‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 21 sur 95 · Steffens, Was ich erlebte, N. Bd., p · texte numérisé non relu

Steffens, Was ich erlebte, N. Bd., p

3. Fichte’s Leben, I. Bd., mr, 2, p. 349 et Ed. Fichte, J.-G. Fichte. Lichtstrahièn aus seinen Werken und Briefen, p. 105.

4. Fichte’s Leben, I. Bd.,inr, 3, Fichtean Bernhardi den 4. Mai 1807, p.383. Varnhagen, qui assista, plus d’une fois, presque toujours, d’ailleurs, en simple auditeur, aux conversations de Fichte et de Bernhardi, déclare que ces conversations, « émaillées de

traits d'esprit », portaient sur les questions les plus profondes de la philosophie

qu'on traitait à la manière dialectique, ou de la linguistique qu’on discutait à la lumière de concepts purs, ou de la politique qu’on soumettait, comme l’histoire, à la critique. Si, dans ces discussions, Fichte montrait une simplicité et une fermeté inébranlables, Bernhardi brillait par la richesse de sa documentation qu’il savait développer ou condenser toujours avec grâce, souvent avec des mots à l’emporte-pièce. Et il n’était pas rare de voir Fichte en exprimer à son interlocuteur la plus vive satisfaction. (K.-A. Varnhagen von Ense, Denkwürdigkeiten und vermischte Schriften, VIII. Bd., À. Bernhardi, Schreiben an seinen Sohn Wilhelm Bernhardi,

* Berlin, den 10. Nov. 1845, p. 289-290.)

Wilhelm von Schütz, Varnhagen von Ense faisaient aussi partie de ce petit cercle. Nous devons précisément à ce dernier de précieux renseignements sur ces entretiens. Dans ses Mémoires nous lisons : « Vers la fin d'août Fichte revint inopinément de Kônigsberg à Berlin, après avoir passé par Copenhague. Il avait cru, après la proclamation de la paix de Tilsitt, qu'il ne pouvait décemment rester plus longtemps l'hôte de l’Université de Kônigsberg et qu'il lui fallait maintenant réintégrer son ancienne résidence pour y attendre sa future fonction. On ne pouvait, sans doute, pour le moment, envisager d'activité officielle; Fichte se cloîtra complètement dans la retraite d'une demeure agréablement située au Georgengarten et qui n’était accessible qu’à des amis éprouvés. Nous ressentions une joie extraordinaire de sa lumineuse, de son efficace présence, de la fermeté inébranlable de sa pensée, de sa confiance assurée. Bernhardi, W. von Schütz et moi l’entourions fidèlement. Fichte avait mille récits à nous faire de son séjour à Künigsberg ; nos vues et nos jugements sur les événements et sur les personnes en recurent une lumière nouvelle.

«Entre autres choses, il nous apportait un journal, la Vesta, qui contenait d’intéressants articles de lui sur Machiavel et qui nous apprit à reconnaître en Schrôter et en Schenkendorf deux ardents champions dont il fallait encore beaucoup attendre pour la cause allemande. C’est là également que furent jetées les bases de cette Union éthico-scientifique, qui, sous le nom de Ligue de la Vertu (Tugenbund), devint célèbre dans la suite. Une poésie que Fichte avait apportée brilla pour nous d’un éclat plus vif et plus joyeux; il nous la lut avec une vigueur farouche qui en souligna l'importance. C'était une ode imprimée à Kôünigsberg et dédiée à l’empereur de Russie à l’occasion de son entrée dans la ville : l'ombre du grand Frédéric y formulait les promesses les plus consolantes en des images frappantes. Quand nous entendimes des. strophes comme celle-ci : |

Doch trifft von niemals fehlendem Bogen, doch Der Rache Pfeil die Ferse Napoleon’s,

Und wär er dreimal, wie sein frevelnd

Herz, in der stygischen Fluth gebadet !,

nous éprouvâmes le double frisson de la puissance poétique et de la hardiesse politique ; nous vimes la poésie pareille à un guerrier prèt à mourir, affrontant courageusement les dangers les plus réels et les plus immédiats. Car il n’en avait pas fallu davantage pour faire fusiller le

4. Puisse l’arc dont la corde n’a jamais failli, puisse la flèche vengeresse atteindre le talon de Napoléon quand bien même il eût été plongé trois fois dans le Styx comine son cœur criminel.

malheureux Palm; la haïne et la rage de Napoléon ne voyaient jamais dans l'ennemi quelqu'un de noble avec qui on pouvait user de douceur, mais uniquement et toujours le vulgaire adversaire dont on se débarrasse et dont on se venge sans délai. Nous demandâmes fiévreusement le nom de l’auteur ; nous apprimes que c'était le haut conseiller intime aux Finances de Kôünigsberg, Stägemann, qui ne s’en cachait pas. Connu jusque-là comme poète uniquement par ses vers comiques ou galants, un élan plus haut consacrait maintenant à la Patrie son heureux talent. Excellent esprit et réputé tel aussi dans les affaires de l'État. Nous primes copie de sa poésie et, sous main, lui donnâmes la plus large publicité. »

On pressent, au récit qu’on vient de lire, les sentiments de Fichte et Son souci dominant. Depuis les désastres qui menaçaient l'Allemagne dans sa liberté et dans son existence mêmes, Fichte n'avait plus qu’une idée : travailler à l’affranchissement du peuple allemand. Contre le sort des armes qui lui avait été contraire, il restait à l'Allemagne, pour se libérer du joug de l'étranger, pour préparer sa future réhabilitation, l’unique recours d’une régénération spirituelle. Dès que le peuple allemand aurait pris conscience de sa personnalité morale, de son génie national, il ne risquerait plus d’être absorbé dans une civilisation étrangère ; il puiscrait dans sa foi en lui-même l'énergie qui, un jour ou l’autre, lui permettrait de recouvrer son indépendance. L'esprit finirait par triompher de la force.

Sur les ruines de la puissance militaire de la Prusse, le rêve du philosophe — et son rôle — était donc de reconstruire l'édifice de l’unité nationale.

Homme d'action et de réalisation, il mettra aussitôt sa pensée tout entière au service de cette grande cause et convaincu, par l'exemple de Pestalozzi, que le salut du peuple est dans la réforme de son éducation et de ses mœurs, il consacrera toute l’ardeur de son tempérament à ce nouvel apostolat ; il ne fera, d’ailleurs, que répondre au vœu unanime de tous les bons Allemands : hommes d'études, hommes d'État ou simples citoyens.

Rappellerons-nous que, dès 1800, Fr. Schlegel, dans sa poésie An die Deutschen, célébrait la renaissance de l'Allemagne et sa gloire en lui assignant pour mission de rallumer la flamme éteinte de l'esprit européen ??

4. Vernhagen von Ense, Denkwürdigkeiten des eignen Lebens, I. Bd., Leipzig, . F.-A. Brockhaus, 19843, Sfudien und Storungen, Berlin, 1807, p. 470-471.

2. Fr. Schlegel, S. W., Zweïite Originale-Ausgabe, X. Bd., Wien, im Verlage bei -Ignaz Klang, 1846, p. 14.

Entflammt die ganze Welt zu Einer Brunst!

Rappellerons-nous Arndt, obligé, par sa haine contre Napoléon, de fuir l'Allemagne à l'approche des Français, et déclarant, à son tour, dans son Æsprit du Temps (composé en 1805, mais paru seulement en 1807), que «si c’est l'esprit qui a perdu le siècle, c’est l'esprit qui le sauvera ? D'autre recours, il n’y en à pas!». Arndt admirait la place d'honneur faite par les philosophes au peuple allemand en lui assignant le privilège d’être le dépositaire né et le défenseur de la liberté, d’être par là-même le représentant attitré de la civilisation et l’éducateur du genre humain, mais il signalait le danger que faisait courir à l’Allemagne ce « sens mondial ». « Ainsi, disait-il, le cosmopolitisme est plus noble que le nationalisme et l'humanité supérieure à la nation. De sorte que la nation peut disparaître — comme un fétu de paille sous le vent — afin que l'humanité soit. Ces idées sont élevées, mais elles nesont pas sensées, et le bon sens est plus élevé encore. Sans la nation, pas d'humanité; sans citoyen libre, pas d'homme libre. Vous autres philosophes, vous le comprendrez, si vous pouvez comprendre les choses terrestres*. »

Rappellerons-nous Schleiermacher, prophétisant à son amie Charlotte von Kathen, dès le mois de juin 1806, la lutte qui, tôt ou tard, allait se produire, « une lutte universelle qui aurait pour enjeu tout aussi bien leurs sentiments, leur religion, leur culture intellectuelle que leur indépendance et leurs fortunes, lutte qu’il faudrait entreprendre, et que les rois, cependant, ne pourraient soutenir avec leurs armées de mercenaires, à laquelle il faudrait que les peuples prissent part avec les rois », préconisant, enfin, au lendemain de « la crise », quand l'orage dont il avait presque souhaité l'explosion sembla sur le

point de se dissiper, la réforme de l'instruction publique et écrivant à

Willich : « Plus que jamais le Professeur d’Académie peut avoir, me semble-t-il, sur l’esprit de la jeunesse une influence prépondérante. Nous devons répandre une semence qui, peut-être, ne germera que plus tard, mais que, pour cela même, il faut cultiver et traiter avec un soin plus grand » * ? Rappellerons-nous les Leçons sur la Science et la Littérature allemandes faites à Dresde par Adam Müller, durant l'hiver 1806-1807,

Eu’r Tempel wachse gross zu Deutschlands Ruhme, Europa’s Geist erlosch ; in Deutschland fliesst Der Quell der neuen Zeit. Die aus ihm Ma D

Sind wahrhaft deutsch.

Des Geistes heil’gen Krieg kämpft eu wie Ritter ! :

1. E.-M. Arndt, Geist der Zeit, sechste Auflage, Altona, 1877, Verlag von Joh.-Fr. Hammerich. Der Schreiber, p. 38.

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