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RETOUR A TANGER

Mardi, 17 Avril.

Beau jour! Jour béni, malgré l'intense siroco aux ardeurs épuisantes, malgré les baleines de forge que le désert souffle sur nous !

Et c'est au milieu d'un afiectueux cortège d'amis que je quitte la ville de Moulaye Idris, l'œil débordant des aspects actuels de sa désolation, de ses cimetières, de ses ruines; — puis, '^s adieux faits, me retournant pour contempler une dernière fois la reine déchue du Afagrib, il me seiDble la voir, sous la pluie de feu qui embrase

ratraosphère, s'enflammer tout à coup, et flamber, flamber .comme une mer d'asphalte, comme jadis Sodome et Gomorrhe, les taches brunes de ses jardins jaillissant en gerbes de feux de bengale, se détachant ensuite en longues flammèches vertes par-dessus l'infini réseau des mirages lointains.

Seul ! Je me retrouve seul à Douiyèl, seul de chrétien du moins, — MM. Herr et Pillois étant restés à Fez, — et je me délecte à l'idée d'être seul avec mes pensées, seul avec mes Marocains qui respecteront mes rêves et mes méditations et ne me parleront que si je lés fais parler.

Les' braves- gens de nos anciennes nzala me reconnaissent et sont encore plus doux, plus prévenants que la preiuière fois.

— Àla slamt-ek, a l-fik'ih ! Zourt Moulaye.HHs. Aafaâ-na Llhou bihf (Salut à toi, lettré. Tu as ■visité Moulaye Idris. Que Dieu, grâce à lui, nous soit propice !)

— Oh ! oui, il vous sera propice, je vous eil réponds, chers amis. U vous sera propice, parce que je crierai partout votre détresse, votre misère, vos malheurs immérités, parce quei pacifique

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47i PEZ

Pierre i'B>niite, je prêcherai dans laFnmc&anaée la première Croisade des esprits géDéreax, la Croisade de votre Renaissance, qui sera à jamais fécondée par la liberté, par nos idées bien françaises de justice universelle, d'indestructible .égalité.

C'est ainsi que j'allais, d'étape en étape, par une marche rapide à travers les champs d'oi^e et les blés verdoyants, semant moi aussi la Bonne Parole, non la parole confessionnelle qui fait germer des récolles de Croyants exclusivistes, mais la parole philosophique,- d'où jailliront les fraternités et les clartés futures.

Après Douiyèt et la nzala des Beni-Ammar, je revois mes hôtes de Sidi Gueddar. Le bon vieux chef de douar n'est fflus là pour me recevoir. On me dit qu'il est malade; sur le point de mourir, et je pénètre au cceur du village, jusqu'à son gourbi sordide, où je le trouve râlant, n'ayant plus que quelques heures à vivre.

Ses parents me supplient d'agir auprès de la

Légation de France en vue d'écarter de leurs têtes

' les innombrables épées de Damoclès qu'une

récente tactique diplomatique Suspend au-dessus des tuibaus de nos protégés indigènes du Maroc. Il est question, en effet, depuis quelque temps, de tailler, d'émonder, de tondre de très près l'arbre trop touffu de nos Protections comuéludinaires, opération douloureuse, do"ht je ne parle qu'ea tremblant de crainte parce que je songe aux déceptions navrantes, aux désespoirs, aux rancunes terribles qui peuvent être la conséquence d'une mesure si radicale.

S'imaginant que je comptais pour quelque chose dans la stratégie française magribine, le troupeau entier des fils, petits-flls et arrièrepetits-enfants des anciens émigrés de Miliana (I) s'était donné rendez-vous autour de ma tente, et les plus vieux gémissaient, nie suppliant d'intervenir, disant qu'ils n'avaient plus qu'à mourir si on les séparait violemment dé la Légation, leur unique bouclier contre la voracité des ogres chériflens. Ils reconnaissaient par exemple qu'il y a des iibus, des excès, souvent même une exploitation éhonlée du fellah' marocain que des courtiers Israélites et européens attirent en foule, moyennant finance, sous l'égide de certaines Nations chrétiennes, et ils me donnaient des

(1) Méiiarta, dans la prononciation locale. ,

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conseils, se fnippanl la poilrine en signed'imminerite délresse :

— Les raembies gangrenés, disaient-ils, arrachez-les, coupez-les. Mais, dans le but de plaire au Makhzen perfide, qui ne vous en saura aucun gré et qui croira que votre loyale générosité est de la faiblesse, n'allez pas sacrifier ceux qui ont

des droits acquis, vos anciens protégés, c'est-àdire des centaines, des milliers de têtes et de creuvs qui aiment la France el n'ont d'espoir qu'en sa traditionnelle générosité !

Dans leur douleur, ces primitifs trouvaient des expressions attendrissantes, ou aiguës comme des dards de llëclie, qui traversaient 'en sifHant ma très mince armure diplomatique.

Je les console de mon mieux, leur promettant (le m'occuper de leur situation, qu'ils me décrivent en pleurant, me disant que le Makhzen les fait attaquer chaque nuit par des troupeaux de pillards et de brigands, et que, si cela continue, c'est la mort, sans phrases, à bref délai.

Et je n'ai pas que ces .anciens émigrés de Miliana à consoler : Il m'en vient d'autres, dps Arabes au teint hâlé, qui ont fait plusieurs heures de route à pied ou à cheval, Arabes que j'avais déjà vus lors de mon voyage à Fez el qui m'avaient accompagné jusqu'au-delà de Uab-Tiouka, m'accablant de leurs continuelles et lamentables jérémiades.

— Tu vois, fk'ili, me disaient-ils, nous sommes là-bas en tout cinquante-trois tentes des Oulad Sidi Cheikh de la province d'Oran, et nous sommes français, nous voulons rester françaû, sans quoi c'en est fait de nous, nos voisins marocains

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n'altendaAt que la certitude que nous ne somaies plus suus la protection de la France pour nous tomber dessus et nous manger ! Oui, nous manger, à la lettre, et faire rôtir notre chair sur des charbons ardents. Qu'avons-nous fait, grand Dieu, pour être abandonnés par la France ?

Sous l'empire de la vive émotion qui m'agite, je leur jure que si ma faible voix est impuissante à convaincre les arbitres de leurs destinées, le Dieu de la clémence, le Dieu de la miséricorde et de la bonté les prendra sans doute en pitié. Et ce dieu, qui intercède aujourd'hui en leur faveur, n'est autre que la compassion qui m'étreint le cœur à plus d'un an de distance : c'est cette compassion que je voudrais taire passer dans les yeux et dans l'âme de ceux qui me lisent et qui ont peut-être encore le pouvoir de ne pas livrer aux impitoyables vengeances du Makhzen une nombreuse population d'origine algérienne qui maudira la France et ses enfants, si la France, sa tutrice naturelle, l'abandonne définitivement à son malheureux sort.

Ce matin, la tranchée, au fond de laquelle rou'

leat- les eaux boueuses duSbou, est grouillante de bêles, bourricots, chameaux, bœuïs, chevaux, mules et hommes qui s'empilent dans le bac préhistorique mis à la disposition des plus foris et des plus agiles. Et j'attends des heures, sous un soleil torride, le mauvais bach-h'ummar que Djilaly m'a donné et qui s'est éclipsé dans un douar lointain sous prétexte d'une parenté problématique avec l'un des habitants de ce douar.

— liak msouguer maà moul er-ramma. (Tu es en parfaite sécurité avec le maître de ia caravane), m'avait dit Djilaly en me choisissant le chef muletier en question, Djilaly ne devant pas retourner avec moi à Tanger.

Ne voyant pas venir l'homme attendu, je passe le fleuve avec le fidèle Ah'med, Mbarek elles deux sous-muletiers qui ont abandonné leur supérieur pour me suivre, hemsouguer (!) de Djilaly nous égayé une partie du chemin. Je suis, en vérité, drôlement msouguer avec un individu invisible, uniquement préoccupé de la chasse aux âïl partout où il voit une agglomération humaine. — Oh îlesmceurs marocaines ! — Le plus ennuyeux, c'est qu'aucun de nous ne connaît le chemin, pas même le vieux routier Ah'med, qui voyage dans

(i) Mot espagnol arabisé r seguTO, s

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ces cantons, comme moi, pour la première fois.

Au loin, à.dix kilomètres environ, les figuiers de Barbariedu douar d'El-H'abbasi font une grande tache sombre sur le versant du plateau qui s'élève devant nous en pente douce. En avant donc, en ligne droite,- vers l'accueillante résidence du caïd !

Mais voilà que nous avons abandonné les pistes fréquentées et que nous ne rencontrons plus ni pâtre bédouin gardant ses bœufs et ses chèvres, ni voyageurs, ni caravanesilionnant la vaste plaine marécageuse d'El-Kheliaf. Et puis, nous barbotons bientôt dans des fondrières et des marais où les bêles s'enlizent jusqu'au ventre, fondrières et marais qui disparaissent parfois sous une forêt de genêts et de joncs aigus qui nous faisaient de loin l'efiet d'un magnifique tapis de verdure. Ces eaux stagnantes ou courantes reposent sur des fonds noirs dont l'aspect inusité frappe d'épouvante les deux jeunes garçons caravaniers qui s'épuisent en longs efforts afin d'arracher leurs mules aux aspirations des tourbières. Et nous pensions en avoir fmi avec cette navigation paludéenne qui durait.depuis deux heures, quand, soudain, une ligne d'eau d'un beau vert d'émeraude, très surprenanteau miJieudeces marécages, nousoppose et ses profondeurs inconnues et sa largeur d'une trentaine de mètres et sa longueur désespérante

qui se déploie devanl nousâ perte de vue, sans aucune apparente solulion de continuité.

Le mkhazni El-Hactimi refuse net de tenter le passage. — Un cheval de perdu, mazeUe ! et puis sa peau, sa cliére peau, que ne paierait certes pas txîut l'or des caisses impériales ! Serviteur au portier !

Et il s'éclipse, criant qu'il va chercher un gué.

Alors, !e cuisinier Ah'med saute du haut de son berdâà terre. Je veuxl'attacheravecunecorde, afin de le ramener au besoin sur la berge, en cas d'engloutissement. Il refuse, et il se précipite à l'eau tout habillé, laissant seulement dans les hautes herbes de la rive ses belles babouches jaunes, qu'il ne devait plus retrouver. Ah ! le brave homme ! il passe, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture aux endroits les plus profonds, et il revient prendre la bride de ma moulure pour me mener de l'autre côté.

Enfin nous atteignons l'oasis de fraîche et luxuriante verdure des bosquets d'EI-H'abbasi. Le vieux gouverneur de la tribu d'Et-R'arb est chez lui, récitant son chapelet dans une pièce du rez-de-chaussée où il me reçoit avec une onction

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et une aflabilité paternelles, qui ne soDt pas exemples néanmoins d'une réserve absolue en matière de c|uestioDs politiques et gouvei'nementales. Il y a, il est vrai, autour de lui, assis sur. des tapis défraichis, son secrétaire, son lieutenant (khlifa), d'autres chefs indigènes encore dont les costumes luxueux contrastent avec les guenilles des plaignants qui se tiennent sur le seuil de la porte, guenilles qui sont les vêtements ordinaires de la grande majorilé des indigènes soumis à la rapacité du Asc chérifien. Des compliments, des banalités arrosées de tbé brûlant et des questions sur ma nationalité ne sauraient m'enchaîner longtemps auprès de ces gros turbans, sous lesquels luisent des yeux d'oiseau de proie.

Le coucher splendide du soleil m'appelle bien vite au dehors, loin de ta demeure seigneuriale qu'entourent les miséreux, et je me promène loiigtiiinpsparles vagues sentiers qui s'enchevêtrent autour des tentes que nous avons dressées dans une sorte de camp retranché fermé par une enceinte impénétrable de figuiers de Barbarie.

C'esl l'heure fraîche et lumineuse du soir où les mélancolies de la journée s'effacent devant les espoirs du lendemain ; c'esl l'heure où les femmes

arabes reviennent des puits, la jarre pleine attactiée snr le dos, suivies de la foule bruyante des gamins qui sont tout à coup surpris et épouvantés de voir un chrétien se promener seul dans les champs, une inoflimsive cravache à la main. Leur eflroi se change bientôt en douce confiance quand ils entendent l'Inlidèle redouté (1) leur parler dans la langue du Prophële :

— La lkha[ou-r.h, a ouladi. Ou h'ak'k' rjèl el- Uail, ma idlihar menni r'ir el-kheir ou l-k'amd ou ch-rJioukr liltahi taâla. (— N'ayez pas peur, mes enfants. Par les saints du pays, il n'émanera de moi que du bien, des louanges et des actions de grâces au Dieu Très-Haut.)

Quand nos colons et les très rares fonctionnaires algériens, civils et militaires, qui bredouillent quelques mots d'arabe, s'entretiennent avec les disciples de Mahomet, jamais, au grand jamais.

(1) Redouté, le Chrétien l'est plus que quiconrjun en Blad-el-MakIiien, parce quo les Marocaios ont appris à leurs dépens ce qu'il leur en eoùle chaque lois {ju'ils s'attaquent à un Européen. La note â payer est toujours élevée, — des mille et dos mille francs d indemnité — et c'est souvent justice.

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ils De pronODceut ce mot magique : Allah, ni le nom presque aussi vénéré du Propbèle, ni tes noms des santons de la contrée où ils se trouvent. L'idée de Dieu» tuée chez nous, ne leur vient plus à la mémoire, et ils perdent irrémédiablement ainsi l'occasion de séduire à peu de frais les Ueligieux qui les écoutent.

Que sont, en effet, les Musulmans ?, — Des Ueligieux, rien que des Ueligieux appartenant tous à l'Ordre le plus austère du monde: l'Islam. La Heligion est l'unique préoccupation sérieuse de leur existence ; les intérêts matériels passent au second plan, loin,' bien loin derrière celte grande inspiratrice de leurs actes. C'est par la Heligion qu'ils sont ce qu'ils sont, c'est pour elle qu'ils se montrent bons ou mauvais, chevaleresquesouassassins,impeccablesou vicieux, sincères ou menteurs, coniianis ou souf:çonueux, amis ou adversaires. Et s'ils nous abhorrent du fond de leur âme, c'est parce qu'ils sont persuadés que nous sommeslesennemisde Dieu, par conséquent de ïlslam.

— Pourquoi donc, m'ont souvent demandé des profanes, nos Indigènes accordent-ils quelque semblant d'amitié et de confiance aux rarissimes chrétiens qui s'occupent, non de leurs affaires commerciales, mais de leurs Sciences religieuses?

— C'est parce que ces chrétiens ont,, ou ailectent d'avoir du respect pouf la doctrine de celui que les Indigènes considèrent comme le seigneur, le prince des Apôtres, le plus grand des Prophètes, rÉIu de Dieu (El-Moust'afa). El, jusqu'à la complète refonte-des cervelles mahométanes, — (une dizaine de générations seront couchées dans la tombe avant l'accomplissement de celle désirable palingénésie,) -— telle est la seule tactique à employer envers les Musulmans en général et envers nos Indigènes algériens en particulier.

Essayez d'iiil leurs d'invoquer souvent dans vos conversations avec eux la divinité, les prophètes et les, saints, et vous verrez aussitôt la profonde impression que vous produirez non seulement dans l'esprit des Mahomélans pieux,- mais encore sur le soi-disant scepticisme de ceux d'entre eux qui se prétendent francisés, ralliés à la civilisation et à l'irréligion contemporaine.

L'Islam est une longue méditation de la mort. Cette méditation commence avec l'être pensant, à 6 ou 7 ans, et cesse quand son cerveau s'arrête de fonclionner, c'est-à-dire au moment du dernier soupir du Croyant. C'est donc quand l'enfant mahoraétan commence à penser, vers 6 ou 7 ans, qu'il faudrait substituer chez lui à la méditation de la Slort la méditation de la Vie, et cela au

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moyen de l'éducation et de l'instruction philosophiques, toutdogmeet toute théologie étant laissés prudemment de côté (1).

— À l-fk'ih I A i-fk'ih ! Ja l-khlifa.

C'était la voix amie et caverneuse d'Ah'med qui me criait à travers les figuiers de Barbarie que le lieutenant d'El-H'abbasi était là, qu'il apportait le plat de kouskous traditionnel des caïd marocains, plat qu'il est d'usage d'éctiangercoQtreunou deux gros disques d'argent. Alors je me sépare à regret de la petite assemblée de femmes et d'enfanlsavec lesquelsje m'entre tenais et dont la naïve confiance et l'aveuglante ignorance me laissaient entrevoir l'œuvre ardue, mais féconde et merveilleuse, qui

(1) Soucieux comme il l'est de l'avenir de notre plus belle coloDie, le gouvernement de la République française devrait tendre sans cesse à l'alTaiblissement de l'instruction religieuse qui est donnée dans nos Mêdersas et dans nos mosquées algériennes. Le t'aleb indépendant, — professeur, instituteur, éducateur, directeur de zaouiya, instructeur chargé d'inculquer l'Islam aux jeunes générations des campagnes et des villes, — est assez redoutable par lui-mâme sans que nous l'aidions candidement dans son incessant apostolat islamique. Là est le danger, l'ellrayant danger, que je signalerai en détail dans la seconde partie de cet ouvrage : L'Unitenité de Fez.

sera l3-g4oire des instituteurs français, ces futurs Missionnaires marocains des siècles à venir.

De bonne heure, le lendemain, je suis debout, ravi, comme toujours, de voir poindre à l'Orient les premiers feux du jour.

L'iDumination du ciel uoir commence par des projections simultanées de fusées lumineuses et de fusées ombrées qui, s'élançant du ras de l'horizon, se déploient en un immense éventail de rayons clairs et de rayons sombres, prodigieux écran céleste dont la poignée est à l'Orient et la - circonférence perdue dans les régions inaccessibles des lointaines étoiles.

Les voilà bien les fih blmm et les fih noirs que les Mahométans, en temps de carême, doivent pouvoir distinguer les uns des autres afin de cesser leurs gloutonneries nocturnes. Nous, les civilisés, peu habitués, à la contemplation des phénomènes et des beautés de la nature, nous avons pensé que les Jïfe blancs et les fils noirs, traduits littéralement du Coran, étaient de vulgaires cordonnets de laine ou de coton, et voilà comment est passée dans notre langue cette

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ioculion des Arabes : — distinguer uw ^l blanc d'un fil noir, — métaphore gentille, à la vérité, mais qui désigne dans l'esprit des Musulmans toute autre chose que celle que nous lui faisons dii-e(l).

En nttendant que le café soit prêt, et tandis que la fumée des fourneaux d'Ah'roed monte lentement dans l'air frais et calme du matin, j'erre seul à travers les retranchements compliqués de nos figuiers de Barbarie. Alentour, des polagere, des jardins, des bosquets d'arbres fruitiers, chacun avec sa maisonnette ou sa chaumière, au-dessus desquelles crépitent, en roulements secs et grêles, les claquements de bec des pères

<1) — H Man^x et buvez jusqu'à ce que vous distinguiez les fils blancs des fils noirs de l'aube », dit le Coran, chap. II, vers. 18!). Les mots de l'aube, que Kazimirskï n'a pas traduits, indiquent clairement qu'il s'agit ici du premier blanc hisse ment de l'horizon au point du jour. Néanmoins, par la faute de nos traducteurs, on croit gént^ralement chez nous que les ^b célesleg dont parle le Coran sont des licelles terrestres, tout ce «ju'il y a de plus terrestre. Le traditionniste Et-BoukhaH (t. I, p. £17). reconte que certains contemporains du Prophète étaient tombés dans la même erreur. Les uns s'attachaient aux pieds des lils blancs et des lils noirs, d'autres les mettaient sous leursoreil 1ers, et les unset les autres mangeaient et buvaient jusqu'à ce qu'ils pouvaient distinguer la couleur respective de chaque til. Ce (ut Mahomet luimême qui se chargea de leur faire comprendre le sens du verset précité.

et des mères cigognes dont les longues et infatigables castagnettes troublent seules le grand silence des nuits marocaines.

' Suivant l'usage, je distribue un peu de monnaie, — 50 centimes par tête. — aux malheureux fellah' qui ont veilié cette nuit autour des tentes, et puis en route, en route vers le Nord, en file indienne, tantôt le long des champs cultivés, tantôt sur les landes sablonneuses et stériles qui ne sont que les anciennes dunes du rivage de l'Atlantique. Le ciel, un peu couvert les deux jours précédents, s'est merveilleusement éclairci, et le bleu limpide de l'atmosphère flotte devant nous à l'infini, aussi bien sur la plaine que sur les pentes des monts de l'Est dont les arêtes effilées s'irisent à mesure que monte derrière elles le grand soleil d'Afrique.

Et la petite caravane chemine avec lenteur, comme grisée par les haleines régulières et déjà chaudes de la brise matinale.

Vers dix heures, la chaleur devenant excessive, je crie à mes hommes de se hâter.

Maintenant, nous foulons le sol ingrat de Lékhbul' (1), et la marche s'accélère, avecledésir

(1) Maroc Inconnu, tome II, page 536 à 580.

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bien naturel de trouver le repos et la fraîeheui^ à l'étape à'El'K'êar-el'Kbir. ville arabe malpropire, qui nous fascine pourtant dès que nous apercer vous de loio ses maisons blaoches et son ttotde verdure. - ;

Après les innombrables marécages au milieu desquels la caravaue se disloque, chacun prenant le chemin qui lui semble le plus coqrt elle meilleur, nous arrivons, Ah'med et moi, au bord d'un précipice au fond duquel roulent des eaux

— VOuaâ Lekkous ! Le même que nous avons traversé à El-Araïch, me dit mou guide;

Nous tournant le dos, les robes relevées jusqu'aux aisselles, faisant la chaîne et se tenant fortement par les mains, des femmes arabes traversent la rivière devant nous, non sans lutter avec énergie contre la force du courant. Delà rive, nous etplusieursautres hommes, nous assistonsà un étrange speclîtcle : des hémisphères charnus ou maigres, fermes ou tremblotants, fouettés par l'onde furieuse, et fuyant, fuyant toujours jusqu'à l'autre berge, où les robes se baissent, recouvrant ces chairs frissonnantes jusqu'à la prochaine traversée du fleuve. Oh ! non, personne de nous n'a ri et nul n'a songé à s'égayer de ces fillettes et de ces travailleuses des champs, qui rentraient en

ville, leur journée terminée, par le seul gué n'offrant pas trop de danger.

Rivière redoutable, l'Ouad Lekkoun, que l'on appelle aussi l'Ouad et-Kebir (le grand fleuve), saute quelquefois en hiver par-dessus la tranchée profonde qui endigue son cours, et elle inonde alors la malheureuse bicoque magribioe qui est assez souvent noyée en hiver et rôtie en été, conformément au souhait de l'antique et grincheux santon- visionnaire de l'endroit : Sidi Abder-Hah'man el-Mejd'oub (1).

Moulu par dix heures d'équitation forcée, je retrouve ma tente avec joie, non sans avoir roulé au préalable dans les diverses ruelles d'EI-K'sar-el- Kbir en compagnie de notre agent consulaire, M. Michaud-Bellaire, l'uniqueeurupéen de ce lieu, parisien gai et, sémillant; qui ne paraît pas s'ennuyer le moins du monde dans ce canton marocain, où il vit depuis plusieurs années, au mieux avec les musulmans de ia ville et des environs avec lesquels il fait du commerce, de l'élevage et de l'agriculture.

(1) Maroc Inconnu, tome II, page S40et suivantes.

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Je laisse à cet ami de l'infortuné forrel (1) une valise que ce jeune et malheureux explorateur m'avait prié de lui apporter à Fez, petite valise en assez mauvais état, contenant, enveloppés dans un chiilon de cotonnade noire : — une tioussole-

(1) M. Forret, un petit jeune homme bien doux, bien timide, hantédu désir d'explorer les nagions ioconDues du Maroc, est parti d'Oran, le 11 août 1899, habillé en mendiant musmman alin de ne pas attirer l'attention ; par surcroît de précaution, il s'était lait circoncire à Paris.

D'aprfs mes conseils, appuyés de rexpérience du derviche qui lui lit toutes les recommandations nécessaires, notre compatriote se dirigea d'abord vers le Rif, qu'il se proposait de traverser du Nord au Sud, c'est-à-dire de Mliiiya à Fez ; et il traversa etieclivement cette région dangereuse sans trop d'encombre sous son déguisement de miséreux. C'était là un grand, un beau succès.

Arrive sain et sauf à Fez en décembre 1899, Forret m'annonça par lettre l'heureux résultat de son voyage dont les principales découvertes contirmaient d'une façon frappante les informations de notre grand explorateur marocain Moh'ammed ben Tayyéh.

De Fez, Forret se rendit ensuite à Tanger, où il passa quelques jours. Ce fut, dit-on, dans celte dernière ville qu'il ébruita, peut-être un peu trop, son intention de pousser une reconnaissance jusqu'au DjfM Uoulaye Abd-es-Slam (Djebala). Malgré l'énergique opposition de la Légation de France, qui ne lui avait pas cacbc

Ju'elle désapprouvait cette périlleuse entreprise, l'impruent voyageur se mit en route dans le courant de janvier 1900, je crois, et il s'en alla, toujours sous son déguisement arabe, vers le mausolée du grand saint djebalien dont aucun chrétien ne s'est jamais approché. Depuis cette époque, Forret n'a plus reparu. A-l-il été massacré après avoir été reconnu, — ses connaissances en langue arat» laissant un peu à désirer, — ou bien, est-il encore vivant, retenu captif par les sauvages montagnards djebaliens ? C'est peut-être ce que l'on ne saura jamais.

alidade (assez vieille), une petite boussole i poche dont l'aiguille ne marche pas, un bar mètre de poche en nickel, une pUolograph minuscule de M. Forret lui-même, la carte ( Maroc de de Flotte, et mes deux volumes c J/aroc/nco»nu, — toute la fortune du pauvre hér disparu !

Le lendemain soir, au douar des Oulad .Vous chez les Beni-liourfet', vers minuit, une alerte, seule que nous ayons eue à l'aller et au retou — Des coups de feu retentissent, à cinq cen mètres du camp ; puis des cris d'hommes qui défendent, qui s'appellent les uns les autres poi repousser les agresseurs, et tout retombe ensui dans le silence de la nuit. Ah'med, couché à porte de ma tente, avec les hommes de gard demande ce que c'est.

— Toujours les Ahal-Srif (1), ces voleurs i bœufs et d'icoglans, qui ne nous laissent p dormir tranquilles !

Et la voix qui venait de faire cette réponse met à jaser indéfiniment sur la pauvreté, 1

(1) Maroc Inconnu, tome li, page 5tO â 5:J0.

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soucis, les infortunes et les misères de l'agriculteur marocain. Tout à fait éveillés maintenant, les autres prenaient part à la conversation, ctiacun gémissant sur la dureté des temps et l'incurie chérifienne.

Plus perspicace que ses compatriotes, ses séjours en Angleterre et en France l'ayant à moitié européanisé, Ah'med, railleur impitoyable, leur objecte que s'ils se plaignent c'est parce qu'ils ne peuvent pas dormir tranquilles, le sommeil étant pour eux la suprême jouissance de l'existence, fit il conclut :

— Demandez au fk'ih si je n'ai pas raison d'appeler le Maroc, Blad ettA'wds, le Pays du Sommeil ?

Il connaissait bien son Maroc, le grand rifain Ah'med ; il le savait incapable d'une réaction salutaire, enlizé qu'il est à jamais dans les discordes civiles, les intrigues et les querelles des grands, l'hostilité réciproque des tribus, l'incapacité et la vénalité du Pouvoir ehérifien ; et il disait que tôt ou tard la lutte se déchaînerait, irrémissible et implacable, entre le peuple qui soufïre et ses éternels oppresseurs ; puis, finalement, la Grande-Bretagne ou la France (celle qui sérail la plus habile), viendrait mettre le holà à l'anarchie séculaire; — et alors, bridé et sôllé,

éperonné par la vigoureuse boite britannique ou flatté duuceraentsur l'encolure par la main gantée mais terme d'un descendant des bons Gaulois, le dernier empereur indépendant du Magrib, rédOit à l'état de merkoub noçrani ((nonture nazaréenne), pourrait écrire à ses dociles collègues de Tunis et du Caire :

— Mtkel-koum i$eîkm àlikoum ! (Celui qui vous ressemble vous salue !)

— Et que nous importe à nous, — dit tout à coup un poète-joueur de flûte, un malheureux bédouin, étendu comme les autres à la belle étoile, sur la fertile terre dont les camarades ne recueillaient les fruits que pour les livrer aux insatiables vautours impériaux, — que nous importe que ce soit un Juif, un Chrétien ou un Musulman qui nous gouverne ; pourvu qu'il soit juste, c'est tout ce que nous lui demandons. Le Prophète de Dieu n'a-t-il pas dit :

— Dam el-koufrou maà l-âdli ; oua la iadoumou l'Islamou maà d-dhoulmi ! ( — L'avenir est aux Peuples irréligieux, mais justes ; — l'Islam tyrannique est marqué du doigt de la mort ?)

Par degrés, le feu, que l'on avait rallumé après l'alerte, faiblissait, s'éteignait, et ses lueurs mou-

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raotes D'éclairai.eDt plus que le joueur de flûte obstioé qui s'était mis à faire redire à son iilstruinent champêtre les longs espoirs déçus, les gémissements des miséreux attachés à la glèbe, les ventres creux criant famine, de profundis lugubre de tout un peuple affamé. Puis, tout se tut. Les hommes fatigués s'étaient tassés les uns contre les autres dans le sommeil et dans la nilil.

Seul, je veillais, (a citation lumineuse des parolesdu Prophète zébrant d'éclairs éblouissants le Doir chaos de l'avenir sur lequel mou âme était penchée.

Du Mercredi 25 Avril au Mardi i" Mai.

A Tanger, dans l'informe et triste bâtiment de la Légation de France, M. Révoil, netre nouveau Ministre plénipotentiaire, partage quelques-uns de ses repas avec le voyageur qui revient de la ville de Moulaye Idris.

Est-il bien un étranger pour moi ce haut fonctionnaire que je ne connaissais pas naguère, et suis-je un étranger pour lui ? — A cela, je réponds que le rayonnement du cœur humain se porte souvent de préférence vers ceux qui sont nos frères par leurs pensées et leurs travaux.

Et puis, il y a entre M. Révoil et moi d'autres similitudes qui nous rapprochent davantage : — il y a nos foyers, nos cliers foyers lointains, dont les mères et les enfants pensent sans cesse aux

ogie

absents iiiinés parlis.vers la terre réputée dangereuse du Magrib. Et ce n'est pas tout; — H y a aussi comme trait-d'union entre nous un cœur d'or, une intelligence d'élite, qui rend nos réunions plus intimes ; il y a un homme au cerveau bouillonnant d'idées neuves et fécondes, il y a le grand, le cher Levé, qui nous a mis la main dans la main, parce que lui aussi, lui, rhomlue d'État aux conceptions puissantes, lui aussi est un pionnier algérien, un enthousiaste clairvoyant de la plus grande France africaine, parce que, comme le poète, il crierait volontiers, avec plusieurs d'entre nous, les yeux tournés vers les campagnes fertiles qui furent autrefois le Jardin des Hespérides :

En avant ! Je veux, pour ma patrie.

Cet immense liorizon vermeil !

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