‹ FezChapitre 7 sur 22 · FEZ 9Ô · texte numérisé non relu

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Puis, les préàenlalions laites, chacun étant remonté à cheval, la petite cavalcade Iranchit la porte de la ville. Elle s'engoufïre aussitôt à la queue leu leu dans les boyaux étranglés de la capitale du Magrib, et nous voilà zigzaguant dans des couloirs à ciel ouvert, entre deux murs sans fenêtres, de 10 à 15 mètres de hauteur, et tellement rapprochés, que je m'imagine cheminer au fond d'un tortueux canal desséché.

Desséché?. . . Pas tout à fait. — Propre?. . . Pas précisément. Concevez par l'imagination, si vous pouvez, des flaques d'eau, des ornières de boue dans lesquelles surnagent les animaux les plus divers, principalement des poules et des rats morts depuis longtemps. Franchissons, en nous bouchant le nez, les carcasses de moutons, de chiens, de chameaux crevés, qui ont l'agaçant privilège d'elïrayer nos montures ; lâchons de ne pas nous perdre surtout à travers le labyrinthe inextricable des ruelles chérifiennes oii nous croisons assez souvent des passants qui sont obligés de se blottir contre les murailles ou de se réfugier sur le seuil des portes pour éviter dûtre meurtris par la cavalerie qui passe.

A travers la complication infinie des impasses, des ruelles, des culs-de-sac, des sentiers, des tunnels, des chemins de traverse qui croisent et

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enchevêtrent leurs capricieux méandres dans une cilé de cent mille âmes au bas mot, nulle place, nulle grande artère, nul boulevard aux larges trottoirs n'offre au voyageur nouvellement arrivé la possibilité de s'orienter, de se retrouver dans ce nid du termites qu'est la ville de Fez. Sans vouloir médire le moins du monde de la ville d'Oran, que j'aime beaucoup, dont j'adore le climat et que je ne quitterais pas volontiers pour n'imporle quel autre centre algérien, car je suis un admirateur passionné de ses falaises sauvages, de son ciel transparent et de sa délicieuse, de son incomparable montagne de Santa-Cruz, oii nous allons si souvent avec ma famille et plusieurs de nos bons amis qui m'écoulent en ce moment, sans chercher à projeter en quoi que ce soit la plus petite ombre dans les sentiments affectifs que mon auditoire ressent, j'en suis siir, pour notre chère cité, il me sera bien permis de dire, je pense, qu'avant d'avoir vu Fez, je considérais Oran comme la reine des villes ratées au point de vue de la grande et de la petite voirie. J'ai dû en rabattre depuis mon séjour là-bas, et je reconnais de bonne grâce qu'Oran est une ville supérieurement tracée, aérée, aux voies larges et immenses, en comparaison du dédale fassien dans lequel nous nous enfoncions pour aller

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au vice-consulat de France où était préparé un succulent déjeuner.

Une surprise un peu forte m'attendait à la porte de notre liôte : Un vigoureux marcassin, un vrai, aux soies liérissées, nous regardant d'un reil pétillant de malice et de curiosité, s'élait planté résolument entre les jambes du cuisinier indigène du vice-consul. Là, se sentant inattaquable, it observait cet envahissement inusité de bêtes et de gens, dont les allées, les venues et les cris lui faisaient dresser les oreilles. Puis, nous ayant renifles, devinant que nous étions décidément des intrus, il s'était mis abattre en retraite, legroin en l'air, à demi tourné vers nous, avec de sourds grognements de colère, histoire de protester à sa manière contre cette prise de possession de son domicile. Rentré dans le jardin, il vit que nous l'y suivions. Résister plus longtemps eût été de la folie. Alors il prit éperdument le galop pour filer comme une flèche à l'écurie, à sa place habituelle, sous la mangeoire de ses camarades, les chevaux et les mulets, avec lesquels il faisait, parait-il, très bon ménage.

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Voir un sanglier se promener dans les rues sacro-saintes de Fez, constater qu'une douce intimité régnait corara populo entre lui et un indigène musulman, étaient déjà deux faits qui m'avaient fortement impressionné. Mais que dire de ma stupéfaction quand j'entendis mes compagnons de route, mes propres domestiques mahométans, affirmer que ce marcassin n'était pas seulement gras et beau, niais qu'il était à point et qu'il méritait les honneurs de la casserole ?

il n'est pas une seule personne, dans cette enceinte, qui ne sache que Dieu lui-même s'est donné la peine d'interdire dans son saint Livre aux sectateurs de son cher Prophète la viande mille fois abhorrée de l'immonde khensir. c'est-à-dire du porc. Bien entendu, l'interdiction divine frappe également le frère sauvage de celui-ci, le rude sanglier de nos montagnes, dont la chair nous parait, à nous autres Infidèles, si savoureuse.

Eh ! bien, je le déclare ici, la vérité m'y pousse : ■Il ne m'est jamais arrivé, ni en France, ni en Espagne, ni en Suisse, ni en Tunisie, ni en Algérie, de manger pendant tout le cours de mon existence' autant de sanglier que j'en mangeai à Fez en un peu moins de deux mois seulement. J'eus même

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ua ébJouissement d'étonnement et de joie quand notre cuisinier, le rifain Ah'med, m'annonça, dès le premier jour de notre installation, qu'il se proposait de varier le menu quotidien, composé généralement de l'éternel mouton magribin, au moyen de petits plats exquis de h'allouf el-r'aba (cociion de la forêt), qu'il excellait à préparer, comme il me le prouva par la suite.

■ — D'où provient donc, me de manderez- vous, cette surabondance d'animaux maudits du Seigneur dans un centre aussi orthodoxe, aussi farouchement rigide et pieux que Fez ?

. En voici l'explication, telle qu'elle me fut donnée par les Fassiens eux-mômes, un jour que je m'amusais à regarder courir dans les rues de jeunes marcassins qui suivaient comme des chiens leurs petits maîtres mahométans :

Persuadés que la présence d'un sanglier dans «ne écurie suflTit pour préserver les bestiaux des atteintes d'une épizootie quelconque, les habitants de Fez achètent, moyennant quelques sous, les petits marcassins que leurs coreligionnaires, les campagnards de la montagne de Zerhoun principalement, leur apportent vivants et bien portants après les avoir pris au piège ou à la course ; de sorte que nous nous trouvons en présence d'un commerce extrêmement curieux de cochons sau-

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vages domestiqués que nos économistes étaient, à cent lieues de soupçonner et dont, t>on gré mal gré, ils devront dorénavant tenir compte dans leurs statistiques commerciales relatives à l'Empire des Chérif.

■ Dérober des sangliers dans les rues et dans les écuries, pour les revendre ensuite comme portebonheur, constitue également une industrie lucrative à laquelle se livrent certains Croyants peu scrupuleux et bien élevés au-dessus des préjugés de leur doctrine religieuse. Voilà pourquoi, je le sus plus tard, mes domestiques achetèrent, quelques jours avant mon dépari, pour un prix dérisoire, — 5 pesetas seulement, — un sanglier vivant, pesant plus de 50 kilos, dont le cadavre, dépouillé de sa peau, se balança dans . notre cour aux branches d'un oranger pendant deux fois 24 heures à côté d'un mouton orthodoxe qui avait été tué à l'occasion de la grande Fête des Sacrifices. Devant les savants et autres étrangers de la ville qui venaient me voir, quelle que fût leur condition sociale, il était convenu entre nous que l'iiabillé de soie, que l'on avait préalablement décapité, était un r'ozal (une gazelle), et c'est à ce dernier litre que trois de mes iMarocains s'en régalèrent avec nous, en riant aux larmes, jusqu'à ce qu'il n'en resta plus une côtelette.

L'arrivée à Fez d'uo Européeû se complique d'une foule de difficultés matérielles auxquelles on ne s'attend guère quand on sort des vastes fourmilières civilisées où l'existence est entourée de tant de confort et de charmes pour ceux qui ont la bourse pleine.

A Tanger, ainsi que dans les autres villes de la côte, à Tétoiian même, il est facile à un chrétien de trouver à s'abriter sous le toit hospitalier d'un hôtel ou d'une auberge, tenus généralement par des Anglais, des Juifs ou des Espagnols. Entre parenthèses, l'Hôlel Cécil à Tanger est un modèle de propreté, de luxe, de bien-être. Admirablement situé sur la plage, les dernières ondulations des vagues du détroit viennent mourir au pied de la terrasse de ce charmant séjour, où, moyennant dix francs par jour, on est aussi bien que dans les établissements similaires de premier ordre que nous pouvons avoir en Algérie.

Donc, sur la côte, rien à craindre au sujet du logement. A Fez ou à Merrakech, l'Européen aura le choix suivant : — ou continuer à coucher sous la tente, — ou aller se terrer dans un fondouk

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arabe, si le tenancier du londouk veut bien l'y accepter.

Ce n'est pas devant une assemblée d'Africanistes expérimentés comme vous que je perdrai raoa temps à décrire un londoult (1) marocain, c'est-à-dire le très peu ragoûlant dortoir public dans lequel hommes et bestiaux grouillent dans une promiscuilé absolument fraternelle.

S'il désire se loger d'une manière moins primitive, le voyageur chrétien devra donc, un mois avant son arrivée à Fez ou à Merrakecb, prier le Ministre de sa Légation à Tanger d'agir auprès des Autorités marocaines de l'endroit afin qu'une maison arabe soit mise à sa disposition, les conditions de la location étant réglées et imposées d'avance par le propriétaire musulman selon l'importance de l'immeuble.

Quant à moi, connaissant depuis longtemps et les agréments de la tente et les délices des caravansérails indigènes, j'avais pris à Tanger mes précautions en vue d'éviter les uns et de me dérober aux autres. A ce propos, qu'il me soit permis de payer une dette de gratitude à notre Chargé d'Affaires au Maroc, M. de La Marti nièrê, qui voulut bien s'occuper de me faire chercher

(t) Les MarocaiDS prononcent fendok'.

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une maisonnette convenable donnant sur l'une des mille petites ruelles de la capitale chériftenne et dont j'ai rapporté une photographie assez bonne.

Que de peines aviiil eues noli'e jeune vice-consul de.Fez p-nir me dénicher ce logis à peu près

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passable. Rebuté par les refus successifs de plusieurs propriétaires qui avaient fait la moue en apprenant qu'il s'agissait de loger un roumi, noire représentant s'étaitadressé, en désespoir decause, à un de nos riclïes protégés français, le chérif Moulaye Ali-l-Kthiri, l'homme le plus aimable, le plus fm, 1« plus inlelligent et le moins fanatique que j'aie rencontré au Maroc. Ce gentleman distingué poussa l'obligeance jusqu'à donner congé à d'anciens locataires de sa religion pour me laisser la place nette, ce qui était, on le comprendra, une grave infraction aux usages focaux, infraction d'autant plus grave qu'elle avait pour unique objectif de favoriser un Infidèle.

Ce modeste bâtiment, dont le loyer était de 50 pesetas par mois, n'était pas d'une arcliKeclure compliquée:

En bas, une cour rectangulaire de quelques loètres carrés, pavée de carreaux vernis blancs et bleus, avec trois ou quatre orangers malades qui s'étiolaient au fond de leur morne prison ; à gauche, et au ïood de ta cour, une cuisine d'une longueur démesurée, el si élrolte, que notre cuisinier, si maigre qu'il fût, avait de \A peine à se retourner ; — contigu à la cuisine, un double W.-C, dans le<|uel une rivière grondante s'engouffrait avec fureur, fait qui se reproduit

d'une façon idenlique dans toutes les autres habitations de la capitale et qui a donné naissance à cette injure intrai^uisibie que les Bédouins de l'extérieur lancent à la figure des citadins de Fez :

— l'a l-kherraïn fel-ma ! ! (l).

Enfin, deux autres pièces, l'une pour les domestiques, l'autre servant de salle à manger, compléteront, si j'y joins le basfein avec jet d'eau du milieu de la cour, la description du rez-dechaussée.

Au premier étage, deux chambres, très basses de plafond, séparées par la longueur de la cour. se faisaient vis-à-vis.

Au deuxième étage, une seule pièce assez grande, ayant trois fenêtres, sans vitres, cela va sans dire, se trouvait presque à la hauteur des terrasses voisines. On y accédait par un escalier biscornu, étranglé, aux marches d'une élévation peu ordinaire. Des rafales envahissaient cette pièce par les trois croisées, par la porte fermant très mal et par la lucarne en bois qui donnait sur la rue. On y gelait en hiver, on y grillait en été, on y était aussi mal que possible dans cette chambre. C'est celle que je choisis néanmoins parce que, seule de la maison, elle me procurait

(1) Ceux qui font caca d

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lii vue (l'une bande de ciel bleu que Iranchait brutalement à l'horizon l'arête rocheuse et désolée du fameux Djebel Zalaf.

Une table pour écrire, un lit de camp et un tapis des Bi-aber sur lequel s'asseoiront les Marocains, savanlset ignorants, dontje me propose de sonder la cervelle, voilà tout le mobilier du missionnaire delaFrance. Mes livres, je n'aurai guère l'occasion de les consulter, car l'enquête sociologique (]ue je suis venu faire au sein de la collectivité humaine la plus termée qui existe absorbera la majeure partie de mon temps et de mes forces. Il est un livre pourtant que j'ouvrirai fréquemment quand je serai seul : c'est celui qui me réconfortera lorsque la solitude et l'exil pèseront d'un poids trop lourd sur mon âme attristée, c'est le livre où je dissimule aux regards des indiflérents et des indiscrets les têtes chéries des êtres bien-aimés qui m'attendent à Oran, ma femme, mes chers enfants, auxquelles j'envoie chaque jour, à la fin comme an commencement de la journée, le souvenir ému de ma tendresse.

Un dernier détail topographique ; Ma maisonnette était située dans un sous-quartier appelé Uas-el-Oyoun {la tèle des sources), près de la mosquée dite Es-Siaj, et si rapprochée de ce temple, qu'un de nos nmrs était mitoyen avec

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cette mosquée. Nous habitions donc le Vieux-Fez (Fas-el-Bali), dans une des dépendances de l'immense quartier des Andalous/E^^ndu/ous/

Voulez-vous que nous allions nous promener ensemble dans la ville et faire plus ample connaissance avec elle ? Avant de sortir, cependant, je vous propose de jeter avec moi un rapide coup d'œil sur son histoire. Le passé nous fera mieux comprendre le présent ; puis, quand nous aurons vu s'envoler devant nous la poussière des siècles écoulés, quand, à larges traits, comme en une fresque, nous aurons mis en relief les grandes étapes chronologiques de cette sombre capitale, alors je vous prendrai par la main et nous nous jetterons, si vous le voulez bien, à travers la cohue de ses habitants. Nous les verrons marcher, agir, parler, s'agiter autour de nous. Nous essayerons de les comprendre, de pénétrer les secrets de leur cœur, les mobiles de leurs actions. Nous ne passerons pas un monument sans l'admirer, pas un jardin sans en saluer les fleurs, pas une mosquée sans lui lancer une œillade impie et sacrilège.

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Étudier les races et les types, les dialectes et les langues diverses, les usages, les mœurs, les idées, les croyances, — analyser les institutions civiles et politiques, l'organisation sociale, îe développement économique, la vie publique et privée, les industries, le commerce, l'agriculture, et, au-dessus de ce tableau, couronnant le tout, montrer sous son vrai jour le prétendu mouvement intellectuel d'une Université à moitié morte, les Arts, les Lettres et les Sciences, à peu près inconnus, faisant entendre les derniers râles de l'agonie, — voilà, mes cliers concitoyens, l'ennuyeux programme que j'ai la cruauté de vous proposer d'adopter en vous suppliant de résister au sommeil si Morphée, pendant notre excursion ■ imaginaire, s'avisait de répandre sur vos paupières ses pavots enivrants.

■ Un homme, un grand saint, que les Marocains appellent Moulaye Idris el-enouar (le très brillant), ou bien d-ezhar (le très étincelant), alors que dans l'histoire il est connu sous le nom d'Idris cl-esr'ar, c'est-à-dire le jeune, domine du haut de sa légende dorée le cycle authentique des grands

hommes dont la ville de Fez croit devoir s'enorgueillir. Co mot, el-e$r'ar {le plus petit, le plus jeune), résonnant mal aux oreilles des fidèles, a été ctiangé en ezhar par le peuple et en enouar par les savants, uniquement pour distinguer Idris II de son père, Moulaye Idris el-ekbar, ou Moulaye Idris I", qui, chassé de l'Orient, êlait venu fonder au Maroc la fameuse dynastie des Idrissites dans la seconde moitié du viii° siècle de Jésus-Christ.

Son fils et successeur, le très brillant Idris II, trouvant que la ville de Oualili, l'antique Volubilis, était trop petite pourcontenir sa nombreuse armée et les populations arabes et berbères qui s'y étaient concentrées à la suite du succès de ses armes, conçut l'idée de bâtir une nouvelle ville pour lui, sa famille, sa suite et les principaux de ses sujets, et il jeta les premiers fondements de la nouvelle cité le 3 février 808 de J.-C. (I), sur un affluent du Sbou, à deux jours de marche à l'Est de la capitale de son père, par 34" 6' 30" de latitude Nord et 7" 8' 30" de longitude Ouest du

(1) La Grande Encyclopédie, â l'article Fez, pommet une erreur de date relative à la londation de cette ville. Fournel, les Uerbers, t. I, p. 462, et le K'arfas. p. 44 de la traduction, donnent la vraie date (|uo j'Indique plus haut.

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méridien de Paris, à environ 320 kilomètres Ouest de la frontière algérienne actuelle. Telle fut l'origine de la ville de Fez.

Vous n'ignorez pas que les Européens, notamment les Espagnols, ont estropié la plupart des noms propres arabes et berbères. Fez n'a pas échappé à la règle eonimime, et il faut nous résigner à l'appeler Fez. avec un Z final, au lieu de prononcer l'as ou Fès, avec un S (1).

Le substantif /''(/s qui, en arabe, signifie pioc/ie, pourquoi a-t-il été donné à la ville naissante ?

Les bisloriens musulmans ne sont pas d'accord sur l'étyiDoiogie de ce mot et ils ont imaginé à ce sujet plusieurs' légendes, excessivement séduisantes les unes et les autres, mais également dépourvues d'authenticité. En voici quelquesunes que je cueille au hasard dans les livres arabes :

« — On raconte que lors de la fondation de

(1) Cette tois-ci, par liasanl, les Espagnols ne se sont pa.s IroniiKis. Leur 3, oyanl à la tin des mots le son de Qûtrc » linal, ils |)rononcont Ft^x Fis, correctement par ronséquent.

De mon eùli. j'adopte dans ce livre l'ortographe universellement admise, et j'écris, comme tout le monde, FEZ.

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Fas, rimam Idris, par humilité et pour mériter les récompenses de Dieu, se mit lui-même à l'ouvrage avec les maçons et les artisans, et que ceux-ci, voyantcela,luioflrirentun/fls,c'fist-à -dire unepioc/ie, qui était d'or et d'argent. Idris l'accepta et s'en servit pour creuser les fondements ; de là, le mot Fas fut souvent prononcé ; les travailleurs disaient à tout instant :

— Donne le fas, creuse avec le fas ; — et c'est ainsi que le nom de Fas est resté à la ville.

K Un aulre auteur rapporte qu'en creusant les premiers fondements du côté du midi, on trouva une grande pioche (fas) pesant 60 livres et ayant quatre palmes de long sur une palme de large, et que c'est là ce qui fit donner à la ville le nom de Fas.

« Selon un autre récit, on commençait déjà à construire, lorsque le secrétaire d'idris demanda quel serait le nom de la nouvelle ville.

— Celui du premier homme qui se présentera, lui répondit l'imam.

« Un individu vint à passer et répondit à la question qui lui fut faite :

— Je me nomme Farès.

« Mais comme il blésait, il prononça Fas, pour Farès, et Idris dit :

— Que la ville soit appelée Fas.

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« On raconte encore qu'une troupe de gens du Fers (Persans), qui accompagnaient Idris tandis qu'il traçait ies murs d'enceinte, furent presque tous ensevelis par un éboulement et qu'en leur mémoire on donna au lieu de l'accident le nom de Fers, dont plus tard on fit Fèa.

« Enfin on rapporte que, lorsque les constructions furent achevées, l'imam Idris dit :

— Il faut donner à cette ville le nom de l'ancienne cilé qui exista ici pendant dix-huit cents ans et qui fut détruite avant que l'Islam se répandit sur la terre.

œ Or cette viile se nommait Se/", etenrenversant le mot on en fit r^s (1). »

Il m'est difficile de passer sous silence la prétendue ville qui, après 1800 ans d'existence, aurait élé détruite bien avant le siècle de Mahomet. Voici à ce sujet la légende que l'on peut lire dans le Kartas :

e Abou-R'aleb raconte dans son histoire qu'un jour l'imam Idris, se trouvant sur l'emplacement de la ville qu'il voulait bâtir, était occupé à en tracer les contours, lorsque arriva vers lui un vieux solitaire chrétien qui paraissait bien

(1) lioudh d-Kartas, passim.

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avoir 150 ans et qui passait sa vie en prières dans un ermitage situé non loin de cet endroit.

— Que le salut soit sur toi, dit le solitaire au prince en s'arrêtanf . Réponds, émir. Que viens-tu faire entre ces deux montagnes ?

— Je viens, répondit Idris, élever une ville où je demeurerai et où demeureront mes enfanis après moi ; une ville où le Dieu Très-Haut sera adoré, où son Livre sera lu et où l'on suivra ses lois et sa religion.

— Si cela est, j'ai une bonne nouvelle à rapprendre, fit le vieillard.

— Parle, ermite, dit l'imam.

— Ecoute. Le vieil anachorète chrétien, qui priait avant moi en ces lieux et qui est mort depuis cent ans, m'a ditavoir trouvé dans le livre de la science qu'il exista ici une ville nommée Sèf qui fut détruite il y a 1700 ans, mais qu'un jour il viendrait un homme appartenant à la famille dos Prophètes, qui rebâtirait cette ville, relèverait ses établissements et y ferait revivre une population nombreuse; que cet homme se nommerait Idris ; que ses actions seraient grandes et son pouvoir célèbre, et qu'il apporterait en ce lieu rislam qui y demeurerait jusqu'au dernier jour.

— Loué soit Dieu ! Je suis cet Idris î s'écria

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rimain, et il commença à creuser les fondations.

A l'appui de celle version, le Karfas cite le passage d'El-Bernousi où il est dil « qu'un Juif, creusant les fondalions d'une maison près du pont de Ghzila, à un endroit qui était encore, comme la plus grande partie de la ville, couvert de buissons, de chftnes, de tamarins et autres arbres, trouva une idole en marbre représentant une jeune tille sur la poitrine de laquelle étaient gravés ces mots en caractères antiques :

— En ce lieu, consacré aujourd'hui à la prière, étaient jadis des thermes florissants, qui furent détruits après mille ans d'existence (1). »

Faut-il attribuer à ce conte une valeur quelconque et pouvons-nous raisonnablement espéi'er que des fouilles archéologiques mettront à découvert un jour les thermes florissants dont parle l'auteur arabe ? Contre toute attente, les ruines de l'antique llion ont bien surgi du sol qui avait été témoin des grandes batailles homériques. Pourquoi désespérerions-nous de voir reparaître sous la pioche de nos savants amateurs d'antiquités la ville de Sèf, qui me fait l'eflet, si elle a jamais existé, d'être la conlemporaine de la patrie d'Hector et de Priam ?

(i) KarlaSj passim.

Pourrie pas faire ici un facile étalage d'érudition, j'arrête le torrent de mes citations étymologiques, et je vous demande l'aulorisation de vous donner moi aussi, après tant d'autres, ma petite étymologie du mot Fa$. Elle seule a le mérite, si lïiéiite il y a, de prendre sa source dans la langue berbère, dans le dialecte que parle depuis un temps immémorial le groupe auloehlone le plus important du Maroc au double point de vue ethnique et géographique ; j'ai nommé les itraber.

Nul n'osera nous contester, l'histoire en main, que le territoire sur lequel est bâtie Fus n'appartenait pas anciennement à des tribus ou fractions de tribus berbères. Ces tribus faisaient sans doute partie de la confédération des Braber, attendu que ceux-ci ont toujours été, bien avant l'invasion arabe, et sont encore aujourd'hui les maîtres du sol aux environs de la capitale chérifienne. Les documents que j'ai reçus de /'as etque j'ai publiés dans VEcho d'Oran du 27 janvier dernier en sont une preuve péremptoire. Revenonsà mon étymologie. Pendant les longs pourparlers qu'engagea Idris II en vue de se faire céder le lerrain nécessaire à la future ville et à sa banlieue, on peut

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admettre que la phrase suivante a dû être répétée très souvent au chef indigène qui commandait les Braber de celte région :

— F-ès thavvtzirthAn. ce qui veut dire en berbri : — Donne-lui ce terrain.

Ces mots Fès, — ou t'as — , (signifiant donnelui.) rabâchés à satiété, soit comme menace, soit comme prière, ne furent pas sans frapper vivement l'attention de l'imam arabe et de ses principaux officiers ; et c'est peut-être à une cause aussi simple, aussi vulgaire, qu'il convient d'attribuer la dénomination de Fès, ou Fas, qui fut donnée alors à la nouvelle capitale de l'Empire Idrissile.

Et maintenant, Messieurs, que les chercheurs d'étymologies s'escriment tant qu'ils voudront sur mon hypolhèse. J'eslime qu'elle en vaut bien une aulre ; j'eslime çn .outre qu'elle est d'autant plus plausible, d'autant plus difficile à réfuter, qu'elle se rattacbeà un dialecte berbère qu'aucun linguiste arabe ou/shrétien n'a étudié jusqu'ici, dialecte qui m'a donné la clé de cerlaincs étyniologies géographiques {pie je publierai, si j'en ai le temps, avecles autres matériaux que j'ai recueillis sur i'idiome et le pays des Braber.

Laissons Idris II poursuivre ses conquêtes, voler de triomphe en triomphe, du Sous jusqu'à TIemcen, plus loin même, jusqu'au Chélif, e( voyons comment se peuple sa capitale.

Remplie de troupes guerrières qui ramènent constamment de leurs victorieuses expéditions des quantités d'esclaves et de butin, regorgeant déjà de recrues berbères qui se sont enflammées pour la cause idrissite, recrues à la tête desquelles il faut placer la célèbre tribu des Aurabah, la nouvelle cité devient rapidement le centre de ralliement des partisans du vainqueur arabe.

Elle a d'ailleurs, dès ses débuts, des chances inespérées : Vers 815, une émigration en masse, due aux cruautés du calife oméyade d'Espagne, el-H'akem, fait venir à Fez huit mille musulmans qui ont échappé à ta répression sanguinaire de la révolte du faubourg de Gordoue. Notez que ces fugitifs sont d origine celto-romaine, que leurs pèresont embrassé l'Islamisme depuis moins de cent ans seulement, c'est-à-dire après la conquête de la Péninsule ibérique par les milices de l'Islam. Ouvriers, artisans, lettrés, artistes, savants, c'est la fine fleur de l'Espagne arabe qui vient apporter ses bras, son intelligence, son activité à la jeune métropole. Le grand quartier que fondèrent à Fez ces exilés porte encore aujourd'hui le nom

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de Quartier des Andalous, H'ouma-t-el-Endalous.

En 825, une seconde émigration importante, due également aux persécutions, amène à Fez 300 familles arabes de Cairouan, dont le nom et le souvenir sont restés attachés jusqu'ici à la plus vaste mosquée du Maroc, au temple qui fait la gloire de nos voisins de l'Ouest : l'immense mosquée d'El-K'erouiyin, c'est-à-dire des Caire uanais.

Enfin, ce fut peu après la naissance de Fez, qu'une foule de Juifs s'y réfugièrent et il leur fut permis de s'établir depuis Aghien jusqu'à Ja porte de Hisn Saâdoun, moyennant un tribut annuel qu'Idris fixa à trente mille dinars, chiffre qui indique surabondamment que la colonie Israélite de Fez devait être, dès ce temps-là, d'une certaine importance numérique.

Munie à son berceau de ces divers éléments ethniques dans lesquels se trouvaient réunis les biens et les maux de l'avenir, éléments qui se coudoieront sans fusionner et qui subsistent là-bas à l'heure où je vous parle, la ville de Fez ne se traîna pas longtemps dans les langes de l'enfance. Devenue subitement majeure, elle fit liiyonner au loin son influence politique et litté' raire, son goût passionné des arts, toutes choses excellentes en elles-mêmes, mais qui u'allèrent

pas sans le développement parallèle d'un libertinage excessif , et, jeune reine que chacun voulait voir, la cité de Moulaye Idris ne tarda pas ft attirer à elle des centaines, des milliers d'individus qui venaient y chercher la fortune, les plaisirs, la science ou l'oublt.

Tandis que la ville grandit de jour en jour, des événements de la plus haute gravité se passent dans ses murs. Venue des quatre coins de l'horizon, sa population frondeuse, higote, intransigeante, secoue les trônes et les couronnes pour les offrir ensuite à ceux qui savent la séduire ou se faire craindre d'elle. Le pelit-flls d'idris II, poursuivi par les citadins écœurés de ses débauches, perd en une seule nuit le pouvoir et la vie.

Les Idrissites passent, emportés par les dynas- Iiessuivanles,qui se dévnrcnt les unes les antres, toujours affamées d'honneurs et d'ignobles jouissances: Idrissites, Zénétes, Oméyades, Almoravides, Aimohades, Mérinides. Saâdiens, Filaliyins, prennent, perdent, reprennent et reperdent Fez, S3 la disputent comme une proie, sachant que c'est elle qui sacre et détrône les rois.

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Ah ! Messieurs, quelle abominable histoire que celle du Maroc ! Je ne connais point d'aonales aussi écœurantes que celles des diverses dynasties de monstres couronnés qui se sont succédé sur lé trône du Magrib. Ces misérables princes, dont les écrivains mahométans, toujours flagorneurs, n'ont pu cependant Cîicher tous les crimes, ont poussé la cruauté et la tyrannie aux plus horribles excès où la démence humaine puisse parvenir; et le peuple, le pauvre peuple lui-même, avili par le despotisme, fanatisé par ses clercs, a vécu et vit à cette heure-ci dans la plus crapuleuse îange morale et physique qu'il soit possible d'imaginer.

Alors, qu'allons-nous voir dans les fastes de la ville de Fez? — De la boue, du sang, — du sang partout, — même aux époques les moins troublées de son histoire; et les révolutions, les guerres civiles, les massacres, les turpitudes génésiques, les bouleversements politiques, dont a toujours souffert le lamentable troupeau humain, ne nous quitteront plus.

Ouvrons un livre et lisons les lignes suivantes d'un auteur musulman, lignes remplies de partialité et d'euphémismes, où la vérité et l'indignatioD semblent se bannir réciproquement:

K En 1067-68deJ.-C.,ditrhlstoricnduKarlas, Yousef ben Tachfm s'empare de Fez pour la première fois ; il en part bientôt pour le Djebel B'inara, en laissant le commaiidemeiit de la ville à un de ses lieutenants, avec une garnison de 400 cavaliers Lemtoiina ; mais, sitôt après son départ, Tmim ben Moênnser arriva à la tête d'une armée formidable de Zénétes et se fit livrer la capitale en promettant l'aman aux Lemtouna qui s'y trouvaient ; cependant, à peine fut-il entré, fju'il commença aies faire mourir dans le feu ou sur la croix, et il était encore occupé à ces sanglantes exécutions quand l'émir Yousef, arrivant en toute hûte, assiégea Fez à son tour et la prit d'assaut après quelques combats acharnés. Ce fut là la seconde et grande entrée des Lemtouna ; cette fois, ils firent périr tous les Maghraoua et les Beni-lfren, qui furentimpitoyabiemcnl massacrés dans les mosquées et dans les rues, au nombre de plus de vingt raille.

« Ce massacre des Zénètes Maghraoui et Ifrani eut lieu dans le courant de l'an 462 {1069deJ.-C.) et leur domination dura donc environ cent ans, de 362 à 462 (972 à 1069 de J.-C.) Le commencement de leur règne fut prospère et leur puissance fut grande ; ils entourèrent de murs les faubourgs de Fez, ils embellirent les portes, agrandirent les

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mosquées EI-K'erouLyÎD et El-Endalous, et. à leur exemple, les habitants bâtirent un grand nombre de maisons. Cette prospérité dura environ jusqu'à l'apparition des Almoravides dans le Magrib ; déjà même, à cette époque, la puissance des Meghraoua commençait à s'ébranler, et leurs possessions s'étaient amoindries, car la corruption les gagnait ; les princes dépouillaient leurs sujets, faisaient couler leur sang et violaient toutes les lois sacrées ; aussi le pays cessa de payer les impôts et resta plongé dans la terreur. Les vivres devinrent fort rares, la cherté succéda à l'abondance, la crainte à l'aman, l'injustice à la justice. La fln de leur règne fut entièrement obscurcie par le nuage de l'iniquité, des guerres civiles et d'une famine sans exemple dans Ihisloire des temps. Fez et ses dépendances furent réduites aux dernières extrémités de la faim sous le règne d'El-Fetouh' ben D'ou-Nas et sous celui de son cousin EI-Moênnser. I-a farine, seul aliment qui restât à l'homme, se vendait à un dirhen l'once, non seulement en ville, mais aussi dans tous les pays circonvoisins. Toutes les autres denrées avaient disparu. Les chefs Maghraoua et Beni- Ifren envahissaient les maisons des particuliers et pillaient leurs biens, sans que nul osât se plaindre, car, au moindre mot, ils les faisaient

massacrer pur leurs gens ; ils envoyaictil l<-iii-s esclaves sur le mont Kl-Anlh, (\»i tloiniin^ la ville, pour découvrir les maisons d'oi'i H sorlait (li> lu fumée, et, sur tes indications i|ui leur élai<-ril données, ils les envahissaient et |>rcnaic;nl de force les aliments que l'on y faisait cuire.

« Sous la terreur des dernières années de leinrégne, la (aim arriva à une (elle extrémité, nm: ks habitants creusèrent de petites caves dans leurs maisons, pour faire leur pain sans élre entendus, ou pour cacher ce (|u'ils pouvaient avoir à manger ; ils construisirent des espèces fie galetas sans escalier, dans lesquels, à l'heure des repas, le maître de la maison montait avec sa famille au moyen d'ime échelle qui se relirait ensuite aGn de ne laisser accès k aucun étranger durant le repas (f). »

Prenons un autre historien plus moderne, franchissons prés de si\ cents ans et voyons si les progrés moraux des habitants de ce doux pays ont avancé d'un pouce depuis l'époque lointaine

(1) El-K'art'as, p. 154 et suivantes de la Iraduction

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des émirs Zénètes. Nous sommes à présent au commencement du xvii' siècle, sous le règne des empereurs Saâdiens qui faisaient rempnter leur noble origine jusqu'à Mahomet, raison de plus peut-être pour écraser davantage leurs malheureux sujets,

« Le sultan Abdallah ben Ech-Cheikh, dit l'auteur de la Nozhet-el-H'adi, s'appuyait surtout sur les gens de la tribu des Cheraga et leur avait distribué des jardins et des maisons qu'il avait enlevés au peuple. Il arrivait parfois qu'un propriétaire, se rendant à son jardin, trouvait installé au milieu de sa propriété un Arabe qui y avait dressé sa tente et disait : — « Le sultan m'a donné ce jardin ». — Ces Cheraga ne craignaient pas de s'emparer des femmes, de piller les marchés et de commettre ouvertement leurs brigandages; ils se montraient en état d'ivresse dans les rues et s'introdulsaientde force dans les maisons.

« Un jour qu'une femme était occupée à faire cuire de la viande salée, ayant auprès d'elle son enfant encore à la mamelle, un Cheraga entra de vive force dans la maison. La femme s'enfuit sur un balcon et s'y enferma à clef. Voyant qu'il ne pouvait l'atteindre, l'Arabe l'engagea à descendre,

D,g,l,7?<lT,GOOglC.

et, comrtie celle-ci s'y refusait, il lui dit : — « Si tu ne descends pas vers moi, je jette ton enfant dans le chaiidl'oii. » — La femme persistant à ne pas vouloirdescendre, le soldat accomplit sa menace. A celte vile, la femme poussa un grand cri, puis, se précipitant du haut du balcon, elle se brisa les reins et mourut.

« Cet événement causa un vif mécontentement parmi la population. Un honmie du nom de Sliman ben Moh'ammed se mit alors â la têle d'un mouvement contre les Gheraga. 11 réunit autour de lui une foule de gens du peuple qui prirent parti pour lui et on (ua tous les Cheraga et les Tiemcéniens qu'on trouva à Fez ; ils furent tous passés au fil de l'épée ou violemment expulsés de la ville, qui fut ainsi débarrassée de leurs violences et purifiée de leurs souillures.

(I Durant cette période, ajoute un peu plus loin notre auteur, Fez fut divisée en un grand nombre de partis et de fractions. Aucun commerçant n'était en sécurité s'il ne se plaçait point sous la protecUon d'un des chefs de ces clans. Enfin, il y eut tant de troubles que l'atmosphère de Fez en fut obscurcie et que ses émanatiom parfumées en furent empuantées. La plus grande partie de la ville devint déserte, se couvrit de ruines et les hostilités persistantes entre les habitants des

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deux quartiers, les Andalous et les K'eroulyin, faillirent amener la destruction complète de la cité (1). »

Louis Chénier, le grand-père de notre illustre poète André Chénier, a confié au papier, lui aussi, quelques-unes de ses impressions sur la ville de Fez, qu'il visita dans la seconde moitié du siècle dernier en qualité de consul de France. Son livre, assez instructif, et bien documenté pour l'époque, nous prouve que l'auleur avait étudié les institutions et les hommes de l'Empire chérifien avec une conscience et une persévérance qui ont dû lui coûter une somme de travail considérable. Quel dommage qu'il n'ait pas su l'arabe! Le premier, il eût déchiré d'une main sûre le linceul qui nous cache depuis tant de siècles le sépulcre magribin. Quoi qu'il en' soit, ses Hecherckes historiques sur les Maures seront consultées longtemps encore avec fruit, et je me plais à saluer en Louis Chénier l'un de ces nombreux Français dont l'initiative, le talent et les efforts sont restés sans écho dans le beau royaume

(I) Nozhet-tl-Hadi, traduction Houdas.

de France. Laissons-lui la parole maintenant. Ecoutons-le parler de Fez, dont il a fort bien saisi le côté immoral.

« Après que Jes Arabes se furtnt étendus dans l'Asie, dans l'Afrique et dans l'Europe, dit-il. Ils portèrent à Fez le^eiyde connaissances qn'ils avaient acquises des sciences et des arts, et cette capitale réunit aux écoles de religion des académies où l'on recevait des leçons de pliilosophie, de médecine et d'astronomie ; cette dernière dégénéra insensiblement et l'ignorance accrédita l'aslrologie, compagne fidèle de la superstition qui enfanta à son tour l'art de la magie et de la divination.

1 Fez, oti l'on accourait de presque toute l'Afrique, et où les Mahométans allaient par dévotion, fut bientôt le rendez-vous des provinces voisines ; l'affluence des étrangers y introduisit le goût du plaisir, qui est un attrait de plus pour le voyageur. Le libertinage suivit de près, et, comme ses progrés sont plus rapides dans les pays cliauds, Fez, qui était l'école des sciences ei des mœurs, fut bientôt l'asile de tous les vices. Les bains publics, que la santé, la propreté et l'usage rendaient nécessaires, respectés partout comme des lieux sacrés, étaient devenus des rendez-vous, où les

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homaïus s'introduisaient habillés en femmes. Les jeunes gens, sous le même déguisement, la quenouille à la main, couraient les fiies après le soleil couché, pour attirer les étrangers dans leurs hôtelleries, qui étaient moins des lieux de repos

que des maisons de prostitution

a Les usurpateurs qui sedisputèrent le royaume de Fez après le x* siècle dissimulèrent ces ahus ; ils se contentèrent d'assujettir les maîtres des hôtelleries à fournir un nombre de cuisiniers pour leurs armées. C'est à cette tolérance que la ville de Fez doit son premiei- éclat et une partie de ses licliesses. Comme le sang' y était beau et que les liabitants y étaient attrayants, les Africains y couraient en foule, el, par le renversement des lois et des nia?urs, le vice lui-même y était devenu une ressource politique (1). »

Chers et patients auditeurs, vous ne tenez pas plus que moi, j'imagine, à ce que je poursuive ces annales atroces d'une cité corrompue jusqu'aux moelles. Jetons rapidement un voile sur

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les horreurs et les flots de sang qui ont souillé cette capitale tant vantée. Arrivons aux jours raoins horribles de son histoire contemporaine ettâchonsde bien distinguer ce qu'estaujourd'hui la grande ruche raahométane où, l'.in dernier, un mois après mon départ, des Fassiens pieux, et fort doux peut-être en temps ordinaire, onl cru gagner le ciel en assommant à coups de marteau d'abord et en plaçant ensuite sur un bûcher enflammé l'infortuné juif américain Marcos, qui, dit-on, n'avait pas cessé complètement de vivre quand on lui fit subir ce dernier supplice.

Vendredi, 2 Mars.

Ma première visite, le 2 mars, fut pour le tombeau de Moulaye Idris. Je tenaisà voir, d'aussi prés que possible, ce sanctuaire vénéré dont j'avais les oreilles rebattues depuis mon enfance. Tout en pataugeant dans les épouvantables cloaques de la capitale, mes lectures arabes me revenaient à la mémoire et je comparais la triste réalité que j'avais devant les yeux aux poèmes menteurs dans lesquels les bardes marocains, toujours

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débordants de lyrisme et d'hyperbole, ont chanté les merveilles de Fez en s'accorapagnant sur les cordes vibrantes de leur imagination déréglée, A les en croire, nulle cité au monde ne réunit la millième partie des beautés et des agréments de leur ville de prédilection. Paris lui-même, le prodigieux Paris de l'an de grâce 1900, n'est qu'une sentine impure à côté de Fez ; nos raonuménis les plus grandioses sont à peine des ébauches de manœuvres en comparaison du mausolée trois fois saint où reposent les restes mortels de Noire- Seigneur Idri^. Et ce mausolée si beau, si éclatant de lumière mystique, de cette lumière divine que ne peut apercevoir l'œil du profane, n'a-t-il pas, outre son immense supériorité architecturale, une autre supériorité miraculeuse qui le place à cent coudées au-dessus des monuments du même genre? Devinez laquelle, excellents Infidèles qui m'écoutez? — Eh! bien, ce mausolée a l'incroyable privilège de conserver, non la cendre plus ou moins mêlée de terre du bienheureux qui dort sous son dôme depuis plus de mille ans, mais il garde, incorruptible, et tel qu'il était pendant sa vie (1), le corps de celui à propos duquel Sidi-Ah'med et-Tidjani a osé dire :

(1) Séloua-t-d'Enfès, tome I, page 8

— « Si les habitants de Pas se faisaient une idée exacte des mérites de N.-S. Idris, ils égorgeraient sur son tombeau leurs propres enfants (1). »

Acheininons-nous donc vers cette merveille des merveilles et écoutons ce que nous dit, chemin faisant, notre Hdéie domestique Djilaly. C'est un fin limier, un habile homme qui connaît Fez comme sa poche pour y être venu souvent et y avoir séjourné de longs mois en compagnie de visiteurs européens dont il était le guide et l'interprète ; — et quel interprète ! — Possédant un vocabulaire de 150 à 200 mots français relatifs aux besoins matériels de l'existence quotidienne en pays musulman, Djilaly en était réduit, quand il voulait faire de la science ou de l'histoire dans notre langue, à des métaphores risquées, stupéfiantes, véritables tours de -force de rhéteurprestidigitateur dont il était le premier à se moquer avec moi en arabe, car, se^ défiant de ses barbarismes, il ne m'adressait la parole que dans l'idiome de son cher Prophète. C'est lui qui, voulant expliquer à un touriste allemand la vénération dont le patron de Fez est l'objet de la part

(1) Siloua-t-el Enfés, lome I, page 81,

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iSe FEZ

deses coreligionnaires, lui auiaildit textuellement ceci :

— « Vous outr, el-Brous, ti lim 1' coucho blis qui toun bire; li lim I' chouk'rout blis qui toun niir ; kif-kif U Marrouk i lim Moulaye Idris blis qui r kouskous, blis qui 1' moto (1). »

Par bonbeur, nous aurons d'autres ciceroni moins roublards mais plus instruits que Djilaly. Plus nous prolongerons notre séjour dans la capitale d u Marocet pi us nousaurons de gens respectables, étudiants, commerçants, savants même, qui se nieltront à notre disposition pour nous guider et nous instruire. Ils ne sauront pas un mot de français, c'est vrai; leurs renseignements n'en seront que moins (relaies et plus purs de tout alliage étranger. Jamais voix européenne, jamais visage de mécréant n'aura encore impressionné ces âmes concentrées que nous pourrions comparer aux,cau.\stagnantes et calmes en apparence des marais, où il suffit de jeter une pierre pour réveiller des milliers d'existences insoupçonnées.

Nous aurons aussi, pendant quelques jours

(1) H Vous autres, Prussiens, vous aimez le cochon plus que votre père ; vous aimez la choucroute plus que votre mère. De môme les Marocains aiment Moulaye Idris plus que le couscous, plus que le mouton, u

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seulement, un nouveau cicérone inGniuient supérieur à Djilaly sous tousles rapporls, un cicérone en djellaba bleue-marine, habillé de pied en cap à la marocaine, un vrai type bronzé et basané de bédouin magribin énergique, brave, capable de se dévouer corps et Sme pour qui saura comprendre et faire agir cette nature de feu et de flamme saharienne que l'incompréhensible destinée fit naître à Merrakech d'une femme arabe et d'un ancien ofTicier français réfugié au Maroc, converti à l'Islamisme, devenu ensuite, grâce à ses connaissances techniques d'ex-capitaine du génie, une sorte d'ingénieur en chef ou plutôt de ministre des travaux publics de Sa Majesté Chériftenne.

Je vous présenterai plus tard le fils unique du comte de Saully. celui que l'on ne connaît d'un bout à l'autre du Magrlb que sous le nom de Si Mouh'ammed el-Merrakchi.

Pour aujourd'hui, absolument confus de votre bienveillance, profondément touché par l'inaltérable patience que vous m'avez montrée en prenant la peine de gravir avec moi l'aride Golgothaausommetduqiielnous voici maintenant parvenus, je vous présente, mes chers compatriotes, l'hommage de ma très sincère gratitude, en vous disant, non pas adieu, mais au revoir.

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Qui donc m'avait dit qu'aller à pied dans les rues de Fez n'était pas digne d'un homme qui se respecte? — Et qui donc, parmi les doctes Roumi, m'avait soutenu que fumer en public était considéré par la majorité des Fassiens comme un signe évident de louche orthodoxie?

Autour de nous cependant, cïiérifs, savants, professeurs, négociants, riches, pauvres, une^ foule énorme et affairée déambule pédestrement ; — ça et là, des cigarettes brûlent aux lèvres des passants; nous-mêmes, ne voulant pas rompre avec une vieille iiabitude, nous parfumons- l'air de havane. D'ailleurs, nous pourrons constater plus tard le goût prononcé de nos citadins enturbanés pour les pitiUos superiores habanos, excellentes cigarettes que nous avons apportées d'Oran et dont la provision sera vite épuisée grâce à l'active collaboration de nos hôtes raahométans

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Peu, très peu de cavaliers dans les rues. En revanche, nombreux- sont les gens du dehors poussant devant eux des chevaux, des mules ou des àocs chargés de bois et de grains destinés à l'approvisionnement de la grande capitale.

Des mendiants à chaque pas, presque tous frappés de cécité, d'autres couverts d'iiicères, articulent d'une voix traînante d'éloquents appels à la charité publique, invocations souvent touchantes, quelquefois sublimes, jamais triviales ni vulgaires :

— l'a men br'a iéchri l-jenna bi jah sidiia mouluna Idris ? (Qui désire acheter le paradis par les mérites de Notre Seigneur et Maitre Idris?)

— Altahoumma, in tftddhelt àleyya bi çadak'a, ejaàl-hii fi cek'ifa-t moulaye Idris : nofaà Llahou bihi l-mouoût'i l- karim. (Mon Dieu, si tu daignes m'accorder une aumône, inscris-la à l'actif de

-Moulaye Idris. Que Dieu fasse participer le généreux donateur aux grâces qu'il a accordées à ce grand saint)

Après les ruelles désertes que nous avons dû parcourir afin de faire un crochet jusqu'à la Poste française, brusquement nous débouchons sur un fleuve humain dans les flots duquel nous pénétrons et nous nous perdons.

Le Souk' d-At'l'arin (la rue des épiciers) ! ! !

Quelle cohue ! Où sommes-nous ? Sensation délicieuse, de se sentir plongé dans la houle des djellaba sombres que surmontent des capuchons rigides! Emotion vive et exquise, de se voir le point de mire d'un peuple extra- terrestre qui fixe des regards ardents sur nos vêlements exotiques ! De cette inspection, faite toujours à distance et avec discrétion, citadins et campagnards ne tirent qu'une déduction simpliste, qu'ils se communiquent à mi-voix ;

-^ Had'a noçruni. (C'est un chrétien).

Dans quelques jours, loi'sque je serai plus connu, j'aurai la satisfaction de m'entendre interpeller par beaucoup de promeneurs et de boutiquiers, qui me salueront de leur grasseyant et joyeux :

— Cebak' l-khcr, a l-fk'ihl (Bonjour, savant !) — car, sur la foi de je ne sais qui, on n'a pas tardé à faire courir le bruit que le K'adlii n-nçara (le cadi des chrétiens) était arrivé à Fez, non dans le but d'étudier les sciences magribines, mais pour s'assurer si les professeurs de rt'niversité d'El-K'erouiyin étaient bien les éminents docteurs pouvant discuter de omni re scibili comme le prétendent tous les auteurs marocains, et aussi, liélas ! quelques-uns de leurs confrères euro-

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péens, dociles moutons de Panurge, qui se copient les uns les autres sans souci de l'avenir qui attend des atTirmalions si hasardées.

C'est ici le souk' Moulaye Jdri$, (le marché de Moulaye Idris), un tohu-bohii de minuscules venelles transversales aboutissant à la longue et étroite artère où nous voguons entre deux rangs de boutiques se faisant vis-à-vis et où se vendent des verres polychromes à l'usage des sanctuaires, des verres de table, des bols de faïence, illustrés de dessins champêtres, des assiettes, des couteaux.

- il m'est impossible de m'engager dans ce souk'. Mon costume, ma qualité d'intidèle m'en interdisent l'accès.

— Attention! me dit tout à coup Djilaly. Regarde à ta droite le mausolée de Moulaye Idris.

Dix pas plus loin, une ruelle s'entr'ouvre, laissant voir, à une trentaine de mètres, un vaste portail auréolé d'un plein cintre surchargé de moulures, d'arabesques, de découpures et de dentelles stuquées d'une blancheur éclatante. I-a ruelle s'arrête là, comme barrée par l'entrée mojiunientaledu sanctuaire.

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Des fantômes silencieux se glissent nu-pieds dans le saint lieu. C'est là que des foules innombrables viennent se prosterner, adorant un homme, dont la cendre, en dépit de l'opinion courante, n'existe plus aujourd'hui que dans l'imagination des fétichistes magribins.

Et puis, sous la poussée d'un long remous de la multitude, nous sommes projetés en avant. Plus de mausolée !

Ma contemplation passe à d'autres objets et je prends un vif intérêt aux choses de la vie pratique (jui m'entourent: acheteurs, vendeurs, malgré la pluie qui se remet à tomber, débattent les prix, vanlentou déprécient la valeurdes marchandises.

Une bonne figure de vieillard à barbe d'argent me séduit par un sourire d'une franchise qui me surprend. Il est là, dans son étroite boutique, assis derrière un comptoir très bas, entouré de planches montant jusqu'au plafond, des planches surchargées d'étoffes, de tissus tins, étincelants de paillettes d'or. Des ceintures de femmes et d'enfants se balancent dans le vide de la porte ; an-dehors, accrochées au mur, il y en a d'autres, de longues ceintures d'hommes aux nuances écartâtes, qui pendent, en ce jour pluvieux, comme des oriflammes mortes.

J'achète au patriarche deux ceintures d'enfant.

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Stupéfait de m'entendre parler sa langue, ses yeux étincellent, et il m'accable aussitôt de questions : — Qui je suis, d'où je viens, où je vais, ce que je fais ?

Très franctiement. je lui avoue que je suis venu voir le pays, les gens, les coutumes. Fez surtout m'attire, à cause de ses savants ; — peut-être me laissera-t-on me désaltérer à cette source des cunnaissances divines et humaines, et, d'un geste large, ma main se lève, décrivant un grand cercle, englobant tout le périmètre de la ville, plus loin même, si c'est possible, urbi et orbi.

Puis, je lui demande:

— iVa nkhlaât-chi m Ibasi ? (Mon costume ne t'a donc pas effrayé ?)

Il me répond :

— Ana nenkhlaâ m kesoua-t-koum ? (Moi, prendre peur à la vue de vos habits?)

Et il m'énumère les contrées européennes qu'il a visitées : lUoursilia (Marseille), — où il est resté trois mois, — l.youn (Lyon), qui l'a retenu une , vingtaine de jours à la suite d'une tentation d'achat de soieries, — enfin Bariz (Paris), celte capitale de la France, où se trouvent de si jolies choses. Une pointe à Loundra (Londres), avait complété cette pérégrination qui s'était terminée par un débarquement à Jbei Var (Gibraltar), et

une suprême iugiie à Madrid, la cité espagnole aux émouvantes courses de taureaux.

Un rassemblement s'était déjà formé autour de nous, chacun prenant plus ou moins part à la conversation, selon son degré d'instruction. Aussi courtois avec le mendiant qu'avec le grand seigneur, d'une politesse raflinée envers tous, je sentais s'établir rapidement ce courant de sympathie qui m'a tant servi en pays musulman et qui fut toujours mon palladium unique et infaillible.

Cependant, d'un geste imperceptible, Djilaly m'enlève à ces nouveaux amis. II sait que je veux voir des hraber, et nous voilà partis dans la direcdu Souk' et-ïdlû (le marché aux tellis). Nous y arrivons après mille et un détours. Le souk' est désert: c'est l'heure de la prière. Nous n'avions pas songé à ce détail liturgique dont l'importance au Maroc est capitale, attendu queles heures des oraisons diurnes suspendent presque partout le cours des affaires, chaque négociant fermant son magasin et allant à ces moments-là à sa mosquée préférée, ses intérêts terrestres étant peu de chose à côté de ses incessantes préoccupations célestes.

En rentrant à la maison, je passe par le consulat. Dire les voûtes, les tunnels, les voies

étranglées, torlueuses, déclives, montantes, descendantes, les cloaques qû'fl faut trancliir, j'y renonce. On a la sensalion d'une uiarclie ténébreuse à travers les microscopiques cloisons d'une immense eonstriiclion madréporique.

Soudain, dans l'obscurité profonde d'une voûte très basse, des coups sourds retentissent, frappés par 1 j poing de mon guide contre ce qui doit être une porte de bois, et un colloque rapide s'engage entre lui et une voix de l'intérieur.

— ^cA/roun? (Qui est-ce?)

Réponse de Djilaly : — Eh'na-ya. (Nous donc.)

La voix : — Echkoun cntouma ? (Qui vous ?)

Alors mon compagnon donne le mot de passe : — Ana-ya t-Djilaly ou i-fk'ih. (Moi Djilaly avec le savant.)

La porte s'ouvre, la lumière du jour succède à la nuit; le grand. le beau jardin du consul fait plaisir à nos yeux. Dans la grande pièce du rezde-chaussée, où je pénètre, j'ai la surprise de voir un de mes anciens auditeurs de la Chaire d'arabe d'Oran, si .Moust'fa Bel-H'adhri, interprète attaché au vice-consulat de France à Fez.

M. Gaillard me présente ensuite un autre indigène qui se tient à ses côtés ; si Mouli'ammed el-Merrakcbi, grand ami de M. de La Marlinière, compagnon lidèle de ses anciennes et nombreuses

excursions à Iravers les régions marocaines. De suite, cet homme me gagne par sa parole brève, précise, qu'accentue une énergie terrible peinte sur son visage. H n'ignore pas que la Légation de France n'a pu me donner aucune lettre de recommandation pour les gens de Fez. Cette chère

D,g,l,7?<lT,GOOglC

Légation est effectivement sans attaclies amicales avec la population commerçante ou lettrée du Magrilj.

D'autre part, le Makhzen est à Morrakech, avec le sultan, et ce n'est pas le Makhzen, — oh ! non, bien sûr, — ce n'est pas lui qui m'initiera jamais aux secrets de l'AcIminisIrationchérifienne. Alors, si Mouli'amnied el-Merrakchi, que j'appelle en tête à tête M. de Saully, et en public islamique Si Mouk'ammed, me promet de me trouver un cerveau encyclopédique, quelqu'un dans le genre de notre extraordinaire derviche Moh'ammed ben Tayyeb, un puits de science niagribin qui me fournira sur Fez des montagnes de notes, autant que j'en voudrai.

A la nuit tombante, le palefrenier du consul, son inséparable fusil d'une main, une lanterne allumée de l'autre, guide mes pas sous l'averse qui se remet à tomber. Mon parapluie du Bon- Marché se comporte admirablement sous ce déluge. Ruelles transformées en torrents, ornières profondes, glissades dans une boue noire, gluante et infecte, ne sont plus que des souvenirs, pas

trop désagréables, de cette période agitée de mon existence.

A la maison, mes compagnons m'attendent avec anxiété. Le grand riiain Aii'med est heureux de mon retour ; le brave homme tient essentiellement à ce que nous rentrions à Tanger bla teklibach (sans uneégratignure), et il me le répète à satiété tandis qu'il dépose sur la table le premier plat du dîner ; — une magnifique omelette au jambon d'York, qu'il excelle à confectionner, comme tant d'autres mets européens, le précieux .artiste!

Dpi,7.<iT,Googlc

xxvr

Samedi, 3 Mars.

A la poste, où je cours dès 8 heures du matin, on m'apprend que le rek'k'aç (courrier) est enfin arrivé. Je reçois des lettres d'Oran, datées des ■19 et 20 février, soit 12 jours pour franchir les 450 kilomètres qui séparent la capitale de l'Oranie de la ville de Moulaye Idris. Il est vrai qu'au Heu de nous parvenir en ligne directe, nos correspondances traversent la Méditerranée-, le midi de la France et toute l'Espagne. A Tanger, on nous les expédie au moyen de coureurs infatigables, aux vêtements et à la gibecière sordides, hommeschevaux ne s'arrêtant presque jamais, trottant par monts et par vallées, s'enfonçant jusqu'au cou dans les marais et les rivières en hiver, supportant en été, sur leur crâne nu, les rayons d'un

soleil qui ferait cuire des œufs durs. Et ces misérables, pour gagner 90 francs par mois, font eu moyenne 90 kilomètres par jour !

Au sortir de la poste française, que dirige un juif intelligent secondé par un facteur mahomélan qui parle assez bien le français, je bats de nouveau les couloirs chérifiens en compagnie du seul Mouh'ammed el-Merrakchi. Nous passons et repassons devant l'immense mosquée d'fe7- K'erouiyin, que mon compagnon a maintes fois photographiée de l'intérieur, et dopt les photographies sont en la possession de M. de La Martinière. A côt* d'El-K'erouiyin, des libraires otirentde me vendre des ouvrages arabes récemment autographiés à Fez. L'écriture en est horrible : — presque pas de marge, des pâtés d'encre s'étalant souvent aux endroits où l'on aurait le plus grand intérêt à déchifirer la pensée de l'auteur. — Très fier, s'imaginant que je m'extasie devant ce produit de l'art lithographique magribin, le bouquiniste me dit :

— .Vah'soub ■ stamba. (On dirait de la typographie!)

Livres sacrés, livres profanes sont en vente, et à ma disposition, si j'en veux faire l'acquisition. Les prix étant quelque peu exagérés, mon compagnon me dit en français :

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— Alterniez. Vous avez le temps. N'achelez rien encore. Nous tâcheronsd&Jes avoir à meilleur compte.

Dans l'après-midi, nous nous remettons en chasse avec Mouh'animed el-Merrakchi. 11 s'agit de in'introduire ctiez les nombreux musulmans que MM. Gautsch el Fabarez ont connus quand ils sont venus créer et laire marcher à Fez la poste française.

Sil-Feddlioul e!-R'arnit', l'ancien ministre de la guerre de Moulaye el-H'asen. n'est pas ici. On le garde à Merrakech, à proximité du lasso, ou du mauvais café impérial. Clioyé sous le règne de l'ancien monarque, il a été disgracié par le premier ministre actuel, Ua-H'amad, nègre énergique et cupide qui garde en maiiis les rênes de l'empire et tient prisonniers, l'uri à côté de l'autre, le jeune Sultan .■iM-ck4;tï, ainsi que son frère aîné, l'infortuné dauphin chériflen évincé du trône, Mh'ammed ben el-ll'asen {!).

On me conte sur Si-l-Feddhoui el-R'arnit' des histoires typiques: Ce n'est pas lui qui eût fait posera sa porte les quémandeurs, négociants et

(1) Maroc Inconnu, tome II, page 133 et suivantes.

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autres soUicileurs européens, qu'il soupçonnait porteurs d'une somme rondelette. Son œil inquisiteur soupesait d!avance les rouleaux de pièces de cent sous dont l'Infidèle se déchargeait avant de commencer l'entretien. Selon le nombre et la longueur des cylindres précieux, qu'enveloppaient des feuilles de journaux ou des fragments d'étoffe, le visage du chef des guerriers s'épanouissait ou prenait une expression d'impénétrabilité peu engageante. Aussi, quelle naïveté, quelle ignorance des hommes d'État et des mœurs de l'Empire chérifien, que d'apporter au vizir un cadeau dont n'eût pas voulu le dernier des écuyei's de son auguste Maître ! Et cet auguste Maître, ne fallait-il pas !e dorer sur tranches lui aussi, non seulement lui, mais toute sa cour, jusqu'aux gardes des écuries impériales?

En somme, El-R'arnit', renard à l'occasion, lion quelquefois,

Est un homme impayabk, et qui, par son adresse. Eût fait mettre en prison les sept sages de Grèce,

et itl'a prouvé en évitant le iiépas durant le règne de fer de l'uuibrageux lîa-H'amad. Après avoir eu l'intime, l'immense joie de simuler la tristesse aux obsèques de ce moricaud omnipotent, le voici maintenant à deux doigts du pouvoir. On

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m'écrit, en effet, de Merrakech, à la date du 16avriH90i:

1 Depuis une quinzaine de jours, le grand favori, Si-l-Mnêbbhi, a fait appeler Si 1-Feddhoul el-R'arnit', ancien ministre de la guerre et des affaires étrangères sous le règne de Moulaye el- H'asen, et qui avait été écarté du Makhzen lors de l'avènement de Moulaye Abd-el-Aziz. Comme ce Si-1-Feddhoul a été chargé, pendant tout le règne de El-H'asen, de rouler les diplomates de la belle Europe et autres, et qu'il s'en est chargé àu-delà de toute espérance, il est à prévoir que l'on va tâcher de l'employer aux mêmes fonctions. »

Mon désappointement de ne pas voir cet homme impayable fut considérablement atténué par les sages réflexions d'El-Merrakcbi.

— Sans rien au bout des doigts, me dit-il, armé seulement de votre franchise et d'une science islamique dont il n'a que faire, vous croyez qu'EI-R'arnit vous ouvrirait son cœur et ses pensées ? Lui eussiez-vous apporté des bijoux valant dix fois votre pesant d'or, qu'il serait resté aussi muet qu'un cadavre sur ses exploits passés et sur ceux de ses collègues, les autres ministres du Sultan. C'est dans le peuple que l'on vous dira la vérité, toute la vérité. Les victimes parlent toujours ; les bourreaux, jamais !

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Dimanche, 4 Mars.

Hier, le soleil a daigné paraître. Son blanc manteau s'était posé sur la sordide nécropole dont les habitants, fantômes blancs, verts et bleus, sillonnent sans trêve et sans bruit les mille artères auxquelles on a oublié naturellement de donner des noms et des réverbères.

La température reste froide ; 14" à midi, 5 ou 6 seulement pendant la nuit.

Les indigènes que j'ai vus et qui doivent venir me voir aujourd'hui se font attendre des heures et des heures ; puis, ([uand ils viennent, c'est pour s'en aller un moment après, en catimini, comme des voleurs, tant est grande leur terreur du Makhzen.

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M. Gaillard déjeune ce matin avec nous. 11 n'y a qu'une trentaine de jours qu'il est à Fez. El-Merrakchi est chargé de le mettre rapidement au courant de la situation.

Pendant le déjeuner, deux Juifs extrêmement laids, — l'un, si affreux que, de suite, nous l'appelons le masque. — assiègent noire porte pour nous vendre leur pacotille. C'est du bricà-brac d'une saleté repoussante. Le masque, à qui je fais savoir que je veux des tapis neufs, des bibelots neufs, répond du fond de son interminable nez crochu :

— En-Açara ma isrou-s r'ir el-k'dm. (Les chrétiens n'achètent que des vieilleries.)

Il a raison. L'Aryen, en matière d'art, adore l'antique, et, en politique, la nouveaulé. Le Sémite est l'anlilhèse de son frère japhéli que. D'un vieux tapis de Rbal' ou des Braber, glorieuse relique sur laquelle ont dormi, ont mangé, ont été malades et sont mortes plusieurs générations successives, et dont le bédouin ou le juif ne donneraient pas deux sous, r.\ryen, lui, ufïrira immédiatement une somme assez ronde, médusé qu'il est par l'aspect archaïque de sa future emplette.

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Vers quatre Iieures, un négociant fassien, protégé français, grand ami d'El-Merrakchi, El-H'addj Mouk'ammed Ez-Zemrani, âgé de 45 ans environ, né et ayant passé la plus grande partie de sa vie à Fez, se fait annoncer et nous nous enfermons pour travailler ensemble jusqu'à 8 heuresi Cet homme doit revenir souvent. Ses informations sont sincères et précieuses. Je les prends au vol, tandis qu'il parle, et je couvre de mon écriture arabe de nombreuses pages de i'un de mes deux gros registres que je me flatte de remplir de notes avant mon départ.

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Lundi, 5 Mars.

Dehors, les ruelles sont aussi silencieuses et désertes que sales. Derrière les portes, que l'on ferme la nuit pour isoler les quartiers les uns des autres, des immondices, d'énormes rats crevés vous écœurent. On manque d'air dans cette ruche marocaine. Le jour de la conquête, on sera obligé de laisser cuire la ville arabe dans son jus et de construire une cité nouvelle en amont de l'Ouad Fez, au milieu de la belle plaine où serpente cette rivière, bien avant son entrée dans le vaste égout cbérifien.

L'Ouad Fez entre dans la ville par Itab-Jdid et inonde, au moyen de milliers <Ie conduites souterraines, l'odorante métropole. Celle-ci, grâce à ces torrents, qui la lavent et la nettoient tant

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bien que mal, n'a pas le choléra ou la typhoïde en permanence ; néanmoins, elle réserve aux imprudents qui boivent l'eau de l'ouad des dyssenteries à peu près inguérissables. A la maison, nous étions obligés d'avoir un zerzaï (commissionnaire), uniquement chargé d'aller nous chercher de l'eau potable à un puits distant de chez nous de 7 à 800 mètres.

Les amis de Gautsch et de Fabarez sont venus hier soir furtivement, rasant les murailles, tremblants d'être dénoncés au Makhzen comme donnant des renseignements à un chrétien qui se documente sur place et veut connaître l'absolue vérité sur le mystérieux Magrib. IIk s'esquivent ensuite, au bout de quelques minutes, trottant dans la nuit sombre, sans falot, au risque de se rompre les reins à travers les fondrières dé la ténébreuse taupinière cbérifienne.

En présence de la peur et de la lâcheté générales, j'ai des découragements et des dégoiïts. On a beau m'expliquer que le vide fait autour de moi ne durera pas longtemps, qu'il a pour unique raison la légitime appréhension qu'éprouvent les 3 d'être jetés au fond d'une oubliette pour

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le restant de Jeurs jours si l'Aciniinislration marocaine vient à savoir qu'ils ont des accointances et des conciliabules avec l'impur noçrani, je n'écoute rien, je me fais mille idées, souvent injustes, sur ma situation. Dans mon' impatience trépignante de me documenter, je griffonne au jour le jour mes impressions et je les écris à ma pnuvre femme qui en est navrée. Je lui dis par exemple: — « M'envoyer à Fez, seul, sans recommandation officielle, sans moyen d'action politique ou religieux, exiger de moi une enquête universitiiire et sociologique sur ce monde fermé du Maroc, voilà un traqufsnard épouvantable, un casse-cou queteshérosafricainslesplusen vue eussent flairé de loin en tournant bride d'un autre côté. Enfin, patience 1 En dépit des obslacles, des hommes et des choses, j'ai dans l'idée que mon séjour ici ne sera pas stérile. Ce serait bien malheureux si je ne rapportais dans mes cantines de quoi faire un volume de 3 à 400 pages. Au prix de quels efforts ! Tu dois commencer à l'entrevoir........ »

L'avenir devait me démontrer que mon pessimisme passager était exagéré.

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Mardi, 6 Mars.

Je suis assez content de ma journée. Les Musulmans tournent autour du hameçon ; deux ont mordu à l'appât : un chérif, ou prétendu tel, — qui est né dans les Braher et y a été élevé, — et un fassien protégé français, H'ammadi-1-Omrani, qui m'a invité à déjeuner pour demain matin.

La rencontre du Berbri s'est laite d'une manière assez inattendue : J'étais allé me promener au Souk' etTellis, avec Djilaly, dans le but d'acheter un tapis de haute laine, fabriqué chez les Beni-Ouaraïn, et de trouver, par la même occasion, quelqu'un pouvant me mettre en rapports avec un indigène des Braber, quand, apercevant un vieillard qui rôdait autour de moi et me regardait comme on regarde un phénomène, je lui dis doucement en zouaoua :

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— Ketch d'amazir' (Es-tu berbère ?) Il me comprit, malgré la différence des dialectes, et nous lûmes une demi-heure après de très bons amis. En nous quittant, il avait été convenu que Sidi -Mouh'ammed ben Ali ben Oumar cl- A laoui, — tel élait son nom, — viendrait à la maison tous les matins, de 8 à H heures, m'enseigner le berbri, une langue inconnue, et quelle langue! une des plus importantes du Maroc, car elle est parlée par plusieurs millions d'individus qui ont conservé, avec leur indépendance séculaire, le langage des aïeux presque pur, sauf les emprunts faits à l'idiome du Prophète depuis que l'assimilation arabe s'infiltre d'une façon si inquiétante à travers les cloisons berbères marocaines réputées les plus étanches.

Dans trois jours, je perdrai un bon auxiliaire : Mouh'ammed ben Abderrah'man el-Merrakchi ; autrement dit, le comte de Saulty retourne à Tanger, non sur l'ordre de son chef de La Marliniére, mais parce qu'il ne restait ici que pour mettre le nouveau gérant du consulat au courant du service.

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Sur le lard, El-H'fldj est venu. Quatre heures de conversalioD sur les Confréries religieuses de l'Islam m'ont révélé l'existence de plusieurs congrégations malioraétanes, inconnues ailleurs qu'iiu Maroc, faisant rayonner cependant leur influence jusqu'aux confins de notre Algérie.

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Mercredi, 7 Mars.

Levé à 5 heures, il faut se livrer à des ablutions en plein vent, et dans quelle situation ! Sous les étoiles, au milieu de la cour, où il gèle, en puisant le liquide purificateur dans des jarres dont l'eau glacée provient d'une source lointaine, — l'eai' de rOuad Fez, qui coule à pleins bords dans no cabinets, étant, vous le savez, empoisonnée.

D'une exactitude militaire contrastant singu lièrement avec l'absence de notion de temps che les Arabes, le berbri arrive à l'heure dite. Soi dialecte est simple. En moins de deux heures je suis parvenu à conjuguer un verbe régulier e un verbe irrégulier, tant est grande la ressem blance de ce dialecte avec le zotiaoua du Jurjun que je connais un peu.

Des Marocains commencent à se montrer. L

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bruit de l'arrivée d'un étranger Icllré perce peu à peu en villL\ Les curieux veulent s'otïrirle spectacle peu ordinaire d'un chrétien ne déraisonnant pas trop mal dans leur langue.

Long, très- long et quelque peu monotone déjeuner chez Si H'animadi !-Onirani. La barbe blanche de noire hôte et sa figure souriante m'inspirent une réelle sympathie: Sa douce philosophie se reflète dans ses yeux, où se lit un grand fonds de bonté sereine:

Il nous reçoit dans sa jolie dértieure, dont les murs extérieurs ne se distinguent en rien des masures qui l'environnent.

Dès qu'on est entré, le contraste avec le dehors est saisissant : — vaste cour aux carreaux vernis, avec bassin et jet d'eau ; deux galeries s'appuyant sur des colonnes hautes de 6 à 7 mètres, ouvragées à la partie supérieure ; boiseries gauiïrées ; le bleu limpide du ciel comme plafond, et le soleil, lampe aujourd'hui brillante, faisant flamber les dentelles blanches des murs et ruisselant en coulées de rayonsde neige sur les dalles de marbre de la cour. '

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Entre le jet d'eau el nous, — (|iii sommes étendus pêle-mêle à travers le grand salon de réception, sur des coussins et des moquettes d'Angleterre — (parce qu'elles coulent moins cher que les tapis de Rbal'), — se lient un orchestre de deux violons, un luth, une guitare et une niandore ou mandoline à huit cordes.

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Le principal clianteur, un gros noiraud au teint olivâtre, sa masse charnue pouvant à peine se mouvoir dans les plis d'une ample robe verte, hurle des mélopées de rythme et d'allures castillanes. Le chœur glapit les réponses, qu'accentuent les braiements rauques des violons et les trilles des instruments, dont les cordes vibrent sous les morsures des plumes d'ivoire. J'avoue à mon bote que je ne saisis pas le quart de ce que disent ses artistes. Il me regarde, surpris, et me dit :

— Skhaîl lek ifhem-houm k'add ? ii'ir eckcheyoukh iferrzou beinèt-houm. (Tu crois que quelqu'un les comprend? Il n'y a que les chansonniers qui se comprennent entre eux.)

11 est impossible, en vérité, de percevoir distinctement les mois, et même les syllabes, que les chanteurs articulent souvent avec la rapidité de l'éclair dans le but d'atteindre les nombreux points d'orgue qui sont le triomphe de l'art lyrique indigène. De sorte que si l'auditeur, quel qu'il soit, n'a pas appris d'avance par cœur le poème que l'on chante devant lui, l'auditeur, bédouin ou maure, ne comprend à peu près rien et n'est pas plus avancé que l'étranger à qui la langue arabe est inconnue. J'en ai fait des centaines de fois l'expérience, et, des centaines de fois aussi, j'ai eu l'occasion de m'assurer que les prétendus

arabisants, pour lesquels les chansons arabes, chantées et même écrites, ne présentent pas de diflïcultés, sont tout bonnement des imposteurs, ou, pour employer un terme moins solennel, d'aimables farceurs qui ont un intérêt majenr à jeter de !a poudre aux yeux de ceux qui peuvent leur être utiles.

Va opéra français ou étranger, dont on ignore le libretto, en saisit-on bien le sens et tes paroles, quand oo l'entend pour la première fois ? Répondez sans fausse modestie, grands hommes, pour qui tout est facile.

Voici, à titre documentaire, le fragment d'une K'cida (poème) du cheikh El-Amiri, ^j-;^\ mort il y a une vingtaine d'années, très célèbre à Fez où les chanteurs et les chanteuses de profession chantent fréquemment ses poésies populaires. Le manuscrit, criblé de fautes, aux caractères indéchiffrables, a été corrigé et rectiflé grâce aux indications qu'a bien voulu mefournir un Fassien grand amateur de chansons arabes. La transci'iption française reproduit fidèlement la prononciation locale (1).

(1) Cette transcription est celle que j'indique dans le Maroc Inconnu, tome I, page 42.

Jl^,^ ,^olj C-o^A Jl j ® ,^\ji jL t. J U1

À'mali t'ai r'orami — Ou lli heouit laïh ûnni l'oul ed-douam. (Ali ! qu'il y a longtemps que j'aime I — et cependant, celle que j'adore s'éloigne de moi toujours.)

l)'at el-hosn es-sami — IHella (pour men la) ndhorl (1) àoudhou faâruh oua la âjam. (Elle est d'uoe beauté éclatante — Comme je n'en ai jamais vu de pareille, ni chez les Arabes, ni chez les Barbares.)

Dami I ouckmm Vami ! — Ma çat bih âclieg oua la matkou ohmam. (Dami ! et quelle Dami ! — Aucun amoureux n'a éprouvé ce que j'éprouve pour elle, et ancun chef puissant n'a eu ses faveurs.)

(1) Le Jï et le t diflèrent très peu à Fez du > 'dj ordinaire.

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Médra ouach-iyami — belli heouit lelgani ounal lerriram ? (Qui sail combien de jours — il me faudra pour trouver celle que je désire et être au comble de mes vœux ?)

Ackeg k'abl dami — soud lechfar zin es-salef gedd (guedd) Uâlam. (J'étais amoureux, avant mon carême (1), — de ses cils noirs, de la superbe tresse de ses cheveux, aussi longs qu'un étendard.)

Itafa, ya sellami — A rouh' rak'ti, ya moulaye Abd-es-Slam I {Calme-moi, ô mon Sellani — ôànie de mon repos, ô moulaye Abd-es-Slam (2) !

Youm izour enami ~ khnddi vferrchou UnnaàU douk lek'dam. (Le jour où elle visitera ma demeure, — je mettrai ma joue comme un lapis sous les babouches de ses pieds.)

(1) Avant d'avoir jeûné pour la promiùre fois, c'est-àdire : dès mon jeune âge.

(2) Moulaye Abd-es-Slam ben Mcliich, le grand saint des Djebala. Voyez Maroc Inconnu, tome II, page IS'J et suivantes.

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Vers une heure et demie de l'aprës-midi, à moitié mort de faim, assourdi de umsique arabe, je murmure à t'oreillede Si Moust'fa qu'un plat de kousltous ferait mieux mon affaire. I! est de cet avis, et il communique ma requête à l'amphitryon. Immédiatement, l'aimable vieillard doune des ordres en conséquence. Assis près de moi, il me déclare qu'il n'attendait, pour le satisfaire, que la manifestation démon désir. — Pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt? Les poulets rôtis sont au chaud, attendant notre boo plaisir.

Le menu d'un festin à Fez est assez curieux : En guise d'apéritif, le thé, l'éternel thé, parfumé à l'ambre et à la menthe verte, coule à flots dans de belles petites tasses dorées, que l'on vide, et qui se remplissent sans cesse ; — le samovar('6a6ottrj, , étant toujours sous pression devant vous, un indigène se charge de fabriquer la jaune boisson au fur et à mesure qu'il en manque, et, si vous n'y prenez garde, il vous fera absorber des dix et vingt tasses de liquide.

Nous en étions à notre dixième ou douzième tasse, quand les sucreries firent leur apparition.

— Les hors-d'œuvre sans doute ! dit froidement

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M. Herr en se mettant sur son séant et en jetant sa cigarette dans la cour.

Des plats, des assiettes surchargées de petits cônes rouges et blancs circulent à la ronde. Ces cônes représentent des amandes pétries, confites dans du sirop de sucre. On les appelle fakiha-t eç-cebbar (le fruit de l'homme patient), et sont destinées, en effet, à apaiser les premiers cris de l'estomac avant l'arrivée des plats de résistance. On me dit que la teinture dont on se sert pour parer les fakiha-t eç-cebbar de leur belle couleur rouge provient d'un végétal du Sous appelé j^«-oi (Oçfour) et que c'est du reste avec cette matière tinctoriale que l'on donne à la soie marocaine son éclatante nuance pourprée, si remarquable, absolument inaltérable, parait-il.

Des pâtisseries feuilletées, du miel blond très pur, des montagnes de gâteaux variés envahissent la salle. Les indigènes en font une consommation sérieuse, tandis que nous, les quatre Français, — MM. Gaillard, Herr, Pillois et moi, — nous en avims assez, plus qu'assez de celle orgie de douceurs.

Pour tromper te temps et éviter les incessants

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koul. koul (mange, mange), de notre hôte, je m'extasie sur la beauté de son gentil palais, et je lui récite, en guise de souhait, les vers si connus d'Abou-l'Atakia traduits par de Sacy :

— « Vis longtemps au gré de les désirs, dans une santé parfaite, à l'ombre des palais les plus élevés 1

— « Le matin et le soir, que tout ce qui t'entoure s'empresse à satisfaire tes caprices ! »

Le joyeux vieillard, qui n'a certainement jamais lu la Morale li'Epicure el ses rapports avec les docfi'wes contemporaines (1), me répond cependant pur un proverbe marocain que le célèbre jouisseur et philosophe grec eût trouvé de son goût :

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— È'/àïK cHi tmout. ehebbâha nadkar. (L'œil qui doit mourir, rassasie-le de beaux spectacles.)

(1) Une des plus fortes œuvres de notre grand Guyai Paris ; Alcan, éditeur, 1886.

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Celle apologie du plaisir dans la bouche d'un musulman à barbe blanche m'étonne. Quoi'! celui-ci ferait exception à la règle générale? Devenu vieux, il ne serait pas, à l'instar de tous ses coreligionnaires,' confit' en dévotion? H'aniraadi s'aperçoit de mu surprise :

' — Regarde-moi bien, dit-il, et vois si j'ai des rides?

Je suis' obligé de reconnaître que sa barbe de neige encadre un visage singulièrement bien conservé, jeune, sans ces affreux plis que redoutent nos jolies mondaines. Alors, pour me prouver que la canitie n'est pas un indice infaillible de l'âge, mon hôte me décoche cet autre dicton arabe, que j'entends également pour la première fois :

— Kd'eb eck-ehib, çdok' el-tkmach. (Les poils blancs mentent souvent, les rides disent toujours la vérité.)

D'ailleurs, les niômesendimanchés, qui jouent etsepoiirsuiventdansla cour, sont saprogéniture; le baby, que le clianteur à la tunique verte balance sur ses robhstes bras, est également à lui ; la jeune sœur du chanteur, qu-'Hammadl a épousée il y a moins de deux ans, est venue cdm-

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pléler uo gynécée auquel il oe manquatt que le numéro 4 pour être contorate aux prescriptions coraniques.

Et le vigoureux vieillard, me montrant ses jeunes enfants, me sourit, en clignant de l'œil.

L'entrée de deux hommes, se raidissantsous le poids d'un énorme tub en bois, rempli dé sauce, de gigots, d'épaules et d'écliines de mouton, met un terme à l'intarissable verve de mon diseur d'apophtegmes. Assis par terre à la mode arabe, le tub placé à portée de nos doigts avides, qui font l'office des cuillères absentes, nous déchirons des quartiers de viande, que chacun se plaît à déclarer succulente. Nous immergeons dans la sauce jaune de cet homérique ragoût des miches fumantes sortant du four.

De ses mains effilées, H'ammadi, qui ne mange pas parce qu'il est le maître de la maison, dépèce les morceaux les plus appréciés et nous les offre gentiment du bout de ses doigts roses. Sous l'assaut des mains chrêliennes inexpérimentées, la pile de gigols finit par s'effondrer. En présence de cette dégringolade, l'un de nous lance celte plaisanterie algérienne :

— Qui donc disait que le mouton au rata ne bouge pas?

Assez de mouton!... Dieu soit loué, voici le second service !

II se compose d'une dizaine de poulets rôtis, absolument cramoisis, échoués dans une sauce rouge, où l'on n'a épargné ni les olives ni les piments. Les volailles sont déchiquetées par les convives et mangées assez rapidement, parce qu'elles sont délicieuses, il faut bien l'avouer. Comme boisson : de l'eau ou du lait à volonté.

A cette débauche de poulets couleur soleil couchant, succède une seconde édition de gros coqs, jaunes ceux-ci, supérieurement rôtis, mais baignant dans un jus écarlate qui emporte la bouche. Pour éteindre l'incendie du poivre et du piment qui me brûle le palais, j'ai ta funesteidée de grignoter un gâteau au miel, avec la prescience que celte gourmandise me coûtera cher. — Je suis réellement bon prophète : L'une de mes molaires se révolte; cruel martyre! qui ne dure pas longtemps, fort heureusement I

Enfin voici l'aiguière, la grande cuvette de cuivre jaune, le savon blanc. Lavons-nous les mains et la bouche ; — le repas est fini.

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Nous remettons nos chaussures, qu'il avait fallu quitter pour marcher sur les tapis et les matelas du salon. De nouveau, après l'ascension de l'escalier qui nous conduit au premier étage, nduscomtoeiiconsà nous rédéchausser à la vue de l'imltienëe salle oii nous devons prendre le café. Preriant êti pitié notre embarras, H'ammadi s'émpreèsé dé lions dire :

^^^^ Gardez vos souliers.

Sur Un sigiie de lui, ses parents enlèvent les tapis, laissant à découvert un superbe carrelage, verni, glissant, sur lequel nous nous hasardons avec des précautions de patineurs inexercés. Près de nous, deux babour, au ventre rébondi, laissent échapper des sifflements de vapeur, — l'un, destiné aux amateurs de thé, — l'autre, à ceux qui préfèrent le café. Je vote pour le café, si rare au Maroc (1) ; mes camarades optent également pour ce breuvage, etTon nous sert des

(1) Le chef et tODdateur de la DOuvelte Confrérie religieuse des Kettaniyin parviendra-t-il à remettre le calé â la mode au Maroe après avoir lancé, comme il l'a fait récemment avec tantd'êclat, l'anathëme contre le thé, ce produit impur des manipulations et des teintureries nazaréennes?

tasses brûlantes de la noire boisson -sur une petite table basse, devant nos chaises, car cette fois nous.avons des chaises, des chaises véritables, si bienfaisantes aux genoux européens ankylosés par des heures et des heures d'accroupissement sur tes nattes britanniques.

En même temps que le café, on fait circuler sans rire un ciboire d'argent percé de mille trous, au travers desquels fusent les longs fliaments d'une fumée blanche qui embaume. C'est la cassolette (mebkkara). le brûle-parfums classique des Marocains riches ; et il faut voir les sybarites croyants se recroqueviller sur euxmêmes, les genoux au menton, la cassolette brûlante fourrée sous les haïk et les djellaba, se furaiger, s'imprégner des suaves arômes qu'exhalent les grains d'encens et la cascarille jetés à profusion dans la braise ardente de la metfe/iara.

A peu près méconnaissable, très marocanisé sous l'élégance de son costume arabe, notre vice-consul imite à la perfection le couvage indigène de la sphère parfumée. Mes vêlements européens ne me permettant pas de me livrer à une fumigation aussi complexe que celle de nos hôtes, je me contente de faire passer une seule fois sous ma barbe le saint ciboire que je remots cérémonieusement à mon voisin le plus proche.

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Et ce n'est pas fini : la pluie embaumée de la mréchcka (aspergés) inonde d'eau de rose nos mains et nos visages. On se grise vraiment de parfums chez ces richards du Maroc.

Le café bu, quelqu'un propose aux Marocains de se laisser photographier. Ils acceptent, et, de la meilleure grâce du monde, ils prennent les

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places et poses qu'on leuf assigne. — A droite, si Mouh'amnied ould Er-Raïs. le secrétuire arabe du consulat, dont il sera question plus loin ; — à côté de lui, lebonH'iimmadi ; — assis, et adossé à une haute colonne du salon, l'interprète Mousffa; — dans le fond, le premier à gauche, l'artiste lyrique à la tunique verte, debout, la inainappuyée sur l'épaule du fils aîné de H'ammadi qui est assis sur une chaise ; — à gauche de ce dernier, droit le long de la colonne, un parent, ami ou serviteur du maître de la maison.

Maintenant, le bouquet!

Une séance d'une heure de phonographe !

Les visages mahométans rayonnent. Les jeux de physionomie sont intéressants à étudier ; — les yeux s'agrandissent et s'allument, des frémissements secouent les groupes maures tout à l'heure si paisibles. Ce ne sont plus les mêmes hommes ; la musique, je veux dire leur musique nationale, les grise. Les cylindres de l'appareil déjà usé ont beau grasseyer, cracher, s'ébrouer, tourner à vide avec des crissements de poulie rouiliée, rien ne peut rompre le charme d'une

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ivresse sans égale. La plupart des morceaux ainsi massacrés sont des airs arabes du pays : cbansonsde femmes, d'hommes, cris de hautbois arabes, tintamarre de derbouka, tout un orchestre contenu dans ces fragiles rouleaux, que le gros homme, amateur de chant, enfile les uns après les autres dans la boite au pavillon de cuivre démesuré.

Soudain, on fait silence : on me prévient que je vais être régalé de quelque chose de divin. Puis, la machine repart, endiablée

Qu'est ceci ? — Des hurlements, une beuglerie enrouée, sortie d'un gosier féminin de ISans, me dit-on, du divin gosier iTech-chikha Brika beat ben AÎUl ecli-Chergui. artiste, poétesse merveilleuse, que l'on s'arrache si bien dans les milieux efféminés de Fez, que mon hôte n'a pu la faire venir aujourd'hui pour que nous entendions sa voix suave, 1! faut la retenir des dix et quinze jours à l'avance, et encore n'esl-on pas sûr de l'avoir au moment voulu. Mon désir de voir et d'entendre l'étoile fassienne n'échappe pas à l'un des convives qui se penche vers moi et me dit :

— In eha Allah, tesmaâha. (S'il plaît à Dieu, tu l'entendras.)

Non, il n'en faut plus douter, le phonographe règne à Fez ; c'est la grande attraction des salons marocains. 11 captive si bien les cœurs, il enivre à ce point les esprits, que les chanteuses et les chanteurs de profession eux-mêmes sont les premiers à demander des airs du fantastique instrument quand ils viennent se faire entendre dans les maisons cossues de la capitale. Trop inleUigents pour ne pas se rendre compte que la nouvelle machine nazaréenne est un dangereux rival, une concurrence sérieuse à leur gagne-pain, ils se laissent aller néanmoins à la griserie générale, réclamant chaque fois, avec insistance, l'exhibition et la mise en mouvement du cendouk' ed'dendna (la caisse bourdonnante).

Dès l'invention du phonographe, la Grande- Bretagne, toujours pratique, expédia au Maroc des rouleaux enregistreurs que ses agents lui renvoyèrent après les avoir chargés de musique vocale et instrumentale marocaine. Quelque temps après, les cenadik' éd-dendna envahissaient l'empire des Chérit, recelant dans leurs flancs les cUants et les roulades des principaux artistes de Fez et de Marrakech.

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A la première audition de ces étoonantes boîtes, qui reproduisaient à s'y méprendre les voix de leurs artistes préférés et les timbres aimés de leurs instruments de musique, il n'y eut qu'un long cri d'admiration dans les deux capitales. Ce fut du délire, un indicible enthousiasme ! — Comment ! sans se déranger, chez soi, à cent lieues de l'inimitable Brika, par exemple, on pouvait, à toute heure du jour et de la nuit, s'offrir les vocalises et les roucoulements de ce larynx adoré ?

— ïlalte-là ! dirent alors les théologiens, les doeles professeurs d'El-Kerouiyin. Voyons un peu si l'usage de ce cendouk' ed-dendna ne viole pas l'une des lois fondamentales de notre sainte religion.

Ce fut un jour mémorable que celui où s'assemblèrent ces puissantes intelligences, si graves, si pondérées. Pièce par pièce, délicatement, ils démonlèrent l'ingénieuse machine, l'analysèrent, la retournèrent en tous sens, voulant savoir d'où provenaient ces sons inexplicables auxquels Iblis n'était peut-être pas étranger. Peine perdue, examen stérile ! L'ignorance insondable des Marocains se trouvait subitement aux prJsesavec . la science profonde de nos mécaniciens, et ce fut

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l'ignorance magribine qui, pour celte fois, s'avoua vaincue.

Je me trompe. Les hommes d'église n'avouent jamais : Ils ergotent, ils se retranchent derrière un vague — « nous verrons » — non compromettant.

Arrêtée net devant l'incompréliensible, l'omnipotence des Oulama se tira d'embarras par un iaux-fuyant qui cachait admirablement la nullité de ces prétendus savants et conservait intacte en môme temps leur haute réputation scientifique.

— On pourra, à volonté, dirent-ils, se servir du cendouk' ed-dendna, ou ne pas s'en servir. Les Croyants qui s'en passeront feront bien ; ceux qui en feront usage ne feront pas mal non plus.

Tandis que mon hôte me mettait au courant des phases par lesquelles était passé le phonographe lors de son introduction à Fez, petit à petit, la conversation, placée d'abord sur le terrain de la science et des inventions modernes, finit par prendre une allure philosophique qui n'était pas de nature à me déplaire. A son tour, H'ammadi m'accablait de questions sur notre état social,

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nos croyances, nos aspiralionslutures, l'idée de Dieu, riramorlalite.de l'âme... H précisait ses demandes, voulant: savoir si l'incroyable prospérité financière et industrielle de l'Europe était oui ou non causée, selon nous, par une Volonté supéiicure dirigeant l'univers, suspendant au besoin le cours ordinaire des choses.

— Assurément, mon cher hôte, lui dis-je, il y a des mystères impénétrables à l'homme. Cependant, le grand essor qu'a pris l'Europe dans les domaines variés des sciences pratiques,derindus' trie, du commerce et des heaux-arls est loin d'être inexplicable d'après certains grands penseurs de notre temps. Ils disent, ces grands penseurs, que le progrès de l'humanité a trois causes principales ; — le besoin, — l'expérience, — la raison.

— ^faisc'est Allah qui vous donne ces besoins; c'est Allah Tailla (Dieu Très-Haut) qui vous donne cette expérience; c'est Allah qui vous a donné celte raison, que je ne soupçonnais certes pas avant de t'avoir vu î

— Seigneur H'ammadi, en remontant aux principes et aux causes, tu fais de la théologie et de la métaphysique (eûîm el-ilahiyèt oua lmaàk'oulèl,) sciences sur lesquelles il n'y a pas deux personnesd'accord sur cette terre.

A ces mots, le bon vieillard baissa la tête ; puis, la relevant, et saisissant ses tempes à pleines mains, il articula, d'une voix forte, le dernier aphorisme marocain que j'aie entendu sortir de ses lèvres :

— Ahbel ou tertah'. {Devenez idiot, et vous n'aurez plus de soucis !)

Dix minutes pLus tard, alourdis et suralimentés, nous quittions l'hospilalière demeure. J'avais travaillé une bonne partie de la matinée avec l'homme des Braber; le festin homérique et la musique mai"Ocaine étant venus se greffer par là-dessus, j'éprouvais le besoin de marcher, de secouer l'accroupissement magribin qui m'avait ankylosé ; et, comme je devais aller faire une visite au vice-consul d'Angleterre en compagnie de M. Gaillard, je pris plaisir à faire la route à pied, laissant filer par un autre chemin notre représentant diplomatique qui avait à passer chez lui pour changer de costume.

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Sous la conduite de Belh'adri, après des zigzags çt des détours qui n'en finissaient plus, nous arrivâmes enfin ctïez M. James Maciver Macleod, her Britannic Majesty's vice-consu] at Fez.

Maison aux vastes pièces blanches, à un étage, avec jardinet, où dominent tes orangers et les citronniers. Des meries, — il y en a des quantités à Fez et dans tous les bosquets du Maroc, — se poursuivent d'arbre en arbre. Pendant que j'en admire un, qui faisait sa toilette sur une branche, fouillant de son bec jaune ses plumes noires, le chaouch du consul porte ma carte à son maitre. Celui-cidescend aussitôt et me fait monter au salon du premier étage,

Changement à vue ! Fauteuils, chaises, grande causeuse, tables, guéridons, cartes géographiques, photographies murales, c'est un coin confortable de la vieille Ecosse qui s'offre à mes regards.

D'une taille plutôt petite, le visage rasé, expressif et bon, M. Macleod me reçoit simplement, cordialement. Au centre de cette fourmilière marocaine-islamique qui" a en exécration le chrétien, les frontières européennes s'effacent, lechauvinisme,rinfatuationnationales'atténuent, se fondent et disparaissent devant le péril commun. Anglais, Allemands, Français, Italiens,

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Belges, Russes, Espagnols, Américains, sont ici, sinon des frères, tout au moins des cousins germains, membres de la grande Famille aryenne occidentale qui tient pour le moment le sceptre de THumanité.

Outre l'anglais, qui est sa langue malernelle, M. Macleod parle assez bien l'espagnol, le français etl'arabe. Autrefois, négocian ta Gibrallar, puis à Fez, où il a passé dix ans de son existence, il s'est instruit lui-même en grande parlie. Cet homme est le fils de ses œuvres. Simple petit commerçanl, puis, repiésentanlde maisons anglaises d'exportalion et de diverses maisons étrangères établies à Tanger, il est devenu néanmoins viceconsul de Sa Majesté Britannique, parce que sa longue expérience des coutumes, des mœurs et de ta poliliqiie marocaine en faisait un auxiliaire précieux pour sa patrie. Le positivisme du Foreign Office ne lui a pas objecté, en le nommant, qu'il n'était pus de la mrrière, qu'il n'avait pas les grades nécessaires, qu'il n'était pas digtius iiilrare. Et le Foreign Office a bien fait, car ilpent chercher longtemps avant de trouver dans la jeunesse dorée de Londres et d'Oxford un diplomate capable de tenir tête comme Macleod aux ruses machiévaliques de la Cour chérifienne et

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des autres fourbes qui font le plus bel ornement du Makhzen marocain.

Macleod a résisté à dix années de séjour à Fez. — C'est un miracle !

La nostalgie qui frappe les Européens dans cette ville arabe a des effets bien connus : — C'est d'abord l'effarement résultant d'une solitude intellectuelle et affective absolue au milieu d'une population de 100,000 âmes qui ne veut avoir rien de commun avec ■ l'ennemi héréditaire. On combat les premières atteintes du mal par des promenades à pied, à cheval, à mule, intra et extra muros ; les visites chez les deux seuls chrétiens qui habitent la thébaîde fassienne se multiplient ; on écrit des lettres innombrables ; on essaye de s'absorber dans un travail intellectuel ou manuelquelconque. Quoi encore? — Des excursions poussées à Meknès, Cefrou, Douiyèt, Djebel Zerhoun ; des chasses au sanglier, faites à la lance, à la mode anglaise ; des chasses au gibier de poil et de plume ; des veillées nocturnes, passées à écouter des concerts arabes, à admirer les danses lascives des hétaïres mahométanes dont les faveurs s'obtiennent si aisément avec quelques pièces blanches, — telles sont les distraclions qui amusent le nouveau venu

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durant les trois ou quatre premiers mois de son installation à Fez.

Puis, c'est le commencement de la débâcle morale : — Les souvenirs attendrissants de jadis, famille, parents, amis, liaisons féminines éphémères ou durables, tout ce que les jours vécus dans un pays aimé vous oiitdonnéde beau, de bon, d'aimable, toutes les chères visions d'autrefois se réunissent pour vous accabler, vous meurtrir l'âme et le cœur. On est en proie au vertige, et l'on a des moments de rage folle, qu'il faut calmer, paraît-il, par des congés en France, et, à défaut, à Casablanca ou à Tanger, villes accueillantes dans lesquelles l'élément européen versera doucement dans la veilleuse aux trois quarts vide les quelques gouttes d'huile balsamique qui la ranimeront et rempêcberont de s'éteindre à jamais.

Quelques mois après, il faudra repartir, quitter les cités hospitalières de la côte, tourner le dos à la Méditerranêe,àrOcéan, repasser par les mêmes étapes fastidieuses, revoir les mêmes marécages, les mêmes pistes, les mômes gourbis arabes, la même vaste plaine, nue, désolée, dont lé soleil de juillet a durci ia surface, ou que les déluges de l'hiver ont transformée en une éponge démesurée pour la plus grande invokition des voyageurs et de leurs pauvres montures.

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Fondé il y a seulement quelques années (1), noire vice-consulat de Feza déjà fait une certaine' consommation de consuls, vice-consuls, agents consulaires et gérants intérimaires. L'une des obsessions constantes de ces messieurs était de ne pas s'éterniser dans la lugubre métropole chérifienne que les Fassiens observateurs ont surnommée k'bor en-Xrara (le tombeau des Chrétiens) (2). Le Makhzen, connaissant d'ailleurs l'immanquable elTet de la nappe de plomb qui s'abat sur les épaules du noçrani fraîchement arrivé à Fez, n'a pas protesté outre mesure quand il futquestion de créer un poste consulaire dans la capilale du Maroc. II se refusa cependant, et il se refuse encore à reconnaître l'existenee légale

(1) Le vice-consulat de France à Fez a été cri^é en 1894. Notre vice-consul est resté près d'un an sans être reconnu par le Makhzen; il ne l'a été qu'en juin 1895. Nous ne représentons à Fez que la France et les intérêts Héllenic|ucs.

Le vire-consulat d'Angleterre a été créé très peu de temps après le nôtre (IS9IÎ) et il ne (ut reconnu par le Makhzen qu'après le vice-consulat de France. La Grande-Bretagne représente au Maroc le Danemarck.

L'Allemagnea à Fez un négociant vice-consul, M. ïticli ter. Elle représente au Maroc les Pays-Bas, la Suéde et la Norvège.

L'Espagne n'a à Fez qu'un agent consulaire musulman marocain.

Les autres Nations traitent leurs affaires directement à Tanger avec le représentant du Sultan.

(2) Et aussi mdina-l el-k'ent' (la ville du désespoir).

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de notre agent et de celui de l'Angleterre dans cette ville. Il consent bien à les recevoir et à ics écouter à titre officieux, mais il n'a de rapports officiels qu'avec les Légations de Tanger. Nonobstant cette mauvaise volonté, la France a jugé à propos de maintenir un vice-consulat dans la ville de Moulaye Idris, et elle a raison. Ajoutons, pour mémoire, que la Grande-Bretagne s'empressa d'imiter la France, et ce fut M. Macleod qui eut l'honneur d'être à Fez le premier représentant officiel de Sa Majesté Britannique.

Satisfait de son sort, amoureux de la Rome idrissite, immuable et content dans son charmant petit ermitage, dont le jardinet ne saurait être comparé au grand bosquet de son collègue de France, Macleod voit défiler, depuis des années, les fonctionnaires du Quai d'Orsay ainsi que les autres rares Chrétiens qui viennent visiter Fez et qui se hâtent ensuite de quitter cette ville supra-monotone.

— Quand il m'arrive d'être forcé d'aller en Europe, me disait-il, je n'ai qu'un désir : retourner au plus tôt dans ma chère capitale marocaine. Les grandes foules de Londres et de Paris m'épouvantent. Même Tanger, avec son cérémonial et ses exigences officielles, me fait peur. Je ne

suis heureux qu'ici. Vive donc la cité de Moulaye Idris !

Un souvenir pieux s'attache peut-être aussi à cet engouement extraordinaire : Sa vénérable mère, qui élait venue passer les dernières années de sa vie près d'un fils qu'elle savait dévoué à la défense des intérêts britanniques dans un pays mille fois plus isolé du monde civilisé que n'importequelle jungle de l'immense empire des Indes, dort maintenant son dernier sommeil en dehors de l'enceinte fortifiée de la ville, près du cimetière Israélite, à un endroit où fut enterré également un Espagnol que les musulmans s'empressèrent d'enfouir aussitôt après son dernier soupir. Telles sont, je crois, les deux seules créatures étrangères à l'Islam et au Judaïsme qui ont été inhumées à Fez depuis que cette capitale necootient plus d'esclaves chrétiens. Jadis, parait-il, ceux-ci étaient enterrés çà et là le long des remparts, toujours à l'extérieur des murs, sans nulle pierre tombale, de manière que rien ne pût révéler la présence des cadavres maudits, enfouis si prés d'une ville sainte et pure(l).

(1) Il y a longtemps, très longtemps, que le Corps diplomatique agit vainement auprès du Sultan alin d'obtenir un terrain servant de cimetière aux Chrétiens de Fez. Patience et longueur de temps

Au retoar, en dépit de ses trois années de séjour ici, Moust'fa m'égare pendant une heure dans le dédale des boyaux cliérifiens ; il ne reconnaît plus sa route. Le quartier est désert et guère fréquenté ; nous ne rencontrons personne pour nous mettre sur la bonne voie. Nous cbemînons au fond d'un interminable canal qui a, en guise de berges, des murailles hautes de 8 à 10 mètres. Les portes, j'allais dire les écluses, percées au travers de ces murs silencieux, sont hermétiquement closes. Quelle paix profonde ! Quelle solitude ! Quel contraste avec les souk' où l'animation est si grande !

Un habitant de cette thébaïde se dispose à rentrer chez lui. Vite, courons après lui et demandons-lui notre chemin.

— Jamà es-Siaj ! fait-il d'un air étonné. Vous en êtes encore loin !

Il nous indique la direction à prendre, la bonne piste, cent fois perdue.

En arrivant à la maison, je trouve le fidèle el-H'adj m'attendant dans la cour, en grande conversation avec Djilaly qui lui témoigne la

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considération due à son expérience et à sa haute situation financière. Encore trois heures de renseignements et de notes prises sur les-Confréries religieuses, avec de fréquentes digressions sur l'élat politique et social du Mag'rib el-Ak'ça, «t nous allons dîner.

Jeudi, 8 Mars 1900.

Ma chère correspondance avec Oran, une très loDgoe séance de langue braber, voilà mon travail du matin.

Après le déjeuner, départ pour le Meltah' {quartier juif). C'est une derai-heure de marche à pied, sous un soleil assez piquant.

Bab el-H'adid (la Porle de fer) franchie, je me trouve en pleine campagne. A ma droite, l'Ouad Fez coule à gros bouillons, arrosant un territoire dont la fertilité saute aux yeux. Charmanle roule longeant les remparts, dans les fentes desquels nichent des millions d'éperviers et de chouettes. Verdure, jardins, bosquets, champsd'orge adroite et à gauche, eau couiante de toutes parts, c'est un Eden, un coin délicieux que je reverrai souvent.

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Le samedi, — défiez-vous du samedi, — od y fait des rencontres affligeantes : Des voyous musulmans, appesantis par l'ivresse lourde de la mah'ia (eau-de-vie), titubent daus l'étroit sentier, hurlant des chants obscènes, tanguant et zigzaguant depuis le mellah', où ils se sont gorgés de la liqueur spirilueuse chère aux fils d'Abraham, jusqu'à Bab-el-H'adid. Là, s'ils ont la force de se tenir fermes sur leurs jambes, ils prendront une attitude moins déplorable, plus orthodoxe, et ils entreront en ville, droits, raides et muets. Sans celtesagcprécautlon, ils seraient peut-être lapidés par la foule indignée des croyants. Ceux que. l'alcool a décidément terrassés se laissent choir du pied d'une masure, à l'abri d'un buisson, d'un bouquet de grenadiers ou à l'ombre des gros sureaux de la route. Ils y passeront la nuit ; le lendemain, dégrisés, ils reprendront solennellement le chemiii de leur demeure, pr^êts à recommencer l'orgie le samedi suivant.

J'arrive le premier au ghetto accompagné de M. Pillois et du nouvel et inintelligent mkhazni qui a été attaché à ma personne. M. Herr, qui a horreur de la marche à pied, a suivi une autre route à cheval.

Deux coreligionnaires de M. Ben Chimol de.

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Tanger m'attendent près de la grande porte du Mellah'. Il faut vous dire que M. Ben Chtmol, autrefois interprète attaché à la b'-gation de FranceàTanger,chevaliérdelaL<''giond'honin;iir, s'il vous plait ! actuellement propriétaire du journal le Itêveiî du Maroc, m'avait donni* des lettres d'introduction auprès de ces deux excellents Israélites qui m'atlendaieni, assis dans une échoppe, avec une patience bien marocaine.

Jeter en passant un coup d'œil sur les représentants de la race juive au Maroc, étudier l« relief ethnique de ces administrateurs des grands capitaux du Magrib et du monde entier, les surprendre, tandis qu'il en est temps encore, dans le sein de leur communauté primitive, avant leur prochaine fusion dans l'action des partis qui se partageront un jour l'Empire des Chérif, tel élait le dessein que je caressais quand je demandai au vieil interprète de notre Légation quelques lignes à l'adresse de ses cousins et amis de Fez.

Ceux-ci, il faut leur rendre celte justice, s'étaient donné la peine de venir à deux reprises à la maison me prier de visiter la colonie juive.

Prévenus la veille, ils guettaient mon arrivée dans une petite boutique située près de la grande , porte du Mellah'.

Plusieurs notabilités Israélites sont avec eux, et c'est au milieu d'un cortège assez encombrant que je parcours la plus grande rue du gbetto, une artère de 5 à 6 mètres de large. Les deux côtés de la voie sont bordés de magasins, de boutiques et d'échoppes. Activité générale, travail manuel, c'est ce qui vous frappe au premier coup d'ceil. Nulle hostilité apparente. Au contraire, visages souriants et éveillés, curiosité pratique se traduisant par des questions financières et commerciales qui ne me surprennent nullement de la part de ce peuple utilitaire par excellence. Eux, les impassibles, sont étonnés cependant de m'entendre parler un arabe moins impur que le leur. Ils me demandent ingénument si je ne suis pas mechlem (mahoniétan) !

Dans le lointain de la rue, j'aperçois mes jeu nés compagnons inexpérimentés, environnés de gamins Israélites, certains de ceux-ci faisant des gestes de menace dans leur dos. J'en manifeste mon étonnement. Les sages de la colonie m'avouent qu'il y a chez eux, comme partout ailleurs, des chenapans s'amusant à faire des niches aux étrangers, leur jetant même parfois

des pierres quaad Us sont sûrs de l'impunité, mais le mot d'ordre a été dDQDé pour que le k'adhi n-nçara et ses amis soient respectés.

Des réverbères à iampes de pétrole à chaque angle de rue, ôl'beureuse innovation ! et combien la vitle arabe, infiniment moins propre que le mellah', est distancée !

Des femmes se montrent aux fenêtres, d'autres, dans la rue, s'arrêtent près de nous et répondent sans trouble aux questions que nous leur posons. Elles vaquent à leurs occupations ordinaires avec l'assurance placide de nos ménagères européennes. Moralement, la colonie juive de Fez est aux antipodes de sa voisine, la sombre et grande cité mahomélane. Mon impression dominante est que je suis ici dans une petile ville de l'Europe occidentale, à mille lieues de la capitale de i'islam magribin.

Autour de moi, ne vois-je pas un peuple qui se sent renaître? Des années et des années d'un effort patient n'auraient pu aboutir à cette élonnante palingénésie sociale sans la parole de délivrance de la Déclaration des Droits de

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l'Homme, dont l'écho sonore commence à se répercuter jusqu'au fond des ravins les plus inaccessibles du farouclie Magrib.

La prépondérante de la race juive s'affirme maintenant ici par des actes : plus de signes distinctifs dans le costume, plus de marche à pied dans les rues de la ville arabe. L'humble contenance de jadis a disparu en présencedu musulman, ou devant la mosquée, qu'il fallaitrévérer autrefois en tenant seschaussuresàlamainet enrasantles murailles, la taille cassée, courbée' en deux. A pcésent, la tête haute, les babouches ne quittant plus ses pieds, l'israélite circule fièrement ■devant les temples mabométans, à la barbe des vieux chérils et des représentants du Makhzen (1). Il pénètre jusque dans le voisinage du quartier trois fois saint de Moulaye Idris, où il eût été écharpé par la foule il n'y a pas trente ans, et il y pénètre à mulet, à chevalj fendant les flots de la multitude islamique, qu'il refoule du poilrail de sa monture, daignant à peine crier de temps à antre :

— Bakk ! Balek / (Attention ! Attention !)

(1) Je ne parle ici que des Israélites habillés à l'indigène, .Quant à ceux qui portent le costume européen et qui échappent absolument â toute vexation, le nombre en ■devient chaque jour de plus en plus grand.

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Ce fut à la suite de plusieurs imprudences de ce genre que le malheureux Marcos, m'a-t-on dit, perdit la vie. Vêtu à l'européenne, monté sur un vigoureux étalon qui faisait voler sous ses sabots, selon la saison, la boue ou la poussière des rues, éclaboussant les uns, bousculant les autres, on le -vit maintes fois ■ s'engager, fier et dédaigneux; dans des ruelles où il eût été difficile de passer deux de front.

■ Un jour, son cheval fit tomber un vieillard arabe. Des bras et des cris s'élevèrent autour de l'Infidèle que l'on savait juif américain. Devant l'attitude menaçante des nmsulmans, Marcos perdit la tête. Il envoya deux balles de son revolver ■Sur ses plus proches assaillants, se jeta à bas de "sa monture et courut se réfugier dans une maison voisme d'où il fut promptement délogé. On rassomma ensuite à coups de marteau (1), et on plaça son corps sur un tas de roseaux qu'on ienflamma, séance tenante, avec du pétrole. Une de ses jambes, sortie du bûcher et remuant encore d'un dernier spasme, fut coupée à coups de hache par l'une des brutes à face humaine qui assistaient à cet horrible autodafé.

(1) Cet assassioat fut accompli devant des boutiques de forgerons indigâacs, circonstance qui explique très bien 'la présence des marteaux dans les mains des meurtriers.

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A côté de nos informations personnelles, qui proviennent d.e sources musulmanes et européennes, il est juste de reproduire la communication suivante que le Comité central de VAlUance Israélite a reçue de son correspondant de Fez sur ce douloureux événement. (Bulletin de l'Mlianee Israélite Universelle, année 1900, page 91. Paris.)

« Marcos Ezagui, israéiite marocain de nationalité américaine, se rendait, jeudi 2S juin, comme d'iiabitude, du Mellah' à la M'dina (ville arabe), à cheval, pour gagner son bureau. Sous i'arcad&,d'une porte qui s'ouvre dans une grande place où se tient le marché du Kmisse (grand marché du jeudi), un Arabe — qui prétend avoir été frôlé par le cheval — l'insulte. Ezagui lui rend l'insulte ; une vive discussion s'engage au cours de laquelle l'Arabe lève un bâton qu'il portait et en assène un coup à son contradicteur. Ezagui descend de cheval pour se défendre. Aussitôt les passants de l'entourer et les Arabes d'accourir nombreux du marché voisin. Comme il arrive toujours au Maroc — surtout dans les villes de l'intérieur — ils prennent tout de suite parti pour

leur co religion naife contre le Nisrani (chrétien européen). Les injures pleuvent de plu&^en plus grossières sur ce dernier, les voies de fait suivent les injures, on parle de lui faire un mauvais parti. Ne voyant d'autre chance de salut pour lui que dans la fuite, notre nialheuraux coreligionnaire sort son revolver et tire sans viser pi>ur se frayer un passage. Il se le fraye en effet, grâce au mouvement de stupeur causé par la détonation. Mais il a touché, parait-il, un Arabe au pied. La foute, ressaisie et devenue féroce, se jette à sa poursuite proférant des paroles de mort.

« Elle l'a vite relancé dans un magasin où il s'était réfugié et dont le propriétaire a fermé la porte sur lui pour le soustraire à une fin tragique certaine. Mais, peine inutile. Assoiffée de sang, fa fouleréclame sa proie. Elle apostrophe, elle injurie le propriétairedu magasine! le somme de lui livrer l'Européen sous peine de voir démolir le magasin. Devant une pareille menace, l'Arabe jette les clefs à la foule et s'en vîi. I^es portes du magaslnsontaussitôtenfoncées. Effaré, l'Infortuné Ezagui veut se défendre, mais un nègre s'avance et d'un coup de massue lui fend te crâne. Notre matheureux coreligionnaire tombe sans connaissance. Les assaillants se précipitent sur lui comme des chiens affamés à la curée, on lui coupe une

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ttiain, oh le perce de plusieurs coups, on le couvre de paille à laquelle on met le feu et on le brûle.

« Pendant que" le malheureux Ezagui agonisait dans les flammes, les femmes arabes postées sur les terrasses s'adonnaient à toutes sortes de réjouissances et frappaient des tambourins aux cris de you ! you ! Les Arabes prétendent qu'il suffit de donner la mort à un chrétien pour entrer au Paradis (Ezzenna).

« Une plainte, ajoute le rédacteur du Bulletin, fut adressée au Sultan par le cabinet de Washington et, à la suite de longues négociations, le gouvernement du Maroc dut payer 25,000 francs à la famille du malheureux Ezagui.

« Laréparation^btenue, uianifestementinsufEsante, produisit la plus pénible impression dans toutes les classes de la populalion nontnusulmane. Le chargé d'affaires de France fit àson tour une démarche auprès du gouvernement du Maroc et obtint une plus satisfaisante solution de l'incident Ezagui. L'agha de Fez, qui n'avait pas su prévenir le meurtre, fut révoqué de ses fonctions et exilé. »

FEZ atr*

Déjà, lors de mon séjuur à Fez. des paroles amères, haineuses, englobant la calonie îsraélile tout entière, avaient été proférées pliii^jeurs fois devant moi par les mahométans les moins féroces..

— L'arrogance juive, disaient-ils. a perdu toute retenue. Eux, nos esclaves d'hier, veulent devenir nos maîtres parce qu'ils se sentent soutenus par les Chrétiens. Cela ne durera |>as, cela ne peut durer I

Ne supputons pas l'avenir ; ne nous demandons pas encore si tes démonstrations de la jalousie et de l'aversion mahométane contre la race d'Israël iront en s'accentuant d'année en année, au fur et à mesure des progrès sociaux et (inanciers des Juifs marocaÎDS. Examinons plutôt l'évolution sociale actuelle, les récentes manifestations du grand processus d'émancipation politique et de développement intellectuel des Israélites du Maroc, et adtriirbns les fruits que ces ex-parias magribins ont su retirer de leurs vie loi res, principalement à Fez et dans les villes de la côte, les ghettos dé Merrakech et des autres centres de l'intérieur paraissant ne pas avoir profité, comme ils auraient dû le faire, des liberlés arrachées à l'omnipoteBce musulmane.

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Ce fut vers 1 864 que s'élevèrent les premières réclumalionsotTiciellesdes Juifs marocains contre les abus dont ils étaient les quotidiennes victimes, aussi bien de la part des autorités chérifiennes que des autres habitants du pays. Ëoergiquement appuyés par l'aristrocratie juive de Londres (1), qui avait envoyé un de ses membres à Merrakech avec mission de présenter au Sultan Sidî Mouh'ammed leurs doléances et leurs propositions d'émancipation (2), les Israélites du Maroc

(1) Ei-inik-ça, tome IV, pages 227, 228.

(2) Des Juifs lettrés me disent que ce fut leur coreligiopDaire et protecteur, te grand philanthrope anglais Sir Moses Haim Monteliore, qui vint plaider lui-même, en 1864, auprès du Sultan, la cause des Israélites marocains.

Imbu de la soi-disant supériorité innée des Maliométans su^ de simples et misérables youtres, le souverain chérifien de cette époque, qui répondait au nom de Mob'ammed ben Abd-er-Rah'man, refusait énergiquement à Monteliore l'autorisation pour les Juifs du Maroc de porter des chaussures dans l'intérieur des villes marocaines. Sur ce sujet, le Sultan était intraitable et son interlocuteur ne le dt revenir à de meilleurs sentiments qu'en lui faisant cette comparaison qui est restée célèbre dans les ghettos magribins ;

— Permets-moi de te demander, très auguste roi, lui dit Monteliore, pourquoi vous ferrei vos chevaux et vos mulets ?

eurent l'immense salisiaclion d'arrach«r au despote magribin une circulaire adressée à tous ses agents et fonctionnaires, leur prescrivant de trailer les Juifs de son empire d'après les prescriptions du Coran et selon la loi de l'éttuité naturelle, menaçant de châtier quiconque les opprimerait, voulant qu'ils fussent deux fois plus tranquilles et deux foi$ plus considérés qu'autrefois. Dès que les Israélites furent en possession de cette circulaire, ils la tirèrent à plusieurs milliers d'exemplaires et la répandirent chez tous leurs coreligionnaires de l'Empire. Un vent de libellé et d'égalité soufHa dès lors sans discontinuer sur les ghettos marocains. Les Hébreux des villes maritimes furent les premiers à bénéficier du nouveau firman. Peut-êlre la joie du triomphe leur fit-elle outrepasser leurs nouveaux droits, car nous lisons dans Et-lstik'ça que le Sultan fit suivre sa circulaire d'une autre circulaire annu-

— C'est bien simple, répondit l'autocrate, c'est pour qu'ils De se fassent pas du mal aux pieds.

— Aiasi donc, observa le philanthrope anglais, vous terrez par humanité des animaux et vous ne permettez pas aux Israélites de porter des bat}ouches !

Agrémentée des riches cadeaux que Montelîore jeta en pâture au cupide rejeton d'At)d-er-Rab'man, cette ingénieuse parabole leva les dernières résistances du monarque musulman, et c'est depuis ce jour béni que les Juils marocains ne marchent plus nu-piedsdans les saintes cités du Magrib.

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lant en grande partie la première (l).,Le rusé monarque retirait. donc, d'une main ce qu'il avait donné de, l'autre, système très commode et fréquemment employé dans les chancelleries mabométanes.

En dépit de la perfidiechérifienne, la condition des Juifs marocains alla s'améliorant (2) et fit de tels progrès, qu'en 1900, lors de mon arrivée à Fez, je n'en voulus pas croire mes propres yeux lorsqu'il me lut donné de voir un, gros financier d'Israël, monté. sur une forte mule superbement harnachée, se pavaner dans les rues de la capitale, une main nonchalamment appuyée sur l'épaule de son domestique musulman, tandis qu'un autr^ serviteur, appartenant également à la religion de Mahomet, conduisait la monture de l'Hébreu par la bride et lui choisissait les passages les moins, accidentés !

Frappé de ce tableau, auquel j'étais ioio de

(1) El-Itlik-ça, tome IV, page 228.

(2) Il y a encore cependant des endroits au Maroc pta la situation matérielle' des Juifs est bien précaire. A Merfalfechj notamment, il sont forcés de revêtir un, costume, spécial, mouchoir })\t\i sur la, tète pour les israélites citadins et ionnot rouge, ou noir pour les Juifs campagnards. .Us ne peuvent , circuler pbaus^és dans le quartier arabei ne doivent pas monter achevai, etc.

m'attendre, je ne pus m'empêcher de demander aux Marocains qui étaient à mes côtés :

— Y a-t-il beaucoup de Musulmans à Fez au service des Juifs?

Alors noire dolent palefrenier, ce bon fainéant de chérit Moulaye Mbarek, ine répondit :

— 0 ïk'ih, il n'y a pas qu'à Fez que les Musulmans sont les serviteurs des Israélites. Tu en as vu toi-même plusieurs fois sur la roule que nous venons de parcourir ensemble. Je t'ai niêine raconté l'histoire de ce chérif que la misère avait réduit au rang de gardien d'écurie d'un Juif de Merrakech. Au Musulman, qui un jour lui reprochait de servir un ennemi de notre Prophète, mon noble parent avait répondu fort judicieusement :

— Donne-moi le salaire que je reçois de cet Israélite et je serai ton valet de préférence à lui.

Les anciennes lois restrictives, les règlements tyranniques, qui prenaient leur source dans le Coran et le Pacte d'Omar, sont restés théoriquement en vigueur mais ne sont plus appliqués aux Juifs du Magrib. Soutenu d'un côté par la grande philanthropie européenne, et, de l'autre, par

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l'ascendant tout puissant de ses capitaux, le judaïsme marocain a fait presque table rase des dispositions canoniques de l'islam le «oncerïiaflt et qui étaient restées pratiquement en vigueur an Maroc jusqu'à ces dernières années (I),

« — Les Juifs, dit le Pacte d'Omar, doivent occuper une situation subordonnée, humiliée, et être rigoureusement séparés des Musulmans. »

Nous répondons; — Lu situation subordonnée et liumiliÉe d'autrefois s'est renversée au profit du Juif marocain qui a à son service des Musulmans dont il sait se faire craindre et obéir. Quant à être séparés ries Musulmans, nous voyons que les Israélites ne sont séparés des Musulmans ni àTanger, nia El-Ksar, nia Azila, villes dépourvues demellah'; Musuimnnsetfsraélites y habitent côte à cùle, souvent dans le même immeuble. A Fez, on cite les fastueu.\ bazars juifs situés au cœur de la capitale chériflenne ; on ajoute même que lorsque leslieltosei'a trop petit pourconlenirsii grouillante popuialion, celle-ci se répandra dans la ville arabe au grand contentement de certains propriéliiires mabomélans qui n'attendent que cette

(I) Vojp?. de Foucauld, Beconnaissance au Mai-oc, paRc 3to pt sutvanles. Voir aussi Erckraann, Le Maroc Moderne, page 190.

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belle occasion |)oiii" louer à dus piix aviinlngcnx soit du terrain à bâtir, soil des tnaison» (!)■ Voyons encoie quelques autres dispositions du

(1) Il n'y a que peu d'années (iiio rertnins Juifs n'Iviliitenl plus le Vieux-Fez. Ce fut Moulaye rl-H'yscn ([ui les r>bligea, vers 18SH, à demeurer au Mcllali', de ninniiTft à ce qu'aucun d'eux ne pût passer une seule nuit dans la sainte citiî de Mouiajo Idris !

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Pacte : — « Les Juifs ne doivent pas édifier de nouvelles synagogues ni même réparer celles qui s'écroulent. »

Réponse: — Les synagoguesdeFez, malgréleur ancienneté, sont encore solides, preuve qu'on les a réparées et qu'on les répare quand elles en ont besoin. On en a construit de nouvelles là où il en fallait eton peut en construire autant qu'on voudra sans la moindre opposition du Makhzen.

« — Ordre de se comporter toujours respectueusement, ditle Pacte, envers les Musulmans-» (principe général qui entraine les applications les plus vaviées).

Réponse : — Je n'ai jamais vu un seul chrétien, puissant ou faible, avoir une altitude plus agressive, plus insolente, plus insupportable que le dernier des marchands de bric-à-brac Israélite en présence des Marocains mahométans, les agents du Makhzen exceptés.

I^e Pacte. — » Les Juifs ne peuvent exercer aucune fonction administrative ni judiciaire, ni môme porter témoignage contre les Musulmans. »

Réponse : — Les chrétiens sont dans le même cas et ne s'en plaignent pas. En fait de témoignages, le juif et le chrétien sont toujours entendus par le juge ou l'administrateur mahométan, ne fût-ce qu'à titre de renseignements.

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Le Pacte : — « Les Jiiils ne doivcnl |ws piavcr leurs noms sur des sceaux, ni apprendn' raralw littéraire, ni monter en public un clurval sclli'-. ni porter un sabre ou d'aiilrcs armes, ni sf v»Mir (l'une large ceinture. Leurs vôlenicnts. ti-iirs ciiaussures doivent les distinguer des MtiMilmans. »

Réponse: — Les Juifs ne se privent pas de sceller leur correspondance particulière avec dt's sceaux ou des cachets qu'ils portent ostensiblement en guise de breloques ou de bagnes. — A Tanger. M. Fabarez m'a mis en rapport avec un Juif de Ouazzan, assez instruit en arabe liltt-riurc. connaissant par cœur la Djerroumiya et quebpu's versets du Coran (1). C'était un chérit ouazzîmitîn qui l'avait initié aux éléments de la grammaire arabe. Lui-même, se croyant maintenant assez savant, m'avouait qu'il donnait des leçons d'arabe littéraire à la jeunesse Israélite des villes marocaines ou'ie tiasard le conduisait, et cela, au vu el au su des aijents du Makhzen. D'ailleurs, les drogmans Israélites indigènes de certaines Légations européennes à Tanger ont dû également apprendre l'arabe littéraire au Maroc. — Monter un cheval sellé Le pauvre Marcos, et tant

(1) Voir ci-dessus, page 31.

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d'autres ïsraoiiles que j'ai vu parader sur des clieviiux sellés ou bàlés, prouvent que celle ridicule prohibition est tombée en désuétude.

— Porter un sabre ou d'autres armes Aucun

Juif ne voyage dans l'Empire cliérifièn sans un bon revolver. Exemple : Marcos, qui eut la malheureuse idée de se servir de celte arme devant une foule irritée. — Leurs vêtements,

leucs chaussures Voir plus haut ce que j'en ai

dit. J'ajoute que le Juif marocain ne se fait pas faute, quand la curiosité ou l'intérêt le poussent, de se déguiser, tantôt en Européen, tantôt en Musulman, et de se mêler à la multitude des djellaba mahornétanes. A ce propos, je raconterai, quand le moment sera venu, la mésaventure arrivée à plusieurs Israélites de Fez qui- étaient allés voir, habillés en musulmans, une cavalcade arabe qu'une vielllecoulurne locale leur interdisait de contempler de loin comme de près.

Le Pacte : — « Les Juifs ne doivent pas enfreindre publiquement les principes de là religion musulmane », (par exemple, ils ne doivent pas vendre du vin, ni laisser croître leurs cheveux).

Réponse: — Les Israélites sont les grandseluniques pourvoyeurs de vin et d'eau-de-viedu Maroc. Le Mellah' de Fez possède une puante mais vaste distillerie d'eau-de-vie qui est considérée comme

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une fontaine de Jouvence par des quantités de Marocains qui viennent s'y abreuver jusqu'à ce qu'ils tomI)ent ivres-morts. — Les Israélites du Maroc se font remarquer par la longueur de leurs ctieveux, d'où te peigne et les par/uuiS semblent se bannir réciproquement.

On le voit, il ne manque plus au Juif marocain que d'obtenir certains adoucissements à sa situation de d'emmi (protégé juif ou chrétien en pays musulman) pour être traité d'égal à égal avec l'Européen. Songer, en sa faveur, à une assimilationcomplète des droits civils et politiques avec le mahométan est pour le moment une utopie généreuse, mais irréalisable, la législation musulmane s'y opposant formellement, aussi bien en ce qui regarde l'Israélite que le cbrétien ou tout autre non-musulman.

La victoire émancipatrice que le judaïsme a remportée dans un pays aussi arriéré, aussi fanatique que le Maroc, est donc considérable. On n'a plus à signaler de temps à aulre que des crimes de droit commun dont les Juifs sont quelquefois les victimes en Blad-es-Siba (pays

indépendant), rarement en Bïad-el-Makhzen où la répression du'moindre délit est poursuivie par le plaignant avec le plus grand succès dans la plupart des cas (1). Un réel avantage qu'a le Juif sur le Chrétien, c'est de pouvoir pénétrer dans certaines contrées marocaines où la présence d'un roumi ne serait pas tolérée. C'est sous un déguisement Israélite que de Foucauld a pu faire sa belle exploralion. Là où le baptisé succombera infailliblement sous les coups des habitants du pays indépendant, le partisan du Talmud ne recevra pas une égratignure. Comme on le voit, une sorte de compensation s'est établie entre le Juilet le Chrétien vis-à-vis de leurs antogonistes communs les Musulmans. Si le premier est moins redouté, et, par conséquent, moins bien traité que le second en Blad el-Makhzen, le second, en revanche, est à peu près sûr d'être torturé et assassiné s'il est reconnu dans certaines parties du Blad-es-Siba où l'Israélite n'a rien à craindre.

Je viens de montrer, je crois, qu'il y a presque |

(l) Jfai'oc Inconnu, tome 11, page 6i50 et suivantes.

parité de traitement entre les partisans de Moïse et les serviteurs du Christ dans le royaume de S. M. Chérifienne. Au surplus, l'heure présente n'est ni plus ni inoins favorable aux Juifs qu'aux Chrétiens dans l'Empire du Magrib. Cependant, est-il trop hardi de prévoir un avenir prochain où les principes de douceur, d'humanité, de tolérance, qui sont l'apanage le plus beau de la philosophie moderne etde la Révolution française, triompheront à leur tour sur cette terre classique de l'oppression et du fanatisme islamiques? Je suis de ceux qui voudraient étendre à la planète entière les bienfaits de la Civilisation ; et, qui dit Civilisation, dit disparition de l'ignorance, des superstitions, des préjugés, de la haine et des persécutions que toutes les sectes religieuses, à quelque confession qu'elles appartiennent, savent si bien faire régner parmi les hommes. Je ■crois que le particularisme juif, l'esprit juif, la solidarité juive (f), le sentiment messianique juif, le cosmopotilisme juif, les mœurs, les croyances et les idées juives vivront aussi long-

(1) Le coup de tonnerre de l'Alfaire Dreyfus a rett^oli jusqn'au fond des ghettos marocains, et j'ai pu retrouver dans tous les coins du Mellah' de Fe?., encore chaudes et fumantes, les cendres mal éteintes du récent incendie universel qui a embrasé les deux mondes.

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temps qu'on ne les aura pas noyés sous les douches bienfaisantes d'une instruction libérale, non talmudique, gui allumera certaineoient.dans les âmes de ces éternels proscrits des sentiments élevés et chevaleresques et leur fera oublier les bas instincts de ruse, de cupidité et d'envie par lesquels ils se signalent encore, dans quelques contrées, à la désapprobation générale des foules et à la violence particulière de leurs adversaires poliUques et religieux.

La dissolution de la foi dogmatique dans les sociétés modernes, à laquelle nous assistons, et qu'avaient préparée nos admirables philosophesprophètes du xvni" siècle, tend invinciblement à la suppression de l'action personnelle, toujours intolérante et vindicative, du croyant dansfadmînistration des peuples. L'heure sonnera, espéronsle, où les curés, les popes, les rabbins, les vénérables, les pasteurs, les imams et les mara-. bouts, verront passer, sur toute la surface du globe, en des mains moins rudes que les leurs, le spectre de la domination universelle dont ils ont tant abusé jadis.

Toutefois, pour l'instant, l'expérience que nous commençons à avoir des hommes et des choses de l'Islam doit nous faire envisager la Question juive au Maroc autrement que ne le ferait

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