‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 12 sur 95 · REP · texte numérisé non relu

REP

| sophie à l'Université à dater de ce jour jusqu’à la cessation des hostilités,

et aux appointements de 800 Thaler qui lui étaient faits jusqu'alors. On

luiconfiaiten même temps la censure des journaux du pays, «avec mis-

sion de veiller à ce queles nouvelles de la guerre et des autres événements

publics ne fussent pas présentées sous un jour favorable au vainqueur,

destructif du patriotisme allemand, et, par contre, de veiller aussi à

utiliser au mieux toutes les occasions de vivifier le courage du

peuple!. » |

Il semble que cette façon inusitée de définir les fonctions du censeur et

les termes employés répondaient en quelque manière au vœu exprimé

pax Fichte, dès le début de la guerre, et Fichte accepta la charge avec

un empressement qui paraît confirmer cette hypothèse. Mais à peine

entré en fonction il eut à soutenir un premier assaut. Le directeur

de la police, Brand, avait été jusqu'alors investi de la censure;

froissé de se voir substituer Fichte pour la surveillance des journaux de

Künigsberg, il refusa d'examiner plus longtemps les feuilles d'annonces

qui y étaient annexées; il alléguait que le contenu des deux espèces de

% publications était, au fond, de nature identique et qu'il risquait trop

d’entrer en conflit avec Fichte; ilajoutait qu'ayant perdu la rémunération

attribuée aux services de la censure, il trouvait injuste d’avoir encore

des obligations sans aucune compensation pécuniaire : aussi demanda-

t-il, dès le 24 décembre, à en être libéré, vœu auquel le gouvernement déféra. Il comptait sans la protestation énergique de Fichte.

Le 25 décembre, en effet, le nouveau censeur adressait au président

de Chambre, conseiller aux finances, von Auerswald, la lettre suivante :

«Je ne voudrais pas vous paraître inconséquent ou intransigeant et par là perdre votre estime ou votre bienveillance. Au lieu donc de me prononcer ici d’une manière catégorique sur la proposition que vous m'avez faite hier, je sollicite, par cette lettre personnelle, un entretien avec vous à ce sujet; je voudrais voir s’il est possible de dénouer le différend sans mesures nouvelles; il me paraît fondé uniquement sur l'ignorance où celui qui jusqu'ici était censeur se trouve de la tendance des ordres émis par le roi, et aussi sur un fait que le même censeur n'a pas remarqué : avant l’occupation de Berlin par l'ennemi, les journaux de là-bas, dont ceux d'ici ne sont qu’une compilation, y avaient déjà subi la censure politique (tout-à-fait distincte là-bas comme à Erlangen, de la censure de la police); au contraire, depuis l'occupation, ces mêmes

4. Hans Prutz, Die Kônigliche Albertus - Universität su Kônigsberg in Pr. im neun£sehnten Jahrhundert. Zur Feier ihres 35Ojährigen Bestehens. Kôünigsberg, Hartungsche Verlagsdruckerei, 1894. II. Anfänge der inneren und äusseren Erneuung, 1807-1808, p. 24.

journaux sont sous l'influence insidieuse de l'ennemi; à cet égard, et à cet égard seul, il y a lieu de faire une modification, tout le reste devant être maintenu en l’état. » Fichte terminait sa lettre en déclarant qu'il n’était pas en mesure d'exercer ce contrôle sur la partie relative aux annonces ; il ajoutait que si, en acceptant sa première mission, il avait cru qu'il lui fallait assumer en outre la seconde charge, il aurait refusé une offre qu'il n'avait d'ailleurs en rien sollicitée.

La conversation que réclamait Fichte eut lieu ; elle aplanit toutes les difficultés : le directeur de la police ou, à son défaut, un de ses employés continua, le 26 décembre et les jours suivants, d'exercer la surveillance sur les feuilles d'annonces, «le professeur Fichte ne pouvant le faire, dans l'ignorance où il était des ordonnances et de la législalion concernant la censure! ». Tout se terminait donc à la pleine satisfaction de Fichte, qui pouvait préparer maintenant en paix le cours annoncé pour le début de l’année 1807.

Dès le 20 décembre 1806, dès le jour où avait été signée sa nomination de professeur provisoire, il annonçait à sa femme le succès des négociations de Nicolovius : 4° Il était installé à l’Université de Kôünigsberg, à titre intérimaire, jusqu’au rétablissement de la paix, — ce qui était son vœu; et, de plus, 2° à force de se déméner, il avait obtenu une petite amélioration de traitement.

Fichte ajoutait qu'il devait commencer, après le nouvel an, ses lecons sur la Théorie de la Science. Une chose le chagrinait toutefois : c'était l'idée que, pour la première fois, depuis qu'il recommencait à parler en public sur la Théorie de la Science, il n'aurait pas sa femme pour auditrice ?. Le souvenir de l’absente était d’ailleurs si vif chez Fichte que, malgré toute sa tranquillité d'esprit, malgré tout son courage et toutes

4. Hans Prutz, Die Kônigliche Albertus-Universität zu Kônigsberg, p. 24-26. Une lettre de Fichte à Altenstein du 6 juin 1807 atteste que les choses n’en restèrent pas là. Fichte avait appris que les autorités locales se proposaient de modifier Îles arrangements conclus concernant les journaux de la région, de nommer rédacteur un certain Brahl et Fichte censeur, Fichte devant précisément viser ces articles officiels … dont il avait refusé la surveillance pour plus d’une raison; Fichte déclarait à Altenstein qu’il ne pouvait admettre cette nouvelle combinaison. Il n’acceptait pas davantage un autre projet dont on avait parlé en sa présence : lui confier à la fois la composition et la censure des journaux dont la matière lui serait officiellement fournie par le gouvernement, combinaison également inadmissible, car il refusait. d’endosser la responsabilité d'articles que, même une fois rédigés, il lui arrivait souvent de ne pas comprendre et dont, par suite, la matière lui paraîtrait encore? plus inintelligible. Et il indiquait à Altenstein les seules conditions auxquelles pourrait, à ses yeux, être constitué un journal raisonnable qu’il consentirait à signer: faire ce journal dans le cabinet du Ministre et le rédiger sous ses yeux, recevoir de ses mains les nouvelles officielles et non pas des mains d'intermédiaires, le plus souvent lamentablement ignorants, qui déformaient tout. (H. Schulz, Fichtes Briefwechsel, IT. Bd., Nr. 552, Fichte an Altenstein, Kônigsberg, den 6. Juni 1807, p. 456-458.)

2. Fichte’s Leben, 1. Bd., xx, 3, An seine Gattin, den 18. Dec. Abends 1806, p. 376.

ses espérances {, bien que sa santé fût meilleure que jamais, en dépit de toutes les aises qu’il avait trouvées, de tous les amis et connaissances dont il était entouré — et ils étaient, à son gré, un peu trop nom-

breux? — il ne se sentait pas aussi heureux que d'habitude; et quand il cherchait ce qui lui manquait, il savait bien que c'était la présence de sa femme, de sa compagne si bonne, si aimante, si fidèle. Aussi lui demandait-il de venir bien vite le rejoindre, puisqu’à Kônigsberg sa position était maintenant assurée*.

Il ne se dissimulait certes pas les difficultés du voyage à cette époque de l’année, dans les circonstances présentes, mais il savait que l'amour de Jeanne était prêt à surmonter tous les obstacles. Ce ne serait pas, d’ailleurs, la première fois que sa femme ferait, pour le rejoindre,-plus de quatre-vingts milles à travers les provinces envahies ; elle avait déjà connu les vicissitudes d’un voyage analogue quand, avec son père, elle était venue de Zurich à Iéna; à la place de son vieux père, elle aurait, cette fois, pour compagnon son jeune fils; et le général Clarke passait pour un ami de l'humanité qui n'entendait pas faire la guerre à la science; il se garderait bien d'empêcher la femme et le fils d’un savant

d’aller retrouver un mari et un père. Il avait pour secrétaire un Alsacien, Harbaur, ancien élève de Fichte à Iéna, qui obtiendrait facilement de lui les passeports nécessaires *.

Il fallut, pour empêcher le départ immédiat de Jeanne, l'impossibilité matérielle d’une grave maladie, suite de ses soucis et de ses fatigues. La lettre, d’une écriture encore toute tremblée, où elle annonçait à Fichte, avec sa convalescence, sa douleur de ne pouvoir le rejoindre, arracha au philosophe des larmes dont il ne savait pas bien, disait-il, si elles étaient provoquées par la tristesse, par la joie ou par l’amour*.

Cette lettre parvenait à Fichte dans la seconde quinzaine de décembre et, la veille de Noël, tout seul dans ce lieu d’exil, il songeait douloureusement aux joyeuses veillées d'antan, aux êtres chers qu'il avait laissés à Berlin, à sa femme en particulier qu'il avait failli perdre et dont les pensées étaient, elles aussi, sûrement tournées vers lui f.

Pourquoi donc, en dépit de son désir de la revoir, Fichte lui adressait-il, quelques semaines plus tard, à la fin de février, une lettre d'où il semble ressortir qu'il renoncait tout d’un coup à son idée de se fixer à Kônigsberg? « Ne viens pas, lui écrivait-il, reste où tu es, car, pour des raisons décisives, je me déplais fort ici, et si un

4. Fichte’s. Leben, 1. Bd., mx, 3, ohne Datum, p. 371. — 2. Zbid., Künigsberg, den 27. Nov. 1806, p. 370. — 3. Zbid., den 6. Dec. 1806, p. 373. — 4. Jbid., p. 373-374. — 5. 1bid., den 18. Dec. Abends, p. 374-375. Voir Appendice I. — 6. Zbid., den 24. Dec. Abends, p. 378. |

FICHTE ET SON TEMPS (ll).

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changement favorable dans Tdi de la situation dite se produire, comme cela en a toutes les apparences, je chercherai à retrouver mon ancienne situation et à vous revenir ‘». On. peut le conjecturer d’après les événements qui s'étaient produits au premier cours de Fichte, tenu de 4 à 3 heures du soir, le 5 janvier 1807 ?, dans l’amphithéâtre de Wedeke, professeur de théologie à l'Université et PRÉDICAIQUE en chef de la Cour.

Le public composite était des plus brillants? : on se pressait pour voir Fichte dont, précisément, à Künigsberg, au dire de Pürschke, lors de l'accusation d’athéisme, l’'Appel au public, on s’en souvient, avait été dévoré même par les marchands, même par les hommes d’affaires et avait accru singulièrement le cercle de ses admirateurs; on se pressait d'autant plus qu’on savait les résistances auxquelles Fichte allait se heurter de la part des « Krugiens*? », des « Jacobiens f » et de beaucoup d’autres « iens » venus Jà précisément pour faire de l'opposition, dès que Fichte toucherait à leurs maîtres. Il parut dans cette chaire où avaitenseigné Kant, son maître, et l’on devine sans peine son émotion. Dans l’éclairage blafard de la salle tout ce monde avait les yeux tendus vers cet homme à la figure d'acier, d'un modelé si profond et si fini, au regard de flamme si pénétrant, si décidé, à la physionomie d’une spiritualité si haute. Sa vue ravivait tous les souvenirs des luttes soutenues pour la liberté, de celle où il était présentement engagé. Devant lui une table ; sur la table, deux chandelles. Silence de mort; on entendait le souffle de chaque respiration. Fichte mouche la première chandelle, la remet en place, en fait autant pour la seconde; il appuie ses deux mains sur la table : pendant dix minutes, sans un mouvement,sans une parole, pareil à un mage, il promèneses regardssur ses auditeurs, comme s’il voulait découvrir leurs plus secrètes pensées.

Puis il commence à parler, et nous tenons à reproduire ici, tel qu'il nous à été transmis par un témoin digne de foi, le récit de cette première lecon : « Messieurs, voulez-vous comprendre ce que je vais dire, voulez-vous suivre avec profit mes leçons ? Alors il faut vous convaincre que vous ne savez encore absolument rien; de la création du

4. Fichte's Leben, I. Bd., ir, 3, den 20. Febr. 1807, p. 379.

2. Hans Prutz, Die Kônigliche Albertus-Universität su Kônigsberg im neunzsehten Jahrhundert, IT. Anfänge der inneren und äusseren Erneuung, 1807-1808, p. 26.

3. Dr. W. Dorow, Ærlebtes aus den Jahren 1790-1827, loc. cit., p. 21.

4. Fichte’s Leben, IT. Bd., zweite Abth., XII, Briefe von Pôrschke an Fichte, 3, Kônigsberg, den 5. April 1799, p. 452.

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