfutables, que la vénalité de la magistraturechrétienne est quatre-vingt-dix-neuf fois moindre que celle des magistrats de l'Islam.

Le pontife d'Ei-K'érouiyin fut h)ng à se remettre de ce coup droit. Ma citation mahométique l'avait désarçonné ! Il ne pensait assurément pas que l'arsenal mahométan me fournirait des armes pour le vaincre. C'était, oui pardieu, c'était l'Apôtre des

FRz :m

Arabes, c'était le dieu Un MahoniiMisint liii-mi>ine qui répondait ]>ar ma bouche et condamnait sans appel possible son pn''som|itueiix nt faroiiclie seclateur dont la secrète espérance était de faire croire à l'assemblée marocaine (jui nous écoutait que tous les Chrétiens sans exception étaient damnés puisque les dispensateurs de la justice de leur pays étaient les première à leur montrer le chemin des feux éternels.

Du.groupe islamique au premier rang duquel il avait pris place, à droite et à deux ou trois mètres de nous, le belliqueux universitaire, revenant à la charge, lança cette nouvelle bombe de notre c6tê, sans aucun préambule, sans crier gare;

— Est-ce que l'Évangile, fit-il avec un gros rire moqueur, vous défend le vol, le mensonge, la prévarication, l'adultère, etc. ? Je ne le pense pas parce que le Nouveau et l'Ancien Testament ayant été falsifiés par les Chrétiens et les Juifs, il est évident qu'ils ne représentent plus la parole de Dieu.

— Qu'ensais-tu'?répondis-je un peu impatienté. D'abord, !es as-tu lus ?

— Jamais, dit-il, — et un geste de dégoût accompagna sa réponse.

— Alors, c'est comme si nous raisonnions sur

la couleur du vent, que personne n'a jamais vue. Lettré, ajoutai-je, as-tu vu la couleur du vent?

— Jamais.

— Pourquoi n'en parlerions-nous pas?

— Parce que je ne l'ai jamais vue.

— Alors, veux-tu me dire pourquoi tu parles de l'Évangile et de la Bible que tu ne conoais pas non plus?

A ces mots, un malaise indéfinissable courut dans les rangs nmsulmans où l'on sentait que le professeur d'El-K'érouiyin n'était pas poli, et, chose plus grave, n'avait pas raison. Moulaye Ali, se penchant vers moi, me dità voix basse :

— Tu as bien répondu. Seulement ne t'irrite pas de ce qu'il pourra te dire encore. Il n'a jamais vu de chrétien; il les hait sans savoir pourquoi (1).

Je répondis doucement par ce proverbe arabe :

— .Men (Jjakita cheUn àdah. (On déteste généralement ce que l'on ignore.)

(1) Sans ôlre savant, Ali l-Kthiri a UD grand avantage sur les lïrudils casaniers du Maroc : il a beaucoup voyagé. En France notamment, il a vu bien des choses qui nese trouvent pas dans son pays et il a su les observer avec une sa^^acité peu commune. Il connaît admirablement les défauts de ses concitoyens. Que de fois, dans le grand bazar qui est le quartier général de ses affaires commerciales, il m'a entretenu de la bêtise des docteurs en droit, es sciences et Î'S lettres, de son paya !

Pour mettre fin à l'escarmouclie, l'intelligent amphitryon venait de faire un signe aux robustes servantes qni ne tardèrent pas à déposer devant nous d'énornies plats de viande et de sauce, exactement pareils, ou peu s'en Fallait, à ceux que nous avions déjà vus ailleurs. Ce fut une trêve générale, fort agréable, car nous avions grand'faim.

Néanmoins, dans leurcoin du fond de la salle, les Musulmans ne désarmaient pas; ils s'étaient mis à se chamailler, parlant bas, révélant ça et là leur sourde irritation par des explosions de voix soudaines, de rudes et courtes apostrophes qu'ils paraissaient se lancer réciproquement sur un sujet passionnant. Puis, le silence reprenant, on n'entendait plus que le bruit régulier des mâchoires qu'interrompaient violemment de temps à autre les formidables éructations de nos commensaux marocains, détonations stomachiques tellement sonores et retentissantes, que M. Pillois, en Parisien délicat, non habitué à ce nouveau genre de concert, se retournait immédiatement, comme mû par un ressort électriiiue, du côt6 des roleurs voisins, se demandant si ces malappris ne mettaient pas une intention mal-

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veillante à leur acte dégoûtant ; et les Marocains, ainsi dévisagés, s'iniaginant que notre jeune compatriote voulait s'assurer de leur degré de satiété, en lâchaient aussitôt une bordée, pan, pan, pan, ut opimos bores, avec la conscience tranquille, la sérénité parfaite de bêtes repues, grand honneur pour l'amphitryon qui avait ainsi une preuve convaincante de la réplétion de ses hôtes.

Maintenant, voici les poulets rôtis, servis sans être découpés, que l'on est obligé de désarticuler soi-même avec les doigts afin de n'avoir pas une volaille entière à porter à la bouche. Ces craquements d'articulations, éclatant sur toute la ligne, sont comme le prélude de la bataille qui va bientôt recommencer, quelque chose d'analogue aux cliquetis préliminaires des fleurets précédant l'engagement final et à fond qui doit laisser sur le carreau l'un des deux combattants.

Me déclarant chebâan (rassasié), je refuse les sucreries, les fruits et le dessert varié que les esclaves-concubines me présentent à plusieurs reprises, me disant de leur voix douce : — Koul, a (-/ft'i/i {mange, ô lettré,) — et Moulaye Ali nous ayant dit que nous, les Nçara, nous pouvions fumer hardiment à la barbe du professeur d'EI-

D,o,i,7.<iT,Gooj^le

K'érouiyin, nous allumons tous les quatre, MM. Gaillard, Herr, Pillois et moi, nos cigarelles à la flamme des bougies. II n'en est pas de même de nos amis mahométans présents qui ont cependant la passion du tabac ou du kif : la vue du docle universitaire les glace d'effroi , les empôchc de s'oflrir l'innocent plaisir de lancer dans l'espace des nuages blancs et bleus qui pourtant ne feraient de mal à personne. C'est qu'ils redoutent de s'exposer à la malédiction du saint homme, malédiction devant laquelle tremblent les esprits les moins encroûtés qui nous entourent. Le fk'ih du consulat lui-même, intrépide fumeur à la maison, quand il est seul avec moi, me fait signe qu'il D'y a rien à faire devant l'inflexible docteur de la loi, titulaire d'une chaire de 1" classe à l'Université d'El-K'éroiiiyin. Djilaly, le sceptique Djilaly, ce Figaro magribin qui se soûle de kif chaque jour, lesoir surtout, de 9 heures à minuit, m'indique, au moyen d'une mimique expressive, qu'il serait inopportun de humer à présent la moindre petite pipe de cet excellent chanvre vert. Les autres fumeurs, ceux qui sont à proximité du savant, ne regardent même pas de noire côté, tant ils ont peur que leurs yeux, reflétant leur privation, ne les trahissent.

Cette vaine et puérile hypocrisie d'un peuple

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de bigots nous ferait sourire si nous ne savions qu'elle a pour excuse, outre la crainte d'une malédiction chimérique, l'appréhension plus positive d'une dénonciation au Makhzen, d'une basse vengeance, exécutée le soir au coin d'une rue ténébreuse. Sombre cité de Moulaye Idris, combien de temps encore resteras-tu la Venise médiévale du Conseil des Dix, la ville chère aux Torquemadas islamiques, la capitale des Autodafés contemporains, l'immonde charnier anthropopbagique où les narines européennes écœurées peuvent flairer de nos jours, à certaines époques de furie religieuse, d'acres odeurs de chairs juives, rôties, grillées à petit feu sur les bûchers de roseaux et de perches que dressent dans tes rues les mains homicides des prêtres adorateurs d'Allah Taàla?

Nous ne som mes pas les maîtres de nos pensées. Celles que je viens d'écrire me traversaient , l'esprit au moment où, tout en fumant, je considérais avec attention le représentant attitré, l'interprète de la loi de l'Islam. Figure carrée, teil faux et dur, moustache coupée ras, à la mode de Fez, barbe clairsemée et grisonnante, incisives

proéraioenles faisant saillir la ièvre supérieure, dents d'ogre, jadis redoutables, maintenant déchaussées, tout un ensemb^e de traits irréguliers, inharmoniques. donnait à cette iace couronnée d'un gros turban l'aspect terrible et carnavalesque du croque-mitaine de nos légendes enfantines.

11 me dévisageait lui aussi, en dessous par exemple, à la manière des hommes d'église, d'un regard insinuant et perfide, cherchant peut-être par où ses syllogismes et ses auathèmes pourraient traverser et faire périr cet exécrable corps d'infidèle, robuste et sain, dont j'avais été jusqu'alors, pendant quarante-cinq ans, l'heureux propriétaire.

Subitement, sans préambule, sans me dire une seule fois sidi (monsieur), le- docteur chérifien fonça sur moi avec la furie d'un sanglier, ses dangereuses défenses en avant, prêtes à me découdre :

— Vous autres, Chrétiens, sur quoi vous basezvous pour rendre la justice?

— Sur la loi.

Je n'avais pas fini de prononcer ces trois mots, qu'éclatait un rire sauvage et méprisant qui donnait à la bouche de Bou-Bekr des proportions démesurées. Sa bruyante hilarité ne me permettait

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pas de saisir les syllabes qu'il bredouillait dans son exubérante allégresse.

C'est Ould *îr-Raïs qui me les transmet, sûrement adoucies :

— Le fk'ib te demande si vous avez une loi !

— Dis au fk'ih qu'en m'interrogeant de la sorte, il me donne un trop grand avantage sur lui. Jecoiinaissa langue, sa religion, les lois, l'histoire de son peuple, tandis que lui ne sait rien des Chrétiens. Il s'instruit donc en me questionnant, mais il s'expose aussi à me poser des questions imprudentes, périlleuses pour lui-même.

— Ah! tu connais les livres arabes I rugit le professeur. Eh! bien, quels sont ceux que tu.

.as lus?

Je lui en énumère plusieurs : Coran. H'adith dEl-Boukhari, Sidi Khlil, Ibn Aceni, la Goultc de rosée d'ibn Hichani, Ibn Klialdoun, El-Ik'ed el- Farid (le Collier incomparable)

— El-Ik'ed el-Farid ? interrompt le savant. Connais pas. C'est sans doute quelque ouvrage des Nçara ?

— Non, c'est un ouvrage très arabe, ce qu'il y a de plus arabe. J'ai feuilleté aussi Ibn el-Athir, le Kilabel-Ar'ani

— Ibn el-Athir, Kitabel-Ar'ani? fait le maître d'école, dont l'embarras devient visible ; — tout

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ca c'est des livres qui parlent peu de Dieu et de ses commandements.

Sans m'arrêter à sa futile observation, je poursuis le défilé des auteurs arabes :

— H'ariri, MoâUak'at, El-Yazidji, — dont notre érudit semble ignorer jusqu'aux noms, — et j'ajoute :

— J'ai lu, la plume à la main, un livre fait par un de tes compatriotes contemporains (1), — le Kitab el-Istik'ça p. ekhbar douel el-!Hagrib el-A k'ça. — Certainement tu as au moins entendu citer le titre de cette histoire de ton pays?

— Oui, oui, répond évasivement Bou-Bekr. Mais là n'est pas la question. — Et, se rengorgeant : — Connais-tu l'analyse grammaticale ?

— L'analyse grammaticale (El-Iârab), que vous tenez pour ufte si baute science, on l'enseigne chez nous aux bambins de 8 ou 10 ans. Voyons, tu ne voudrais pas me faire analyser K'ama Zeïdoun (Zéïd s'est levé), ou bien lafek'aa Zeïdoun ekah'Tnen {Zéïd a crevé de graisse) (2), dis-je avec

(1) L'auteur du Kitab el-Istik'ça (Histoire abrégée do l'Empire du Maroc) est mort à Sla (Salé),, sa ville natale, il y a moins de trois ans.

(2) Ces deux exemples, archi-connus, se trouvent dans toutes tes grammaires arabes.

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intention, les yeux fixés sur la proéminente bedaine du pédagogue?

Ne tenant nul compte de mes objections, Bou- Bekr s'entête à vouloir me faire analyser une phrase arabe très simple, qu'il juge fort difficile, à cause d'un accusatif, terme circonstanciel d'état, qu'un de nos élèves de première année d'arabene confondrait pas avec un régime direct, et il répète sans se lasser :

— Analyse donc — djaa Zéîdounrakiben. (Zéïd est venu achevai.)

Je réponds, agacé :

— Quel est ce jeu d'enfant? Je t'affirme que chez nous un écoiier d'une dizaine d'années ne prendrait pas ton rakiben, qui est un h'al {terme circonstanciel d'état), pour le régime direct du verbe djaa (il est venu).

— Bon ! Laissons cela, fait le pédant qui commence à s'apercevoir que ses puériles attaques n'ont guère de succès jusqu'à présent,

Puis, se mettant la main sur les yeux, il se recueille un instant, se remémorant sa colle finale, celle qui doit me terrasser, et c'est avec la plus profonde indignation que j'entends tout à coup ce haut dignitaire de l'Université chérifienne me débiter l'ordure suivante présentée

sous la forme fallacieuse d'une consultation juridique.

— Voyons, dit-il en ricanant, comment loi et tes collègues, les autres cadis des Chrétiens, vous résoudriez ce litige : — Écoute bien ceci : — Un individu aclièle au marché un âne 50 francs. Il l'emmène chez lui. Chemin faisant, l'anima!, pris de coliques, lance par son fondement des crottins très durs, et cela avec une telle force, qu'un de ces crottins frappe l'œil droit de l'acheteur et le lui crève net. Il faut te dire que cet àne a la spécialité de ce genre de halisLique et qu'il éborgne ou aveugle invariablement ses maîtres. Maintenant, voici la question : — L'acheteur peut-il rendre l'animal et se faire restituer le prix . de la vente* Enfin, a-Ml droit à une indemnité pour le mal qui lui a été causé?

Tandis que Bou-Bekr riait d'humilier ainsi les Chrétiens en ma personne, le rouge de la colère me montait au front. — Ainsi donc, pensais-je, voilà à quoi s'occupeut ces lettrés qui dirigent les destinées d'nn grand pays! Voilà, au total, leur prétendue science tant vantée. Ils ont lu un livre, le

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Coran, ils l'oDt appris parcœurà la facondes perroquets, ils y ont ajoutéquelques bribes de théologie, de jurisprudence et de grammaire, également apprises par cœur, sans aucune critique, sans même en saisir parfaitement le sens, et, en dehors de ce cercle étroit et déprimant, rien, rien, le néant, le creux, le vide le plus absolu ! Ali ! ils peuvent, ces lettrés, s'appliquer ces vers faits pour d'autres cuistres qui êtiiient, à tout prendre, infiniment moins bornés qu'eux :

Nous rédigeons au long, de point en point,

Co ([u'oD pensa, mais nous ne pensons point (1).

Une autre idée m'obsédait aussi depuis le début des hostilités ; — Ce fanatique hautain, plus que grossier, se sachant en sùrelé au milieu de ses coreligionnaires, n'ayant à espérer de moi aucune faveur, se serait-il conduit de la sorte si notre pavillon national aux trois couleurs eût flotté en souverain maître sur la Casba de Fez?

Ceux qui connaissent le servilisme des fonctionnaires musulmans en général el des fonctionnaires chérifiens en particulier savent que, dans ces conditions, l'arrogant Uou-Bekr m'eût léché les pieds.

(t) Voltaire. La défense de mon onde.

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Le goujat méritail donc une réplique, et une réplique sans ménagement. Sa vanité native reçut à bout portant, sans broncher, ces sévères paroles :

— Que signifient ces questions, à peine dignes d'amuser des enfants, ou plutôt des voyous (el-aoubaeh) ? L'insolence (ed-dsara) n'est pas de la science. Tourner en ridicule l'étranger qui est venu s'asseoir à votre foyer n'est pas une action généreuse. Le piège que tu me tends, je refuse d'y tomber, et je ne répondrai pas à ce que je considère comme une raillerie (istikza).

J'avais quelque raison de présumer que mon antagoniste se réveillerait sous l'affront que je venais de lui infliger. Un professeur de Faculté chérifienne ainsi admonestépar un infidèle ! — un âlem (savani), dont j'avais montré le bout de la longue oreille passant à travers la peau de lion dans laquelle, jusqu'à ce jour, il s'était si fièrement drapé ! — un interprète de la loi islamique ayant mis lui-môme à découveit sa profonde nullité en voulant se moquer d'un chrétien ! — cela en présence de coreligionnaires et d'admirateurs qui le croyaient un aigle et qui le prenaient pour un puits de science insondable ( — insondable en effet, car le puits était absolument vide — ), ce professeur, sous peine de perdre sa

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haute réputation élayée sur trente années de rabâchage coranique, aurait dû, n'est-ce pas, rougir de honte d'abord et essayer ensuite de dire quelque chose de sensé afin de racheter la série de sescornichonneries successives.

Au lieu de ça, rien, pas un geste, pas un mot pouvant faire supposer qu'il se rendait compte de son incommensurable sottise. Avec son inconscience accoutumée, il insistait au contraire de la manière la plus niaise sur son bourricot-catapulte, histoire idiote, qu'il jugeait désopilante, histoire qui avait charmé le printemps de sa jeunesse et qui faisait encore les délices de son automne à son déclin, et il disait :

— Par Allah, ce n'est pas une raillerie, c'est une affaire authentique, qui s'est passée réellement, et je te jure que l'on était très embarrassé de savoir qui avait raison, qui avait tort, l'acheteur ou le vendeur. Voyons, est-ce l'acheteur, est-ce le vendeur qui a raison ?

— Voyons toi-même. Est-ce dans un livre que tu aslu celte sornette (Khrafa), ou bien l'as-tu tirée de ta cervelle ?

— Réponds d'abord eldonne ton appréciation. Je te diraiaprès d'où provient l'histoire,

— Ta sornette est un conte absurde, bon poiir divertir des bergers et des porteurs d'eau. Pareil

fait n'étant jamais arrivé, changeons donc de conversation si cela ne te dérange pas trop.

— Non, non, il me faut ton appréciation. Puis nous causerons d'autre chose.

— Assez, mon Dieu, de cette histoire de bourricot ! Pourtant, puisque tu insistes, voici mon opinion : Si le vendeur était au courant du danger que faisait courir à son nouveau maître ton âne phénoménal, l'équité naturelle exigeait qu'il reprit son àne, qu'il remboursât le montant de la vente et qu'il fût tenu en outre à payer des dommages-intérêts à l'acheteur éborgné. Mais, encore une fois, je te répète que ta prétendue consultation juridique est une mystification (Izeblih'a).

M'adressant alors en français âmes trois compatriotes qui causaient tranquillement entre eux sans se préoccuper de nos discussions byzantines, je les rais au courant du drôle d'examen que venait de me faire subir le savant marocain. Ahuris eux aussi par l'inanité des questions posées, ils se demandaient si Bou-Bekr jouissait de la plénitude de son bon sens ou s'il n'était en réalité qu'un éruditde pacotille. La fin de l'entretien devait leur démontrer que leur seconde hypothèse était la bonne.

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Tandis que nous échangions nos impressions dans la langue de Voltaire à un diapason assez élevé, il est possible que l'un des convives musulmans ait fait observer à notre insu au professeur chérifien que ses plaisanteries n'étaient peut-èlre pas d'un goût très raffiné ; il est possible aussi que l'éminent universitaire, comprenant la désapprobation tacite de ses coreligionnaires qui ne lui adressaient plus que de brèves paroles en réponse à ses recherches de compliments, ait voulu effacer spontanément le mauvais effet que ses facéties avaient produit sur l'assistance ; toujours est-il que, s'adressant à moi qui ne lui parlais plus, il me dit, de son air le moins maussade :

— Oui, fk'ih, tu as raison. Cette affaire ne s'est jamais passée. Je t'ai lue dans un livre arabe, la H'adik'a-t-el

J'ai oublié le nom du livre, mais ce que je n'ai pas oublié, c'est la mine déconfite du savant, c'est le sourd rugissement de triomphe parti du fond de la salle et sûrement sorti de la gorge de Djilaly, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation et qui jubilait tapageusement après avoir entendu cet aveu inouï d'une rage impuissante et vaincue : — Naâm, cedek't, a l-fk'ih. ( — Oui, fk'ih, tu as raison !)

Ce titre de fk'ih avait dû brûler les lèvres du

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professeur. Il l'avait prononcé malgré lui, et il l'avait adressé à un mécréant en présence d'une réunion de mabomélans qui paraissaient à présent se détourner un peu de l'idole qu'ils encensaient naguère.

Fort de mon bon droit, d'assailli, je devins assaillant, et cela sur un mot de Djilaly qui avait fait tiquer Bou-Bekr. L'excellent serviteur venait de crier un peu trop haut :

— Je vous l'avais dit : vous n'en trouverez pas un comme lui ni à Fez, ni à Tanger, ni à Oran, ni à Sidi-Bel-Abbès.

— Sidi-Bel-Abbès ! articula le pontife chériflen en prenant à partie mon pauvre domestique. Qu'est-ce que c'est que ça ?

— C'est mon pays, c'est une grande ville ! répondit Djilaly, très crâne.

— • Une grande ville ! fit le savant. Qui donc la connaît ?

Saisissant la balle au bond, je posai hardiment la question suivante au pédant dont la suffisance et l'infatualion commençaient à m'horripiler :

— Comment! vous ne faites donc pas de jor'rafiya (géographie) à El-K'érouiyin?

— Jor'rafiya ? Je ne sais seulement pas ce que ce mot veut dire.

— Ne connaissant pas le mot, connais-tu au

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moins la chose? Voyons, as-tu étudié les principales nations de la terre, leurs villes, leurs ressources, les mers, les fleuves, les montagnes

— Quelle utilité y a-t-ii à savoir ça ?

— Connaître les pays et les peuples étrangers, c'est déjà commencer, sinon à les aimer, du moins à les estimer et à ne plus les détester sans raison, attendu, ainsi que l'a dit le Prophète, que men djahila chéïen àdah {i ).

— Et vous aimez les peuples éti'angers, vous, Cti rétiens?

— Nos ignorants ( — il y en a encore quelquesuns parmi nous, de plus en plus rares par exemple — ) n'aiment pas, il est vrai, les nations étrangères, chrétiennes ou musulmanes ; tandis que nos savants ( — leur nombre s'accroît sans cesse — ) ont souvent des relations amicales avec des hommes d'une autre race et d'une autre religion que la leur.

— Eh ! quoi, l'Évangile ne vous commande-t-il pas de fuir le contact des hérétiques?

— Nous ne nous guidons pas sur l'Évangile.

— A quoi obéissez-vous donc?

— A la Loi.

(I) On déteste géD (oralement ce que l'on ignore.

— Et que vous ordonne-t-eUe celle lui ?

— Le bien, rien que le liien, jamais le mal,

— t'adl el-kher! faàl el-kiie.r ! — Faire le bien ! faire le bien ! — ronchonnait le professeur au comble de la surprise. Esl-ce là toute voire religion ?

— Oui, et c'est la religion universelle de l'avenir.

— La religion universelle, c'est l'Islam.

— Le Christianisme, le Judaïsme et le Mahométisme vivront je ne sais combien de temps encore; mais ce qui est indubitable, c'est que faire le bien sera l'éternel idéal, Tunique religion des hommes d'esprit et de cœur.

— On nous avait dit que les Chrétiens étaient des bêtes fauves (ouk'ouch). Vous ne haïssez donc pas les Musulmans?

— Musulmans, Juifs, Chrétiens, adorateurs du feu, bouddhistes, etc., sont des hommes comme nous, par conséquent nos frères (1), Nous ne

(1) MM, Gaillard et Hcrr étant d'origine protestaDle, M. Pitlois et votre serviteur lîtant u^s dans le giron de l"Eglise»postoliqueetromaine, — les uns et les autres, bien entendu, ne pratiquant plus depuis longtemps les rites de leur enfance, — n'en Étaient pas moins lids entre eux par cette mutuelle bienveillance, cette sympathie profonde qu'éprouvent les libres-penseurs envers la totalité du genre humain. Je me souviens de l'ellarement d'un musulman de Fez à qui je révélais un jour la difFércnc&

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haïssons personne, pas môme ceux qui font le mal ; loulefois, ces derniers, gens dangereux, scélérats et voleurs, nous les mettons dans l'irapossibilité de nuire, de faire du mal à leurs frères honnêtes, et, suivant leurs fautes, nous ies enfermons dans des prisons ou nous les envoyons à la mort.

— En somme, pas de pratiques religieuses, aucun cuite extérieur dans votre système.

— Faire du bien à tous les hommes sans distinction de race ou de religion, trouves-tu que. cela ne vaut pas des prières, des ablutions, des jeûnes et des guerres saintes qui ont été loin de faire jusqu'ici le bonheur de l'humanité?

— Au fond, vous n'avez aucune religion.

— Tu as raison. La fraternité universelle nous suffît. Ne délester personne, aimer tous ses semblables et même les pauvres animaux que l'on fait quelquefois si cruellement souffrir, ne jamais faire de mal à aucun être vivant, c'est, si tu veux.

de doctrine qui existait entre ces messieurs et nous. Lui montrant MM. Gaillard et Herr assis à mes côtés, jo lui dis :

— Tu vois ces chers hérétiques l'et-kouffar el-êuzèsj, eh 1 bien, je les aime comme des frères. Chez nous du reste il n'y a plus ni hérétiques, ni orthodoxes, ni croyants, ni mécréants, il n'y a plus qu'une vaste croyance fimanj: ~ la Fraternité universelle.

n'avoir aucune religion parce que c'est se placer en dehors et au-dessus de toutes les religions.

A ces mots, le professeur garda le silence.

L'assemblée matiomélane devant laquelle se livrait ce tournoi n'avait fait aucun geste, aucun mouvement démonstratif de désapprobation à l'audition de cette étourdissante profession de foi philosophique dont elle n'avait aucune idée quelques secondes avant de l'entendre. C'était si nouveau, si étrange et en même temps si séduisant ce que je disais ! Sans avoir l'air d'y loucher, en me maintenant dans des généralités peu compromettantes, sans afQcher aucun amour, aucune haine envers les religions révélées, sans éveiller les justes susceptibilités de mes auditeurs mahométans, j'enterrais pieusement dans la même fosse le Judaïsme, le Christianisme et l'Islamisme, ces trois frères ennemis qui ont fait couler des rivières et des fleuves de sang. J'étais le porteparoles de la bonté, de la tolérance et de la fraternité universelles, sans préoccupation de secte, de race ou de caste. Celte indépendance, cette impartialité surtout, à eux inconnues, semblaient frapper vivement ces pauvres gens incultes qui n'avaient jamais entendu que des excitationsau pillage et au massacre des Infidèles; et tous, graves, pensifs, illuminés de clartés sou-

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daines, ils laissaient errer leurs pensées maintenant dans un monde nouveau dont ni la Bible, ni l'Évangile, ni le Coran. n'ont soupçonné l'existence : — Le Paradis terrestre, réalisable ici-bas par le travail, la paix et la fraternité des peuples.

Seul, le professeur de Faculté, troublé, mais non vaincu, ne semblait guère disposé à mettre bas les armes. Tel un faroucbe solitaire, criblé de blessures, fait tête encore au chasseur qui va lui donner le coup mortel, tel Bou-Bekr, la lèvre supérieure et les narines froncées, ramassant ses dernières forces et ses ultimes syllogismes, se préparait à fondre sur ce maudit Cadi des Chrétiens qui venait de faire un si bel accroc à sa renommée d'omniscient docteur chérifien.

— Et qui donc, cria-t-il très haut, puisque vous ne faites aucun cas des livres sacrés, vous a enseigné à aimer tout le monde, sans distinction de race ou de religion ?

Très calme, je répondis :

— Les philosophes (el-falasifa).

— Les philosophes, hurla-t-il, sont destinés .aux feux de l'enfer (min ahet djahennem).

La dispute s'envenimait. Je me sentais engagé sur un terrain brûlant, précisément celui sur lequel désirait m'entratner le poutife marocain. Heureusement que l'incroyable ignorance du personnage allait me fournir de nouvelles et précieuses armes aveclesquelles il devait s'enferrer lui-même et se suicider sans avoir le temps {ô hérésie inexpiable !) de prononcer la formule suprême des moribonds de l'Islam.

— Ya rajcl, ô homme, lui dis-je, {je ne lui donnais plus que ce tilre, le seul que mérite d'ailleurs tout être descendant du pithécanthropus à deux pieds et sans plumes,) ô homme, tu dis que les philosophes sont des damnés. Fort bien. As-lu lu leurs ouvrages ? Connais-tu seulement leurs noms(l) ?

— Non, je ne les connais pas.

— Comment ! Vous n'apprenez pas la philosophie â El-K'érouiyin?

— Nous lisons le livre de Dieu.

— Et l'histoire ['f(-ï«nM^, l'enseigne-t-OQ chez vous?

— Non.

(1) U D'y a pas de philosophes musulmans proprenipnt dits ; il y a des traductioDS arabes d'Aristotc et de Platon que personne ne connaît au Maroc.

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— Ainsi, ni géographie, ni philosophie, ni histoire ! — Et les langues vivantes?

— Qu'est-ce qu'elles nous apprendraient ces langues vivantes ?

— Une infinité de choses que vous ignorez. Par elles, vous entreriez dans un monde inconnu, le monde des Pensées et des Idées, celui qui a pour devise Liberté, Égalité, Fraternité: par elles, et par elles seules, vous vous* métamorphoseriez et deviendriez de nouveaux hommes (1).

— Tu nous engages à apprendre les langues des Nçara, à faire de la géographie, de l'histoire, de la philosophie. Suppose que nous apprenions ces choses ; et après, à qui ressemblerions-nous?

— A nous.

— C'est-à-dire aux Chrétiens ?

— Oui.

Ce oui était imprudent. La dernière question

(i) L'étude d'une langue vivante chrétienne, — celle de Voltaire de préférence à toute autre, — est l'antidote le plus efTicace qu'il soit possible d'opposer & l'intoxication islamique. L'expérience prouve que les Mahométans algériens, tunisiens, égyptiens, syriens, turcs, etc., qui ont une connaissance sufTisante du français, de l'englais ou de l'allemand par exemple, sont inliniinent plus éclairés, plus humains, plus près de la saine et pure morale, et partant moins fanatiques, moins dangereux fjue leurs coreligionnaires qui ne savent que l'arabe, le berbère, le turc ou le persan. Cette thèse recevra les développements qu'elle comporte dans la suite naturelle de ce livre : l'i'nitersité de Fes.

du malin pédagogue cachait un piège où il fut heureux de me voir tomber. Il triompha aussitôt. Pouilaut de rire, jubilant au suprême degré, superbe et vulgaire, il s'écria :

— Aôud'ou bi Llahi min ech-chit'an er-rajim ! (Je cherche un reiuge auprès de Dieu contre Satan le lapidé !)

C'était m'indiquer clairement combien peu il désirait ressembler au diable, auquel il avait ia délicatesse de nous comparer.

Il me fallut perdre un bon quart d'heure à essayer de lui faire comprendre que la dénomination de A'çara (Chrétiens) ne convient plus aux Peuples européens, que la constitution politique des États modernes n'a pour base ni l'Évangile, livre anecdotique entrelardé de préceptes moraux et de contes plus ou moins édifiants et enfantins (1), ni la Bible, livre infiniment plus exclusi-

(1) Exemples ; — Le conte des diables qui, sur l'ordre de Jésus, passent dans les corps de 2,000 cochoDS, — la noyade aussi spontanée qu'extraordinaire de ces mêmes animaux, — la présence non moins extraordinaire de ces porteurs de jambons dans un pays où, le porc étant en exécration, il eût été sans doute fort diflicile, pour ne pas dire impossible, de trouver un troupeau de cochons de cette importance numérique, — l'Iiistoire du liguier séché parce qu'il ne porte pas de ligues, quand ce n'est pas U temps oes fif/ues, — le démon emportant le lils de Marie sur une haute montagne et lui offrant les empires et les trésors de la terre, alors que ces empires et ces trésors appartenaient de droit évidemment au prétendu Fils de

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viste, plus féroce, plus extravagant et tout aussi apocryphe que les quatre opuscules canoniques consacrés au glorieux Vagabond de Galilée.

Je m'égosillais à dire à Bou-Bekr :

— La constitution de la plupart des États, improprement appelés Chrétiens, repose maintenant, notamment en France, sur deslois /lumotnes, rien qu'humaines, solides monuments de granit où fut tracée, en lettres immortelles, la divine Déclaration des Droits de l'Homme. 11 serait donc plus logique, plus rationnel, plus conforme à la réalité d'appeler ces peuples : El-Ejnas el-moutameddniii (Peuples civilisés), que de les désigner sans cesse sous l'appellation de ^'çara qui est odieuse aux Mahoraétans.

Déroulé, ne sachant plus à quel saint se vouer, le professeur se contentait à présent de hocher la tête en signe de doute et d'incrédulité. S'avouer battu, reconnaître ses erreurs devant une assem-

Jéhovah, — et mille autres eitravagances attribuées au Fondateur du Christianisme.

Ces balivernes, en dclinitive, ne sont que risibics ; ce qui est grave, c'est le a compelle inlrare », c'est le a je suis cenu apparier Tton la paix, mai* le glaive u et d'autreg menaces évan^céliques dont les sectateurs du rabbin novateur de Nazareth prendront texte un jour pour dresser les cchafauds, les bùciiera et les gibets qui ont terrorisé l'univers.

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blée de notables indigènes aux yeux desquels it avait passé jusqu'ici pour une des luiuières les plus éclatantes de l'Islam, ah ! non par exemple ! Et, de nouveau, il se précipila sur moi avec l'impétuosité du cavalier désarçonné qui ne veut pas se rendre. Comme toujours, sod attaque fut perfide, pleine de ruse et d'adresse. J'aurais été perdu si ma réponse n'eût été prompte et claire comme la lumière du jour, car la question était terrible : c'était celle que posent les Mohométans aux abois, à court d'arguments, à ceux qui sont assez aveugles pour ne pas professer l'Islamisme. La voici cette question doucereuse et féline :

— Vous autres. Chrétiens, croyez-vous au Prophète Mahomet ?['Ertfowjna, n-i\çara. laninouchi bi n-nabi Mouh'ammed?)

— Pourquoi n'y croirions-nous pas?

— Parce que vous ne pratiquez pas sa religion, ~~ Cela ne prouve rien. Nous croyons en Jésus- Christ, et pourtant nous ne suivons pas sa doctrine. Nous croyons en Moïse, à .\braham et aux centaines de cnille autres prophètes et apôtres dont les noms encombrent la Bihle et le Coran sans pour cela être leurs sectateurs. A nos yeux, ils se valent tous, ou à peu prés. Pour quelle raison choisirions-nous celui-ci plutôt que celui-là ?

412 FFJE

— Parce que Mahomet est le dernier des Prophètes, parce qu'il a fondé la vraie religion.

— Est-ce que les autres auraient fondé de fausses religions?

— Dieu me préserve de dire cela !

— N'élaieiit-ils pas les prophètes de Dieu ?

— C'est certain,

— Pourquoi donc faire une diiïérence entre eux? Et puis, pourquoi s'entre-tuer au nom de ces braves gens, morts il y a des milliers d'années et dont la cendre n'est plus qu'une poussière semblable aux sables fins de vos pistes marocaines ? Crois-tu que cette poussière serait bien contente de boire du sang d'infidèle ou du sangde croyant? Penses-tu qu'elle fasse une distinction quelconque entre le sang d'un mouton et le sang d'un Juif, ou entre le sang d'un Chrétien et le sang d'un Mahométan?

— Non, sans doute.

— Sache donc que les nouveaux principes des Gouvernements européens sont les suivants : — Croyez en qui vous voudrez ou ne croyez à rien, adorez ce que vous voudrez ou n'adorez rien, cela ne nous regarde pas ; mais ne faites jamais de mal à vos semblables.

— Si vous n'adorez pas Dieu, si vous ne suivez pas sa loi, vous serez damnés.

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— ■ C'est faire plus qu'il ne commande que de idire du bien à tous les hommes indistinctement. Que peut-il donc nous reprocher, ce Dieu terrible et jaloux?

— Une seule chose, grave celle-ci : Vous ne portez pas le costume musulman !

^ Il vaut mieux porter un chapeau et être un honnête homme que de porter un t'erbouch (calotte rouge) et être un scélérat.

— C'est vrai. Mais dis-moi : Vous avez donc des livres, vous les apprenez par cœur?

— Apprendre des milliers de livres par cœur, fis-je, ayant de la peine à tenir mon sérieux, ce seraitbien difficile ! Nous nous efforçons d'en lire le plus grand nombre possible et surtout de les comprendre. Vous, vous apprenez presque tout par cœur si je ne me trompe?

— En eflet. Nous commençons par nous mettre dans la tête le Coran. C'est le dictionnaire du pauvre, c'est la parole de Dieu.

— Pendant que vous emmagasinez ce livre dans vos cervelles, nous lisons des quantités d'ouvrages dont le sens général seulement reste lixé dans nos mémoires ; tandis que vous autres, après avoir employé dix ans à apprendre par cœur un texte que vous ne comprenez pas, vous mettez dix autres années à essayer de le comprendre.

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Total : vingt ans d'efforts pour savoir uoiquement ces deux choses: — il laul être musulman, il faut combaltre les Infidèles. — Allons, je vois que vos études se bornent au Coran, à Sidi-Khiil (jurisprudence), à la grammaire et au H'adilh (traditions relatives à Mahomet). Faites-vous des sciences exactes (el-ôuloum er-riyadhiya) ?

— Il y a peut-être des gens qui s'en occupent en dehors de notre Université, répondit Bou-Bekr, de l'air de quelqu'un qui n'aurait pas très bien saisi la valeur des deux derniers termes de mon interrogation.

— Et la médecine?

— Il y a des gens qui l'éludient.

— AEl-K'érouiyin?

— Non.

— Oui, je sais, les t'olba qui fabriquent des talismans et des amulettes?

— C'est ça.

— Et l'astronomie, l'algèbre, la chimie, la géométrie ?

— Nous faisons un peu d'arithmétique en vue du partage des biens successoraux. A quoi nous servirait d'ailleurs l'aslrologie par exemple ? Est-ce que vous avez la prélention de connaître l'avenir au moyen des étoiles ?

— Entre Um cn-noudjoum (astronomie) et îlm

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eltendjim (astrologie), il y a une rude différence !

— Laquelle?

Cela devenait du pur dialogue molièresque. M. Jourdain ressuscité et accablant de questions comiques son Maître de philosophie n'eùl pas Diieux dit. Or, c'était un professeur de Faculté de 1" classe qui me tenait ce langage 1 Le Bennani avaitdévoilédevantnous,enmoinsdedeuxheures, les énormes lacunes d'une instruction mort-née dont eût rougi le dernier de nos candidats au certificat d'études primaires. Et cet ignorant jouissait d'une immense réputation scientilique ! It était l'un des docteurs vénérés du Corps enseignant de la première Université du Maroc, le La Mirandole sachant fout, et bien d'autres choses encore !

C'était à mourir de rire !

Maintenant que je savais ce que je soupçonnais déjà, c'est-à-dire la parfaite Qullité scientifique des Maîtres, et, par conséquent, des Étudiants de la grande Sorbonne chérifienne, je n'avais plus aucun intérêt à prolonger le fatigartt entrelien dont les longueurs et les redites ont dû faire bâiller plus d'une fois le vaillant lecteur qui aura eu la patience de parcourir ce grimoire jusqu'au bout. Missionnaire d'un pays civilisé, envoyé dans l'Athènes niagribine afin de sonder ce que l'on

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