C FEZ
croyait être un goufïre de science, je faisais alors mon devoir en recherchant la société des hommes réputés les plus instruits de l'Empire des Chérif, et je fais également mon devoir aujourd'hui en livrant à la publicité, quelque fastidieux et monotones qu'ils puissent être, les résultats de cette enquête.
C'est à l'État européen, qui aura un jour le beau et périlleux honneur de diriger les destinées du Maroc, qu'il appartiendra de pratiquer des coupes impitoyables dans les programmes d'études des Zaouiya et Mosquées chérifiennes, programmes surannés et insensés qui constituent les redoutables et broussailleux maquis universitaires oii s'élèvent et se fanatisent depuis des siècles les générations successives d'Étudiants et de Professeurs mahométans qui attisent et maintiennent vivaces dans le cœur des foules illettrées cesdeux terrifiants objectifs: — le Panislamisme, envers et contre tous, — YExécfation du non-musulman, toujours et quand même (1).
(1) Lors de sa prise de possession de l'Algérie, la France, sans aucune idée de ce que pouvaient être les bommes et les choses de l'Islam, respecta, — et elle respecte aujourd'hui au plus haut point, — l'instruction clérico-mahomélane qui est donnée, à ses Irais et contre elle-même, dans les mosquées algériennes. Je publierai dans mon prochain travail, l' Université de Fes, deus de
Cet homme présomptueux, cet arrogant docteur, arrogant parce qu'ignorant, le Bennani vient de partir, avec du plomb dans l'aile.
Dieu, quel soulagement! Il est venu jusqu'à mon tapis, moins fier cette fois-ci, et il m'a touché la main ! Puis, entouré de falots tenus par la valetaille, il estsorti accompagné du seul Moulaye Ali, lequel, en dépit des incartades bou-békriennes, tient à se montrer jusqu'à la fm l'hôte aimable et prévenant qu'il n'a jamais cessé d'être.
Dans la salle, enfin délivrée de la présence du pseudo-polymathe, un courant de iiberlé et d'allégresse secoue les groupes lassiens tout à l'heure si angoissés. Çà et là, des cigarettes s'allument aux lèvres mahométanes, et, le thé aidant, la conversation devient générale, franche, sans aucune hypocrite retenue. Des voix arabes, au loin, m'interpellent :
mes rapports à l'Autoriti! supérieure où j'indique, en termes pressants, le remMe â employer pour stf^rîlJser les germes d'intoKÏcation coranique qu oc laisse si imprudemment inoculer à la jeunesse musulmane de notre ctiëre et grande colonie française du Nord de l'Afrique.
ogie
— Fk'ih, comment trouves-tu Si Bou-Bekr? Est-ce un grand docteur ?
— Un très grand docteur, mes amis. Songez donc, il a entassé dans son crâne trois ou quatre ouvrages qu'il peut débiter en entier, ou par morceaux, à volonlé! C'est un véritable tour de force ; mais, ce qui est plus fort, c'est que nous avons en Europe des caisses en bois pouvant enmagasiner et répéter mille fois plus de choses que n'importe quel savant marocain.
— Coraraenl ça?
— Vous connaissez tous le ceftdouA' etUdendna que nous appelons en frdnçais phonographe
— Nous comprenons ! nous comprenons !
Et un universel Aciat de rire retentit, si fort, si tonitruant, que Moulaye Ali, craignant que Etou- Uekr ne fût encore dans les environs, assez près pour l'entendre, fit avec la main des gestes furibonris, criant, sans pouvoir s'empêcher de rire lui-même :
— Ya nos. ma tah'chmou chi? (0 gens, vous n'avez donc pas honte?) ■
Ce que j'avais laissé entrevoir en parlant du cendouk' ed-dendna n'était pas tombé dans l'eau. Curieux, subtils et pratiques, Moulaye Ali et les autres voulurent savoir si l'on pouvait réellement remplacer un professeur d'El-K'érouiyin par un
simple phonographe. Je leur répondis ceci en substance :
— Rien n'estplus facile. Au lieu de répéter des chansons, le phonographe récitera, si l'on veut, le Coran, la Djerroumiya, l'Ëlfiya, Sidi-Kblil, le H'adith et tout ce que l'on voudra, y compris aussi les commentaires. Dii moment qu'il ne s'agitque de la mémoire, le cendouk' ed-dendna enfoncera et battra à plate couture le roi des savants marocains ainsi que les autres savants du monde entier qui ne brillent que par la mémoire. Le phonographe, voilà rérudit de l'avenir (Pt'ih el-moustek'bel) ! Or, de cette érudition sans examen, sansesprilcritique, sans raisonnement, nous n'en voulons absolument pas, attendu que le phonographe peut la remplaceravanta^feusement. Ce qu'il nous faut, c'estla science basée sur l'observa lion personnelle, associée aux méthodes expérimentales, c'est, en un mot, la libre recherche dans la libre pensée. Plus de servile obéissance à des caractères manuscrits ou imprimés, froides et mortes consonnes et voyelles pour l'amour desquelles une moitié de l'humanité a longtemps cherché à supprimer l'autre moitié, et vice versa. Nous voulons extirper les folies, les extravagances, les excitations à la haine partout où nous les trouvons, et cela sans fausse piété comme sans fausse pitié. Et que nous
importe, en définitive, que les lois soient d'origine divine ou d'origine Imniaine? Si elles sont justes, si nous vivons heureux sous leur égide, voilà ce que nous voulons, voilà ce que veulent tous les hommes nos Irères.
Ainsi emportée, logique et prompte aux généralisations, ma pensée, en un jet irrésistible, s'attaquait aux œuvres vives du.Mahométisme, visait et touchait entin le coeur d'airain de l'Islam. D'une main ferme, d'une pince d'acier, je le tenaisce cœur, si longtemps considéré comme invulnérable, et j'en sentais encore, sous l'écrasement de la Vérité, les battements et ies soubresauts désordonnés. C'est qu'il a la vie dure cet organe de fer, si dure même que, longtemps avant d'avoir trouvé son défaut de cuirasse, désespéré, à peu près résigné, je disais comme les autres : — Le Musulman est inassimilable, l'Islam est éternel (1).
(1) Maroc Inconnu. Tome 1, page 30. — De plus longues réllèxions, un contact incessant avec l'ëlite et le peuple de rislam afrirain, m'ont permis de pénétrer plus avant dans l'âme mahométane et de signaler déjà dans le second volume du Maroc Inconnu, le « — très curieux Réveil des
- Eh! bien, non, l'Islam n'est pas éternel, non, le Musulman n'est pas inassimilable. Avec le temps, la Science tuera le Dogme, puis, unie à ses deux sœurs, la Liberté et la Fraternité, la Science amènera dans nos rangs nos frères désabusés de l'Islam
Crachant et s'ébrouant tout d'un coup dans le pavillon de cuivre d'un inévitable phonographe, des râles de ventriloque épuisé grinçaient maintenant dans le silence de la grande salle et nous arrachaient malgré nous aux i rêves consolants d'une Humanité meilleure. Il fallut subir derechef leshurlenientsenrouésetphonographiésdeBrika, l'idole bronzée des Fassiens, puis encore l'orchestre endiablé des derbouka et des plaintives flûtes arabes, et enfin, oh ! enlJn un chant que je ne savais pas si entraînant, qui me parut divin sur
Consciences islamiques, — la lente métamorphose de l'Idée religieuse et sociale clicz nos Musulmans de l'Afrique du Nord,— la future victoire des Missionnaires de la Libre Pensée, les seuls capables de battre en brèche et de laire reculer le territiant Islamisme, — et, à la lin des (ius, — leglaslunëbrc, la dernière heure de la doctrine du Législateur des Arabes I » (Maroc Inconnu, tome II» pages V, VI, et passim, 783 et suivantes.)
ogie
cette terre étrangère, un air de la vieille France, de la chère et lointaine patrie, qui Ht tressaillir mon cœur. Répétez-la, phonographe détraqué, répétez-la sans cesse cette marche d'Auguste Bosc : — la Ronde des Petits Pierrots, — cette vivante petite musique évocatrice des âmes adorées laissées à Oran et qui peut-être, elles aussi, en pensant à l'exilé, tapotent à cette heure les touches de leur piano et leur tout redire la gentille Ronde des Petits Pierrots !
Du M*rcr*dl au Dimanche, 4-8 Avril.
La nouvelle de la conquête du Touat par les troupes françaises nous arrive à Fez singulièrement défigurée, méconnaissable à travers les racontars indigènes. D'après ceux-ci, les Braber nous font reculer sur la frontière oranaise, reculade d'autant plus désastreuse pour nos armes que des milliers de morts et de mourants infidèles gisent sur les sables, de Figuig à Timimoun!
Le Djihad, la Guerre Sainte est proclamée dans les zaouiya et les mosquées ; on s'entretient en frémissant du choc suprême de la Chrétienté etdu Mahoraétisme sur cette terre sacrée du Maroc, dernier asile de l'Islam africain aux abois.
En fait de nobles et valeureux Croisés (Moud-
ogie
jahidin). les prédications ardentes des marabouts et des professeurs n'ont réussi à enflammer qu'une centaine de zerzaye, valetaille inoccupée et vicieuse, dont TAdministration cliériflenne est heureuse de débarrasser la capitale ; et ces goujats-proxénètes, affublés de mauvais fusils à pierre, ou de vieux sabres, à défaut de fusils, sont partis en chantant du cùté du Talilelt. — Tremblez, braves Zouaves et Tirailleurs ! Tremblez, Ganonniers, Chasseurs d'Afrique î Voici venir les iMercuresde Fez!
Dans les rues, l'hostilité musulmane s'est manifestée ces jours-ci d'une manière ignoble envers M. Pillois, qui suivait paisiblement son chemin, lorsqu'un Marocain, venant en sens inverse, luJ lança un énorme crachat sur la manche de son paletot.
— Sale cochon ! se contenta de lui crier le pacifique jeune homme qui vint un moment après à la maison nous conter ce pénible incident.
Chaque fois que j'ai l'occasion de réduire à leur juste valeurles vantardises des porteurs de fausses nouvelles concernant nos prétendus revers, je le fais sans hésiter, et je démontre à mes amis mahométans combien il est insensé de croire que 13,000 Français, par exemple, ont perdu la vie dans un seul combat contre les
hordes indisciplinées et mal armées des Braber et Arabes sahariens!
' L'tiypotbëse de l'apparition de nos régiments sous les mnrs de Fez est envisagée sans la moindre crainte par les principaux commerçants de la ville. Etix, qui reflètent l'opinion de la grande masse de la population fassienne, m'aflirment que pas un coup de fusil ne serait tiré sur nos troupes, qu'on les accueillerait au contraire avec de grandes démonstrations de joie et d'amitié, comme on doit accueillir des troupes amies et alliées qui apportent dans les plis de leur drapeau la belle devise qui fera la conquête de la planète entière, — Liberté, Égalité, Fraternité, — devise absolument inconnue au Maroc où, du haut en bas de l'échelle administrative, régne le plus inique, le plus intolérable arbitraire.
La fin du cauchemar chérifien, la dernière heure de l'intolérable système de suspicion et de concussion à outrance qui désole ce grand et fertile pays, le glas funèbre de l'omnipotence des Lecteurs et Exégètes du Coran, voilà ce que réclament les classes laborieuses du dernier des empires mabométans de l'Afrique septentrionale
Il pleut, il pleut presque saos diseontiouar et i£ gèle la nuit. Du fond de mon tombeau, mon ftme
s'élève au-dessus des nuées et prend son vtM. dans là direction de l'Orient où m'attendent de cbères amitiés. Je résiste à l'ennui par un travail excessif. Mes divers informateurs m'inondent de renseignements précieux, et c'est à peine si ma plume vole assez vite sur.le papier pour attraper le quart de ce qu'ils disent.
Ouid er-Rals, en particulier, est bien documenté. Au fond, ce lettré est un petit homme ambitieux, dévoré d'envie, qui veut se créer une situation indéracinable au consulat grâce à la veine inespérée de mon arrivée à Fez, où il est généralemeot mal vu à cause de son tempérament atrabilaire et de sa langue acérée; — et grincheux, grincheux comme pas uo ! Éminemment intelligent à part ça, et c'est ce qu'il me faut. . Au consulat, on était sur le point de le congédier . etdel'abandonner, pour certaines peccadilles, aux grifles du Makhzen, qui n'eût pas manqué de le laisser mourir en prison après l'avoir dépouillé deses maisons et de ses jardins, lorsque j'ai écarté de sa tête l'épouvantable menace. C'est pourquoi, comprenant que je suis sa dernière branche de salut, il lâche les secrets islamiques les plus cachés dans le but de m'attendrir et d'obtenir de
D,g,l,7?<lT,GOOglC
la Légation le divin papier qui fera de lui un
protégé fronçait.
NotrevieiIleeonnaissaBce,EI-H"adiMob'ammed ben Moh'ammed Ez-Zeinrani, homme loyal et serviable, piqué au vif sans doute par le récent, .triomphe de Moulaye Ali 1-Kthiri, a voulu me ménager à son tour une entrevue avec un savant, professeur de l'Université de Fez, et, bravant une pluie battante, pataugeant dans tes marécages de ]a capilale, il est venu, pas plus tard qu'aujourd'hui, m'annoncer que demain, mercredi 4 avril, il y aurait chez lui un déjeuner auquel j'étais convié ainsi que le très docte rejeton du Prophète, Moulaye Ak'med ben el-Mamoun el-Belr'ilki elâtaoui, ex-cadi de Mogador, qui occupe en ce moment une chaire de 2* classe à la mosquée d'El-K'érouiyin.
De même que le premier, ce second mvanl est la suffisance, l'ignorance faite homme. Beaucoup plus jeune que le désopilant Bou-Bekr, ce nouvel échantillon de la morgue chérifîenne n'a, vu son jeuneâge,niraplombphénoménaldesonchef de; file, ni ce toupet méprisant qui caractérise le
aimm
sectateur de Mahomet dès qu'il a l'ombre d'une autorité administrative, d'une influence scientifique ou religieuse, si minime soit-elle. Celui-ci, très prudent, se tient sur la défensive. On dirait qu'il n'est pas sans avoir eu connaissance de l'échec de La Mirandole Bou-Bekr. Aussi se drape-t-ii dans sa superbe djellaba bleue-marine et dans son non moins superbe mutisme.
Il me faut ouvrir le feu le premier en m'adressant à lui à plusieurs reprises ditlérentes. Plus avisé que Bou-Bekr, Ah'med évite de se compromettre, répondantà mes questions par des Signes de tête, par des oui et dés «on qui semblent faire le désespoir de l'assemblée musulmane venue ici autant en vue du tournoi annoncé que pour te festin du bon El-H'adj ez-Zemrani.
A un moment donné, on put croire cependant que le combat franco-marocain allait entrer dans une phase moins monotone et plus active. Par mégarde, je m'étais servi du mot cherk' en parlant des commentaires du Coran d'El-Beidhaoui.
Aussitôt, relevant la faute, le fils de Mamoun se hâta de rectifier :
— Ce n'est pas çherk' qu'il faut dire quand il s'agit du Coran ; c'est lefsir.
Et le jeune théologien-grammairien promène
sur l'assistance un regard de triomphe, triomphe de rat de bibUohèque puriste qui s'est attardé aux bagatellesdelamorphologieet du lexique restreint de la théologie, triomphe qui est de courte durée parce qu'il est impossible qu'une vétille pareille puisse donner lieu à une victoire solidement et chèrement acquise.
— Il (aut lutter, dis-je. . . Luttons donc ! Et, élevant la voix :
— Voudrais-tu me dire quelle différence de sens il y a entre cherh' et tefsir ? L'un et l'autre ne signiflent-ils pas commentaire, explication, interprétation, exégèse, etc., — en d'autres termes, ne sont-ils pas synonymes (moutaradifouna) ? — El, puisque nous voici sur le chapitre des innombrables synonymes arabes, sais-tu combien il y a dans ta langue d'équivalents du mot clierh' ?
— Je l'ignoré, répondit l'ancien magistrat de Mogador.
— Comment ! toi, un légiste, un théologien, un savant, ignorer des synonymes si souvent employés dans vos livres de scolastique, de grammaire, de droit, etc. ?
Pas de réponse. Etîarement de l'auditoire.
— Sais-tu au moins, ajoulai-je, combien il y a de mots arabes signifiant chameau ?
ogie
Silence, et vague geste d'ignorance du professeur.
— Sache donc, ô savant, qu'il y en a 5,744. Et peux-tu me citer dix synonymes seulement des 5,744 termes qui servent à désigner votre navire du désert ?
Même silence, même geste que tout à l'heure.
— Quant au lion, repris-je, tu seras peut-être plus heureux. Voyons, combien y a-t-il de vocables arabes désignant le sultan des animaux ?
Alors, très pépiblementettrès bas, cetaveu jaillit de la gorge contractée du grammairien-théologien.
— Je vois, murmura-t-it, que tu as tait de la littérature (ilm-el-adeb). Nous autres, nous en faisons peu ou point. Notre grande, je pourrais dire notre unique étude, c'est de connaître à fond notre Religion.
— C'est-à-dire la science de Dieu ? demandai-je du ton le plus sérieux.
— Tu l'as dit.
— Connaître Dieu, n'est-ce pas connaître Vlneonnaissable ? Alors
C'en était trop. Sous sa luxuriante barbe noire, lesdoigtsdu théologien s'enfonçaient, frémissants;
FEZ 43i
son teiot plombé de gitane andalou verdisse à viied'œil. Ce jeune poiymatbe me faisant pitié : — Vois-tu, lui dis-je, il y a très longtemps de cela, il y a des siècles et des siècles, bien avant l'apparition des religions révélées, qu'un sage de l'Inde disait : — Avant de chercher à connaUre ce quiest hors de notre parlée, appliquons-nous à nous connaître nous-mêmes. — C'est dans les Prairies d'or de Masondi que j'ai lu ces paroles remarquables qu'un ancien philosophe grec, (dont tu ignores le nom sans doute et que nous appelons Socrate,) avait également l'habitude de répéter sans cesse à ses disciples, preuve qu'il est indispensable de chercher à savoir d'abord qui nous sommes, nous les divers petits animaux qui grouillons sur cette planète ; puis, si nous en avons te loisir, il ne nous sera certes pas défend u de jeter un petit regard de curiosité vers l'Invisible et l'Inconnaissable
Un plateau de thé entre les mains, figé, cristallisé en nue pose d'indescriptible stupéfaction, \èha4jjam (1) obligatoire des grands festins ma-
(!) Barbier, appliqueur de ventouses, saigneur, circoncjseur, dentiste, etc., qu'il est de bon ton d'avoir b Fez comme maître d'hàtd quand on a du grand monde à dîner ou à déjeuner.
rocâiDs se tenait planté sur le seuil de la porte, bouche bée, les yeux écarquiilés, buvant les paroles de l'Infidéle, du mécréant venu des rives lointaines et redoutées du pays des Chrétiens, ces
ennemis de Dieu âdian Allah , qu&Dieu
les pulvérise demmara-houmou Llah I ,
Dimanche et Lundi, 8-9 Avril.
Un horrible masque de sang caillé plaqué sur le visage, avec deux blessures béantes, l'une, ayant labouré le cuir chevelu, l'autre, lui ayant lendu le soui'cil gauche jusqu'à la racine du nez, un rekkas est là, affalé dans le vestibule du Consulat, les vêtements en lambeaux, couverts de sang, son œil valide fixé sur moi qui l'interroge ; — etil me répond d'une voix dolente :
— Le fils de chien ! Il m'avait suivi la veille, parfois dissimulé au fond des ravins ou derrière des broussailles, quelquefois sur les hauteurs, de loin, sans jamais me perdre de vue. Et puis, avant-hier soir, me voyant entrer dans un douar, il y est venu, disant qu'il était un ancien collègue.
ogie
un courrier comme moi, révoqué injustement après quelques mois de service à la Poste française. Hier matin, au petit jour; laissant l'inconnu endormi, je filai sans faire de bruit, mon sac de lettres sur le dos. sac qui ne m'avait pas quitté de toute la nuit, à cause de l'autre, dont je me méfiais. Tandis que je cheminais à travers des genêts de la taille d'un enfant de huit ou dix ans, des pierres se mirent à pleuvoir autour de moi sans qu'il me fût possible d'apercevoir celui qui les lançait, parce qu'il se cachait derrière les buissons. Je me disposais donc à revenir au douar et je commençais à appeler au secours quand le soi-disantcollègue se précipita sur moi, lecouteau à la main.
— A ouddi, ekhVi-ni, naâl ech-chit'an ! (Mon cher, laisse-moi tranquille. Maudit soit Satan !)
Prononcer ces quelques mots, casser sur la tête de l'assaillant ma trique de facteur, seule ai'nie que l'adminislratton des Postes tolère que nous ayons, fut l'affaire d'un instant. Et maintenant, vois dans quel état il m'a mis !
— Dieu te puériia et punira le brigand, tui dis-je. Mais où est ta sacoc'he, où sont les lettres que nous attendons depuis cinq jours?
— Il m'a enlevé le courrier, cet enfant de l'adultère, et je ne sais ce qu'il en a fait !
Ma pauvre correspondaDce dansaiit la valse (les feuilles mortes autour des buissons de la campagne marocaine! el perdue, perdue sans espoir dans ce pays de sauvages ! J'en suis navré !
L'après-midi, au tlié du vice-consul d'Angleterre, une bonne nouvelle : La sacoche du facteur a été retrouvée dans les champs, des masses de letlres éparpillées cà et là, éventrées la plupart, le voleur s'étant imaginé qu'elles pouvaient contenir de l'or ou de l'argent. Ben Chek'roun, pacha de Fez, avisé par notre viceconsul que si te courrier n'était pas retrouvé, le vol s'étant produit en territoire niakhzen, des conséquences graves en résulteraient, Ben Chek'roun a eu peur et il a lancé des cavaliers à la poursuite du voleur, menaçant la tribu qui lui ■ avait donné asile de prendre chez elle une cinquantaine d'otages et de les garder soivs les verroux jusqu'à la découverte du coupable, sans préjudice des amendes dont le montant serait assez élevé pour ruiner le pays.
Aussi, le lendemain, nos lettres nous étaientelles distribuées ; il n'en manquait qu'une dizaine, adressées presque toutes à des négociants de Fez ; et le dévaliseur lui-même était amené, pieds et poings liés, à la Casba. Confondu au milieu d'une
ogle
foule tl'aulres détenus, on voulut le soumettre à l'épi'euve de la reconnaissance.
Après une inspection sommaire des mines patibulaires qui l'entouraient, le rekkas blessé, apercevant son ennemi, lui sauta à la gorge, criant :
— Le voici ! le lils de chien ! Je vais le tuer !
Il fallut lui faire lâcher prise ; et comme l'accusé protestait énergiquement de son innocence, Ben- Chek'roun commanda qu'une tournée préliminaire de 50 coups de trique lut fût administrée en vue de lui arracher des aveux.
Les aveux faits, le pacha condamna séance
tenante le misérable à recevoir — faul-il
dire le chifïre ? — 800 coups de bâton (huit cents coups de bâton I)
En est-il mort? Nul ne l'a su ; nul ne le saura probablement jamais.
Et qui saura jamais aussi l'odyssée lamenlable de ce déserteur de la Légion Étrangère qui est venu s'échouer ces jours-ci à la porte du consulat de France à Fez, littéralement mort de fatigue et de privations, pouvant à peine porter à sa bouche
le verre de rhum qui devait lui récliauffer le cœur?
— Ils avaient déserté à Géryville, emportant leurs armes, des Lebel, des cartouciiés et des baïonnettes, et, à eux trois, — deux Prussiens et un Italien, — ils s'étaient frayé leur route, à coups de fusil, jusqu'à Figuig. Là, on les avait accueillis à bras ouverts, en amis, mieux encore, en futurs collaborateurs de la guerre imminente contre l'ennemie héréditaire: la France. Habillés à la musulmane, les légionnaires s'étaient laissé dorloter dans l'oasis voisine de notre frontière ; puis, un beau matin, la nostalgie de la patrie les aiguillonnant, ils avaient repris la clé des champs, se nourrissant comme ils pouvaient, tantôt hébergéschichemen) dans les villages, tantôt poursuivis par des meutes de nomades snbariens qui, par ce temps de Guerre Sainte, outre le plaisir de leur ravir leurs bons fusils réputés si terribles, n'eussent pas mieux demandé non plus que d'être agréables à Allah en coupant le cou à trois maudits chrétiens.
Cette route de Figuig à Fe?, que les caravanes parcourent d'ordinaire en douze jours, ilsavalent mis deux mois à la faire 1 Et dans quelles conditions ! A peine vêtus, sans coiffure, rôtis par le soleil des ksour, puis pataugeant et grelottant
ogie
dans les oued et les Dciges de l'Atias, se cachant souvent des journées entières au fond des bois et des ravins, marchant la nuit, évitant les habitations des' féroces Braber qui, décidément, leur étaient encore plus hostiles que les Ksouriens et qui finirent même par en massacrer deux, aux portes de Fez pour ainsi dire, chez les Beni- Ouaraïn, près d'un village où, à moitié morts d'inanition, n'en pouvant plus, les pauvres diables, perdus, découragés, renonçant à lutter davantage, étaient venus demander une galette d'orge, ou la mort.
Là, quelques indigènes les avaient désarmés comme des enfants ; ensuite, sous prétexte d'aller leur chercher du pain, ils les avaient laissés seuls, leur disant de s'asseoir sur le talus du chemin et de les y attendre. Au moment où ils croyaient qu'on venait leur apporter la nourriture qui devait leur sauver la vie, les infortunés virent le douar entier, hommes, femmes et enfants, se ruer sur eux avec de' grands cris, à coups de pierre et de bâton. Trop faibles pour fuir ou se défendre, deux d'entre eux, l'Italien et l'un des deux Allemands, furent assommés, lapidés surplace, tandis que le troisième déserteur, moins exténué que ses compagnons, parvenant à s'échapper des mains des bandits, courait devant lui comme un fou et
arrivait enfin à Fez, au consulat de France, conduit par un citadin maure compatissant qui l'avait pris pour un renégat français.
D'une maigreur incroyable, d'Une saleté repoussante, les vêtements en lambeaux, le pitoyable légionnaire n'est plus qu'une loque humaine et paraît avoir énormément souffert. Pendant qu'il se restaure avec les aiiments que M. Gaillard lui lait servir, il raconte en mauvais français les soullrances de son voyage, celles de ses camarades, et il dit qu'il ne peut exprimer les tortures morales et physiques qu'ils ont endurées depuis leur départ de Figuig. Charitablement, notre vice-consul le fait monter sur un mulet, car l'homme est à bout de forces, et il ordonne au mkhaziii du consulat de conduire le déserteur jusqu'à la demeure de l'Agent consulaire d'Allemagne, M. Richter, à qui incombe le soin de recueillir ce malheureux et de le rapatrier.
Le dimanche, 8 avril, jour du Dieu des Chrétiens ( — j'ai conservé cette date mémorable sur mes tablettes — ), répondant à la gracieuse invitation des Dames Évangélisles anglaises de
ogie
Fez, à moi transmise par M. Macleod, nous enfourctions nos bidets, M. Gailiard et moi, et nous nous mettons en ronte sous la conduite d'un musulman attaché au vioe-consulat britannique pour lequel la taupinière fassienne n'a plus de secrets. El nous allons de l'avant par un temps gris d'une tristesse infinie, la bruine perlant sur nos manteaux et sur nos moustaches, constellant d'une fine poussière de diamant l'encolure et la crinière des bonnes bêtes qui nous mènent au rendez-vous mi-pieux, mi-mondain, dont je compte faire mon profit, autant au point de vue psychologique que sous le rapport non moins important des visées politiques de nos chers voisins d'Outre-Manche.
Taupinière — ai-je dit en parlant du labyrinthe chérifien; je maintiens le mot, et si j'en savais un plus vrai, plus fort, exprimant mieux dans quelle siluation soulerràine s'est efïectué le voyage de termite qu'il nous fallut (aire jusqu'à la demeure des respectables missionnaires en jupons de la Norlk Africa Mission, rien ne m'empêcherait de récrire et de l'accoter, stigmate éternel, au nom de la ville madréporique de Fez.
A travers des rues couvertes, interminables tunnelsoù l'obscurité est complète, nousavançons à l'aveugle, aplatis sur le cou de nos bêtes, pour
éviter d'avoir la tête emportée par les perches et les poutres des plafonds qui s'abaissent de plus en plus et nous labourent l'ëchine ; et nous filons dans le noir, nos étriers raclant à droite et à gauche les murs de l'in pace islamique dans lequel des ombres suspectes s'agitent, vous frôlant au passage, mettant au besoin une main familière sur la croupe de votre monture, ou sur votre genou, sans prononcer un mot, histoire de se laisser guider en parfaite sécurité jusqu'au plus voisin puits de lumière où les dites ombres s'évanouiront dans un autre couloir en vous laissant l'impression de très doux revenants qui eussent pu vous larder de coups de couteau vingt fois durant le long trajet côte à côte que vous venez de taire avec eux. Et ma mule, une brave mule de prix, fougueuse comme un jeune étalon, que M. Gaillard a bien voulu me prêter parce que je n'ai pas encore remplacé la vieille Oumm Herrou qui s'abattait trop souvent, ma bonne mule pique de l'avant, la peau frissonnante, comprenant elle aussi qu'il n'y a pas à badiner dans ces boyaux étranglés
ogie
Évoluant toujours sans bruil, paraissant marcher sur de la ouate oii du velours, une grande demoiselle anglaise, après nous avoir reconnus, a ouvert et refermé (oh ! combien doucement !) l'énorme porte d'entrée. Elle me souhaite ensuite la bienvenue en arabe, un arabe pimenté d'accent britannique qui n'est pas sans saveur, et je la suis dans le large vestibule, jusqu'au seuil de la cour mauresquequi reçoit du ciel, par ce temps morne, une coulée blafarde de cette indéfinissable et désolante clarté que l'on ne voit que dans les mauvais rêves.
Cravache en main, encapuchonné, les houseaux couverts de boue, gravissant le haut escalier du presbytère derrière ma conductrice, je me fais à moi-même l'etlet d'un barbare montant à l'assaut d'un temple sacré, car la grande habitation religieuse, d'une propreté et d'une austérité vraiment monacales, en imposerait aux plus sceptiques.
Au premier étage, — peut-être ail second, mes souvenirs ne sont pas très précis à cet égard, — un long salon rectangulaire, confortablement meublé, orné à la mode anglaise, des guéridons, des fauteuils, un.feu clair flambant dans la cheminée, la bouillotte, en vue du thé, chantant devant l'âtre sa joyeuse chanson, — et je me retrouve une seconde fois en Angleterre, avec le
D,g,l,7?<lT,G00gle
bon Macleod à ma gauche et ses trois compatriotes à ma droite, trois compatriotes du sexe faible, dont la grande amabilité et l'exquise éducation me font vite oublier que le Père éternel qu'elles adorent n'a pas songé à les gratifier d'une beauté transcendante.
La directrice, qui est la savante de la communauté, me connaît de réputation, et elle me dit, toujours en arabe, que les lettrés de Fez ont d'Auguste Mouliéras une très hauteopioion parce que Auguste Mouliéras leur pose des questions profondes qui les mettent souvent dans l'embarras et que jamais chrétien n'a fouillé te monde islamique de cette façon-là.
Je répondsen riantque ce qui étonne les savants de Fez c'est que je suis un peu moins ignare qu'eux.
Alors des rires partent, écialant tous à la fois, des rires inextinguibles qui colorent d'un peu de vermillon les visages émaciés des trois vieilles demoiselles, dont l'une, la plus grande, — 1 mètre 80 au moins, — absolument enthousiasmée, se lève et me verse de vive force une nouvelle soupière de thé que je dois absorber en y trempant d'immenses tartines de painbcurré.
Entendre traiter les savants de Fez d'ignorants n'était pas pour déplaire à des évangélistes qui
ogie
sentent d'inslinct que le taleb inahométan est leur pfusdangereux adversaire. Connaissant donc la cause de rhilarité de mes apôtres enjuponnés, j'essayai de savoir, au moyen d'une comparaison insidieuse, si elles avaient foi elles-mêmes dans leur prosélytisme et si ce prosélytisme était couronné'de quelque succès dans cette capitale du fanatisme magribin; en conséquence, je dis à ces dames que, s'il leur arrivait un jour de vouloir s'assurer jusqu'à quel point les Musulmans poussent l'amour de leur religion, elles n'auraient qu'à décapiter un sectateur du Prophète et qu'elles entendraient sa tête coupée chanter encore :
— la iiaha illa Ltak. Mouh'ammed rasoul Allnh ! (fl n'y a de Dieu que Dieu, Mahomet est le prophète de Dieu !)
Adieu les rires de tout à l'heure ! Les nez et les visages s'allongent maintenant avec une expression de tristesse réelle, éternelle histoire de la déconvenue infaillible qui attend le convertisseur, — catholique, protestant ou juif, — quand il s'attaque au bloc de granit de l'Islam (I).
(1) J'aijpreiids que de Foiicautd, l'ittustre explorateur du Maroc, s'est fait relever de ses vœux de trappiste pour aller cati^chiser les Mahométans de l'estrCmc Sud oranaig. Il est installé en ce moment chex les Beni-Abbès. La soif du martyre le tourmenterait-elle encore ? (Voir léavoc Inconnu, tome II, la page 123 qui concerne cet homme remarquable.)
La quGstiOD polilique, on n'y touche pas, ou si peu, qu'il vaudrait mieux n'en point parler si les moindres allusions internalionales ne révélaient dans la bouche des agents oflicieux et officiels de la Grande-Bretagne un caractère particulièrement sérieux et grave dont il faut savoir peser la valeur. Macleod, par exemple, dans son for intérieur, est persuadé qu'une fausse manœuvre du Makhzen ou un acte imprudent d'une grande puissance européenne peuvent jeter le Maroc dans les bras de la France ; et. dernièrenient, lors de l'alïaire Pouzel, quand nos cuirassés vinrent se livrer à un semblant de démonstration peu amicale dans les eaux de Rabat et de Mogador, ce fin diplomate m'envoyait de Fez ces quelques lignes dans lesquelles l'ironie, qu'on ne s'y trompe pas, cède certainement le pas à la crainte :
— « Caramha ! disail-il, laFrance, cesjours-ci, marche vers le Maroc si vilement que je comconimence de rêver de vous saluer prochainement — assis dans la Chaire Publique d'Arabe à Fez au lieu d'Oran (1) ! »
(1) N'oubliez pas <]uc Macleod est le lils de ses œuvres.
ogie
Dans le salon, resté clos, l'air enfermé s'alourdissait. La pendule de oinrbre rose, sur la cheminée, venait de sonner quatre heures, et nous en étions encore au sempiternel chapitre de la difiicuUé qu'ont les Européens à circuler et à vivre dans l'intérieur du continent marocain. L'avant-veille, une collègue de ces demoiselles avait quitté Fez, retournant à Londres, au siège de la Société, après dix ans de séjour dans la capilale chérifienne. Et elle était partie à dos de mulet, vêtue à la mauresque, ainsi que s'habillent du reste ses compagnes chaque fois qu'elles sortent en ville, afm de ne pas s'exposer aux grossièretés de la foule islamique.
— Voyez-vous, sidi, me disait de son air sage la supérieure, nous distribuons gratuitement des médicaments à tous les Musulmans qui viennent nous en demander. Nous faisons des aumônes, nous apprenons à chanter et à lire aux petits enfants qu'il faut savoir captiver par de fréquentes distributions de bonbons. Eiilin nous faisons satant de bien que nos ressources et nos lumières nous permettent d'en faire, et pourtant
qu'il a appris le français et l'arabe sans maître et (ju'it est parvenu, malgré ses nombreuses occupations, à publier une bonne traduction de la grammaire arabe marocaine de Lerchundi filudiments ofthe arabic vutgar of Morocco, in-8°, Tanger. 1900).
Angoissée, elle gardait le silence ; alors, je lui dis:
— Concluez, leila.
— Ah ! vous la connaissez mieux que moi la conclusion, fit-elle en ensevelissant son visage dans ses mains.
Dehors, sous la pluie intense qui s'est remise à tomber, laissant mon impétueuse rauie battre t'ambie qui lui plait, je songe aux efforts surhumiiins tentés au Maroc par les Sociétés anglaises d'évangélisation protestante : la Aorth Africa Mission, qui a des missionnaires en permanence à Tanger, Casablanca, Têtouan, Fez et Céfrou (annexe de Fez), — la Southern Morocco Mission, dont les représentants se trouvent à Mazagan, Saffi, Mogador et Merrakech, — la Society for promoting ckristianity amongsl Ihe Jews. à Mogador. destinée celle-ci à attirer les seuls enfants d'Israël dans le giron de l'Église anglicane.
— Agents politiques, espions, fauteurs de troubles au profit de la plus grande Angleterre ! diront les uns.
— Admirables apôtres, missionnaires de charité et de paix ! affirmeront les autres.
Mon Dieu, les Franciscains espagnols de Tanger sont tout aussi chauvins que leurs confrères britanniques de la Religion réformée {!), et, parmi les diverses Missions chrétiennes qui cherchent à faire du Maroc une proie aussi dogmatique que nationale, on peut dire qu'il n'en est pas une qui ne jalouse sa voisine, pas une qui ait eu Jusqu'ici la gloire d'enregistrer une conversion sincère parmi les Mahométans, lesquels acceptent leurs médicaments et leurs friandises et se moquent d'elles ensuite.
Quant à l'influence purement politique que ces Associations confessionnelles peuvent mettre au service de leurs gouvernements respectifs, elle est, croyez-moi, des plus minimes. Qu'on en
(1) A un moment donné, il (ut question de (aire venir à l'hôpitel Irançais de Tanger quelques-unes de nos sœurs de charité pour soigner les malades de tous les pays et de toutes les confessions que nous accueillons daus cet établissement qui prend de jour en jour plus d'importance. Ayant eu vent de la cliose, le galanlissmie Supérieur de la Mission franciscaine espagnole menaça les saintes femmes de les priver des sacrements de l'Eglise si elles osaient accomplir en terre marocaine leur divin ministère, menace eUroyable qui mit en fuite l'unique sœur française qui aval t fait le voyage de Tanger sans connaître les foudres qui l'y attendaient. — On sait que, de par les traités, les Franciscains espagnols sont les seuls ecclétiastiqueii eath'Oliqueit qui aient le droit de résider au Maroc; or le Saint-Père ainsi que le gouvernement de la Reine R(5genle veillent avec un soin extrême au maintien et ô l'observation de cet extraordinaire privilège !
juge par ces paroles de nres amis marocaias à qui j'eus maintes fois t'crccasion de demander ce qu'ils pensaient du prestige exercé sur les masses islamiques par les dames méthodistes de Fez par exemple :
— Les t'bibèt (1) ! me disaient-ils souvent sans pouvoir réprimer un éclat de rire, mais ce sont des t'bibèt, et voilà tout !
(t) Femvaa-midecim. C'est ainsi qu'on appelle â Fez ces dames de la North Afrùa Mistion, dont la principale fonction est en eOet de distribuer des remèdes aux Marocains.
ogie
Mardi, 10 Avril.
Hors des remparts, entre Bab Ségma et liab Mah'rouk', en habits de iête, une foule est ]à qui déborde et rejette son trop plein sur les hauteurs voisines, la plaine n'étant plus assez vaste pour contenir les dix mille cavaliers et les soixanle mille piétons qui veulent participer à la prière publique par laquelle Moulaye Arafa, oncle et représentant du sullao, doit inaugurer la grande Fêle des Sacrifices (Ei-ld el-Kbir).
Délicieuse et limpide, cette matinée d'avril : une vraie matinée de commande pour les innombrables Croyants qui, de tous les points du territoire, sont venus taire leurs dévotions au mausolée de Moulaye' Idris. Tandis que le soleiV éblouissant monte dans une atmosphère tran-