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ARRÊTE

M. Auguste MOULIÉRAS, Professeur à la Chaire publique d'arabe à Oraa, est cLargé d'une mission au Maroc, à l'effet d'éludier le fonctionnement de TUniversi lé de Fez et de l'enseignement indigène.

Fait à Paris, le 27 décembre 1899.

Sign(! : G. LEYGUES.

Jeudi, 1«>- Mars 1900.

Mesdames, Messieurs (I),

Dans ma dernière conférence à la Société de Géographie rt'Alger, je me suis arrêté aux portes de la ville de Fez parce que je réservais à mes concitoyens oranais la surprise de les inviter

(1) Faite au Théâtre municipal d'Oran le 27 février 1901. reproduite dans le Bulletin de la Société de Géographie d'Oran, tome XXI (Janvier-Mars 1901), cotte coiîlérence n'était à l'origine qu'un chapitre détaché de ce livre, — avec la forme oratoire en inoms.

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à pénétrer avec moi dans la grande cité marocaine qui est considérée, d'un bout à l'autre de l'Afrique Mineure, comme le boulevard indestructible de la foi islamique, comme le sanctuaire où s'épanouissent, de nos jours encore, les vertus des saints de l'Islam ainsi que les sciences arabes qui rendirent célèbre autrefois le siècle de Harouoer-Rachid ; — et je disais à nos chers voisins les Algérois :

— « Les mille impressions qui m'assaillirent quand je vis pour la première fois celte capitale du Maroc au détour d'un monticule, quand ses minarets, hauts comme des tours, m'apparurent flambants sous les rayons d'or du soleil levant, non, Messieurs, ce n'est ici ni le moment ni L'occasion d'essayer de vous les décrire. »

En parlant ainsi, je pensais à vous, mes chers auditeurs, et je n'avais garde d'oublier non plus que j'avais contracté une dette d'honneur envers la Société de Géographie d'Oran et qu'il me faudrait bien tôt ou tard lui offrir publiquement le juste tribut de ma reconnaissance.

Or, non seulement les dévouements et les bonnes volontés sont venus à moi du sein de cette Société, mais j'ai trouvé encore chez sa sœur cadette, la Société de l'Enseignement par l'Aspect, le plus louable empressement à mettre à ma'

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disposition la totalité de ses ressources, ses projections, son matériel, cette salle enfin où son dévoué président et ses principaux collaborateurs prodiguent aux iotelligencesavides de s'instruire leur temps, leur patienjse et aussi les trésors d'une haute culture intellectueUe que vous vous plairez sans doute à saluer avec moi de vos acclamations.

Il nous faut reprendre maintenant notre récit au point où je l'ai laissé à Alger, c'est-à-dire au jour même de mon entrée à Fez le V Mars i900.

Nous avions campé la veille près de la grosse bourgade de Douiyèl dont les gourbis couverts de chaume se dressent à une faible distance d'une belle nappe d'eau qui pourra devenir, au jour lointain d'une domination européenne, le rendezvous du monde élégant et sportif de Fez, quelque chose d'analogue à nos étangs du Bois de Boulogne ou de Vincennes.

La nuit, une nuit chargée de ténèbres et d'orage, s'était passée pour moi dans l'attente fiévreuse du lendemain, jour tant désiré où mes jeux pourraient voir surgir enfin devant eux la ville féerique aux cent minarets, la sainte cité qui

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compte parmi les aggloméra lion s humaines les moins connues et les plus mystérieuses du Continent noir tout entisr. Et les réflexions me venaient, abondantes et graves, me posant leurs points d'interrogation lancinants, très troublants je vous l'assure, — E(ait-il possible, en effet, à UQ simple serviteur de la science comme celui qui a l'honneur de parler devant vous, de se lancer sur l'océan des mille questions sociales, religieuses, administratives et scientifiques, dont le vaste champ n'a pour ainsi dire été exploré par personne, pas plus du reste par les polygraphes magribins eux-mêmes que par les écrivains de la vieille Europe? — N'avait-on pas en France des savants d'une autre envergure que la mienne, infiniment mieux qualifiés que moi pour l'énorme et encyclopédique labeur à entreprendre?

Fausse modestie qui nous tue, modestie qui n'est en somme que la peur exagérée du ridicule, combien de Français des plus heureusement doués ne sont-ils pas tes quotidiennes victimes? Voyez l'Anglais, par exemple, voyez les autres cosmopolites errant à travers les peuples et les races, éprouvent-ils au même degré que nous, connaissent-ils seulement cet extrait alambiqué de la pudeur aigiie qui s'appelle la crainte du ridicule? Hélas ! ce sentiment, qui déprime chez

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nous les plus puissantes intelligences, leur est inconnu, et c'est ce qui fait leur force.

Vouloir, c'est pouvoir. Telle est la formule que les difficultés et les nécessités de plus en plus croissantes de la vie moderne imposent aux nations comme aux individus qui persistent à tendre des mains éperdues vers le ciel en disant à je ne sais quelle divinité sourde :

— Ya Rebbi, ma nkédrou ch !

— Domine, non possumus!

— Seigneur, nous ne pouvons !

Vouloir, c'est pouvoir, jusqu'à une certaine limite toutefois, et c'est ce que j'allais expérimenter dans ia fourmilière marocaine que ma bonne étoile m'appelait à visiter.

Ce fut par une pluie aussi fine que désagréable et sous les bourrasques violentes venues de l'Atlantique que notre petite caravane se mit en route, le cap sur la ville de Fez. Des nuages galopaient sur nos têtes et paraissaient courir à un unique rendez-vous, attirés qu'ils étaient par l'énormilé du massif des Beni-Ouaraln dont la croupe neigeuse nous masquait l'horizon à plus

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de quarante kilomètres de distaDCe. Montagne superbe, dont les crêtes dépassent 3,500 mètres d'altitude, le Djebel Beni-Ouaraïn disparaissait complètement sous la neige, du sommet à la base, et mes Marocains me disaient que dans ses forêts et dans ses retranctiements naturels vivait un peuple lier et indomptable, les Braber, qu'aucune dynastie marocaine n'a jamais pu soumetire. C'est alors seulement, c'estenprésence de cette nature majestueuse et tourmentée qui forme la région si accidentée des' Braber que je compris l'impuissance des Sultans à gravir ces hautes murailles avec les élémenls hétéroclites de plus en plus lamentables qui composent leurs armées, — et, me souvenant subitement des paroles d'un de leurs historiens (i), je demandai au vieux soldat chérifien qui m'accompagnait s'il était vrai que les Braber, et, par extension, la race entière des Berbères magribins, étaient bien les arbitres des destinées du Maroc.

A cette question, mkhazni, nmJetiers, guide, et jusqu'au cuisinier répondirent à l'unisson :

— Bien n'est plus exact, ôfk'ih. Et nous jurons par le Coran qui est dans ta poitrine que si les Braber et les autres Chlouh' du Ril et du Sous

(1) Maroc Inconnu, tome II, page 461.

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faisaient cause commune et &« nicltaictit rn IM»; de conquérir le Maroc, le Sultan iicttiel, Moiihiye Abd-el-Aziz, ne resicrait pas une initiiilc ilc plu» sur son trône (1).

Tiindis que nous faisions ainsi la causc||i>, parlant des événements politiques ])assi''s i-t à venir, et que la roule s'abrégeait lentement sous les pas de nos montures, nous vîmes tmil à eoup le soldat chérifien prendre le triple galoji et s'arrêter soudain au milieu du cliemin. a une cinquantaine de mètres devant nons. Dressé sur ses étriers, les burnous rejetés en arriére, les mains ouvertes à la hauteur du visage, le vieux hurgrave adressait à haute voix une ardenle invocation à Moulaye Idris, le grand saint marocain qui est, comme vous le savez, le patron de la ville de Fez.

Alors il y eut une bousculade, puis un brus(iue arrêt de toute la caravane qui s'était empressée d'arriver aux côtés de l'homme en prière, et nos yeux émerveillés ne se détachèrent plus d'une

(1) Au moment où j'écris ces lignes, !e télt'graphc m'apporte la doulournusc nouvelle de l'attaque de Tiuiimoun par les Brabor (18 lévrier 1901). Saluons, Messicurti, ceux des nôtres qui sont tombés au cliamp d'hunueur et insistons auprès des Pouvoirs Publies pour (|ue l'annexion pure et simple du Maroc, qui est absolument indispensable au maintien de notre domination en Algérie, soit sous peu un lait accompli.

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ville énorme, qui s'entassait, s'écrasait au fond d'une vallée trop étroile pour elle, rejetant sur les deux bords du vallon l'excédent de ses habitations dont l'amoncellement confus ne rappelle

'.n rien les quartiers tirés au cordeau et les très arges avenues de nos cités européennes.

A ce moment-là précisément, un long faisceau

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de flamme partant du soleil vint illuminer la ville sainte et faire flamber les tuiles vernies de ses ■monuments sacrés et les croissants d'or de ses innombrables minarets. Sous le ciel vaste et bleu, un ciel frais et lavé par les dernières averses de la matinée, l'informe carrière de pierres que nous avions sous les yeux s'élirait, s'allongeait, sans une solution de continuité, dans son chenal élranglé, couvranten longueur une surface supérieure à 5,000 mètres. Mais ce qui me ravissait surtout, c'étaient les grandes tours carrées qui éniergeaienldufouillisdes maisons, les dominant toutes deleur jet continu vers les cieux, minaretscolosses qui semblaient d'autant plus hauts qu'on sentait que leurs fondations reposaient la plupart dans le creux de la dépression au fond de laquelle Fez est bâtie.

Pendant que ma pensée, emportée sur les ailes de l'Histoire, revoyait, à travers les projections rapides de la mémoire, la naissance, l'apogée et le déclin de la capitale magribine qu'un demidieu, issu de la lignée de Mahomet, était venu fonder dans ce coin ignoré de l'Occident- Extrême, pendant que, l'esprit perdu dans le labyrinthe des hypothèses futures, je me demandais quel sort serait réservé demain à cette métropole d'un

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monde [ermé, que faisaient, que disaient, que pensaient mes compagnons maiiométans?

■ Ils priaient ; ils s'extasiaient devant la Ville- Sainte, «t pourtant leurs prières n'allaient pas directement à Dieu ; elles étaient adressées à une véritable divinité humaine, à l'idole d'un culte tel que je n'en ai jamais vu de pareil depuis les frontières de la Tripolitaine jusqu'à l'Océan Atlantique. En réalité, c'est un dieu nouveau qui apparaît ici au premier plan, avant Allah, avant le Prophète lui-même. En succédant dans l'ordre des temps à ces deux types successifs de la monolàtrie sémitique, Idris 11 les a purement et simplement remplacés dans l'adoration des foules ignorantes, et il a eu cet inconcevable bonheur de devenir pour ses aveugles coreligionnaires du Maroc ce qu'est pour les Espagnols, de l'autre côté du détroit de Gibraltar, son illustre confrère en sainteté, saint Jacques de Composlelle.

Mais, Messieurs, il est inutile et dangereux d'aller plus loin dans nos comparaisons ; bornons-nous donc à examiner curieusement la poutre qui est dans l'œil de nos voisins en attendant qu'on arrache le madrier qui est dans le nôtre. La superstition possède encore un empire assez vaste en Europe pour que nous ne la traitions pas à la légère quand nous en faisons l'objet

de nos études. Nos lois, nos usages, nos mœurs, nos coutumes enfoncent pour la plupart leurs racines dans les idées superstitieuses qui nous furent léguées par nos lointains ancêtres, et, ce n'est pas trop ni'avancer que de prétendre, d'accord eo cela avec les plus éniinents sociologues, que la Superstition fut la mère des Religions. Au Maroc, j'en fus imprégné de ces superstitions ; je ne jurerais même pas que je n'aie point fait cliorus plus d'une fois avec mes dévots compaguons quand ils criaient par exemple à tout propos :

— Va Moiilnye /(/ris/ Monseigneur Idris par-ci ! Monseigneur Idris par-là !

Un jour, ma mule s'abattit dans l'hoiTible plaine marécageuse d'EI-Kliellat', sur le territoire desBeni-Ali'sen. Vn même cri s'écliappa de toutes les bouches musulmanes : -

— Va Moulaye Jdris I Ya MouUiye Idris ! Moi-même alors, décrivant une courbe dans

l'espace, pardessusla tête dema pauvre monture, je me surpris à répéter avec les autres :

— Ya Moulaye Idris el-ezhar I (0 Monseigneur Idris le très brillant !)

Cet aimable fondateur de Fez fut apparemment la cause que je ne me fis aucun mal ; c'est du moins ce que me déclarèrent mes compagnons

qui profitèrent de cet heureux accident pour accabJer de bénédictions touctiantes et de vifs remerciements leur saint favori.

Dans un semblable milieu saturé à ce point de religiosité, milieu qui était te mien par le fait, puisque, parlant leur langue et adorant leur fréquentation, je m'étais plongé résolument dans la société des congréganistes et des hommes pieux de l'Islam, dans ce milieu qui évoquait pour moi celui de nos chapelles et de nos diverses églises chrétiennes, il m'eût été impossible de montrer le bout de l'oreille en faisant l'esprit forl, l'esprit critique. Une si peu clairvoyante imprudence, outre qu'elle eût pu me coûter cher, n'aurait pas manqué de me faire arriver au but opposé à celui que je voulais atteindre. Concevezvous bien un philosophe tombant à l'improviste dans un cloître, s'a nnonçant comme tel, et demandantensuite aux moines effarés la permission de se livrer sur eux à des expériences de haute psychologie sentimentale?

Non, je le dis hautement, mon rôle a été et devait être ce qu'il a toujours étédepuis le premier jour, il y a bien longtemps de cela, où je fus pris delà passion d'étudier, de connaître et de révéler à mes concitoyens l'étrange société mahoniétane qui nous presse, qui nous étoulTe, qui nous

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submerge presque dans cette belle colonie de rAfriqueseplenlrionalequenos soldats arrosèrent tant de fois de leur sang dans le but d'appeler DOS frères de l'Islau) à prendre place eux aussi au grand banquet de la vie spirituelle et matérieUe auquel les convie si généreusement Celle que nous ne pouvons nommer sans que les fibres de notre cœur ne tressaillent d'intense émotion. Celle que les peuples libérés appellent leur seconde patrie, Celle que nous appelons notre mère, ta grande, la fraternelle France de la Révolution française !

C'est en plongeant au fond de )a mer que l'Indien rapporte du sein de l'Océan les perles qui brilleront un jour sur le front des sultanes ; c'est en se mêlant modeslement aux diverses couebes du peuple, sans être ni gâté ni flatté par personne, que l'observateur digne de ce nom voit peu, si vous voulez, mais voit bien le peu qu'il voit. Aussi n'annonçai-je k aucun de mes futurs sujets d'observalion ma qualité d'envoyé du Gouvernement français. J'étais un simple taleb, un étudiant chrétien quelconque qui venait s'instruire et se désaltérer à cette source des sciences qui s'appelle la Villede Fez. Mon costume européen était pour les Indigènes une curiosité de plus ajoutée à celle, peu banale en vérité,

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d'entendre sortir de la bouche d'un noçrani (chrétien) des formules élogieuses à l'adresse du Prophète et des principaux grands hommes de l'Islam.

Ainsi, ces mots magiques, ces formules tontes faites que l'on trouve dans les livres arabes, m'ont ouvert les cœurs et délié les langues ; ainsi, il m'a été donné de constater encore une fois, jusque dans ce camp retranché du fanatisme et de la foi irréduclibie, l'admirable, la merveilleuse puissance du langage. Tout le secret de ma réussite est la ; et je livre bien volontiers ce secret aux voyageurs qui voudront enfin se décider il aborder et à approfondir sérieusement la belle mais difficile langue de l'Apôtre de La Mecque.

Un instant ralentie par l'accès d'extase mystique dont nous venons de parler, notre marche fut reprise au milieu des conversations et des congratulations réciproques et générales que nous nous adressions les uns aux auti-es sur l'ineffable bonheur qui nous attendait à proximité du mausolée de Moulaye Idris, lequel ne manquerait certainement pas de combler de faveurs des

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voisins tels que vos serviteurs, à coiniin'iiccr jiar ce bon Caiii dex Cltrflieiii (c'élalt iiioli, ittinl la destinée avait fait on clief df caravam; musulmane.

Deux heures après, nous ntiiis arriïlions devant unedesportesdeFez, ffnb-.SVj/mrt, où j'avais donn<> rendez-vous par lettre à M. (Jaillard, gérant inti'rimaire du Vicc-Consiilat de Franci-'. Ma ni»nlr« marquant 9 heures, et notre représenlanl nii devant être là que dans une heure, je mis pierj à terre autant pour me dégourdir les jamlies (jue pour mieux examiner à mon aist; les hautes murailles crénelées qui protègent Fez sur tout son pourtour. Ma première impression fut cjue ces remparts en mauvais pisé, déjà décrépits et croulants sur. plusieurs points, peuvent sans doute opposer à des] hordes barbares sans artillerie un obstacle presque infranchissable, mais qu'ils ne tiendraient pas une demi-heure devant les engins formidables de destruction que possèdent les nations modernes. Mes promenades des jours suivants autour de la ville corroborèrent cette opinion, et je me rappelle un certain endroit, où, sur une longueur d'une centaine de mètres, on ne passe qu'en courant, tant ces pauvres remparts, plus pcncliés encore que la Tour de Pise, menacent d'ensevelir sous leurs

ruineslesimprudentsquis'attarderaieD ta admirer ou à calculer à leur base leur angle d'inclinaison. Cependant des Marocains, hommes, femmes et enfants, entraient et sortaient par le BabSégma en jetantsurni es vêtementseuropéensdes regards que je sentais chargés d'autant de curiosité inquiète que de sincère aversion. Des gamins, hauts comme des bottes, ne sachant pas que leur langage m'était familier, s'appelaient, se formaient en bandes, criant pour se donner du courage :

— Ya Llak, ntferrjou àl en-noçrani. (Allons voir le chrétien, c'est-à-dire le Nazaréen.)

En voyant mon cavalier chérifien, l'œil torve, la matraque frémissante, menacer les bambins, les célèbres paroles du glorieux Nazaréen, dont la piété humaine a fait un Dieu, me vinrent je ne sais pourquoi à l'esprit, et je ne sais pourquoi aussi je les traduisis en arabe littéralement, presque mot pour mot, disant au farouche mkhazni :

— Khaiil-ichachra idjiou l-àndi. (Laisse venir à moi les petits enfants.)

Alors le vieux reître, aussi surpris de ma bonhomie que les enfants l'étiiient de m'entendre parler leur langue, revint vers moi, secouant la tête, mûchant sous ses dents branlantes des mots étoufiôs, comme pour me faire comprendre

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que cette bonté de ma part était de la sottise. Faire entrer dans la cervelle' d'un employé du Makhzen chérifien que la clémence et la douceur sont les moyens les plus sûrs de captiver le cœur des hommes est une entreprise au-dessus des forces du plus grand génie de la terre. J'avais usé du reste à cette expérience le peu de lumières et d'arguments persuasifs que je possède durant la longue route que nous venions de faire ensemble, et ce bouillant guerrier, très brave quand il n'y avait pas de danger, excessivement couard au contraire dés qu'un mousqueton se montrait à l'horizon, tenait en réserve, au bout de chacune de nos conversations à ce sujet, cette conclusion charitable :

— Ech'Chafak'a maâ l-âdou, dàoôf. (Avoir pitié de son ennemi est un signe de faiblesse.)

Parole significative, parole cruelle, sous laquelle la psychologie du Marocain se révèle à découvert malgré le voile à peine transparent d'une rhétorique arabe avec laquelle nous essayons de nous familiariser depuis bientôt un tiers de siècle.

Il eût fallu d'ailleurs être aussi naïf que l'enfant qui vient de naître pour ne pas déchiffrer la pensée entière de notre belliqueux compagnon, et cette pensée se résumait dans les deux postulatum pohtiques que voici :

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. 1" Les Marocains ne sont pas les plus forts, sans quoi il y a beau temps qu'ils auraient eu l'extrême plaisir de jeter à la mer les Européens qui souillent le pays ;

2° La France ne s'empare pas du Maroc parce qu'elle craint l'Angleterre. De son côté, ta Grande- Bretagne a peur de la France et c'est pour cela qu'elle ne prend pas possession du littoral de Tanger à Ceuta, pour lequel elle brûle cependant d'une passion sans pareille.

Mon bonhomme eut la parole coupée au beau milieu de son raisonnement par l'arrivée soudai ne de deux superbes cavaliers : — un mkhazni à calotte rouge, au visage énergique et basané, magnifique en ses burnous multicolores et flottants, et un jeune Européen dont la mise élégante et boulevardière de cycliste me frappa vivement dans ce pays où le noçrani est chose si rare, si peu commune,

— C'est ma faute si j'ai attendu, dis-jeà notre vice-consul, qui avait mis pied à terre et s'excusait d'être venu si lard. Ma lettre portait que je serais à 10 heures kBab-Ségma. 11 esHO heures; vous êtes l'exactitude même. Tant pis pour moi si je suis arrivé au rendez-vous une heure trop tôt.

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