Fichte's Leben, I. Bd., nr, 3, den 20. Mai 1807, p
cultivée, conquit bientôt une popularité telle qu'il n’eût osé l’espé-
rer. Il avait formé le projet de fonder à Kôünigsberg une école supérieure de culture, une école où l’on enseignerait les plus nobles jôies de la vie; il lui avait semblé que l'embryon d’une pareille institution existait déjà : il y avait autour de lui des hommes et des femmes au milieu desquels il vivait et qui pourraient donner cet enseignement; ils se réunissaient parfois. Pourquoi leurs séances ne prendraient-elles pas une forme organique? Pourquoi leur cercle ne s’étendrait-il pas jusqu’à englober progressivement tout ce que la ville contenait de gens d'élite? À peine connu, le projet avait recu l'approbation générale, il répondait au vœu secret de chacun; Fichte n’avait fait qu'exprimer là pensée commune, et, le 19 mai, — jour où il avait entretenu ses amis de ce projet, — allait sans doute devenir une date dans l’histoire dela ville : Fichte, en tout cas, y gagnait rapidement « l'amour et la vénération » des habitants, un amour et une vénération comme il n’en avait peutêtre jamais encore connus. e
L'ébauche de ce plan ne suffisait d’ailleurs pas à remplir son temps; .
il profitait de sa liberté, le matin, pour creuser la Théorie de la Science Jusqu'à ce qu'il sentit la fatigue ; l'après-midi, entre autres choses, il s'occupait d'italien ? : il traduisait la Divine Comédie de Dante, il lisait sa traduction du premier chant de l'Enfer devant quelques-uns des membres de la Société dont nous avons parlé. Il la lisait, pour hausser le ton des esprits, à la table devant laquelle il s’asseyait, dégustant, avec un plat d’asperges, une bouteille de bon vin du Rhin ou de Champagne, s’attardant jusqu’à minuit à deviser spirituellement, n oubliant pas, d'ailleurs, de boire à la santé de sa femme et de son fils. Mais il étudiait surtout Machiavel. |
D. LES ÉCRITS POLITI- Justement soucieux de la situation poli-
QUES DE FICHTE®A KO- : AIS a: ire NIGSBERG — I, L'ARTICLE fu <e l'Allemagne, eut cherchait dans le SUR « LE PRINCE » DE Prince* des lecons applicables aux événe-
ER UE ments de l’heure présente, et il avait donc mis par écrit ses réflexions pour le premier numéro d’une revue
1. Fichte's Leben, TI. Bd., nr, 3, den 20. Maï 1807, p. 387. — 2. Jbid., p. 387. — 3. 1bid., p. 386. Il avait traduit en vers le premier chant de l'Enfer de Dante (In die Gesellschaft hatte ich eine von mir gemachte Uebersetzung eines Gesanges aus einem vortrefflichen ïitalienischen Dichter mitgenommen, vwelche ich, um die Geister etwas hôüher zu stimmen vor Tische vorlas. Zbid., p. 386.) Il avait aussi
traduit moitié en vers, moitié en prose, 28 chants du Purgatoire que publia le
second fascicule de la Vesta. (Hans Prutz, Die Kônigliche Albertus-Universität gu Kônigsberg, X1, p. 29.)
4. Nicolovius, dans la lettre que nous avons citée, écrit à ce sujet : « Fichte vient de publier dans un journal de Kônigsberg un article sur Machiavel inspiré par ce grand écrivain, — qu’il à appris ici seulement à bien connaître ; je considère cet
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locale, la Vesfa, éditée par le fils du ministre Schrôtter et par Max de Schenkendorf, afin de « détourner l'attention générale de l'invariable misère qui accompagne la guerre et d'entretenir dans la patrie l'élévation et la sérénité convenant à un grand peuple », comme devaient le faire « ceux qui n'étaient pas pour l'État des combattants du front ! ».
Dans cet article, Fichte tentait de justifier Machiavel des reproches que lui avaient valus certains amis maladroits ou certains adversaires de mauvaise foi. Le reproche d’immoralité d’abord. Sans doute, Machiavel demeurait étranger aux considérations supérieures de la raison sur la vie ou sur l'État ; il les eût volontiers traitées d'utopies. Pourquoi ? Parce qu'il était placé non pas au point de vue de l'idéal, mais sur le terrain positif, parce qu'il avait pour objet la vie réelle. C'est ce dont il fallait se souvenir avant de se permettre de le juger ?. Pour pouvoir comprendre l’homme et son langage, pour pouvoir lui rendre justice, il importait d’abord d'avoir conçu la limitation de ses vues en morale, ce en quoi il ne faisait que partager la responsabilité de son temps ; il ne fallait à aucun degré le juger d’après des concepts qui lui étaient étrangers et d’après une langue qu'il ne parlait pas. La plus grande erreur serait de l’apprécier comme s’il avait voulu écrire un traité de droit constitutionnel transcendantal, et de le mettre, cent ans après sa mort, à une école où, de son vivant, il n'avait pas eu l’occasion d'aller ÿ. Si, au contraire, on le juge de son point de vue à lui, on reconnaîtra que ses conseils et ses principes politiques sont marqués au coin de la véritable sagesse. |
Son livre du Prince, en particulier, devrait être un livre de chevet pour tous les souverains dans toutes les conditions où ils pourraient se trouver.
On a reproché à Machiavel le paganisme le plus foncier, trait qui lui est d’ailleurs commun avec un certain nombre de papes, de cardinaux et d’autres hommes considérables du temps; mais, remarquait Fichte, au sein même du Christianisme, parmi ceux qui faisaient profession de ferveur religieuse, il était cependant des païens d'une autre espèce, et plus méprisable parce qu'elle était hypocrite : ceux qui demeuraient
article, — dont la forme est inspirée du Winckelmann de Goethe, — comme un chefd'œuvre. Tous les écrivains vraiment énergiques l’attirent ; ainsi il a étudié avec une égale ardeur le Dante. Jeluiairecommandé Hobbes comme un esprit de lamême famille ; il ne le connaît pas ». (R. Zoeppritz, Aus F.-H. Jacobi's Nachlass, ungedruckte Briefe, von und an Jacobi, II. Bd., ur, 468; Vicolovius über Fichte, Künigsberg, 1807, p. 199.
4. Hans Prutz, Die Kônigliche Albertus-Universität su Kônigsberg, KE, p. 28.
2. Fichte, N. W., III. Bd., Ueber Macchiavelli als Schriftsteller. Intellectueller und moralischer Charakter des Schriftstellers Macchiavelli, p. 404-405. — 3. Zbid., “p. 405-406.
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uniquement attachés au monde terrestre, ceux qui n’avaient pas le sens du supra-sensible, tous ces piètres caractères dont la platitude avait été
maintes fois dénoncée par Fichte et dont son temps ne fournissait que
trop d'exemples, tous les gens qui, au fond de leur cœur, tremblaient devant un autel auquel ils ne croyaient même pas. Et Fichte comparait ce paganisme honteux au paganisme ouvertement avoué des esprits de haut vol, des « esprits souverains », comme Machiavel, qui, eux, ont du moins ce sens du supra-sensible, et, à leur insu, portent en eux la marque du divin. Seulement l'amour de l'antique littérature les a tout pénétrés de son souffle ; ils ont cru à la vie, ils en ont aimé les joies, ils se sont intéressés aux fins que l’homme s’y propose, et, s'ils ont détesté le Christianisme, c’est précisément parce qu'il proscrit ces fins, qu'il préfère la mort à la vie, qu’il se complaît dans la douleur, et que l'espérance d’un monde futur détourne l'homme du monde présent en lui assignant, au lieu d’un idéal d'action et de progrès, l'idéal de
renoncement, l’ascétisme monacal. À l'humilité chrétienne le paga- | nisme moderne oppose sa confiance en la puissance de la volonté humaine : son modèle est le Prométhée antique.
Tel était le paganisme de Machiavel ; par lui s’expliquaient entièrement ses vertus, ses limites, sa brutale franchise ; il n’y avait pas à chercher à le défendre contre l'accusation d’avoir été l'ennemi du Christianisme tel qu’il le connaissait; mais il fallait aussi apprécier cette haine à sa juste valeur.
Et il fallait admirer que, de son temps, il pût parler avec cette franchise de sujets auxquels on n'oserait plus toucher aujourd'hui sous peine d’excommunication ou de lèse-majesté ; il fallait admirer cette entière liberté de penser et d'écrire dont jouissaient l'Italie et les États
pontificaux au début du xvi° siècle et que l'Allemagne du xix° pourrait cnviene:
4. Fichte, N. W., IIL Bd., Ueber Macchiavellis Heidenthum, p. 411-413.
2. Fichte en citait deux exemples entre mille, l’un, tiré de l’histoire de Florence écrite par Machiavel à la demande du pape Clément VII et à lui dédiée. On y lisait, au premier livre, le passage suivant : « Jusqu'ici on n’a pas fait mention des neveux ou des parents d’un pape; à partir de maintenant l’histoire en sera pleine jusqu'à ce que nous arrivions aux propres fils des papes ; il ne reste plus désormais aux papes de l’avenir qu'un degré à franchir : ils ont cherché à placer dans des principautés des fils, nés de leurs œuvres ; il n’auront plus dans l’avenir qu'à en faire les héritiers de leur siège papal ».
L'autre exemple est tiré d’une comédie de Machiavel, Mandragola, une très belle pièce, d’ailleurs. Un des principaux rôles est échu à un moine confesseur, un homme dont on s’est assuré, en le chargeant de cette fonction sacrée par un abus de confiance. Ce moine confesseur sert d’intermédiaire près d’une abbesse pour faire administrer à une femme enceinte un breuvage abortif, tout cela pour la plus grande gloire de Dieu et afin d'éviter au prochain toute espèce de déplaisir; le même moine persuade à une femme honnète et vertueuse, il lui fait même un cas de conscience de se livrer à
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“ÿ Et il ne faudrait pas trop blâmer peut-être tel écrivain des pays pro-
* testants du commencement du xix° siècle qui en viendrait à regretter
‘ l’entière liberté de la presse que les papes du commencement du
Lx siècle avaient accordée sans réserve aux écrivains!.
Après avoir brièvement analysé les principaux ouvrages de Machia-
= vel: Les discours sur la première décade de Tite-Live, Les Sept Livres sur l'art de la querre?, Le Prince, Le Portrait des Français et des
un autre homme qu'à son mari pour devenir mère d’une âme destinée au salut. Et la pièce fut représentée avec grand succès à Florence. Dès que le pape Léon en entendit parler, il n’eut rien de plus pressé que d'en ordonner la représentation à Rome. (/Zbid., Grosse Schreibe- und Pressfreiheit in Macchiavelliÿs Zeitalter, p. 413-415.) de ;