Fichte, N. W., III. Bd., loc. cit., p
2. Fichte remarque, à propos de ce livre, que Machiavel, bien qu'il ne füt pas un spécialiste des affaires militaires, à pourtant vu des choses dont les conséquences pourraient être considérables. Par exemple, en ce qui concerne le rôle du fantassin comme nerf des armées, alors que de son temps on considérait volontiers l'infanterie comme inférieure et qu’une armée de vingt mille hommes comprenait à peine deux mille fantassins. Il est vrai que Machiavel considère aussi (et Fichte l'approuve) qu'on à exagéré l'importance de l'artillerie « qui n’est redoutable qu'aux poltrons » et qu'il préconise les corps-à-corps, les mélées générales où se mesure la valeur personnelle des combattants et dont il fait dépendre la victoire. Fichte l’approuve ici encore, mais non sans reconnaître toutefois que, dans les événements de la guerre présente, c’est l'artillerie qui a décidé uniquement du sort de la campagne.
Si Fichte, contre l'opinion alors régnante qui faisait de l'artillerie la reine des batailles, considère l'infanterie comme le principal atout de la victoire, c’est qu'il y voit, avec Machiavel, l’arme où la force d'âme joue le rôle décisif et qu'à ses yeux c’est l'esprit dont est animée l’armée, l'esprit de sacrifice, qui la rend invincible. (/bid., Macchiavellis Schriften, p. 415-416.)
Il est, à cet égard, curieux de signaler l’approbation que cette thèse rencontra de la part d’un homme de métier dont le nom faisait alors autorité en matière de choses militaires, le général de Clausewitz.
Comment l’article de Fichte sur Machiavel Jui était-il tombé sous les yeux, nous l'ignorons, mais nous savons qu’à la date du 11 janvier 1807, deux ans environ après sa publication, un « militaire inconnu » adressait une longue lettre « à l’auteur de l’article sur Machiavel paru dans le premier volume de la Vesta ». Le nom de ce « militaire inconnu » nous est révélé par une lettre écrite à sa fiancée le lendemain et où il recommande à celle-ci la lecture de l’article de Fichte, qui lui a fait songer « à ce qui s’est passé chez nous ».
Clausewitz reconnaît sans doute que, depuis le temps de Machiavel, la puissance de l'artillerie s’est considérablement accrue et que, sous sa concentration en grandes masses, il est impossible de résister sinon par une égale concentration. Il cite, à cet
. égard, l'exemple du corps d’Augereau anéanti par l'artillerie russe à la bataille d’Eylau, à la suite d’une erreur de tactique et de l’entêétement de Napoléon. Sans doute encore Machiavel, à cause du temps où il écrivait, reste trop fortement attaché à l’art militaire des anciens dans son esprit et dans sa forme ; mais il estime que Machiavel avait raison de penser que, dans les premiers temps du Moyen Age (avant la généralisation des armes à feu), l'art militaire était bien plutôt le fait des peuples qui semblaient n’en pas avoir que de ceux qui s’épuisaient à l'inventer. Il en donne pour exemple les Suisses, que leur pauvreté et la configuration même de leur pays obligèrent à restaurer la meilleure des tactiques, à faire la guerre avec leur héroïsme en utilisant leurs défenses naturelles.
En quoi consiste, en effet, le véritable esprit de guerre sinon à mettre, autant que possible, en valeur dans une armée les forces de chaque individu, à lui insuffler une âme belliqueuse pour que la flamme de guerre porte au rouge tous les élé-
Allemands de son temps!, enfin un certain nombre de comédies et une traduction de l’Andria de Térence ?, Fichte se demandait si les idées politiques de Machiavel étaient encore applicables, après trois siècles
passés *.
Voici le principe fondamental de la politique de Machiavel, qui, avouons-le sans honte, demeure le nôtre, et, croyons-nous, celui de toute théorie de l'État : « Quiconque fonde une République et lui
ments de l’armée et qu'il n'y ait pas, dans sa grande masse, une multitude de charbons éteints. Et cela dépend de la manière dont on utilise les individus.
Loin que la tactique moderne dût avoir la tendance d’user des hommes comme de machines, elle devrait, autant que le permettent la nature de leurs armes et la manœuvre des grandes masses, s’efforcer de vivifier les forces individuelles, ne pas constamment subordonner la puissance intellectuelle et morale à la force mécanique. Que cette utilisation des ressources spirituelles soit infiniment préférable à toutes les formes de l’art militaire, c’est ce que montre l’histoire de presque toutes les guerres nationales, en particulier la guerre des Suisses pour leur indépendance, et les guerres de la Révolution française.
Clausewitz termine sa lettre par des considérations où il montre que, loin d’être contraires à ces principes, les formations des armées modernes les favorisent au plus haut point. Il oppose ainsi à la légion et à la phalange des anciens qui étaient d’un art militaire consommé, les dispositions en tirailleurs ou même les feux de peloton, d’un art bien plus simple, mais qui exigent une initiative beaucoup plus grande des individus. Il insiste également sur le rôle incomparablement plus important dans les armées modernes des troupes légères qui décident, le plus souvent, du sort des batailles et chez lesquelles la formation mécanique le cède à l'esprit d'initiative et de sacrifice. (H. Schulz, Kichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 596, 1809, Januar 11, Kônigsberg : Ein ungenannter Militir an Fichte als den Verfasser des Aufsatzes über Macchiavelli im ersten Bande der Vesta, p. 520-525.) ii 4
Qu'un écrivain militaire de la valeur de Clausewitz (bien que, dans sa lettre, il déclare ne pas être, en matière d'art militaire, « l’homme aux vues profondes, l'homme de haute influence » que, dans son article [Fichte, M. W., III. Bd., Ueber Macchiavelli, p. 415], Fichte invitait à étudier les sept livres de Machiavel sur l’art militaire) ait cru devoir répondre à l’appel de Fichte et lui adresser un pareil témoignage, cela est un signe des temps et cela suffit à prouver la portée politique qu'attribuaient les contemporains à l’article de Fichte, portée que visiblement Fichte avait eu l'intention de lui donner.
1. Ce chapitre, qui figure dans l’édition primitive, a été supprimé dans la reproduction qu’en donne le fils de Fichte dans les Œuvres complètes. Or, ce chapitre dépeignait les Français sous un jour peu favorable, et le choix des passages indique assez l'intention de Fichte de montrer à ses compatriotes à quels ennemis ils avaient. affaire. (Fr. Medicus, Fichtes Leben, p. 162.)
2. Fichte, N. W., III. Bd., Macchiavellis Schriften, p. 419-420.
3. Il n’est peut-être pas sans intérêt, pour faire ressortir la portée politique de l’article de Fichte et l’application qu’il entendait en faire aux événements contemporains, de signaler la lettre que Fichte écrivait de Kônigsberg, le 48 avril 1807, à Altenstein, à propos de la nomination de Hardenberg comme premier ministre (10 avril). De cette nomination il félicitait non seulement le ministre, mais le monde : car « il n'aurait plus à craindre ce qu'il n'avait cessé de craindre : une paix honorable qui ne serait pas une paix », qui laisserait à l'ennemi tous les moyens de poursuivre tranquillement ses projets, une paix qui le laisserait bien, lui, satisfait, mais pas les Allemands. « Il est à souhaiter, ajoutait Fichte, qu'on mette bien en vigueur cette vérité qui m'apparaît comme irréfutable, à savoir qu'on ne peut songer à une paix en Europe avant que l'Allemagne, — unie sous un chef, au moins en ce qui concerne ses forces combatives, — ait acquis une structure fixe et qui impose le respect. » (Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 541, 1807, April 18, Künigsberg, Fichte an Altenstein, p. 441.
donne des lois est forcé de supposer que tous les hommes sont.
méchants et que, sans aucune exception, ils donneront cours à leur méchanceté naturelle aussitôt qu'ils trouveront l’occasion de le faire en toute sécurité ». Il ne s’agit pas, remarquons-le, de savoir si oui ou non les hommes répondent à cette définition ; il s'agit d’une hypothèse que tout État est forcé de faire au moment où il se constitue et qui est la raison même de sa constitution. L'État a pour fonction de contraindre, au besoin par la force, les individus à respecter leurs droits mutuels ; il suppose donc toujours possible la violation de ces droits contre laquelle il sert de garantie ; il n'admet pas, au moins primitivement, la bonne volonté universelle ; il suppose une volonté mauvaise que contient seule la peur d’un mal plus grand. D'ailleurs, les hommes de bonne volonté n'ont rien à redouter de cette contrainte, puisqu'elle n'exige d'eux rien que spontanément ils n’eussent fait : devant la bonne volonté la contrainte est sans armes. En d’autres termes, l'État suppose à l’origine la guerre de tous contre tous : son but est de produire au moins l'apparence de la paix, et, au cas où serait universelle
la haine au cœur des hommes et universelle l'envie d’en venir aux
mains, d'empêcher que cette haine, que cette envie ne se traduisent par des actes.
Il y à maintenant un double rapport à considérer : le rapport du prince ou de son représentant vis-à-vis de son peuple, son rapport vis-à-vis des autres États. Vis-à-vis de son peuple il peut avoir deux attitudes. Ou le peuple refuse de consentir à la domination de la loi et ne cesse de saisir chaque occasion pour en secouer le joug et pour revenir à la liberté de nature : alors c’est la guerre entre le prince et le peuple ; et comme la loi doit triompher, que cela convienne ou non au peuple, le prince conserve absolument vis-à-vis d’un pareil peuple tous les droits qui sont inhérents à la guerre. Ou bien — second cas — la masse du peuple a pris l'habitude de se soumettre à la loi et de respecter l'ordre qu’exprime la Constitution, quoique des infractions individuelles restent toujours possibles ; alors le prince vit en paix avec son peuple; il a simplement la garde de la Constitution et la charge d'élaborer les lois nouvelles.
Au temps de Machiavel et en Italie, — car Machiavel reconnait à maintes reprises que ce n’est pas le cas pour certains autres pays comme l'Allemagne, PEspagne, la France, — le peuple et le prince
étaient en état de guerre ; par conséquent, ses maximes ont pour objet
d'établir comment on soumet au joug des lois un peuple en révolte ; elles ne pouvaient s'appliquer à l'Allemagne contemporaine où le
- peuple et le prince vivaient en paix l’un à l'égard de l’autre.
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