LIT
Vendredi, 13 Avril.
Dans la cour du très haut fondouk qui nous écrase de ses quatre étages, le meilleur, ou plutôt le moins mauvais joueur d'échecs de la capitale marocaine se sent perdu.
Je viens de lui prendre la reine, sa suprême ressource, et il se débat, combinant des ruses d'apache, se ravisant, recommençant ses coups, essayant de tricher, consultant du regard ses coreligionnaires, dont le cercle, de plus en plus resserré, me comprime et m'étouffe. Chaque musulman donne son avis, conseilleou condamne telle ou telle manœuvre du marocain en détresse, tant et si bien, que, troublé, ému et énervé, voulant en Unir au plus vite, je démasque trop tôt mes batteries, fatale imprudence qui me fait
perdre tous mes avantages et m'amène à une partie nulle, moi avec un cavalier et le roi, lui avec «on roi seulement.
Et ils se réjouissent tous de la quasi victoire remportée sur le chrétien qui avait failli ternir la gloire de l'inviocible Mok'ammed ben Abd-el- K'ader Hennis, riche marchand d'étoffes qui m'attendait depuis longtemps dans sa boutique du fondouk des Tit'Vaouniyin pour se mesurer avec celui qui, dans le fond de sa pensée, devait être encore plus mazette que lui.
— La belle partie que vous aviez, et que vous avez compromise, il me semble, par votre faute ! me dit M. Herr qui avait assisté à la liatatlle en homme impartial, souffrant quand même que le représentant de la civilisation n'ait pas eu complèment.le dessus sur les porteurs de djellaba.
A cette réflexion fort juste, je réponds :
— Je n'ai pas été le maître de mes nerfs, c'est certain. Ce qui est non moins certain, c'est que la vieille réputation d'excellents joueurs d'échecs, qu'on se plaît à perpétuer en l'honneur des Arabes marocains en particulier, est une réputation usurpée, surfaite, semlilable à l'autre : celle de la grande science de leurs docteurs en grammaire et . en théologie. Faux clinquant que tout cela, erreur
ogie