‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 16 sur 95 · SA · texte numérisé non relu

SA

Mais s'agissait-il des rapports de l'État avec les autres États ? Les

principes de Machiavel, aux yeux de Fichte, conservaient, après trois siècles, toute leur force d'actualité. Il reste vrai que tout se passe comme si chaque État était disposé à nuire à son voisin chaque fois qu'il croit y trouver son avantage et que toutes garanties doivent être prises contre ces agressions toujours possibles ; il n’est pas question de savoir si, en réalité, les États ont ou n’ont pas de mauvaises intentions à l'égard les uns des autres. Tant mieux si les précautions sont inutiles, si la bonne volonté rend superflue ici encore la contrainte; le bon vouloir est d’ailleurs, en ce cas, fort problématique, car là même où la paix civile est relativement possible, il existera toujours entre les’ États des causes inévitables de conflits : rivalités d'influences et d’al-liances, sinon rivalités territoriales, et désir général chez chaque peuple de s’incorporer le reste de l'humanité ; en sorte que le droit et la sécurité d’un État s'étendent bien au delà dé son territoire. Cette lecon est de tous les temps, déclare Fichte ; notre politique ne devrait, en conséquence, jamais perdre de vue ces deux principes : 1° Un voisin, à moins qu'il ne soit forcé de nous considérer comme son allié naturel contre une puissance menacante pour nous deux, est prêt, à la première occasion, s’il peut le faire en toute sécurité, à s’agrandir à nos dépens. Il faut qu’il le fasse, s'il est prudent, et il ne peut pas ne pas le faire quand même il serait notre frère. — 2° Il ne suffit nullement que nous défendions notre propre territoire, il faut que nous ayons les yeux ouverts sans cesse sur tout ce qui peut modifier notre situation; ne jamais souffrir que, dans la sphère de nos influences, quelque chose soit changé à notre désavantage et ne pas attendre un instant si nous pouvons changer quelque chose à notre avantage; car, soyez-en sûrs, ce voisin fera la même chose dès qu'il le pourra et si, pour notre compte, nous attendons, il nous devancera. Quiconque ne s'accroît pas, quand les autres s’accroissent, se diminue. Un particulier peut se déclarer satisfait, il en a le droit, il ne risque point par cette décision de perdre ce qu'il à ; au cas où quelqu'un porterait la main sur sa propriété, il sait qu'il trouvera un juge. Mais un État dédaigneux de s'approprier les nouvelles forces qui s'offrent à lui pour défendre ses anciennes possessions ne trouvera pas de juge à qui remettre sa plainte le jour où on l’attaquera dans ses vieilles possessions, et peutêtre avec ces forces dont il a négligé l'acquisition. Si un État s’en tenait modestement à se dire satisfait, il faudrait qu'il jouit par sa situation d’une chance singulière ou qu'il fût une proie sans beaucoup d’attrait, pour qu'il ne perdit pas bientôt ce dont il se contentait modestement et comme si les mots : « Je ne veux rien de plus » reve-

naient à ceux-ci : « Je ne veux rien, je ne veux pas même exister ». “ANSE De là, pour l’ État, deux règles : 4° Saisir sans relard chaque occasion de se fortifier dans la sphère de ses influences en arrachant dans sa - racine, avant qu'il ait le temps de grandir, tout germe nuisible. — 20 Ne jamais se fier à la parole d'un autre État quand on peut exiger ‘de lui des garanties ; si on ne peut les obtenir sur-le- champ, attendre le moins longtemps possible pour les réclamer et être toujours en mesure de contraindre par la force le voisin au respect de sa parole ; celui qui, à cet égard, a cessé d’être le plus fort, est perdu sans remède, Lorsqu'on a les armes à la main, ne pas les déposer, quelque risque qu'il y ait à cela, avant d’avoir contraint l'ennemi à donner des garanties : si l'on succombe, du moins sera-ce avec honneur, tandis que les concessions ne vous sauveraient pas de votre perte, elles ne feraient que vous donner, pendant un temps éphémère, une existence honteuse et indigne, jusqu'au jour où vous tomberiez de vous-même comme un fruit trop mûr. En dehors de pareilles garanties et si on laisse à l'ennemi la forceet les moyens de poursuivre, après la conclusion de la paix, les desseins qu'il avait avant la guerre, la paix en question ne serait qu’un leurre, qu'une trêve pour des guerres futures *.

Et qu’on ne croie pas, en se conformant à ces préceptes, aboutir à une série de guerres sans fin. Bien au contraire, ce serait la plus sûre manière de diminuer les chances de conflits, en rendant leurs occasions plus rares : personne ne tenterait plus de tirer l’épée du fourreau s'il savait qu'en face de lui les épées des voisins sont d’une trempe qui vaut la sienne. La paix, — une longue paix, — ne serait plus troublée que par des événements accidentels : révolution, conflit de-succession. Plus de la moitié des guerres ont eu pour cause les fautes politiques graves de ceux qui ont été attaqués et qui ont donné à leurs agresseurs l'espoir du succès; elles n'auraient pas eu lieu sans ces fautes politiques. Ces préceptes, pour qui considère du point de vue de la raison le rapport du prince à son peuple et à l’ensemble de l'humanité, se trouvent confirmés, fortifiés, ils deviennent un devoir sacré. Les peuples ne sont pas la propriété des princes : leurs biens, leur indépendance, leur dignité, leur destinée, au sein du genre humain, ne peuvent être considérés comme une affaire privée. Les princes n'ont pas le droit de commettre des fautes à leur gré et, si les choses vont mal, de dire : « Qu'y faire ? Je me suis trompé. Le dommage est pour moi, je le supporterai », à peu près comme le propriétaire d’un troupeau pourrait se consoler d'en avoir perdu une partie par sa négligence. Le prince

1. Fichte, V. W., III. Bd., Zn wiefern Macchiavellis Politik auch noch auf unsere Zeilen Anwendung habe, p. 420-495.

28 Hone FICHTE À BERLIN.

appartient à sa nation aussi complètement, aussi entièrement que la nation au prince ; la destinée de la nation estentre les mains du prince, il en est responsable ; aussi ne lui est-il pas permis de s'écarter arbitrairement des règles éternelles que la raison prescrit pour la gestion des États ; il ne lui est pas permis, en tant que prince, et pour excuser le mal que sa négligence a pu faire à son peuple, de déclarer : « J'ai cru à l'humanité, à la fidélité, à la loyauté ». En tant que particulier, libre à lui; en tant que prince, il n’en avait pas le droit, car il ne lui était pas permis, en risquant sa perte, de risquer l'existence de son peuple. Il n’est pas juste que le peuple et, avec lui, d’autres peuples peut-être, et, avec ceux-ci, peut-être encore les plus nobles conquêtes qu’ait faites l'humanité, dans son effort séculaire, soient réduites à néant uniquement pour qu'on puisse dire du prince qu'il a cru à l’humanité. Dans sa vie privée, le prince est tenu aux lois universelles de la morale, comme le plus humble de ses sujets; dans ses rapports avec son peuple, s’il est en état de paix avec lui, il est tenu à la justice, et il ne doit traiter personne que conformément aux lois existantes, bien qu'il conserve le droit de travailler au progrès continu de l’état juridique présent; mais, dans ses relations avec les autres États, il n’y a ni loi ni droit, hors celui du plus fort; et cette puissance que les décrets souverains de la destinée et de la Providence remettent entre les mains du prince, et dont il a la garde, l’élève au-dessus des prescriptions de la morale individuelle, dans une sphère supérieure dont le régime a pour formule :

Salus et decus populi suprema lex esto.

Peut-être, concluait Fichte, n’était-il pas sans intérêt de rappeler aux contemporains ces vues profondes et fortes de l’art politique. La philosophie régnante dans la dernière moitié du xvirr* siècle avait été pauvre, maladive ; elle présentait comme le souverain bien un .certain humanitarisme, un certain libéralisme, un certain amour du peuple; elle suppliait qu'on fût bon, assurant qu’alors tout irait bien; elle recommandait partout le juste milieu, c'est-à-dire la confusion de toutes les oppositions en un chaos destructeur de tout enthousiasme, de toute grande pensée, de toute grande résolution‘. Elle avait étendu son influence déprimante sur les Cours et les cabinets?. Depuis la

1. Fichte, N. W., INT. Bd., Zn wiefern Macchiavelli’s Politik auch noch auf unsere Zeiten Anwendung habe, p. 425-498.

2. Dans son excellente étude sur les Discours à la Nation allemande, M. Fr. Janson, à propos du passage suivant du septième Discours : « Sodann nach innen jene weichliche Führung der Zügel des Staats, die mit ausländischen Worten sich Humanität, Liberalität und Popularität nennt, die aber richtiger in deutscher

NS

Révolution française la doctrine des droits de l’homme, de la liberté et de l'égalité de tous était devenue la Charte éternelle et inviolable de toutes les Constitutions politiques qu'aucun État, sans doute, ne doit enfreindre, — mais qui, cependant, à elle seule, ne peut servir ni à

fonder, ni à administrer un État. Ces doctrines avaient été accueillies

dans le feu du combat, sur un ton trop enthousiaste, comme si elles conduisaient dans l’art politique plus loin qu’elles ne le font en réalité ; on avait même été, parfois, au delà, et de cet excès les résultats avaient été désastreux. Quand on s'était apercu que, dans les relations d’État à État, ces doctrines constituaient un danger et une duperie, il était trop tard. Les enseignements de Machiaval devaient donc être retenus‘.

Signe du changement des temps, le Fichte qui écrivait ces lignes était le même qui, trois ans plus tôt, avait osé dire publiquement : « Où donc est la patrie du chrétien vraiment civilisé d'Europe? En général l'Europe ; en particulier, à chaque époque, c’est l'État d'Europe qui se trouve à la tête de la civilisation. L'État qui gravement se trompe disparaîtra sans doute avec le temps; il cessera donc d’être à la tête de la civilisation. Mais, précisément parce qu'il disparaît et qu'il faut qu’il disparaisse d’autres surgiront et, parmi eux, un par excellence qui le remplacera et prendra la tête à son tour.

«Sans doute, alors, les enfants de laterre, qui voient leur patrie dans la glèbe, le fleuve ou la montagne, demeureront les citoyens de l’État déchu : ils conserveront ce qu’ils voulaient, ce qui fait leur bonheur ; mais l'Esprit, fils du Soleil, serainvinciblement attiré pour s’y rendre là où brillent la lumière et le droit. Animés de ce sens cosmopolite, nous

Sprache Schlaffheit und ein Betragen ohne Würde zu nennenist (Fichte, S. W., VII. Bd., Reden an die deutsche Nation, 1. Rede, p. 270-271), qui reproduit précisément les vues déjà exposées dans son article sur Machiavel [Diese Zeitphilosophie var in der letzten Hälfte des abgelaufenen Jahrhunderts gar flach, kränklich und armselig geworden, darbietend als ihr hôchstes Gut eine gewisse Humanität,

Liberalität und Popularität.… Sie hat ihren entnervenden Einfluss recht merklich

“auch an die Hôfe und die Kabinette verbreitet. (Fichte, N. W., IIT. Bd., Ueber

Macchiavelli, p. 427-498.), déclare que ce jugement, qui, visiblement, s'applique d’abord à Frédéric-Guillaume IT, vaut également pour le cabinet de Frédéric- Guillaume IIT: « Humanité et Popularité, déclare-t-il, c'étaient précisément les mots par lesquels les amis des Français ct les partisans du cabinet avaient l’habitude de caractériser le gouvernement de Frédéric-Guillaume III. C’est ainsi que Côlln, dans ses Lettres confidentielles, écrit: « Le roi et son cabinet sont les plus humains qui aient encore existé; on veut tout régler par amour et, pour cela, on ne prend

jamais que des demi-mesures», et, à un autre passage : « On ne respecte même plus

le trône; le roi est trop populaire ettrop humain ». ({Vertraute Briefe, I, 103 et 132) Fr. Janson, #fichtes Reden an die deutsche Nation. Eine Untersuchung ihres aktuell-politischen Gehaltes (Abhandlungen zur mittleren und neueren Geschichte). Berlin und Leipzig, D' Walther Rothschild, 1911, p. 18. | 4. Fichte, N. W., III. Bd., Zn wiefern Macchiavellis Politik auch noch auf unsere Zeiten Anwendung habe, p. 428.

30 FICHTE À BERLIN. De

pouvons, nous et nos descendants, considérer avec une pleine sécurité

les agissements et le sort des Étals, jusqu’à la fin des siècles !. » Et c’est Fichte, qui, plus récemment encore, au mois de juillet 1806,

avaitécrit sur Le Patriotisme et son contraire (Der Patriotismus und sein

Gegentheil) un dialogue où il soutenait que le vrai patriote étail celui qui, dans son pays, cherchait à réaliser les fins de l'humanité ; que le vrai patriote était cosmopolite.

Mais l’humanitarisme, né de la Révolution francaise, qui avait trouvé un terrain de prédilection dans cette Allemagne alors dépourvue de toute unité et où les basses rivalités des princes affaiblissaient encore, chez les âmes un peu hautes, le sentiment patriotique, l’humanitarisme qui trouvait ses apôtres en Goethe, en Herder, en Fichte?, sombrait dans le désastre de l'Allemagne envahie, saccagée, opprimée, démembrée, et de toutes ces ruines surgissait peu à peu le réveil du sentiment national. Il y avait une heure, Fichte le déclarait lui-même dans un Dialogue postérieur, où le salut public primait toute autre considération. Cette heure était arrivée.

Le « Salut Publie », la « Raison d’État », n'est-ce pas là, d’ Aenes l'idée

4. Fichte, S. W., VII. Bd.; Grundzüge des gegenwärtigen Zeitalters. Nierzehnte Vorlesung, p. 212.

2. On a cu l’occasion de rappeler ailleurs (t. I, ch. v) l'influence qu'avait exercée sur la plupart des penseurs du temps l'idéal de la Révolution française.

Gœthe, sans cesser d’être Allemand parce qu'il trouve dans sa race des conditions

exclusives d'originalité, reste indifférent à la limitation des frontières ; il estime que

ce sont là des barrières artificielles que brise le grand souffle de l'humanité : sans renoncer au patriotisme, il prétend lui donner le sens plus large qu'exigent les progrès de la civilisation; il veut l'élever à la hauteur de l'universel, l’égaler à la mesure cle la raison. Il veut être citoyen du monde. Il proteste contre les luttes fratricides entre les nations ; il réclame non leur confusion, sans doute, mais leur harmonie.

Herder se fait l'apôtre de l’idée d'humanité, de son progrès.

Il ne cesse d'opposer à l'idéal des temps anciens l'idéal de la cité politique de la petite patrie, l'idéal nouveau annoncé par le Christianisme, l'idéal de la patrie commune à tous les hommes, l’avènement du royaume spirituel qui efface les oppositions de nation à nation. Il déclare que les gouvernements peuvent bien se tromper mutuellement, les machines politiques se dresser des embüches pour amener, comble de la barbarie, les nations à se ruer les unes sur les autres, mais que la terre est assez vaste pour les contenir toutes, pour leur permettre à toutes de vivre côte à côte en paix, comme les membres d'une même et grande famille. (Herder, S. W., hgg. von Bernhard Suphan, Riga, 1795, bei Johann Friedrich Hartknoch, passim, et XVII. Bd., Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1881. Briefe sur Befürderung der Humanität, fünfte Sammlung, 57: Beilage : I. Æaben wir noch das Publicum und Vaterland der Alten ? 11. Haben wir noch das Vaterlana der Alten? p.319.) Il ajoute que le sol sur lequel on est né ne constitue pas à lui seul un lien magique, et que ce serait la pire des charges si, comme l'arbre, la plante, le bétail, l’homme était éternellement attaché corps et âme au sol où il a vu le jour. (7bid., 311.)

Ailleurs, il soutient que l’héroisme et le patriotisme ont acquis des formes nouvelles plus en harmonie que le sentiment antique avec les exigences de l'humanité, et que nous pouvons ètre des héros plus nobles qu'Achille, des patriotes meilleurs

qu'AHoratius Coclès. (bid., XVIII. Bd., Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1883,

Achte Sammlung, Riga, 1796, p. 86.)

dont s’était toujours inspiré Fichte en matière de politique? Jacobin et non pas libéral, n'avait-il pas toujours cru à l'État, n’avait-il pas toujours vu dans l’État le seul organe du développement de la liberté vraie de l'individu? Et ainsi, Sans nier un changement d'attitude qu'explique assez la suite des événements, n'apparait-il pas que l'admiration de Fichte pour Machiavel a ses racines dans le passé du philosophe, loin qu'elle en soit le reniement? Fichte demeurait, au fond, fidèle à lui-même en exhumant des livres de Machiavel les leçons appropriées aux circonstances: « Pût cet homme se lever d’entre les morts et remettre les vivants dans le droit chemin ! ».

Fichte avait donc extrait, en les faisant suivre d’un court commentaire à l’usage de ses contemporains, des passages caractéristiques de quelques chapitres dont les titres étaient autant d’allusions aux événements du jour : Zxtrait de l'appel pour affranchir les Italiens du joug des Barbares (c'était, dans l'original, la conclusion du livre du

Prince) ; Devoirs d'un prince en ce qui concerne les choses militaires : De la façon dont un prince doit se comporter pour acquérir le respect des secrétaires (ministres du prince). |

Tout le monde comprenait à qui Fichte s’adressait quand il reproduisait les mots de Machiavel : « Chacun est dégoüté de cette domination barbare ». On savait de quels princes etde quel peuple il voulait parler quand il répétait l'appel au libérateur qui, à l’aide d'une armée vraiment nationale, amènerait la fin de tant de souffrances, à celui dont Machiavel disait qu’il fallait, pour mesurer sa valeur, que l'Italie tombât dans une si grande misère qu’elle fût plus esclave que les Hébreux, plus asservie que les Perses, plus dispersée que les Athéniens, qu'elle fût sans chef et sans lois, frappée, dépouillée, déchirée et envahie, et qu'elle eût souffert toutes sortes de dommages: « Je ne puis exprimer, ajoutait Machiavel, avec quel amour, avec quelle ardeur de vengeance, avec quelle tendresse, avec quelles larmes il serait recu dans toutes ces provinces qui ont tant souffert de l'invasion étrangère? ».

Et quand Fichte insistait sur les devoirs du Prince envers l’armée ; quand, avec Machiavel, il ne lui voulait d'autre préoccupation, d’autre pensée, d’autres études que la guerre, que l’organisation et la discipline militaires; quand il prédisait la perte de leurs États à ceux qui pensaient plutôt aux amusements qu'aux armes; ou, encore, quand il rappelait, d’après Machiavel, comment un prince acquiert

1. Fichte, N. W., TIIL. BJ, Zn wiefern Macchiavelli’s Politik auch noch auf unsere Zeiten Anwendung habe, p. 498.

2. Machiavel, Le Prince, XXVI: Exhortation à délivrer l'Italie des barbares.

l'estime en donnant des exemples rares, en cherchant à exceller en toutes choses, en se montrant un « ami véritable et un véritable ennemi », en évitant, autant que faire se peut, l'alliance d’un plus fort que soi, — pour ne point être à sa merci, — en aimant la vertu et en honorant ceux qui illustrent les sciences et les artst, Fichte ne songeait-il pas à certains princes d'Allemagne? Ils avaient oublié dans Je luxe et la luxure leur métier de capitaines, préférant l'argent et le bien-être à l'honneur et à la gloire; leur lâcheté n'avait d’égale que leur ignorance et leur frivolité; ils ne songeaient, suivant le mot de Stein, « qu'à conserver leur infime existence, insoucieux du sort de la Patrie? »? Ces princes avaient peur de la vérité et méprisaient ou persécutaient les savants; ils donnaient au peuple l’exemple non de l’excellence, mais de la bassesse, et, par crainte, par cupidité ou par haïne, ils n'avaient pas hésité à se vendre et à vendre leurs nations au puissant du jour; âmes « de valets et d'esclaves pour lesquelles les peuples ne pouvaient avoir de sympathie ou de respect ni en actes ni en paroles ÿ ».

Enfin, Fichte reproduisait ces préceptes sur les ministres du Prince :

« C'est par les gens qui l'entourent que l'on juge de l'esprit et de la

prudence d’un prince. Quand îls sont capables et fidèles, on doit toujours le croire sage pour avoir su apprécier leur capacité et gagner leur fidélité. Mais, quand ils ne le sont pas, on ne peut jamais le juger favorablement, attendu qu’un mauvais choix est la plus grande des fautes. »

Et encore: « Mais, pour connaître bien un ministre, il est un moyen infaillible. Quand tu vois que ton ministre songe plus à lui qu’à toi et que toutes ses actions tendent à son profit, il ne sera jamais un bon ministre et tu ne dois jamais t’y fier. Celui qui manie les affaires d’un État ne doit jamais penser à soi, mais toujours au Prince, et ne jamais l’entretenir d'autre chose que de ce qui regarde son État’. » En rappelant ces enseignements de Machiavel et en les proposant comme exemple aux méditations de ses contemporains, Fichte pensait à ces ministres sans responsabilité et sans autorité qui n'étaient entre les mains des princes que les exécuteurs trop complaisants de toutes leurs

1. Machiavel, Le Prince, XIV : Des devoirs d’un prince envers la milice, et XXI: Comment doit se conduire un prince pour se faire estimer.

2. G.-H. Pertz. Das Leben des Ministers Freiherrn vom Stein ; II. Bd., 1807 bis 1812. Zweite Auflage, Berlin, Verlag von G. Reimer,. 1851. IV. Buch, 1. Abschnitt, Stein an Gentz und an Stadion, Troppau, den 29. Julius und 3. August 4809, p. 373.

3. E.-M. Arndt, Geist der Zeit; Sechste Auflage, Altona, 1877, Verlag von Joh.-Fr. Hammerich. Die Fürsten und Edelleute, p. 249.

Te N. W., IIL Bd., Ueber Macchiavelli ; Von den Secretarien der Fürsten, p. 441-442.

RASE e

volontés, courtisans indifférents au bien public, uniquement préoccupés d'obtenir faveurs et honneurs; il pensait à ces « bureaucrates », comme Stein les appelle, tout attachés à la poursuite égoïste de leurs intérêts, et qui « fournissaient peu de travail pour beaucoup d'argent! ».

Fichte sentait si bien la transparence des allusions qu’il éprouvait le besoin de se défendre d'avance contre «cette espèce de gens dont la pensée ne va pas plus loin que le dernier journal, qui croient les autres faits à leur image et qui supposent que tout ce qu'on écrita un rapport à ce journal el doit lui servir de commentaire ». Il leur rappelait que Machiavel était mort depuis trois cents ans et que lui, Fichte, dans ses observations, n’avait fait que suivre les principes de Machiavel et les compléter comme l'auteur aurait pu le faire lui-même il y avait trois siècles, s’il avait voulu approfondir les choses, ne pas s'en tenir à la situation présente de son pays et étendre ses considérations à des pays qu'il connaissait bien. Conséquemment Fichte suppliait ces gens de se convaincre « que personne ne peut attribuer à tel ou tel une certaine intention sans être d’abord bien sûr, en son for intérieur, que ce soit réellement et en fait un homme dont il ait lieu de soupconner les intentions ; par suile, personne n’a le droit d’accuser de vouloir faire une satire un écrivain qui se borne à des généralités, qui, considérant la règle applicable à tous les temps, néglige toute époque particulière, sans avouer par là que lui-même, s’il était un auteur original, aurait fait cette satire, sans trahir par là de la manière la plus folle ses pensées les plus secrètes ».

Prudence ou ironie, la précaution n'était peut-être pas alors inutile pour le philosophe; mais, sur le sens véritable des paroles de Fichte, les dernières lignes de la conclusion ne laissent pas d’être suffisamment explicites : ,

« [1 y à, déclare Fichte, une autre espèce de gens, — ceux qui n’ont pas honte des choses mêmes, mais honte des mots, et une honte sans bornes des mots. On peut leur marcher sur les pieds aux yeux de tous : ils ne s'en offensent pas et n’y voient pas de mal, mais ce serait pour eux un scandale insupportable d’en parler, et alors seulement commencerait pour eux le mal. De même pour les dangers futurs : ils ne veulent pas qu'on trouble leur doux rêve : aussi ferment-ils les yeux de toutes leurs forces devant l'avenir. Et comme d’autres qui gardent leurs yeux ouverts sont en état de voir ce qui s’approche et pourraient être tentés de dire et d'appeler par son nom ce qu'ils apercoivent, il leur semble que le plus

sûr moyen de les préserver de ce danger est d'interdire aux clairvoyants

‘& CH. Pertz, Das Leben des Ministers Freiherrn vom Stein, IL. Bd., IV. Buch, 111. Abschnitt. Stein an den Geh.-Staatsrath von Schôün. Brünn, den 30. April 14809, p. 365-366.

FICHTE ET SON TEMPS (ll). à

de dire et de nommer ce qu'ils voient, comme si, renversant l’ordre de la réalité, ne pas dire avait pour conséquence ne pas voir, et ne pas voir pour conséquence ne pas étre. C’est ainsi que le somnambule marche au bord du précipice; on ne lui crie pas gare par pitié et son état le met actuellement en sûreté ; mais, quand il se réveille, il tombe. Si seulement les rêves de ces gens-là pouvaient comporter les dons, les privilèges et la sécurité du somnambule, de telle sorte qu’il y eût encore moyen de les sauver sans leur crier gare et sans les réveiller ! On dit que l’autruche ferme ainsi les yeux devant le chasseur qui arrive sur elle comme si le danger, par cela qu'il cesse d'être visible, cessait d'exister. Serait-ce donc un ennemi de l’autruche celui qui lui crierait : Ouvre tes yeux, regarde, voilà le chasseur, fuis de ce côté pour lui échapper!. »

Était-il possible d’être plus explicite ?

II. — LES « DIALOGUES L'écrit de Fichte sur Machiavel proclame, Re Een pour la première fois, la faillite de l’humani-

tarisme dans les relations entre Etats, et.

affirme, avec une espèce d’intempérance, la doctrine du «salut pablic ». Nous nous sommes demandé comment concilier, avec les idées politiques qu'il avait soutenues jusqu'alors, la nouvelle attitude du philosophe.

Rien de plus instructif à cet égard que les deux Dialogues publiés:

par Fichte, l’un dans un journal de Berlin, au mois de juillet 1806, en pleine paix, l’autre, en pleine guerre, dans une revue de Kôünigsberg, la Vesta, en juin 1807, et réunis sous le titre de Dialogues patriotiques : Le Patriotisme et son contraire. Avec tant d’autres penseurs qui jusqu’aiors avaient prôné le cosmopolitisme, Fichte, devant l'indépendance menacée de l'Allemagne, prêchait maintenant le patriotisme. Mais il est remarquable qu'il refusait, pour sa part, de voir là un reniement, il continuait à se dire et à se croire le défenseur de l'idéal humain et il faisait du patriotisme une forme nouvelle du cosmopolitisme. Pour concilier ces deux idées en apparence contradictoires, il n’avait qu'à se souvenir de l’enseignement de Herder aux yeux duquel l’Allemagne, dépositaire . de la civilisation et de la raison universelle, était l’éducatrice du genre humain. L'Allemagne avait pour fonction éminente de travailler au progrès

du monde en poursuivant le développement de son propre génie?. Mais,

1. Fichte, N. W., III. Bd., Ueber Macchiavelli, III. Beschluss, p. 451-453.

2. Nous renvoyons sur ce point le lecteur à l'Épitre en vers écrite en 1792 (et publiée en 1812, après sa.mort). Elle est intitulée : La gloire nationale allemande. On y voit que la première gloire des nations, c’est l'innocence: la seconde, la modération; la troisième, la sagesse; la quatrième, l’action en vue du bien de l'hunfanité. Mais il y a une gloire des nations qui dépasse toutes celles-là : c’est la gloire du

comme nous aurons l’occasion de le noter à propos des Discours à la Nation allemande, il songeait peut-être surtout aux vues qu’A.-G. Schlegel venait d'exposer sur le même sujet dans son Cours de 1803-1804.

LE« PREMIER DIALOGUE ». Dansie Premier Dialogue, au faux patriote, | É à celui qui faisait consister le patriotisme à louer, louer encore, louer toujours tout ce qui était et tout ce qui se faisait dans le pays, à flatter les gouvernements, au risque de les corrompre, de leur faire croire l'idéal atteint et, par là, de les conduire à la stagnation, de tuer en eux tout désir de perfectionnement, Fichte avait opposé le véritable patriote, celui dont le patriotisme critiquait ce qui était condamnable et prétendait améliorer, encore améliorer, toujours améliorer!. À l'opposition habituelle du patriotisme et du cosmopolitisme, Fichte substituait, pour définir le vrai patriotisme, une synthèse des deux idées.

Faux patriote, en effet, le patriote faisant profession d’exclusivisme -et de particularisme à outrance ; il mettait sa joie et son orgueil à accentuer tous les caractères par où 1l se distinguait non seulement des autres peuples, mais encore des autres États de sa Jangue et de sa race, refusant de voir dans la communauté de langage une communauté de nationalité ; il tenait, par exemple, à s'affirmer non comme Allemand, mais comme Prussien, Saxon, Bavarois, Autrichien ?. |

Le vrai patriotisme, au contraire, était un patriotisme cosmopolite. Si par cosmopolitisme on entend la volonté dominante de réaliser dans l'existence les fins de l'humanité, et si par patriotisme on entend alors la volonté de réaliser ces fins d’abord dans la nation dont on est membre, on s’apercoit, en allant au fond des choses, qu’il ne peut y avoir en réalité de cosmopolitisme, et que le cosmopolitisme doit être de toute nécessité un patriotisme. En effet, 1à où agit la volonté dans le sens du bien de l'humanité, elle agit nécessairement dans la sphère propre à son action et cette sphère, le milieu où elle vit, c’est, au fond, sacrifice, c’est le désintéressement, le don total de soi aux autres. Et c’est justement la gloire du peuple allemand. Il s’est oublié totalement ; il n’a pensé qu'au progrès de la civilisation, il n’a travaillé que pour l'humanité, au risque d’être la proie de ses voisins, au risque de subir leurs outrages. Fâcheuse destinée, dira-t-on; illustre destinée, faut-il plutôt dire, que celle d’un peuple dont la devise est :

« So Ihr ; doch nicht für Euch » (Sic Vos, non Vobis),

d’un peuple qui ne demande qu’à apprendre et à travailler en paix ; qui sème joyeusement dans les hauteurs des nues une semence dont la récolte est sûre; qui méprise l'or et la violence et met sa fierté à être l’éducateur du monde. (Herder,

S.' W., B. Suphan, XVIII. Bd., Briefe zur Befôrderung der Humanität. Neunte

Sammlung, 114a : Der Deutsche Nationalruhm, p. 208-212.) 1. Fichte, N. W., III. Bd., Der Patriotismus und sein Gegentheil. Patriotische

Dialogen vom Jahre 1807 ; Die Patrioten. Erstes Gespräch, p. 226-227. 2. Ibid., p. 282 et note.

l'État auquel appartient l'individu, en sorte que tout cosmopolite est, de toute nécessité, un patrinte ; inversement, tout patriote, si ardent que

soit son nationalisme, est par là même le plus zélé des citoyens du

monde, puisque le but suprême de toute éducation nationale c'est toujours l'extension de cette éducation à l'humanité entière.

Le vrai patriotisme consistait à réaliser dans et par son pays les fins universelles de l'humanité’. Et plus qu'à tout autre peuple la chose était facile à l'Allemand, car l’universalité était le caractère même de son esprit; en poursuivant son développement national il travaillait pour l'humanité, il avait pour mission propre d'élever les autres peuples à la liberté et à la raison ; c'est pourquoi il fallait par patriotisme protester contre les prétentions de ceux qui aspiraient, en Allemagne, à cultiver les caractères distinctifs de leur pays d’origine, de leur État particulier, car les États d'Allemagne n'avaient d'existence nationale que celle qui leur était conférée par les caractères généraux de la race allemande”.

Ce but que poursuivait le véritable patriote — la réalisation des fins supérieures de l'humanité, — il n’y avait pour lui qu'une voie qui lui permit d'y atteindre : la science et la raison, source de toute vérité et de toute moralité“.

Par là encore le vrai patriotisme s’opposait au faux patriotisme qui

prenait pour guides l'instinct et la routine, qui ne croyait pas à la vérité, et pour lequel l'ignorance du peuple était une condition du bon gouvernement. Le véritable patriote savait d’ailleurs par avance qu'il serait dénoncé par le faux patriote comme un anti-patriote parce qu'il combattait précisément toutes les erreurs du faux patriotisme, mais cela ne l'empêchait pas d'accomplir sa tâche et de prouver son patriotisme en cherchant à améliorer et à sauver sa patries.

LH « SECOND DIALOGUE ». Le Second Dialogue prétendait n'être que

la continuation du premier. À son interlocuteur qui lui disait, en lui rendant son Premier Dialogue : « Noilà ce que vous pensiez avec la foule sur le patriotisme, il y à un an, au moment de la plus profonde et de la plus sûre des paix; j'espère que

4. Fichte, N. W., II. Bd., Patriotische Dialogen, erstes Gespräch, p. 228-230. — 2. Ibid., p. 233. — 3. Zbid., p. 234. Nous verrons, au chapitre suivant, que l'on trouve dans le Cours sur la Littérature et les Beaux-Arts professé à Berlin en 1803-1804, par À -G. Schlegel, des vues tellement voisines qu’on pourrait se demander si le dialogue de Fichte n'en est pas ici un écho, mais nous essaierons d’établir que ces emprunts de Fichte sont tout autre chose qu’un plagiat, et que l'auteur de Ja Théorie de la Science, en prenant à son compte l’assimi'ation, chère aux romantiques. du nationalisme allemand et du cosmopolitisme, l'entend dans un tout autre sens Il oppose à la glorification de l'instinct de la race, du génie allemand dominateur, qui est la thèse du romantisme réactionnaire, la conception d’une Allemagne démocratique, éducatrice et libératrice du genre humain.

Page 1