J?4 FEZ
fessé les Lettres au lycée Racine, à Paris, venue dans ce pays de sauvages il y a quelques mois à peine, immédiatement après son mariage.
M. Darcours, le directeur du liéveil du ilaroc, veut fêter dans sa villa, dit-il, l'auteur du Maroc Inconnu.
Villa malaisée à découvrir; je me perds dans des sentiers arabes, au milieu d'un dédale de pistes sablonneuses rétrécies par des haies profondes de cactus et d'aloès. D'un gourbi voisin, deux fillettes et un gamin indigène s'élancent, me demandant des sous. Des cbiens arabes, la voix rauque et sifflante, le poil en broussailie, l'aspect farouche, hurlent à l'unisson. Gravissant les dunes, dévalant à pic dans les creux farineux, faisant rapidement le tour des genêts en fleurs, ils évoluent sans cesse autour du chrétien égaré, en cercles d'un grand rayon il est vrai, histoire de donner l'alarme à leurs maîtres, les lourds Bédouins étendus dans leurs cabanes, qui ronflent à poings fermés, conformément à l'usage universel de ce bon Pays du Sommeil (lllad-en- A'flâsj, ainsi dénommé par le caustique et irrévérencieux cuisinier Ah'med.
La célébrité ! Venez donc la chercher ici, MM. les publicistes, et vous aussi, mes chers contréres en beaux-arts et en littérature! Venez
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la cliercher dans cet lieureux bladoù l'ignorance est un don du ciel, don que l'on reçoit en naissant, avant même d'être circoncis, et que l'on garde, comme l'auire, jusqu'à la mort.
En vain, je m'époumone à lenr crier dans leur langue, à ces Bédouins placides qui commencent à mettre le nez hors de leurs cahutes :
— Où reste-t-il ce grand savant, vous savez, celui qui écrit dans la feuille célèbre intitulée lk'(ll>a-t-el-li'arb ? (le Itéveit du Maroc, — je ris dans ma barbe de l'étrangelé de ma propre traduclion.)
Ah! ouictie ! autant les entretenir des découvertes de Pasteur, de l'esprit de Voltaire ou des poésies d'Homère !
Ahuris, ils soulevaient légèrement leurs mains tincs de paresseux et répondaient en bâillant :
— Ma naârfov'h-chi. (Nous ne le connaissons pas.)
Plus frotté d'européanisation que les autres, un moutard déluré, cireur de bottes chrétiennes en ville le matin, chapardeur probablement à ses moments de loisir, s'écria alors :
— Ne serait-ce pas ce vieux noçrani (chrétien), ijui a un grand chapeau et qui monio à cheval avec sa jeune femme pour aller galoper l'aprèsmidi sur le bord de la mer ?
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Mercredi, 14 Février.
Gavage énorme, hier, chez le Directeur du Réreil, qui, brave homme de la génération des premiers lecteurs de Murger, s'obstine à m'appeler: Cher Maïlre!
Revu La Martinière longueraentce matin. Il est d'avis de ne pas annoncer mon arrivée au Makhzen, qui mettrait sûrement des entraves à ma mission. J'irai en simple touriste à Fez, et je me tirerai d'affaire comme je pourrai.
Quant à passer par Ouazzan, non, il n'y faut pas songer.
— Renoncez, chcrami,àcerêvede voir deprès la Cité des Myrles, comme vous l'appelez, le grand couvent islamique dont l'attirance vous ferait perdre de vue peut-i>tre l'objet de votre voyage.
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Au surplus, il y a danger à aller de côté-là. et, vous le savez, j'ai l'ordre de fixer votre itinéraire. Voilà qui est clair et net. A part Oiiazzan, toutes les autres villes me sont ouvertes. Nous passerons doue par Azila et Larache, sur les sables de la côte, la ligne directe de Tanger à Fez étant Impraticable,
Décidément, la mule que j'ai en vue, bête énorme, aux longs poils noirs et luisants, ne fait pas mon afïaire : elle est ombrageuse et méchante, se cabre et rue à chaque instant. Mon chien, le pauvre Halle, en sait quelque chose. Cet aprèsmidi, dans les dunes dominant le Souani, un violent coup de sabot, en plein crâne, l'a jeté mourant sur le sable; et la monture mauvaise, sans souci du mors arabe qui lui meurtrit la mâchoire, bondit, danse, grimpe et roule dans la farine jaune, où elle veut m'ensevelir, à côté de sa première victime.
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Jeudi, 15 Févriar.
Un intérieur maui-esque : cour glacée, encadrée de colonnes de marbre blanc supportant des arca' des minuscules, arcades pavées, comme la cour, d'une profusion de carreaux vernis d'une crudité violente de blanc de nacre et de bleu de Prusse entre-croisés. Tombeau morne, solitaire, dont un nègre aux lèvres invraisemblables nous fait les honneurs.
En haut, une pièce quelconque, froide, donnant sur la cour, sans vue extérieure, nous reçoit, Fabarez et moi, et nous nous installons bourgeoisement sur des chaises cannées, une moquette d'Angleterre sous les pieds. Aux murs, rien que des carreaux de faïence, blancs et bleus, les éternels carreaux de nos charcuteries, par crainte de
la graisse de mouton, — ou de l'impureté nazaréenne ? — Qui sait ?
Encore le nègre, avec un plateau resplendissant de petits verres dorés. Sur le seuil, il se dépêtre de ses babouches, plie en deux sa haute taille, dépose le thé sur une table européenne et bat en retraite, sans mot dire.
— Très fin, très rusé, ce pacha de Salé (I), me dit Fabarez à voix basse. Vous verrez cependant si vous pouvez en tirer quelque chose.
Dodu, large d'épaules, proéminent d'abdomen, sa grosse face de bon moine semée de poils roux, très à l'aise dans son ample gandoura verte, le pacha s'amène enfin, et, même avant d'enircr, nous salue d'un joyeux ; -r- Merh'aba bikoum. {Soyez les bienvenus!)
Va-l-en voir s'ils viennent JcaD !
Au bout de deux heures de conversation, je ne suis pas plus avancé qu'à la première minute de
(i) Si Abd-Allah ben Sald.
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l'entretien. — Qu'esUl venu faire à Tanger, tui, l'homme de confiance du Sultan ? -^ Vers quel nouvel horizon souffle k présent le vent de la politique chérifienne? — Est-ce l'Angleterre à qui l'on fait maintenant les yeux doux ? — Est-ce la France? Est-ce l'Allenuigne qui lient la corde ? Questions discrètement posées, et non moins adroitement évitées. En revanche, des disgressions continuelles sur mon instruction arabe; — Où ai-je étudié? Quels furent mes professeurs? — El puis, un interrogatoire tenace, revenant à tout bout de champ :
— Votre code Napoléon, je le cherche depuis plus de dix ans, traduit en arabe bien entendu. On m'en a dit tant de bien ! Voyons ! où puis-je m'en procurer la traduction ?
Jusqu'à la porte de sortie, jusque dans la rue^ sous la pluie Une qui constelle de rosée laiteuse son fez rouge et sa chemise verte, le rusé compère nie crie, encore, et toujours :
— Ce code ^ablioun ! Qui me fera trouver le code Aablioun ?
Vendredi, 16 Février.
Charmants, les environs de Tanger ! adorable, sa ceinture de verdure, au Sud et à l'OiU'st ! pittoresques, ses coteaux, ses collines mouvementées qui se baignent dans l'éther azuré de nolreAIrique Mineure. C'est Alger, un petit Aljîcr. avec la courbe gracieuse de sa baie, un Alger plus escarpé, plus accidenlé, plus ondulé, et peut-être encore plus varié que les environs de la capitale algérienne.
Si délicieux est son climat, que les Anglais de Gibraltar, officiers, capitalistes, gros négociants, fuyant les chaleurs torrides de la forteresse bi'i- Utnnique, viennent respirer ici, en pleine canicule, les bonnes brises toujours fraîches que
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l'Atlantique, ventilateur infatigable, ne cesse de souffler sur la rive africaine du détroit.
Le long de la mer, sur la bande résistante des sal)les, que la marée montante désaltère chaque jour, la colonie européenne, élégante ou râpée, règne en maîtresse souveraine. Des diplomates, des touristes, en habits irréprochables, dernière mode parisienne, caracolent, font la roue, accompagnant, solidement assises dans leurs cacolets ou sur leurs sellettes à dossier, les femmes de la haute aristocratie mondaine que suivent des valets marocains chargés de conduire les baudets qui ont l'honneur de porter de si précieux fardeaux.
Européanisée, la jeunesse dorée d'Israël, cravaches cinglantes, défile au galop vertigineux des petits chevaux arabes, buveurs d'air et d'espace.
Le plus souvent à pied, quelquefois dans leur break, — la seule voiture qui existe au Maroc, — nous faisons sur cette plage, avec Gautsch et Fabarez, la navette entre la villa du Souani et l'Agence de la Compagnie Touache, — trois kilomètres à peu près d'une ravissante course sur
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le bord de la mer, les dunes d'un côté, le déiroit et l'Espagne de l'autre ; — telle est l'unique voie carrossable du Maroc !
Et nous croisons toujours, à l'heure où le soleil couchant illumine le fond du golfe, les heureux et les déshérités de la vie. Ceux-ci, artisans, ouvriers d'Europe, l'air honnête sous leurs vestes de travailleurs, sont venus chercher la fortune rapide dans ce pays neuf. Suisses, Belges, Espagnols, Anglais, Français et Allemands s'entendent, se comprennent plus ou moins, se serrant les coudes devant le dangereux rival commun: — le Musulman.
Sous cette couche avouable de Chrétiens, s'en trouve une autre, moins sympathique, plus sujette à caution : — l'armée roulante des forçats échappés des présides, le troupeau déguenillé des enfants de la noble Caslille, dont les antécédents judiciaires ne préoccupent pas outre mesure les autorités consulaires espagnoles, plaie envahissante, plaie redoutable, ajoutée à la plaie constamment saignante du paupérisme marocain.
Et, à l'heure où le soleil, prêt à disparaître, rase de ses derniers feux les molles ondulations qui bercent élernellement le petit navire de S. M. Chérifienne toujours ancré dans la rade, des groupes de femmes arabes, l'échlne ployée sous
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d'énormes fagots de bois mort, l'air doux et résigné, se hâtent vers la ville, jambes et pieds nus, s'enfonçant jusqu'à la cheville dans le sable froid de la plage.
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Samedr, 17 Février:
L'iistre de la lumière, montant à présent dans un ciel tout bîeu, nous annonce qu'il faut partir.
Il faut partir, il tant quitter l'attrayante petite cilé cosmopolite, la future capitale du Maroc régénéré; il faut s'enfoncer dans les espaces libres, se coucher, s'éveiller chaque jour en un point différent du sombre et magnifique Empire ; il faut se rapprocher d'un Océan plus ténébreux, plus insondable que le liah'ar ed-dhouloumèl (la Mer des Ténèbres) (1).
Et c'est vers cet Océan obscur, — la ville de Fez, — que s'acheminera demain notre caravane, — 8 mulets de charge, à raison de 50 pesetas par
(i) L'Océan Atlantique.
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bête, — sous la haule direction du robuste lUèl, nègre du plus beau noir, toujours silencieux, mais actif ; il sera noire baeh-h'ammar (chel muletier), et il aura sous ses ordres deux acolytes aussi paresseux qu'il est vaillant: un Marocain quelconque répondant au nom à'El-Arbi, et un ancien cheikh des Beni-Mçoouer, d'abord adoré de ses contribules parce qu'il s'était révolté contre le Sultan, puis banni à perpétuité de sa tribu par ces mêmes contribules à la suite d'une vilaine histoire dont il est impossible de savoir le fin mot. On l'appelle couramment le cheikh Toubi, ■ et T'oubi, dépenaillé, maigre comme un coucou, se laisse décerner ce qualificatif pompeux de cheikh qui lui rappelle l'heureux temps où il travaillait encore moins qu'aujourd'hui.
Dimanche, 18 Février.
Le jour du départ!
La caravane, emportant nos tentes et nos cantines, a pris les devants avec le cuisinier Ah'nied et Moulaye Mbarek, tous deux montés sur des mulets peu chargés.
Nous les rattraperons toujours, Djilaly sachant parfaitement où les retrouver.
Vers \l heures, le vieux soldat chérUien, absolument inutile, mais qu'il faut avoir pour le décorum et aussi en cas d'un vol commis en roule,
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arrive sur son cheval noir, sa calotte rouge montant en pain de sucre sur sa bonne tête de mouton inintelligent.
Fabarez, à cheval, vient nous prendre à l'hôtel. Il nous accompagnera un long bout de chemin, puis, les adieux faits, en sentinelle sur l'éminence où nous l'aurons laissé, il nous suivra longtemps des yeux, nous faisant, avec sa casquette blanche, de grands signaux affectueux, Brave cœur ! pas adieu, non, mais au revoir !
Quittons Tanger, sortons de l'épaisse ceinture de ses vergers, et nous voilà chevauchant entre des collines argileuses, le long des pistes arabes qui déploient capricieusement leurs lacets à travers des champs dont la terre me paraît excellente. Des passants et des caravanes nous croisent assez fréquemment et ce sont alors de longs échanges de renseignements concernant l'état des chemins.
— Pourrons-nous, à cette époque-ci de l'année, traverser les marais d'Et-lt'arbiya ?
Telle est la grande question. D'autre part, l'oued TahaMart, qui n'est pas rassurant en hiver.
semble inspirer à nos hommes un effroi excessif. On décide donc de s'engager dans les fondrières d'EI-R'arbiya pour se diriger ensuite vers les plages sablonneuses de la côle atlantique.
Nous laissons sur notre gauche le pâté de huttes misérables qui compose le hameau d^^ïned-Daliya et nous atteignons, vers 4 heures de i'après-midi, notre première étape, le gros bourg de Seguedla (1), qui étale en amphithéâtre, au pied d'une montagne de rochers calcinés, ses 150 cabanes de roseaux qui me font l'impression du suprême refuge d'une bande de naufragés malheureux auxquels le Makhzen n'a plus rien à extorquer.
Le paupérisme est la plaie générale des populations marocaines qui ne peuvent se soustraire à l'insatiable avidité des agents de l'Administration chérifienne. Peut-on donner décenjinent d'ailleurs le nom d'administration à un organisme social rudimentaire, dont l'unique principe, basé sur la loi du plus fort, accorde à ses représentants le droit de dépouiller les faibles, de les emprisonner et de les mettre à mort au besoin ?
Justice, sécurité, routes, commerce, instruction publique, tous les autres graves problèmes
(1) Tribu A'Ei-Fah'aç.
que la science sociale cherche à résoudre dans le iiionde civilisé ne sont au Maroc que des mots creux et vides de sens.
Ce qu'il (aut aux agents du iisc et aux autres vautours impériaux, c'est la griserie de l'or et des écus s'enlassant de plus en plus dans leurs trésors souterrains, c'est la plainte étouffée du contribuable terrassé aimant mieux recevoir la bastonnade que de révéler l'existence de son unique bœuf ou de son dernier mouton.
Ah ! la triste, la lamentable enquête à laquelle je me suis livré pendant mon voyage m'a démontré que le peuple taillablc et corvéable à merci du Maroc est las d'une domination que je ne puis assez sévèrement qualifier. Laisser subsister aux portes de l'Europe un tel exemple de barbarie et de cruauté est un aele de coupable faiblesse que les historiens de l'avenir reprocheront à celles des grandes Nations actuelles qui s'opposent à ce que la France aille porter jusque dans les derniers recoins du pays voisin les bienfaits de sa civilisation, sa tolérance, sa grande fraternité.
Lundi, 19 Février.
Nous avons passé la nuit à Scguedla. avec des hommes de garde autour des tentes que nous avions plantées assez loin du village, précaution indispensable en vue d'éviter la vermine qui pullule dans tous les centres magribins.
Le beau temps de la veille s'est changé en ciel brumeux; des nuages échevelés courent audessus de nos têtes tandis que nous attendons patiemment que nos bétes soient chargées pour repartir, toujours dans la direction du Sud.
Partis à 7 heures du matin du camp, où nous avons laissé Halte, qui est mort après avoir poussé des gémissements toute la nuit, — mort empoisonné à Tanger probablement, — nous repassons prés de l'Oued Slharhar, que nous avons traversé
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hier avant d'arriver à Seguedia, et je revois encore plusieurs fois ce beau ruisseau de 20 mètres de large, d'une cinquantaine de centimètres de profondeur, qui ne semble pas utilisé pour l'irrigation des cultures.
Encore une autre rivière! l'oued EIrH'imer, à une heure au sud deSeguedla, coulant entre deux berges basses et vaseuses.
A gauche, non loin de la grande. Côte-Rouge (Agba-l-tramra), une riche ferme espagnole, presque un château ; et des cochons, par bandes, par troupeaux, courant dans la brousse, des cochons très apprivoisés, nous suivant en grognant, aimables élèves du gros fermier castillan qui se gêné sûrement moins ici, sur cette terre de i'Islam, que dans sa superbe et pauvre patrie où il est de plus en plus diflicile de bâtir des châteaux. Faire l'élevage du porc au Maroc, noble hidalgo, quelle belle idée de fervent chrétien ultraniontain !
Rude, escarpée, la Côlc-Iiougc. La descente, sur le versant Sud, est d'ime longueur que les buissons et la végétation arborescente rabougrie, — d'antiques chônes-liège qui finissent de mourir, — ne charment qu'à moitié.
L'Agba-I-H'amra était, il y a quelques années, un redoutable coupe-gorge. Il a fallu installer aux deux pieds opposés de la montagne des
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nzala (douars-étapes) qui répondent, la nuit du moins, de la sécurité des voyageurs.
Nos revolvers? C'est Djilaly qui les a dans son smai' (sacoctie en laine), et, la plupart du temps, il les enferme sous clé, dans nos cantines. Notre unique fusil de chasse, cassé en deu.\ dans son fourreau de carton-cuir, se pavane en bandoulière derrière le dos du vieux burgrave cliérifien.
Vers midi, un groupe de maisons arabes: llchar Jdid{i). Sur un plateau, le bordj d'Ould Souih'li, l'orgueiileux protégé français dont on me redit l'histoire (2).
Trois heures d'une naarche ininterrompue nous conduisent devant une rivière plus large que le Mharbar ; l'oued El-H'achef. où nous avons pataugé, nos montures ayant de l'eau jusqu'au poitrail. Les muletiers, à force de cris et de coups, se sont tirés, eux et leurs bêtes, de ce mauvais pas, et nous voici sur l'auti'e rive, mouillés mais heureux.
Le froid m'oblige à avoir sur moi, outre mon
(1) Tribu d'El-R'arbiya.
(â) Maroc JnconnUj tome 11, page S96.
gros gilet de laine, ma vieille pèlerine militaire qui me reod des services signalés. Ce froid, je le bénis pourtant parce que je pense qu'il est sain, parce que, dans mon for intérieur, je compare la belle région tempérée où je me trouve aux fournaises équatoriales qui exercent sur nos cerveaux d'hommes du Nord un attrait fatal, incompréhensible.
Une autre rivière, après Dchar Jdid, ou plutôt un ruisseau: i'Oued Ayyacha. et nous entrons ensuite dans une région admirable d'oliviers et d'arbres fruitiers.
Nous croisons d'assez nombreuses caravanes qui rapportent des marchandises de Fez et vontà Tanger cheicher celles que les navires anglais et allemands recèlent dans leurs flancs.
Je cause, je converse avec tout le monde, chercbant à me documenter le plus que je pourrai sur l'étrange empire que ma bonne étoile me permet de visiter. Je ne m'aperçois que nous sommes en route qu'à la force du vent qui souftle de l'Atlantique et qui flnit par se changer en ouragan au moment précis où nous arrivons à lleman (1), notre deuxième étape.
Uerrian est un douar situé sur le penchant
(i) Tribu d'El-R'arbiya.
d'une colline. La vue des immondices- accumulées au centre de ce village aux toits de laine jn'oblige à chercher un autre campement. Je le trouve au fond d'un vallon, au milieu d'un gentil bosquet d'oliviers et de chênes-lièges, et nous nous y installons pour la nuit, pour deux jours peut-être, car vers 6 heures du soir il se met à pleuvoir sur nos toiles d'une façon inquiétante.
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Mardi, 20 Février.
Séjour à Bernan à cause des fortes averses qui se succèdenf à de courts intervalles.
Nous sommes donc condamnés à tuer le temps, ce temps insipide qui s'écoule si lentement sous la tente. Le thé, les échecs, un tir au revolver entre deux giboulées, des conversations avec nos caravaniers et les gens du douar qui nous-asslègent pour nous vendre des poules et des reufs que le cuisinier AU'nied marchande avec l'àpreté d'un économe modèle, une lettre que je trace au crayon sans savoir quand ni comment elle partira pour Oran, et je me retrouve finalement prisonnier sous la toile ruisselante, avec une grande tristesse au cœur, la tristesse de la séparation et
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de rimniobilité. la tristesse d'un jour noir ({ui voile d'un suaire gris les êtres et les choses.
Dehors, ce sont des torrents de pluie qui tombent sur un troupeau de bœufs qui s'obstinent à rester depuis ce matin dans le creux du vallon où riierbe est abondante. Dans mon désœuvrement, je regarde longtemps des bandes de grands oiseaux tristes, tout blancs, aux pattes d'échassiers, avec une aigrette sur la tête, qui, sous le vent et l'averse, courent d'un bœuf à l'autre, leur picotant le ventre, les jambes, la queue et les fanons, se rassasiant de poux de bois (grad) dont ils débarrassent les gros ruminants de ce bienheureux Magrib.
Bien avant Seguedia, les champs étaient couverts de ces fausses aigrettes que les Marocains appellent t'eir el-bgar (oiseaux des bœufs), et nous les retrouverons devant nous sur notre route ces oiseaux mélancoliques, nous en verrons jusqu'à Fez, courant au milieu des grosses bêtes à cornes, ou volant toujours très bas, presque au ras du sol, muets, ne jouant jamais entre eux, ne se faisant pas le moindre bout de toilette et restant assez blancs en dépit de leur indifférence en matière de coquetterie. Lugubres, ces t'eir eibgar I
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Mercredi, 21 Février.
Par des chemins boueux, sous une pluie fine, nous faisons route sur El-Araïcii (Laraehe). où nous arrivons vers 3 lieures du soir, après avoir traversé en bac, près de son embouchure, le célèbre Lixus, le Lekkom des Arabes, dont la nappe de plus de 200 mètres de large serpente à travers une plaine de toute beauté. Malheureusement l'entrée de ce fleuve est obstruée par une barre qui oblige les gros vaisseaux à jeter l'ancre en pleine mer et à décharger leurs marchandises sur des barcasses, ou gros chalands, qui franchissent la barre non sans difficulté, l'Océan étant toujours agité et grondant sur cette partie de la côte.
Le port de Laraehe n'a suffisamment pas attiré
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l'attention des commerçanls truntyMs «jiii jiimrraient créer, sur ce point du littoral luarocaiii. Ht-s comptoirs destiné» à approvisîonniT les iiiarchi's des tribus environnantes qui occupent une assrz grande surface territoriale, lacpielle surlare comprend un grand triangle dont le soiriinet serait Fez et la base El-Araïcb et ill-Mahdiya. I>li;qiience des chiffres, si navrante («rfois, me dispensera de m'étendre longuement sur le commerce d'El-Araïch qui nous échappe petit à petit pour passer entre les mains de nos voisins européens.
En 1893, la France était à la tête du mouvemetit commercial de I^rache et ses importations déliassaient de 400,000 francs par an celles de l'Angleterre. Trois années ne s'étaient pas écoulées, (jue la proportion, qui était à notre avantage, se trouvait renversée au profit de la Grande-Bretagne et que notre commerce subissait une diminution de 233,000 francs, tandis que celui des .Anglais augmentait de 648,000 francs. Pendant ce temps, l'Allemagne faisait des progrès considérables dans ce petit port de l'Atlantique, oii son pavillon était pour ainsi dire inconnu avant i 890.
Dès 1894, nous voyons cette Puissance figurer au i' rang, après l'Angleterre, la France et la Belgique ; et qui peut dire si, à l'heure actuelle.
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elle n'a. pas pris à Larache notre place et pentêtre même celle de l'Angleterre ? Quant à la Belgique, ses progrès ont été plus rapides encore que ceux de l'Allemagne ; grâce à la qualité médiocre et au bon marché de ses sucres, notre excellente petite voisine a pu quadrupler le chiffre de ses afïaires de 1893, à 1896, et passer de 97,000 francs à 376,000 francs d'importations dans un espace de temps aussi court.
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Jeudi, 22 Février.
Nous avons passé la nuit dans une forêt de cactus, sur les bords du Lekkous, forêt épineuse que nous avons traversée hier soir dans les ténèbres, à la recherche de notre campement, promenade nocturne compliquée de deux traversées du fleuve extrêmement mouvementées.
Au sortir d'El-Araïch, nous passons devant ie mausolée de Lelta Mennana-l-Meçhak'iya, sainte musulmane qui est considérée comme la patronne de la ville. Mon mkhazni me raconte que Lella Mennana fit, entre autres miracles, celui que je vous demaude la permission de vous conter et qui devait préserver à jamais sa robe virginale de toute souillure :
— Ne pouvant résister plus longtemps aux
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solliciUltioDs de sa famille qui voulait absulumeot la marier à un homme riche et considéré qui demandait sa main depuis plusieurs années, Mennana, qui avait fait vœu de chasteté, résolut d'éteindre à jamais et la flamme de son futur époux et la flamme de ceux qui seraient tentés par la suite de s'unir à elle par les liens sacrés du mariage. Les préparatifs de la noce étant terminés, Mennana, parée de bijoux, 1res belle sous sea voiles éclatants de blancheur, se laissa conduire par ses compagnes à la demeure de son fiancé. Suivant l'usage, ses amies la laissèrent seule dans la chambre nuptiale et se retirèrent, laissant la place libre à l'impatient époux qui attendait dans une pièce voisine le moment de pénétrer chez sa femme.
Tout à coup, l'homme se précipite, il pousse la porte de la chambre nuptiale, il entre, et la belle jeune fille qu'il voit devant lui se métamorphose soudain en un quadrupède écumant de rage : c'est une lionne rugissante qui marche à sa rencontre, la gueule ouverte, menaçante, prête à déchirer l'infortuné mari, dont l'unique moyen de salut est d'échapper par la fuite aux ongles acérés de sa terrible épouse. Le bruit de se prodige se répand, et Mennana, désormais sainte et vénérée, commence à être l'objet d'un culte
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dont la trace se relrotive très vive de nos jours parmi les populations ignorantes dfs environs d'El-Araïch.
Vers 10 heures, nous avons le plaisir d'entrer dans une forêt de grands chênes- liège sous lesquels nous chevauchons pendant plus d'une heure. On me montre le roi de la forêt, un arhn* gigantesque, dont le feuillage abrita jadis le snllaii Sidi Mouh'animed C]ui passait par là à la têh- d<! ses troupes. Depuis lors, les branches, les fenillc:; et le bois de ce chêne ont lu vertu de Ruêrir la fièvre si le malade les brille et en aspire la Imui'i-. Mes muletiers cassent chacun une brancliftlc du géant et la mettent dévotement dans leur sac-oche.
Nous avions traversé la veille, entre Berrian et El-Araïch, une ancienne forêt d'une assez grande étendue (1) qui avait été incendiée sous prétexte qu'elle servait de refuge aux coupeurs de route de la contrée. Je livre sans commentaires à vos réflexions ce nouveau système administratif qui coQsiste à assurer la sécurité à une
(1) Sur le territoire d'une petite tribu ,'BrfnoMa,'.. ouIjIk'o
Kr le derviche dans le Maroc Inconnu et si^alée ])ar de lucauld, dans sa Rfconnaissance au Maroc, page 13.
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région en la privant de ses principales ressources naturelles.
Nous parcourons un pays plal et sablonneux, où poussent cependant d'innombrables asphodèles.
Le soir venu, nos tentes se dressent près du douar des Itah'atnna (I).
({) Tribu de Lékhiouf.
Triste endroit! A perte de vue. la plaine, sans une ondulation barrant la ligne d'horizon ; à nos pieds, un ruisseau coule dans une Irancliée profonde, roulant une eau roiigeâtre à cause des récentes pluies qui ont délayé la terre de sang sur laquelle nous campons.
Sur la rive opposée, un arbre, nu et solilaire, abrite la tombe d'un santon, et sur cet arbre désolé des chouetles gémissent toute la nuit, mêlant leurs notes aigiles aux roulements de tonnerre de l'Océan, dont le grondement perpétuel se fait entendre à des kilomètres et des kilomètres dans l'intérieur des terres.
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Vendredi, 23 Février.
La nuit a été glaciale. 11 faut, dès 5 heures du malin, réveiller les muletiers qui se laisseraient aller à faire la grasse matinée si l'on oubliait par hasard de les inviter à s'arracher aux douceurs du sommeil.
Nous longeons, sur un assez long parcours, un ruisselct au courant insensible : l'oued Cefçafa. qui nous fournira vers midi l'eau nécessaire à noire déjeuner. Près de l'endroit où nous prenons notre repas, gît une énorme cuve percée de gros trous. Les Arabes m'apprennent qu'elle était destinée à la manufacture d'armes de Fez et qu'elle a été abandonnée dans les champs par un entrepreneur italien, faute de bras et d'argent pour la traîner jusqu'à la capilale de l'empire.
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Nous sommes à prévient tîiir l<! li-triloiic tVElli'arU où la soii mission (lf!s Iriljiis <'sl loin ilV-lr» aussi efTcctivu cjne dans les [lays (jiie nous vi'iioiis (le traverser. On me cile, comme un (ail cxi'cptionnel. (|ue les Ifeiii-.ih'seii el li-s '/.numoui-erhrhelk' sont relalivemerit Irampiillfs (li-jiuis un an. Les Zemmour! ce mot éveitW; mon altc-nlion et retentit à mon oreille d'one manièn> (résa^n-abli! parce que les Zemmour sont des Umber el parce que je caresse l'espoir d'cludit'r(;cdJ!il('cli,' inconnu dont l'importance n'échappera certaincnioni pas à ceux qui s'occupent des qiiesti<ms ujariiraini's.
L'n minaret blanc, surgissant d'une iovH de figuiers de Barbarie, nous annonce (|ue notre étape est près d'être finie. Nous voici arrivés à la grosse bourgade de Lella Meîmouna Taijnaoul { 1), une autre sainte de l'Islam, de couleur noiro celle-ci, pauvre négresse, moitié extatique, moilîé lucide, qui allait par les cbemins de sa tribu ré|iétant à satiété ces simples mots : — « Hebbi iiiùref Mehnouna ou Uleîmouna (aàref llebhi » — (Dieu
(1) Tribu d'El-B'arb.
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coDDait MeimouDa et Meîmouaa cooDait Dieu !) C'est jour de marché à la lijemàa de Leila Meîmouaa Tagnaoul. t'ne foule de deux ou trois mille djellaba blanches circule sur un vaste emplacement occupé par des forains de toute catégorie. Les paysans, le fusil en bandoulière, marchandeni des babouches, de l'orge, des moutons et des bœufs. La conversation que j'engage avecquelques-unsde ces campagnards m'apprend que l'abondance régnerait dans la contrée si le Makhzen était moins rapace.
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Samedi, 24 Février.
En route de bon matin. Les douars se succèdent à intervalles assez réguliers. Toujours sans arbres, la plaine se bosselle à présent de collines qui rompent la monotonie des terres nues et plates que nos montures ont laissées derrière elles.
Je secoue la tristesse de ce paysage uniforme en accablant de questions nos muletiers et les passants qu'à chaque instant nous rencontrons. Ce jour--là, des colporteurs de Sla (Sale) font route avec nous. Ils ont battu les principales voies commerciales du Maroc et ils sont intarissables de renseignements précieux que je collectionne en vue des publications futures.
Quel est donc ce gros village, ou plutôt cette petite ville, où chaumières et maisons s'entassent,
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se mêlent au milieu d'un fouillis inextricable de vergers et de cactus? C'est Dar-el-H'abbasi, résidenced'un des principaux gouverneursd'EI-R'aib. A l'entrée du village, des chevaux crevés nous bairent la route, et nous assistons à une bataille en règle entre des chiens et des corbeaux qui se disputent ces cadavres.
Délicieux, le campement au milieu des vergers et des figuiers de Barbarie. Sur les toits, des cigognes innombrables, comme partout du resie, claquent du bec à chaque instant du jour et de la nuit.
Dimanche, 25 Février.
La plaine s'allonge de nouveau devant nous à des distances considérables. Des marais nous font faire d'immenses détours et nous perdons une bonne partie de la matinée à chercher des gués par où nos i)êtes de somme pourront passer.
Tout d'un coup, sans que rien l'eût signalé, un fleuve plus large que la Seine à Paris, un fleuve jaune, boueux, impélueux comme le Rhône, nous arrête par la masse de ses eaux qu'endiguent des berges terreuses de 7 à 8 mètres de hauteur. Nous saluons le Sbou, le Soubour des Phéniciens, celui que Pline appelait « le magnifique », et nous descendons dans le chenal profond que les siècles t'ont aidé à se creuser dans la plaine. Le passage de cette rivière (1) nous prendra plus de deux
(1) Au lieu dit Mechraâ Bel-K'ciri (le gué de Bcl-K'ciri p. pr. d'bomme).
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heures de palience et d'eflorls. Je renonce à vous tlécrireparlenienu la façon prirailive par laquelle nos montures et nos bètes de chai-ge sont embarquées dans le chaland détraqué sur lequel un seul rameur en guenilles s'évei'tueà lutler contre la forcodu courant.
De Tanger A Fei, Eml
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Lundi, 26 Février.
Partie de bonne heure, la ■ polile caraviino chemine avec ie vent dans la figure, un vent glacé, et tellement désagréable, (ju'il faut nous abriter pour déjeuner derrière le mur en lorcliis d'un marabout don t aucun de nous ne sitit le nom. Mes hommes demandent pardon à la cendre du santon de la troubler ainsi dans sa solitude. Puis nous repartons et nous allons camper au douar du caïd Mbarek, dans la tribu makhzen des Chrard'a.
A 3 kilomètres de là, dans le creux d'une montagne, je distingue des maisons accrochées à un grand rocher. C'est le village de Sidi K'asem, une sorte de caserne de nègres bouakher, qui sont
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censés garder ces parages contre les incursions fréquentes des Zemniour et des Béni Ah'sen.
Tandis que je surveille l'installai ioo de notre camp, on me signale l'arrivée d'un chérif de Ouazzan, dont le cortège forme une masse confuse de cavaliers et de piétons qui s'avancent dans notre direction, avec l'intention de planter leurs tentes près des nôtres. A ma grande surprise, je reconnais dans l'idole, que l'on entoure d'un respect quasi-divin, un de mes anciens élevés du Lycée d'Oran, le jeune MoulayeAh'med, le fils derAnglaiseetduchérifAbd-es-Siam de Ouazzan.
La passion favorite de ce jeune homme est la cbasse aux sangliers qui pullulent chez les Zemmour et les Beni-Ah'sen ; et il me raconte lui-même, un moment après, que ces populations peu orthodoxes mangent avec délices la chair de l'animal prohibé par Allah.
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Mardi. 27 Février.
Passage de Bah ï'iou/i:n(l). long donif'; pierreux, étouffé entre deux montagnes pciùes. A la sortie de celte gorge, une rencontre assez fréciiiente au Maroc nous arrête un moment. C'est une femme maraboute des Cliaouiya, une héddaouiya (2), une sainte péciiercsse, qui se place devant nos chevaux et nous adresse dos vœux que mes musulmans écoutent religieusement, les mains ouvertes, élevées vers le ciel, Djilaly prélève sur sa bourseel sur la mienne deux pièces blancties et les donne à la mendiante, parce qu'il
) Maroc Inconnu, tomo II, page 183 à 193.
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est convaincu que les bonnes prédictions de la vagabonde se réaliseront infailliblement, ce qui ne l'empêche pas de me dire un moment après :
— Ces femmes des Chaouiya sont des maraboutes aux mœurs faciles. Avant de mourir, leur saint ancêtre a recommandé à la population féminine de sa tribu de se livrer à la prostitution et de prédire l'avenir, quelque chose d'analogue à nos Oulad Naïl.
Vers fO heures, le massif montagneux du Vjebd Zerhoun et sa puissante végétation d'oliviers et de vignes nous rafraîchissent l'œil et nous reposent des vastes plaines d'EI R'arb. Je voudrais apercevoir l'antique Volubilis où le grand Idris dort son dernier sommeil, mais l'on m'explique que nous contournerons une partie du massif sans voir la sainte cité dont l'entrée est interdite aux Infidèles.
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Mercredi, 28 Février.
La nuit, passée sous la tente à la nzala des Heni- .■)mmrtr(l), a été particulièrement froide. Nous ne sommes plus au bord de la mer, et le vent de la montagne ainsi que l'humidité pénètrent facilement sous nos toiles.
Jusqu'à Fez, le pays restera accidenté et pelé, mais bien cultivé, et je vois avec satisfaction des paysans labourer leurs champs avec de petits ânes aux rudes poils gris, aux oreilles d'une longueur exagérée.
Le déjeuner de midi est rapidement expédié dans une sorte de vieux cimetière, a l'ombre de .gros jujubiers sauvages qui rompent un peu
(i) Tribu de Zer/iown.
la nionolonie des collines dénudées qui nous entourent. En face de nous, se dresse la muraille rouge du Djebel Selfèt. un ancien nid de brigands qui dévalisaient, il y a une vingtaine d'années, les voyageurs isolés et mal armés.
Nous voici à notre dernière étape, Douiyèl (les petits encriers) (1), ainsi nommée à cause des étangs qui étalent leurs belles nappes d'eau à deux portées de fusil du village arabe près duquel nous installons notre camp.
On me montre, à côlé de ma tente, des restes d'encens et de benjoin ayant brûlé dans des cassolettes de ferre rouge en l'honneur d'El- H'adjj Abd-es-Slam de Ouazzan (2). C'est à cet endroit, marqué par une liouU'a (3), que le saint homme aurait passé une nuit, il y a longtemps de cela, après une visite qu'il était allé faire à son impérial cousin Moulaye EI-H'asen, sultan du
(1) Tribu d'El-Oudaya.
(2) Maroc Inconnu, tome II, page 439.
(3) H'ouit'a, pierres sèches, disposées en demi-cercle, ou en forme de fer à cheval, iQdii[uant soit ia sépulture d'un saiot, soit l'endroit où uu saint a prié, s'est reposé, etc.
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Maroc. Et les gens de Douiyôt. (jiii sélaiotit d'abord fait lirer l'oreille pour venir nous garder, arrivent nombreux, liuit ou dix, cinaixl leurs femmes leur disent que les .\mra rrsjiecleiil le lieu sacré de leur culte, celui où elles invi)i|uent chaque vendredi Tilluslre rejeton du Propl»-!", celui pour lequel elles répandent à [mifusion 1rs parfums d'Arabie sur les braises ardentes des cassolettes rouges.
— Et maintenant, dors en paix, seigiuuir. uie disent les anciens du village, qui (U'ennent [losition autour des tentes, le fusil au poing. — O soir, c'est Moulaye-Abd-es-Slam qui veille sur tui. Deoiain,quandtuserasàFez,c'esl Notre Seigneur Idris qui te prendra sous sa sainte garde.
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RKPLBL[QUE FRANÇAISE
f.e minintre de l'imimction Publique et des Heaux-Arts,