‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 28 sur 95 · L'« ÉPISODE · texte numérisé non relu

L'« ÉPISODE

4. Dr Reinhard Strecker, J.-G. Fichte, Beitrag zur Berichtigung der Urteile des Publikums über die franzôsische Revolution, Verlag von Felix Meiner in Leipzig, 4922, Einleitung des Herausgebers, p. x.

2. J.-H. Fichte, l’éditeur des œuvres de son père, déclare lui-même, dans la préface à ce septième volume, que « le contenu de ces fragments atteste que les Discours aux Allemands, dans leur première esquisse, appartenaient à un tout plus compréhensif qui est, en grande partie, demeuré in&chevé ». (J.-G. Fichte, S. W., VII. Bd., Vorrede des Herausgebers, v.)

3. Rousseau, Contrat social, IT, ch. vi. Rousseau ajoute en note : « Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, mais, attaché à la maison de Médicis, il était forcé, dans l'oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté ».

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plus ramassé le cercle à l’intérieur duquel les vices et la perdition des hommes se manifestaient à ses yeux; ayant autour de lui l’exemple du mal, comment lui serait-il venu à l'esprit que, dans les classes inférieures — objet tout au plus de son mépris — il pût y avoir quelque chose de respectable ? Comment aurait pu entrer dans son âme le désir d’être autre que tous ceux qui l’entouraient? Par ses privilèges, par sa fortune, par la domination qu'il exerçait sur les classes inférieures, un pareil homme avait devant lui une sphère illimitée où exercer et développer son égoïsme ; il ne trouvait de contrepoids ni dans l’État qui interdisait bien peu de choses et bien rarement aux classes supérieures, — ni dans la religion qui s'était changée en une doctrine du bonheur — ni dans les mœurs publiques entièrement d'accord sur ce point que la vie est une perpétuelle jouissance, et qui traitaient expressément de fous ceux qui se permettaient une opinion contraire.

« C’est le temps où on voyait des princes, qui croyaient à leur propre héroïsme et à leur propre grandeur d'âme, traiter d’esprits faibles ceux qui ne les imitaient pas, quand ils assistaient impassibles aux défaites et à la soumission de leurs voisins les plus proches, de ceux qui tenaient à eux par les liens du sang, voire même au recul de leurs propres frontières et à la perte de leurs provinces les plus fidèles; et ces princes, qui subissaient les pires humiliations, se consolaient en songeant qu'ils auraient du moins encore pendant le reste de leur vie assez à boire et à manger !. » S'ils ne se souvenaient pas de l'éducation que ces princes avaient reçue, les contemporains auraient peine à comprendre cet incroyable état d'âme. De cette éducation Fichte brossait ici le tableau : on redoutait de voir l'occupation à des travaux d'esprit astreignants mettre en danger des vies précieuses pour le monde et la gravité nécessaire à ces travaux laisser peut-être des traces extérieures qui nuiraient, aux yeux des dames, à de futures galanteries: on limitait l'éducation supérieure du prince à l’enseignement de la langue française, de l'équitation, au maniement d’un fusil et, quand elle était très soignée, on y ajoutait un peu de musique et de dessin. Quant à acquérir, par la possession des langues anciennes, la connaissance du noble esprit des peuples de l'Antiquité, à classer leurs idées, à se rendre maîtres de leur intelligence pour en user comme d'un instrument, à étudier à fond la philosophie et l'histoire, à se faire par là une idée de. l'État, des rapports du souverain et de son peuple, des devoirs du souverain, celui qui se fût risqué à présenter une pareille proposition

1. Fichte, S. W., VII. Bd., Bruchstücke aus einem unvollendeten politischen Werke geschrieben im Winter 1806-1807 zu Kônigsberg. 1. Episode über unser Zeitalter, aus einem republikanischen Schriftsteller, p. 522-523.

eût vite été conduit dans une maison d’aliénés. Ainsi préparés à leur rôle de futurs souverains, s’ils avaient quelque imagination, ils passaient leur vie dans les joies du concubinage, et, s’ils n’en avaient aucune, dans l’abrutissement le plus profond, jusqu'à ce que vint le jour où ils étaient proposés, comme les Pères de la Patrie, aux fidèles peuples allemands qui les acclamaient avec allégresse; puis, une fois couronnés, ils continuaient à vivre comme ils avaient vécu auparavant. Et les courtisans veillaient jalousement à empêcher d'apprendre même qu'ils avaient des devoirs; qu’il ne dépendait pas de leur bon plaisir de gouverner conformément ou contrairement à la raison; qu'ils appartenaient à la nation autant que la nation leur appartenait et que le moins qu'on pouvait exiger d'eux c'était de ne pas devenir pour leur pays une honte et une flétrissure indélébiles t.

Il n'était donc pas même possible de dire d'eux qu’ils considéraient leurs peuples comme leur propriété, comme le jouet de leur bon plaisir, car ils n‘avaient en réalité aucune idée à cet égard, mais ils étaient nés, ils vivaient et ils mouraient sans jamais s'être posé la question de savoir pourquoi ils étaient venus au monde ?.

Les ministres étaient dignes des princes. Pas plus qu’eux ils n'avaient de culture scientifique, de liberté d'esprit : comme ils avaient borné leur zèle à ce qu'on appelait alors les études galantes, tout ce qu'ils savaient du monde et des choses était composé de bribes saisies au hasard des conversations dans les salons des cours, de propos entendus dans les assemblées, les cafés, les salles de jeu ; de ce qu'ilsavaient glané dans leurs voyages. Munis de ces débris de connaissances que leur esprit, dépourvu de toute réflexion originale, se bornaït à revêtir d’une forme nouvelle, ils se figuraient. tout savoir et ils croyaient à leur expérience et à leur sagesse d'hommes d'État. La direction des relations extérieures était pour eux tout entière dans ce qu'ils appelaient la diplomatie; celle-ci consistait à essayer de découvrir, d'arracher les secrets et de recueillir les anecdotes à seule fin de pouvoir les rapporter de la manière la plus spirituelle, à exceller dans l’art de reculer le plus tard possible, par des équivoques et des explications ambiguës, la nécessité de prendre des résolutions décisives, dans l'espoir qu'entre temps les événements décideraient à leur place et les soulageraient de la dure obligation de penser et de vouloir par eux-mêmes. Quant à l'administration intérieure, elle consistait tout bonnement dans la facon de se procurer autant d'argent que possible sans se soucier des

4. Fichte, S. W., VII. Bd., Bruchstücke aus einem unvollendeten politischen Werke geschrieben im Winter 1806-1807 su Kônigsberg. 1. Episode über unser Zeitalter, p.524. — 2. Zbid., p. 524.

véritables conditions de la richesse et d’une bonne économie, sans avoir l’air de se douter que la fortune n’est pas tout entière dans le métal qu'on amasse, et qu'en prenant aujourd’hui l'argent il faut se demander si on pourra venir en redemander le lendemain ; pour ce but suprême du gouvernement, le choix des moyens leur était tout à fait indifférent : peu leur importait d’empoisonner pour toujours et jusque dans sa source la moralité du peuple, pourvu seulement qu'ils pussent, par la loterie, soutirer jusqu'aux derniers deniers des petites gens. En fait de moralité ils estimaient d’ailleurs qu’il était bon pour l’accroissement de la population de faciliter les divorces et de fermer les yeux sur l'existence de la prostitution. Ils voulaient bien, sans doute, de la religion pour le peuple, mais, ignorant le véritable esprit religieux, il leur suffisait d’une religion aveugle et superstitieuse qui fût pour eux l'instrument d'une obéissance passive et ils croyaient faire assez en payant, pour suivre les vieux usages, pasteurs et consistoires. Quant à instruire le peuple, ils n’y songeaient pas; si on leur en faisait un grief, ils déclinaient toute responsabilité en déclarant qu'ils n'avaient pas d'argent pour construire des écoles. Et, en effet, tout l'argent qu'ils ne dilapidaient pas en plaisirs était englouti dans le gouffre sans fond d'une armée permanente, qui n’était jamais assez grande et dont l'entretien ne laissait rien pour satisfaire aux autres obligations de l'État. On peut mesurer la sagesse de cet emploi de la fortune publique au fait qu un Gouvernement qui, en pleine paix, avait pendant dix ans entretenu ses armées, les avait payées, habillées, approvisionnées de fusils et de canons, qui les avait fait s'exercer sans trêve ni repos, les voyait se débander dès la première bataille, et se trouvait obligé d'en former de nouvelles. Et comme ce n'était ni la première fois, ni le seul pays où pareil événement se produisait, il fallait bien reconnaitre là l'effet non d'un hasard, mais d’une loi qui tenait à la nature des choses.

La noblesse ne valait pas mieux. Foncièrement égoïste et pervertie, elle passait son temps dans l’oisiveté et dans les plaisirs; elle se croyait, on l’a dit, supérieure par la naissance; elle méprisait les classes dites inférieures, ne soupconnant pas même qu'elles pussent être infiniment supérieures à elle; bref, son ignorance n'avait d’égale que sa présomption. Et c’est à cette classe, dépourvue de toute moralité, c’est

à cette noblesse pourrie que revenaient, à peu d'exceptions près, les

plus hautes situations de l’armée. Aussi reconnaissait-on le bon officier

4. Fichte, S. W., VII. Bd., Politische Fragmente aus den Jahren 1807 und 1813. I. Episode über unser Zeitalter, p. 525-527. Cf. Deuxième Discours patriotique écrit également à Kônigsberg, au même moment, et ‘où Fichte exprime la même idée presque dans les mêmes termes, Fichte, N. W., III. Bd., Patriotische Dialogen vom Jahre 1807, zweïites Gespräch, p. 273-274.

FICHTE ET SON TEMPS. ({Il).

LA

à la brutalité de ses manières, à son arrogance à l'égard des autres classes de citoyens, à certaines fautes de prononciation et de langage qui lui étaient propres. Et l’on voyait par les journaux du temps que plusieurs d'entre ces nobles avaient abandonné les drapeaux dans la bataille : tels, qui, en raison de leur absence, n’avaient pas été compris dans la capitulation, s'étaient livrés à l’ennemi pour être, comme prisonniers de guerre, aussi bien traités que leurs camarades ; on avait vu, clouées au gibet, les effigies d’autres officiers qui recrutaient pour l’ennemi des enfants du pays. Tout cela n’avait cependant en rien diminué l’arrogance de la noblesse ni incité les princes à abolir ses privilèges pour essayer de les étendre à la bourgeoisie.

Cette même noblesse, à très peu d’exceptions près, avait la possession

exclusive du sol. Et l’on savait aussi par les journaux du temps que

des propriétaires, n’accordant à leurs paysans le strict nécessaire que contraints et forcés, promulguaient, six mois avant que l'ennemi ne vint chez eux, des édits pour faire abattre le bétail; qu'ils préparaient du pain blanc, accumulaient des réserves de vins fins pour mieux recevoir l'étranger. On voyait par là que cette élite de la nation, dont la domination n’était assurée que par la terreur, n'avait elle-même d'autre mobile ‘que la terreur‘. À la séquelle de pareils princes, de pareils ministres, de pareille noblesse s’ajoutait encore, pour la perte de l'Allemagne, le malheur des circonstances extérieures. La Confédération Germanique avait depuis longtemps, avec son unité, perdu toute sa force; la nation était divisée en deux partis principaux, qui, après une guerre terrible, s’observaient entre eux jalousement, et le reste des petits États, suivant leur position, leur confession religieuse, leurs intérêts, allaient vers l’un ou vers l’autre de ces deux partis. Si ces deux grands partis avaient compris leur intérêt, comme celui de la nation, ils auraient reconnu et fixé par des traités une séparation que la nature même avait tracée ; ils auraient conclu une alliance à la fois militaire et diplomatique avec les petits États qui ressortissaient de leur sphère et dont ils auraient respecté l'autonomie civile. Alors l'Allemagne se serait unifiée en deux

rands ensembles. et il n’v aurait plus eu qu’à chercher à éviter soigneu- ; ÿ P

sement entre eux matière à rivalités et à conflits futurs : la force réci-

proque des deux épées les aurait retenues au fourreau, et, à elles deux,

elles auraient inspiré à l’étranger le respect et la crainte nécessaires. Mais, loin de comprendre ainsi leur véritable intérêt et d’apercevoir les lois supérieures de la sagesse des gouvernements, ils commirent, en un court espace de temps, une telle série de fautes qu'ilsen étaient

4. Fichte, S. W., VII. Bd., Politische Fragmente aus den Jahren 1807 und 1813, I. Episode über unser Zeïtalter, p. 527-528.

venus à remercier Dieu de leur conserver seulement l'existence, à ne vivre qu'au jour le jour, et qu’ils se sentaient soulagés d'un gros poids si seulement une journée se passait sans qu’ils eussent péri. Quant aux petits princes allemands, ils furent comme frappés de vertige ; ils jouaient aux puissants et voulaient faire, pour leur compte, ce que les grands auraient pu faire : accroître leurs revenus, arrondir leurs États mais aux dépens de leurs voisins allemands. Les moyens leur étaient absolument indifférents pourvu qu'ils arrivassent à leurs fins : ils s'inclinaient platement devant l'étranger, ils lui ouvraient le sein de la Patrie ; ils se seraient prosternés devant le dey d'Alger, ils auraient baisé la poussière de ses pieds, ils auraient marié leurs filles à ses fils naturels ou adoptifs si par là ils avaient pu obtenir les places à sa disposition, ou le titre de roi. Et, devenus la proie de leur désir sauvage, ils ne songeaient ni au mépris de l’étranger, ni à ce qu’il adviendrait d'eux, en dépit de l'acquisition des places convoitées, le jour où l'étranger aurait envahi le pays !.

L’ « écrivain républicain » qui, en 1807, écrit les invectives de l'Xpisode, ressemble à s’y méprendre au jeune philosophe qui, dans une nuit d’insomnie, en 1788, dénoncait la corruption des classes dirigeantes ; qui, en 1793, vitupérait contre les princes, contre la noblesse, contre le clergé; qui stigmatisait la caste tyrannique et orgueilleuse des militaires, l'alliance immorale du trône et de l'autel.

La même inspiration se retrouve dans le second fragment : La République des Allemands.

Le titre déjà nous éclaire sur les intentions 2 LA « RÉPUBLIQUE DES

© ALLEMANDS ». du penseur : La République des Allemands au

commencement du A XTI® siècle, sous son cinquième Président (Die Republik der Deutschen, zu Anfang des zwei und zwanzigsten Jahrhunderts, unter ihrem fünften Reichsvogte). L'objet de ce fragment était l'établissement de la Constitution qui, dans cet avenir conjectural, était supposée avoir mis fin à ces maux et à ces MŒUTS.

À une certaine époque, disait l’Zntroduction, la Nation allemande en

était arrivée à ce point que quelques-uns de ses princes avaient livré le

pays à l'étranger, tandis que les autres, par une lâcheté et une inertie ignominieuses, avaient toléré ou approuvé leur conduite. Entretenus naïvement dans l'illusion qu'ils avaient pour devoir de supporter ce qui

4. Fichte, S. W., VII, Bd., Politische Fragmente aus den Jahren 1807 und 1813. I, Episode über unser Zeitalter, p. 528-529.

était la volonté de leurs princes, humiliés, épuisés jusqu'au sang, les peuples, selon le caprice de l'étranger, servaient d'instrument aveugle pour la destruction mutuelle des Allemands. La noblesse ne se montrait la première classe de la nation que parce qu’elle était la première à fuir au moment du danger et parce qu'elle cherchait à gagner la bienveillance de l'ennemi commun par l'abandon de la chose publique, par ses basses flagorneries, par ses trahisons. Et les écrivains, dans un lâche silence ou dans l’admiration imbécile de la force brutale, avec de fades flatteries, s'étaient, en quelque sorte, exclus de la nation.

Comme seuls ces éléments de la nation frappaient les regards, que le reste de la masse supportait ces maux en secret et en silence, l'Europe entière estimait que les Allemands, peuple absolument méprisable, avaient entièrement mérité leur sort; c'était aussi le jugement de la puissance arrogante et brutale qui les opprimait et qui se croyait entièrement justifiée à récompenser cette indignité comme elle le méritail; c'était enfin le jugement du petit nombre de justes qui restaient encore et qui, sans avoir de responsabilité dans la faute, subissaient pourtant héroïquement le châtiment commun. En présence de ces turpitudes, Fichte imaginait que la nation s'était organisée sur des. bases nouvelles, soit que, subitement et par miracle, les princes et les membres de la noblesse eussent compris leur incapacité à diriger la nation et spontanément consenti à abdiquer et à devenir les égaux de tous les autres citoyens, afin de prêter les mains à une organisation nouvelle, soit que le peuple, comme mû par un choc électrique et favorisé par les circonstances, eût secoué leur joug avec le concours de quelques justes, et de la bonne manière. Toujours était-il qu'un peu après sa chutela nation allemande, — dont l’histoire, durant l'intervalle, avail été entièrement perdue — s'était relevée à nouveau, sas princes héréditaires et sans noblesse, avec une constitution dont le présent ouvrage avait justement pour objet d'exposer les traits !.

Le but de cette Constitution c'était la culture intégrale au sein de la nation dans la mesure où les temps le permettaient. Cette culture intégrale ne devait pas être le privilège d'un certain nombre de citoyens choisis d’une manière absolument arbitraire, ce devait être le patrimoine de la nation entière, sans distinction; la condition de cette culture était donc la proclamation de légalité de naissance; la seule inégalité admise, une inégalité inévitable et patente pour tous, était celle

1. Fichte, S. W., VII. Bd., Bruchstücke aus einem unvollendeten politischen Werke, geschrieben im Winter 1806-1807 su Kônigsberg. II. Die Republik der Deutschen, su Anfang des zwei und swanzsigsten Jahrhunderts, unter ihremŸünften Reichsvogte, Einleitung, p. 530-531.

que créait la différence des capacités ou des dons. Cette Constitution était exclusivement propre aux Allemands à cause des origines du peuple germanique, de son amour inné de l& liberté, de son autonomie. Au point de vue des relations avec l'étranger, la Constitution envisageait deux choses : protéger la sécurité et l'indépendance de la nation avec sa Constitution contre toute agression et toute influence du dehors; faire de la nation allemande, quand elle aurait atteint toute sa civilisation,

l’éducatrice des autres peuples, et, au besoin, l'arbitre de leurs ditffé-

rends en raison de sa situation privilégiée d'État du milieu et de son esprit absolument pacifique, ennemi de toute usurpation ; par là donner en quelque sorte à chaque peuple de l’Europe, avec la paix, la garantie de pouvoir travailler, dans sa sphère et suivant ses moyens, au but commun de l'humanité‘.

Au point de vue de la religion, la Constitution reconnaissait les trois confessions existantes du Christianisme, mais elle croyait nécessaire d'en admettre une nouvelle à laquelle se rallieraient tous les esprits

. vraiment libres. et qui, avec le temps, deviendrait, il fallait du moins

l’espérer, la religion nationale. Laissant aux catholiques leur nom étranger, on donnerait aux adeptes de cette confession le nom de chrétiens universels. Les savants de cette confession rendaient à Jésus- Christ cette justice que le premier il avait pris conscience de la fin suprême et l'avait enseignée ; conformément à leur propre conviction, ils faisaient à tout homme un devoir de ne pas tenir cette doctrine pour vraie parce que Jésus l’avait enseignée, mais parce que et dans la mesure où ils avaient pu se convaincre eux-mêmes de cette vérité. Cette profonde vénération pour Jésus, née de recherches historiques, ils ne l’imposaient à aucun de ceux qui ne pouvaient faire comme eux ces recherches historiques ou que ces recherches auraient conduits à une autre conclusion ; bien plus, ils reconnaissaient pour coreligionnaire quiconque admettait avec eux le contenu de la théologie chrétienne, et sous quelque nom que ce fût. Quand leurs adversaires, les catholiques, leur posaient la question de savoir si le monde aurait eu cette connaissance au cas où Jésus n'eût pas existé, ils refusaient de répondre à ce problème insoluble et qui, d’ailleurs, s’il pouvait être résolu,

ne conduirait jamais à une application raisonnable. Quand la discus-

sion dialectique finit par devenir trop aiguë avec leurs adversaires et que ceux-ci en furent réduits à dire qu'ils croyaient à la doctrine de Jésus à la fois parce qu'ils en voyaient eux-mêmes la vérité et parce

4. Fichte, S. W., VIL., Bd., Bruchsiücke aus einem unvollendeten politischen Werke, geschrieben im Winter 1806-1807 su Kônigsberg. X. Die Republik der Deutschen. Letztes Ziel der Verfassung der Deutschen, p. 531-533.

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que Jésus l'avait enseignée, l'entière absurdité du subterfuge employé devint frappante; ceux qui ne s'étaient pas encore décidés à venir à eux furent forcés de reconnaître qu'ils ne confessaient nullement leur foi parce qu'ils en voyaient la vérité, parce que l’amour ou le désir les y portait, mais qu’ils y croyaient simplement sur la parole d’un homme qui leur était, au fond, tout à fait inconnu.

Or, la Constitution avait précisément pris pour principe de la reconnaissance des croyances confessionnelles, et comme la condition de toute religion, la négation de la croyance aveugle à l'autorité; si, en effet, la loi même de la culture de l'esprit c'était la liberté d'examen et s’il n’y avait pas de liberté possible pour celui dont la volonté obéit à l'autorité d’une pensée étrangère, le système de la croyance aveugle ne pouvait naître que là où il y avait sinon des âmes de despotes tout au moins des âmes d'esclaves.

Ainsi la Constitution d’un peuple libre ne pouvait reconnaître positivement (ou même négativement par son silence en la tolérant) la prétention chez l'Église catholique de limiter la liberté d'examen de l'esprit, ni admettre qu’une religion d'amour, qui devait enseigner à tous les citoyens à s'aimer réciproquement, osât prétendre exclure qui que ce fût, èt quelle que fût sa croyance, de Ja participation à la vie éternelle et bienheureuse; elle faisait du désaveu public de cette exclusion la condition même de l’admission au droit de cité et de la reconnaissance de toute religion.

Le catholicisme, sous sa forme actuelle et orthodoxe, car il y avait, par bonbeur, chez les catholiques au moins laïcs, des esprits plus hauts et plus libres qui répudiaient cette intransigeance, — n'était donc pas compatible avec l'existence d'un État libre ; et, pour l'y admettre, il fallait que changeât son esprit?.

La confession nouvelle que proposait la Constitution comme religion à la fois nationale et universelle, comme religion à laquelle toutes les autres confessions devaient finir par se rallier, reposait sur l'affirmation que Dieu est la substance de notre être, que nous vivons éternellement en lui, et sur la ferme conviction que Dieu se manifeste immédiatement et directement à la conscience humaine. Elle reconnaissait, tout en distinguant l’inégale valeur de ses parties, la Bible comme un livre incomparable, un livre qui n'avait pas son égal dans le passé et qui n'aurait pas son égal dans l’avenir, comme le Zivre national par excellence, le Livre auquel les ministres de la religion devaient sans con-

1. Fichte, S. W., VII. Bd., Bruchstücke aus einem unvollendeten politischen Werke, geschrieben im Winter 1806-1807 su Kônigsberg. 11. Die Republik der Deutschen. Religionsbekenntniss der Deutschen, p. 533-535. — 2. Zbid., p. 535-537.

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tredit s’efforcer de rattacher leur propre inspiration ; le Livre dont l'indétermination même autorisait des interprétations diverses, dont les formules lapidaires étaient faciles à retenir pour le peuple et

pouvaient constamment être rajeunies et revivifiées. Mais elle refusait de s’incliner devant l'autorité de la Bible!. Elle cherchait à faire du temple dont Fichte se complaisait à décrire l'aspect — et le plus petit village devait avoir le sien — le centre de toute la vie civile, la maison commune. Là, dans une cérémonie imposante et dont les moindres détails étaient réglés par Fichte, d’une cérémonie ordonnée pour frapper l'imagination et qu’accompagnaient la musique et le chœur des assistants activement mêlés à l'exercice du culte, tout nouveau-né était publiquement présenté au peuple par les femmes les plus âgées et les plus méritantes; on proclamait tout haut son état civil, on inscrivait son nom sur une feuille spéciale d’un registre où les actes principaux de sa vie seraient plus tard consignés, et le prêtre, après lui

* avoir imposé les mains sur la tête, prononcait les paroles suivantes que l'assemblée répétait ensuite : « Nous te reconnaissons pour un être

raisonnable, nous te conférons tous les droits de la Cité; nous te considérons comme digne de participer avec nous à la vie éternelle en laquelle nous mettons nos espérances ». Là, au cours d’une cérémonie plus imposante encore, étaient conduits les morts. On incinérait le cadavre et on recueillait les cendres dans une urne sur laquelle étaient inscrits le nom du mort etle numéro de la feuille du registre concernant son état civil, les fonctions qu'il avait remplies, les actes méritoires et, au besoin, les actes infamants de sa vie; de cette feuille on donnait publiquement lecture au peuple assemblé, comme devant un tribunal, puis, cette lecture achevée, les urnes, au son des hymnes et des chœurs, étaient solennellement portées au fond du temple par les vieillards les plus vénérables, dans les cases d’un sanctuaire réservé?.

Sans revenir, pour le moment du moins, sur l'introduction de ‘ce Fragment où, une fois de plus, Fichte stigmatise Les classes dirigeantes de l'Allemagne, et notamment les princes et les nobles, nous retiendrons de cette esquisse ce qui se rapporte visiblement à l'élaboration des Discours : l'idée générale que la régénération du peuple allemand est subordonnée à une réforme de sa culture; que cette culture ne doit plus être le privilège d’une élite mais le patrimoine de la nation entière

Si

sans distinction de classe; que le droit à cette culture repose sur

4. Fichte, S. W., VII. Bd., Bruchstücke aus einem unvollendeten politischen

Werke, geschrieben im Winter 1806-1807 zu Künigsberg. I. Die Republik der

Deutschen, p. 537-538. — 2. Jbid., p. 538-545.

l'égalité primitive de tous les membres de la communauté. Sans doute Fichte, ici, ne dit encore rien de précis sur la nature de cette réforme ; mais, quelques mois plus tard, au cours de l'été, il publiait dans la Vesta le Second Dialoque patriotique. Il y proposait, comme condition du relèvement de la nation, l'institution d’une éducation nouvelle dont il empruntait à Pestalozzi les principes et la méthode. Or, cette réforme de l'éducation, c'est l’objet avoué des Discours à la Nation allemande : « Le moyen de salut que j'ai fait entrevoir, disait Fichte dans son premier Discours, consiste donc à former une personnalité toute nouvelle... ; il consiste à faire l'éducation de la nation et à lui insuffler, pour succéder à sa vie éteinte, une vie toute nouvelle... En un mot, le seul moyen de salut que je propose, c'est la transformation absolue du système d'éducation en vigueur’. »

Mais, d'autre part, « jusqu'à maintenant, cette éducation limitée a été le privilège d’une infime minorité qui, pour cela même, s'appelait la classe cultivée. Quant à la grande majorité qui incarne pourtant l'élément essentiel de la collectivité, quant au peuple, l'éducation s’en désintéressait le plus souvent, elle l'abandonnait au hasard aveugle. Notre éducation nouvelle a pour but de faire de tous les Allemands une société unique dont les divers membres soient animés et vivifiés par un seul et même intérêt. Nous nous garderons bien d'établir une fois de plus une distinction entre la partie cultivée de la nation. et la partie non cultivée. L’unique ressource qui nous demeure, c’est de nous adresser, dans cette nouvelle éducation, à tous les Allemands sans exception aucune, de telle sorte qu'elle devienne la culture de toute la nation et de tous les citoyens, et non d’une classe privilégiée ?. »

Cette nouvelle éducation, exposée dans le second et troisième Discours, se rattache, par le neuvième et le dixième Discours, « au système pédagogique inventé et proposé par Jean-Henri Pestalozzi et que le maitre met si heureusement en pratique sous nos yeux°». « Son seul but était de venir en aide aù peuple, mais sa découverte, prise dans toute son étendue, élève le peuple en supprimant toute différence avec les classes cultivées ; à l’éducation populaire, objet de ses rêves, elle substitue l'éducation nationale, seule assez puissante pour arracher les peuples et tout le genre humain aux profondeurs de la misère actuelle * ». Fichte compare Pestalozzi à Luther à cause de son amour du « pauvre peuple » qui fait pour l’un comme pour l’autre la vie de sa vie, qui dirige, d’une façon inconsciente peut-être mais immuable, toute leur existence. « Grâce à cet amour, Pestalozzi put traverser les ténèbres qui l’envi-

4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours I, p. 12. — 2. Zbid.. Discours I, p.14.—3. Zbid., Discours IX, p. 144.— 4. Zbid., p. 146.

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ronnaient!.» Et c'est aussi l'amour qui est, pour lui, le ressort de toute l'éducation. A la conception d’une nature foncièrement égoïste et qui exige d'être perpétuellement maîtrisée par la contrainte, il oppose l'idée d’un penchant moral, inné à l'enfant, d’un amour « qui rattache l’homme à l’homme » et provoque chez lui un désir de réciproque estime. Et c'est le « développement méthodique de cet amour », c’est le besoin d'estime qui est, pour lui, le fondement de l'éducation ; la confiance à fait place à la contrainte, l'exemple à la correction, le sentiment de la dignité et de la responsabilité à celui de la servilité et de la soumission *.

Par ailleurs c’est encore l'amour qui est le nerf de l'instruction intellectuelle. Sans amour pour l'objet, « la connaissance resterait morte » ; mais, par contre, « il ne faut pas exciter l'amour aux dépens de la connaissance claire; sans quoi l'amour resterait inerte ». De là l’idée fondamentale de l’éducation intellectuelle : l'appel à l'intuition, à la clarté de la vision. On s’efforcera donc d’habituer l'enfant à connaitre directement les choses, à écarter de son esprit tout ce qui le détourne de la connaissance spontanée, tout ce qui le rend étranger à lui-même. Que les enfants, au lieu de lire les livres, lisent en eux-mêmes; qu'ils observent et qu’ils expriment leurs états de conscience, leurs sensations, leurs besoins, par là mème qu'ils distinguent leur individualité du chaos où elle est d’abord plongée : ce sera le premier stade de l’éducation. Le second consiste à voir et à représenter les choses extérieures, à distinguer leurs formes, leurs caractères pour substituer cette connaissance directe à la connaissance apprise, au mot qui remplace dans l'intelligence de l’enfant la réalité par une ombre. Un dernier stade serait le développement méthodique des aptitudes physiques de l'enfant, qui est une des conditions essentielles pour la possession de l’objet, pour l’action dans le monde.

[ci encore les Discours, dans ce qu'ils ont peut-être de plus essentiel, ne font que développer les méditations de Fichte à Kœnigsberg; ce sont les thèmes mêmes du deuxième Dialogue patriotique et de la République des Allemands que Fichte reprend pour leur donner une forme définitive. Or, la conception de cette éducation démocratique et toute libérale n'est-elle pas dirigée contre ceux qui cherchaient le salut de l'Allemagne dans le seul génie des chefs, dans la restauration du principe d'autorité sous l'égide de l’Église reconstituée ?

Fichte se demande maintenant qui devra donner cette éducation capable de refaire l’âme et l'unité de l'Allemagne.

A. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours IX, p. 145-146. — 2, 1bid., Discours X, p.155-164.—3. Zbid., Discours IX, p. 150-153, et Discours X, p. 156.

« Dans les temps modernes et jusqu’ ànos jours l'éducation des classes aisées était regardée comme affaire privée que les parents pouvaient organiser à leur gré ; d'ordinaire on n’enseignait aux enfants qu'à servir leurs propres intérêts. » La seule éducation publique, celle du peuple, était sortie, non de l’État, mais de l'Église à laquelle la plupart des États

empruntent leur autorité. Or, l'Église, qui croit à son origine divine, se propose uniquement de former des membres de la Cité céleste; elle se désintéresse, au fond, du monde, qui est le théâtre de la vie civile. L'éducation que l'Église donnait au peuple n’envisageait donc que la félicité de la vie future ; l'essentiel en était le rudiment de la doctrine chrétienne, le calcul et, comme couronnement éventuel, l'écriture : tout cela pour l'amour du Christianisme même. Les établissements supérieurs étaient principalement destinés à la formation des ecclésiastiques’. L'Église n'était donc pas qualifiée pour donner l'éducation nouvelle destinée à former non des sujets de « l'empire céleste » uniquement soucieux de leur salut éternel, mais des citoyens du monde terrestre, des hommes libres dans un État libre. C’est à l'État qu'incombera ce rôle; seul, il est en mesure d'imposer aux familles, au besoin par la contrainte, comme il le fait pour le service militaire, une éducation publique, que, pour leur part, elles sont incapables de procurer; il se doit d'assumer cette charge de même qu'il assume déjà celle des Me

de la justice, de la police, de la bienfaisance?.

Mais le voudra-t-il, le pourra-t-il? « L'État se demandera s’il dispose des ressources nécessaires pour faire face aux dépenses d’une éducation nationale... A toutes les propositions de ce genre il a jusqu'ici répondu invariablement : l’État n'a point d'argent pour cela. Toujours les revenus de l’État ont été en majeure partie employés à l’entretien d’armées permanentes. Nous avons vu où aboutit cette pratique, cela nous suffit, et nous n'avons pas l'intention d’étudier de plus près l’orga-. nisation de ces armées pour y découvrir les raisons de nos mécomptes. En revanche, l’État qui voudra rendre générale l'éducation nationale telle que nous la proposons, n'aura plus besoin d'armée de métier : dès qu'une jeune génération aura été formée, elle constituera naturellement une armée comme les siècles passés n’en ont pas vu de semblables. Tout individu sera parfaitement exercé à n'importe quel usage de sa force physique : il sera, de plus, habitué à supporter tous les efforts et toutes les fatigues ; son esprit, grandi dans l'intuition immédiate des choses, n’aura point d'absences ni de défaillances ; en son âme vivra l'amour de la collectivité dont il fait partie et cet amour anéantira tout mouvement

“ Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XI, p. 173- 174. . Ibid., Discours XI, p.174-175-177-180-182.

a LES DISCOURS A LA NATION ALLEMANDE. 91

d’égoïsme. L'État pourra, quand il le voudra, appeler ces jeunes gens et

les armer avec la certitude que nul ennemi ne les vaincra.. Puisset-on donc faire comprendre à l'État qu'en assumant cette seule dépense d'une éducation nationale, il s’acquittera de la facon la plus économique de toutes les autres et que, sous peu, ce sera l’unique dépense importante!, »

Telle était déjà la thèse du second Dialogue patriotique, et il semble que ce soit l’idée même des Discours qu'exprime cette réplique de l’un des interlocuteurs à l’autre :

« Et vous espérez convaincre ceux qui sont à la tête et la Nation qu'ils doivent concevoir l’idée d’une éducation de leur nation, qu'ils doivent prendre la résolution de faire le nécessaire pour la mise en pratique de cette éducation ? ? »

Même analogie au sujet des ressources nécessaires pour cette éducation:

« Supposez, avait dit Fichte, un État qui a joui de quinze ans de paix et chez qui, durant cette paix, tout ce qu'il pouvait tirer de son pays, tout ce qu’il pouvait épargner des autres dépenses indispensables a été appliqué à l'entretien d’une armée à laquelle il est arrivé, comme cela peut se produire, d’être totalement anéantie dès la première bataille : supposez qu’au lieu de cela il ait licencié la moitié de son armée pour consacrer les économies résultant de cette mesure à une éducation nationale telle que Pestalozzi et moi nous la concevons, je soutiens que cet État, dès l'ouverture des hostilités, aurait pu licencier aussi l'autre moitié de son armée afin de mettre en ligne une nation entière dont aucune force humaine n'aurait pu triompher*. »

Les considérations qui, dans la République des Allemands, concernent la religion sont une réplique plus directe encore au néo-catholicisme des romantiques. A leur exemple, Fichte proclame la nécessité d'une restauration de la « religion nationale », mais dans un sens tout autre. Le catholicisme, à ses yeux, ne pouvait être pour les Allemands une religion nationale; il leur était étranger par le nom et par l'esprit. Pour un peuple libre et qui avait au cœur l'amour inné de la liberté, une religion qui reposait sur la croyance aveugle à l'autorité limitait la liberté d'examen, excluait du salut tous ceux ne pratiquant pas son culte, était inacceptable; elle ne pouvait, selon Fichte, convenir qu’à des

1. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, p. 176. 2. Fichte, N. W., IIL. Bd., Patriotische Dialogen vom Jahre 1807, zweites Gespräch, p. 273. — 3. Zbid., p. 273-274.

âmes d'esclaves; elle était incompatible avec l'existence d’un État libre et la Constitution ne pouvait la reconnaitre.

Certes, les Discours à la Nation allemande ne sont pas aussi. explicites, et pour cause. En les prononcant quand l'étranger occupait encore Berlin, sous le contrôle d’une censure timorée, Fichte était tenu de mesurer ses paroles : l'association du catholicisme et du despotisme aurait pu paraître subversive, mais on trouve dans le sixième Discours une apologie de Luther, de la Réforme allemande, « servante de l'Évangile », et de la pensée libre contre l'Église et sa doctrine d'autorité. Le succès de la prédication de Luther vint, au fond, du peuple qui y avait trouvé une parole d’affranchissement intérieur et qui était prêt à « subir toutes les privations, à supporter toutes les tortures, à affronter des luttes sanglantes et hasardeuses uniquement pour ne pas retomber sous la tyrannie du maudit papisme! », et l’affranchissement religieux servit dans tous les domaines la liberté ; d'Allemagne l'esprit de libération se répandit à travers l’Europe entière?. Il était difficile de parler plus clairement et de se montrer moins « catholique », moins romantique.

Il y a dans les Discours quelque chose de plus significatif encore, c'est la virulence des attaques contre le césarisme prôné par les romantiques. L'Allemagne en faisait justement à ses dépens le triste apprenüssage et, par le hasard des circonstances, la critique de Fichteprenait à l'égard du nationalisme romantique l'allure d’une leçon de patriotisme.

Quand Fichte, comme nous allons le voir, stigmatise dans ses Discours le rêve napoléonien de domination universelle, il entend du même coup flétrir le rêve monstrueux du Romantisme qui préconisait, pour ressusciter l'Allemagne, l'établissement de la Monarchie universelle appuyée sur la nouvelle Église dont Novalis avait salué l'avènement et dont A.-G. Schlegel attendait le triomphe de croisades nouvelles, à la fois meurtrières et purificatrices.

C'est en ce sens qu'il faut entendre l’allusion de Fichte à l'idéal de la Monarchie universelle prêché par les « littérateurs *». « Ces pensées et toutes celles du même genre sont écloses dans des intelligences qui se jouent d’elles-mêmes et se prennent parfois à leurs propres filets, mais qui sont indignes du caractère solide et sérieux des Allemands. » C'est aux romantiques qu'il songe quand il met les Allemands «en garde contre ces fantasmagories d’une politique d’origine étrangère et capable

4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours VI, p. 89 et 90. — . 2. Ibid., p. 92-96. — 3. Zbid., Discours XIII, p. 213.

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d'illusionner le peuple allemand' ». Aux romantiques épris d’un idéal d'empire mondial qui s'inspire du césarisme romain Fichte réplique par l'exemple du triomphe napoléonien. Au fond, la glorification du

césarisme avait ses racines dans la thèse favorite des romantiques. En

matière de politique comme en matière de philosophie, comme en matière d’art, il n’y avait de créateur et de fécond que le souffle du génie; le Romantisme mettait tout son espoir dans l'homme de génie, dans le héros allemand imbu de l'esprit germanique du Moyen Age qui tirerait l'Allemagne de la routine et de la platitude où elle s’enlisait pour la remettre dans la voie royale du nouveau Saint-Empire germanique ?.

La réfutation de la thèse romantique relative nn. F ee . jure se PA l'homme providentiel », au génie politique, est une pièce capitale des Discours à la.

Nation allemande.

Elle achève de prendre toute sa portée, si l’on se réfère à l’attitude qu'avait prise à l'égard de Napoléon une partie des classes dirigeantes de l'Allemagne.

Il est ici piquant de constater que l’homme qui semble avoir décidé Fichte à prononcer ses Discours, qui, en tout cas, a le plus contribué à l’orienter dans cette voie, est celui qui passait pour être l’ «histo-

rien romantique », comme Schelling passait pour être le « philosophe

1. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIII, p. 215.

2. Il est vrai que cette théorie de l’homme de génie se trouve formellement exprimée dans le premier Dialogue patriotique. Un des interlocuteurs déclare que « tout ce qui s’est fait jusqu'alors pour le développement du genre humain s’est fait sous la direction de l'instinct obscur de la Raison qui inspire et qui soulève le petit nombre des élus dont l’action a fait progresser l’humanité. Cet instinct est éteint dans la race à travers toutes les productions de la civilisation, et le génie est mort, eton ne peut plus rien attendre de lui pour le genre humain. Le regard le plus superficiel jeté sur notre temps nous en convaincra. Le génie ne se montre que dans les créations nouvelles. Or, qu'est-ce que le siècle a produit de nouveau? En politique, tout ce que nous faisons est à l’imitation des Anciens; en art, toutes nos aspirations ne sont que des échos. Il n’existe plus pour nous de source d’où jaillisse la vie dans sa fraîcheur et dans son originalité primitives ». (Fichte, N. W., III. Bd. Patriotische Dialogen. Erstes Gespräch, p. 230.)

H est curieux que ce regret ou, mieux, cette plainte sur l’absence de génie du siècle se trouve dans la bouche du porte-parole de Fichte. Est-ce à dire que Fichte se la soit appropriée! Ne faut-il pas supposer plutôt que Fichte ne s’en empare que pour l'interpréter à sa façon? C’est ce qui semble ressortir de la suite du Dialogue. Cet instinct obscur qui constitue le génie c’est, au fond, pour Fichte, la Raison à l’état spontané; le progrès de l'humanité consistera à transformer l'instinct en connaissance claire, en savoir scientifique, à faire passer la Raison de l’inconscience primitive à la conscience de soi, ce qui est proprement la dialectique de l'esprit humain et ce qui a été l'œuvre de la Théorie de la Science. Nous retrouverons la même idée, mais pleinement développée cette fois, dans la Théorie de l'Etat de 1813.

ge FICHTE A BERLIN.

romantique ! ». Et quand on sait la haine qu'avaient vouée les romantiques à Napoléon, il n’est pas moins piquant, — et l’on dirait un triomphe de cette ironie chère aux romantiques, — que cet homme soit justement celui qui voyait en Napoléon « l'homme du destin » et dont l’attitude vis-à-vis de l'Empereur avait, quelques mois auparavant, soulevé la réprobation des « patriotes ».

Comment l’homme que Fichte jugeait, en mai 1807, de la facon sévère que nous avons dite ?, avait-il pu devenir, en septembre, son ami et son conseiller ?

Jean de Müller, suisse d’origine, auteur d’une histoire de la Confédération helvétique, avait été signalé au grand Frédéric par d’Alembert. Après une audience du roi dont l'impression sur lui avait été si profonde qu'il ne pouvait en faire le récit sans avoir les larmes aux yeux?, il devint l’historiographe attitré de la Monarchie prussienne.

1. La Philosophie de la Nature était, elle aussi, une philosophie, une théorie du génie. Voir Fr. Medicus, Fichtes Leben, Leipzig, Verlag von F. Meiner, 1914, p. 419.

2. Voir chap. I, p. 40, et Fichie’s Leben, I. Bd., x, 3, An seine Gattin, den 20. Mai 1807, p. 385.

3. Le récit vaut d’être rapporté ; il se trouve consigné dans une lettre de Jean de Müller à Bonstetten, datée de Berlin, le 18 février 1781. « Peu de jours après la publication de mes essais historiques, le roi écrivit une lettre à Berlin qui me fit espérer, que si je venais à Potsdam, il me verroit et me parleroit. Je partis le lendemain. Je t’assure, que je ne sais pas, si, en route, j'ai traversé des montagnes ou des plaines : j’étois absorbé dans l'espoir de voir bientôt ce que dix-huit siècles, qui se sont écoulés depuis César, n'auraient pu me montrer. »

Jean de Müller se rend au château, mais le roi, trop occupé, ne peut le recevoir que le lendemain. A l'heure fixée J. de Müller entre au palais.

« Et que ne sentois-je, écrit-il, dans l’antichambre du vainqueur de Lissa, de Rosbach et de Torgau, et de Lovositz et de Prague, et de Chotusitz et de Molvitz, et de Hohenfriedberg et de Liegnitz et de Sorr, de celui qui réunit les Cyrus et les Alexandres et les Césars, de celui qui, du fond du cabinet, devant lequel j'étois, contient l’empereur et influe sur toute l’Europe ; mon ami, que n’étiez-vous pas avec moi! Vous ne m'auriez point vu redouter sa venue ; je me disois seulement : tu vas maintenant voir celui, dont, si tu en es digne, tu entrelaceras un jour le nom avec le tien, comme Arrien passe avec Alexandre, et Voltaire avec le grand

Henri dans la postérité reculée. Je m’occupois de ces pensées, j'attendois avidement l'instant du bonheur, dont je repaissais mon imagination, quand le huzard vint m'avertir. J'entre. J’entendis une voix : «Ah ! Mr M., je suis bien aise de vous voir. Le roi étoit assis dans un grand fauteuil devant une table, chargée de livres et de papiers ; il portoit une espèce de robe de chambre de couleur foncé (sic) et un bonnet noir. Je fus devant lui. Sa physiognomie sembloit d’abord cachée ; je ne pus la saisir ; mais bientôt, je ne sais à propos de quelle chose, que je disois, le roi leva sa tête, sa physiognomie fut comme celle du Dieu de Cithère : Bonstetten, je n’ai jamais vu de vieillard plus jeune, jamais des yeux plus vifs, des traits plus fins, un visage plus doux. O Frédéric, Frédéric, je ne t’oublierai jamais tel que je te vis dans ce moment divin ; dussé-je vivre cent ans et ne te revoir jamais, je me souviendrai toujours, que j'ai vu César et Alexandre ! Je suis amoureux du roi. J'ai les yeux baignés de larmes en t'écrivant ce que tu vins (sic) de lire. Be quoi ne parloit-il pas ? de Teli, de la Valteline, des glaciers, de la population de la Suisse, du luxe, de Genève, de Rousseau, de l’empereur, de M. de Haller, du général Lentulus, de la famille d’Erlach, des peuples qui ont détruit l'empire romain, des Cimbres, des Chinois, de l’Angleterre du tems de Cicéron, de À à France du tems de Julien, du vieux testament, des variantes, de mon père, de ma rnère, de mon frère,

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Vingt-cinq ans plus tard, le 20 novembre 1806, Napoléon qui, trois semaines auparavant, avait fait son entrée triomphale à Berlin, donnait audience à Jean de Müller, et l'historien se félicitait d’avoir toujours, . par une sorte d'intervention de la Providence, résisté aux sollicitations de ceux qui le pressaient d'attaquer la personne de l'Empereur :. Il déclarait : « Autrefois, j'ai causé avec Frédéric-le-Grand et j'en fus enthousiasmé, Napoléon est plus encore? »; « il me faut lui donner l'avantage pour la profondeur et la largeur d'esprit... La variété de ses connaissances, là finesse de ses observations, la solidité native de son entendement, la grande étendue de ses vues me remplissaient d’admiration tout comme sa facon de causer avec moi me remplit d'amour pour lui... Cette audience fut un des plus beaux jours de ma vie. Son génie, sa bonté naïve m'ont aussi conquis *. »

de Goettingue, de la bibliothèque, qui y est. Il parle de tout avec infiniment de grâce et d'esprit, avec une dignité, dont je ne m'’apperçus qu'après l'avoir quitté, mais surtout avec une bonté enchanteresse. Enfin il ôta son bonnet noir et me dit d’un ton, que je n'oublierai non plus jamais : « J’écrirai à votre sujet à Berlin ». Je le quitte. Je trouve dans l’antichambre l’abbé du Val; je ne le reconnus pas, lui que j'avois vu mille fois ; je lui parlois sans savoir ce que je lui disois ; je sais seulement que je lui parlois du roi. De retour chez moi, j'écris au cher Marchese ; je ne puis pas lier deux phrases. J’étois comme hors de moi-même. Et à présent je suis inconsolable..…., je voudrois presque ne l’avoir jamais vu, puisque je ne puis pas le voir toujours. Plus j'y pense, plus son idée m'attendrit et m'enlève tour à tour. Non, Bonstetten, je ne me suis point trompé quand je t'ai dit : depuis César il n’y eut jamais d'homme comme cet homme là. » Deux heures après.

«Je ne puis me consoler. Ce regard de Frédéric a pénétré dans le fond de mon âme. Mon ami, si tu l’avois vu ! J'irai demain voir le huzard de la chambre, je le supplierai de me faire revoir le roi, s’il est possible, pour un instant. Je ne sais ce que je vais faisant. Je voudrois me coucher, et je ne pourrai pas dormir. Je crains de voir d’autre homme après celui-ci à. »

Cette entrevue devait décider de la destinée de Jean de Müller. Il se fixa en Prusse, où le ministre von Zedlitz lui avait offert une place, d’ailleurs modeste, dans un gymnase, et l'historien de la Suisse se fit l'historien de la Prusse. L'amour pour Frédéric avait transformé son cœur. Il ne s’intéressait plus qu’à la Prusse, il ne voulait plus vivre qu’en Prusse. Qu'on en juge par cet extrait d’une lettre à Bonstetten :

« Comme mon cœur s’épanouit à la vue de la première maison de la douane sur ce sol béni; j'aurais voulu embrasser le douanier parce qu'il était prussien. Avec les Prussiens et pour la Prusse je veux vivre et puis mourir ou j'aime mieux ne pas vivre du tout... En dépit de tes récriminations, je n'avais jamais compris encore ce que c'était que de vivre seulement à demi ; je l’ai compris depuis que je vis enfin CHRÉrUSse "0

1. J. v. Müller, S. W., 33. Theil; Biographische Denkwürdigkeiten, v. Theil, 380, Berlin, 21. Oct. 1806, p. 106.

2. L. Geiger, Berlin, 1688-1840. Geschichte des geistigen Lebens der preussischen Hauptstadt, Berlin, Verlag von Gebrüder Paetel, 1895, II. Bd. ; I. Buch, 7. Kap., p. 214, d’après Woltmann, Joh. v. Müller, Berlin, 1810, p. 306 sggq.

3. J. v. Müller, S. W., 33. Theil; Biographische Denkwürdigkeiten, v.Theil, 382, B., 25. Nov. 1806, p. 118.

a. Johannes von Müller, S. W., hgg. von J.-G. Müller, Fünf und dreissigster Theil, Stuttgart und Tübingen, in der J.-G,. Cotta’schen Buchhandlung, 1835. — Briefe an Carl Victor von Bonstetten geschrieben vom Jahr 1773 bis 1809, hgg. von Friederika Brun geb., Münter, zweiter Theil, 184, Berlin, ce 2/18 1781, p. 159-162.

b. Ibid., 186, Halberstadt, 29. März 1871, p. 172-174.

Le 29 janvier 4807, à la séance publique de l’Académie des Sciences, Jean de Müller prononca un discours à la gloire de Frédéric le Grand, dont c'était l'anniversaire ; il le prononca en francais pour les Français, et, dans sa bouche, l’éloge de Frédéric apparaissait à la fois comme la condamnation de ses successeurs et comme la justification de Napoléon. Il rappela le génie militaire et administratif du véritable fondateur de la puissance prussienne pour l’opposer à la déchéance actuelle de la Prusse, et il ajouta : « Au lieu de répliquer aux accusations de l'envie, le plus grand des Scipions se rendit au Capitole pour célébrer le jour de Zama; répondrons-nous pour Frédéric comment, malgré ses guerres et indépendamment de ses conquêtes, il doubla la population de son pays, augmenta plus encore la fortune de son peuple, laissa l'armée parfaitement pourvue de tout, tous les magazins, tous les arsenaux et le trésor remplis, et le dernier rayon de sa vieille gloire protecteur de l’union germanique? » [Il montrait «les miracles de l’héroïsme et de l’art inutilement prodigués, anéantis par le nombre supérieur, par des revers accablans, lui seul debout contre l'Europe et la vigueur de son âme contre la puissance de la fortune ». Il ajoutait : « C’est assez, —. je m'arrête ! involontairement, — 6 souvenirs !... c'est assez. nous avons eu Frédéric; il fut à nous‘! » |

Et, corame pour accentuer la transparence de l’allusion, Jean de Müller voyait dans l’auteur même des désastres de la Prusse, le vengeur de Frédéric, son héritier spirituel, celui que les desseins de la Providence semblaient désigner pour poursuivre son œuvre et rappeler son génie :

« Les diverses nations et les différens climats doivent successivement produire, ce que selon son naturel chacun peut avoir de plus parfait. A chaque État les anciens Perses attribuoient son génie tutélaire qui plaidoit sa cause devant le trône de l'Éternel. De même dans l'histoire universelle, les divers peuples doivent avoir les représentants de ce qu'il y pouvoit avoir d'excellent en eux. Il en est qui les ont eu; il en est qui les auront, rarement ils se reproduisent. Et toi, immortel Frédéric, Si, du séjour éternel où tu marches entre les Scipions, les Trajans et les Gustaves, ton esprit, dégagé des relations passagères, jette encore des regards sur les événements du monde, tu verras la victoire et la grandeur et la puissance suivre toujours celui qui te ressemble le plus. Et tu verras la vénération inaltérable de ton nom réunir les Français que tu as toujours beaucoup aimés avec les Prussiens dont tu fais la gloire, dans la célébration des éminentes vertus que ton souvenir appelle ?. »

4 J. von Müller, S. W.,25. Theil, 14. De la Gloire de Frédéric, p. 284, en français. 2. Jbid., p. 285.

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L'historiographe de la Maison de Prusse proclamait, dans Berlin occupé par les troupes francaises, que Napoléon était le successeur de Frédéric, que « les forces dépensées inutilement pour ce qui était vieilli et tombait en pourriture devaient être transmises à ce qui était nouveau », cela souleva l’indignation de vieux amis comme Gentz qui rompirent publiquement avec Jean de Müller‘ ; les comptes-rendus de

1. Témoin la lettre qu’un mois à peine après Le Discours, le 27 février 1807, Fr. Gentz adressait à Jean de Müller.

Il convient de rappeler que Gentz était en correspondance avec Jean de Müller

depuis le 4 mars 1799. Dans sa première lettre qu’il s’excusait d'avoir eu l'audace de lui adresser pour lui soumettre son Journal historiques, il le traitait de « grand

homme », d’ « éminent écrivain »; il déclarait sentir plus vivement toutes ses

imperfections et toute sa faiblesse le jour où il faisait juge de ses travaux un génie supérieur, un des rares maîtres dont l'Allemagne pouvait s’enorgueillir».

Poursuivies à intervalles assez éloignés, en 1802, 1803, 1804, les relations de Gentz et de Jean de Müller étaient devenues particulièrement étroites depuis l’année 1805, en raison, sans doute, des événements politiques ; les lettres échangées sefirent de plus en plus longues et de plus en plus nombreuses à partir du mois de juillet; Gentz et Jean de Müller s’écrivaient plusieurs fois par mois, souvent plusieurs fois par semaine, dans une intimité pleine d’une mutuelle confiance.

D'autant plus retentissante devait être la rupture et d’autant plus mortifiant le blâme — le jour où, indigné de l'attitude de celui qu'il appelait naguère son « cher et excellentissime ami »c, Gentz lui écrivit de Prague la lettre injurieuse et méprisante qu'on va lire:

« J'avais connaissance que depuis longtemps vous aviez perdu le courage et le désir de combattre pour une cause grandement compromise ; je savais que déjà le printemps dernier vous vous en seriez complètement détaché sans les constantes exhortations de vos amis, sans votre respect des uns, votre crainte des autres. Que, dans les dernières semaines, avant qu’éclatât la guerre prussienne, votre indécision et votre pusillanimité eussent atteint leur summum et annonçassent une prochaine défection, des symptômes auxquels on ne pouvait se tromper me le faisaient pressentir. Je ne pouvais donc m'’étonner que médiocrement de vous voir rester à Berlin ou, comme d’autres disaient, y retourner sur l'invitation française. Ceci fait, j'étais entièrement préparé à vous voir renier et abandonner, dans des déclarations à double entente, vos principes (du moins ceux qui, jusqu'alors, passaient pour les vôtres), votre réputation, vos amis, la cause de l'Allemagne, tout ce que, depuis des années, vous aviez prêché de grand et de bon, tout ce pour quoi vous aviez combattu, et cela par lâche condescendance à l’égard du vainqueur, en vous livrant dans l'ombre à des négociations avec lui. Mais que vous pourriez frahir tout ce qui devait vous être cher; que vous pourriez y renoncer publiquement; je n'aurais jamais soupçonné en vous ce degré d’audace dans l'infidélité.….

« Je vous aurais encore, en fin de compte, pardonné le parallèle entre Frédéric et Bonaparte, si choquant qu’il püt être; je sais combien le présent vous en impose; et, au bout du compte, votre Frédéric de jadis était une ombre aussi inconsistante que votre Bonaparte d'aujourd'hui. — Mais le voile tomba complètement quand je lus la phrase où vous disiez qu'il fallait que les forces dépensées sans profit pour ce qui était vieux et tombait en pourriture fussent transmises à ce qui était nouveau, qu’il fallait se convertir, changer sa pensée. Il est inutile de dire que je n'avais besoin de rien de plus, pour considérer tout lien entre nous comme rompu, toutes relations comme terminées. Depuis longtemps j'avais pénétré le secret de votre faiblesse. Cependant je me flattais toujours que seules des circonstances passagères, que seule la perplexité ou seul l'attrait d’un moment vous avaient entraîné sur ce chemin glissant et qu'avec la crise votre égarement aurait aussi sa fin.

a. Historisches Journal von Fr. Gentz, 1799, Berlin, bei Vieweg.

b. Briefwechsel zwischen Gentz und Johannes von Müller, mit einem Anhang vermisehter Briefe, hgg. von Gustav Schlesier ; Mannheim, Verlag von H. Hoff, 1840 ; An Johannes von Müller in Wien, 1, Berlin, den #4. März 1799, p. 3.

c. Ibid., 6, ce 26 décembre 1803, p. 11.

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g8 FICHTE À BERLIN.

son discours parlaient avec sévérité de son apostasie ; des lettres anonymes lui parvenaient de toutes parts « comme à un ange déchu » et même des lettres signées qui l’accusaient ouvertement de trahison‘; on lui imputait à crime « d’être resté à Berlin alors que des milliers de gens émigraient ? ». ve

Devant l'explosion de ces colères, peut-être aussi dans la crainte que les ressources si diminuées de la Prusse ne permissent plus au roi de payer sa pension #, Jean de Müller décida de quitter la Prusse; il sollicita

« Mais voici que, maintenant, cette dernière pauvre espérance est perdue. Une déclaration publique et très précise sur ce qu’on appelle le nouvel ordre des choses en Allemagne... dévoile la pensée de Jean de Müller sur ce qu’on nomme la Confédération du Rhin. La plus haïssable, la plus ignominieuse, la plus impudente, la plus perverse, la plus indigne, la plus insupportable de toutes’ les nouveautés de notre temps a conquis en vous un panégyriste. Dans cet attentat, dans ce guet-apens, où l’usurpateur étranger d’une puissance étrangère a foulé sous les pieds de ses chevaux tout ce qu’il y avait encore de national chez nous... dans cette Constitution d’opprobre et de dérision, dans ce produit infâme de la tyrannie, le héraut glorieux de la liberté helvétique et germanique a pu trouver le germe d’une excellente Constitution, des matériaux et des dispositions qui devraient forcer tout Allemand (proh

pudor!}) à estimer précieux de vivre dans son cercle !... Comment expliquer pareille

chose ? Votre esprit lumineux et pénétrant se serait-il soudain si cruellement obscurci que ce qui vous apparaissait, il y a six mois, dans toute son abomination, vous apparût aujourd’hui comme bienfaisant et honorable? Ou bien est-ce un vil intérêt, est-ce une crainte basse et servile qui vous a poussé à écrire contre vos convictions ? Dans l’une ou J’autre hypothèse le jugement des contemporains vous sera sévère. En ce qui me concerne, je n’en admets aucune des deux. Je me flatte de vous avoir pénétré à fond. Tout l’ensemble de votre être est une singulière méprise de la nature qui accoupla un cerveau d’une puissance extraordinaire à la plus défaillante des âmes... Vous êtes et vous restez le jeu de toute impression passagère et accidentelle. loujours prêt à tout admettre, à tout accorder, à vous accommoder de tout ce qui entre dans le cercle de votre voisinage ; jamais vous n’avez puarriver à avoir une haine profonde ou un attachement profond. Votre vie est une perpétuelle capitulation. Si le diable en personne apparaissait sur la terre, je lui indiquerais le moyen de conclure un pacte avec vous en vingt-quatre heures. Votre aberration actuelle a sa vraie source en ce que vous êtes éloigné de tout ce qu'il y a de bon, entouré d’esprits faibles ou de coquins, en ce que vous n’avez plus rien vu, plus rien entendu que le mal. Si vous pouviez vous décider à quitter Berlin vous seriez probablement sauvé. Pourquoi n’avez-vous pas suivi le roi? Pourquoi n’avez-vous pas cherché un refuge en Autriche? Votre culpabilité propre consiste en ce que vous êtes resté ; tout le reste n’en est que la conséquence inévitable.

« Si cette explication est plus indulgente ou plus sévère, si elle est plus mortifiante

ou plus honorable que celle que vous avez à attendre du public, je n’en suis pas

juge. Pour moi c’est la seule qui se tienne, et je sais que c’est la vraie.

«Ne croyez pas que je vous aie écrit cette dure lettre sans la plus vive douleur. Si j'ai su vous apprécier, votre cœur, tout le passé peut vous le dire. Je sais donc ce que c’est que de vous perdre. Comme défenseur d'une cause sacrée je prononce un jugement de condamnation inexorable sur votre apostasie criminelle ; en tant qu'homme, en tant qu'’ancien ami, je n'éprouve que de la pitié; vous haïr est au-dessus de mes forces ?. »

4. J. v. Müller., S. W., 39. Theil: Briefe an Freunde, II, 269, an Herrn Hofrath eeren, in Gôttingen, Berlin, 22. Sept. 1807, p. 254.

2. 161d:;7 254 )1an den k. k. ôsterr. Ober-Lieutenant im Genie-Corps, Herrn J.-C. Stokar von Neuforn zu Wien. Berlin, 25. Oct. 1806, p. 212.

3. Ce souci perce déjà dans la lettre même (Berlin, den 1. Junius 4807) où, en

a. Briefwechsel zwischen Gentz und Johannes von Müller, 75v. Letzier Brief von Gentz an Johannes Müller, Prag, 27. Februar 1807, p. 269-274,

da ete A HG TE SC ELA 1: 7.

ne

l'autorisation d'accepter les offres que (depuis le 3 janvier 1807) lui faisait le roi de Wurtemberg!. Cette demande, qu'il réitéra trois fois (ses premières lettres n'étant point parvenues ou étant restées sans réponse)?, aggrava encore le soupçon de défection qui pesait déjà sur lui. Cependant, en ces circonstances, deux hommes — et non des moindres — prirent la défense de Jean de Müller : Goethe et Fichte. Goethe, qui ne s’abusait pas sur la valeur du patriotisme allemand *

termes pleins de déférence, de reconnaissance et de regrets, J. de Müller demande au roi son congé, en lui exposant qu’à son grand ennui, vu l'éloignement des Archives et en raison d’autres circonstances, il ne peut poursuivre son histoire de Frédéric le Grand, et justifier par ses services la jouissance de la pension qu'on lui avait faite jusqu "alors : que, d’ailleurs, la situation présente de l’État exigeait un gros effort et une action prompte pour le présent, alors que l'historien poursuit une œuvre de longue haleine et travaille plutôt pour la postérité (J. v. Müller, S. W., 33. Theil; Biographische Denkwürdigkeiten, V. Theil, 392. Beilage, p. 141-142). Ce même souci est affirmé catégoriquement dans une lettre à Hammer du 30 septembre 4807. « Le roi de Prusse, écrit J. de Müller, semble ne pas se résoudre volontiers à ma démission... Une seule chose pourra me faire partir, c’est si l’on ne pouvait plus me payer ma pension. N'ayant pas de ressources personnelles, la nécessité dicterait alors mon départ. J’ai toujours été habitué à vivre dans une certaine aisance [ce mot en français]. » (S. W., 39. Theil: Briefe an Freunde; IT, 272 : An Herrn J. von Hammer. in Wien, Berlin, 30. Sept. 1807, p. 267.) — Nous devons ajouter qu’en l’absence du roi, qui ne le payait plus, Napoléon avait tenu, après l’audience du 20 novembre, à ce que la pension de J. de Müller lui fût intégralement versée par les autorités françaises alors maîtresses de Berlin et que J. de Müller l’avait acceptée : « Von dem (Kaiser Napoleon) an erhielt ich, wie sonst vom Künig, mein volles Gehalt, wurde der Last der Einquartierungen befreit, lebte und studirte in gelehrter Ruhe » (/6id., p. 267); c'est ce que confirme une lettre du 28 mai 1807 (S. W., 33. Theil, Biographische Denkwürdigkeiten. NV. Theil, 392; Beilage. An Herrn... in Memel, p. 144: « Da ich in der That wider das System, nie aber gegen Persünlichkeiten, gearbeitet, und nun alles anders geworden war, wurde ich nicht nur mit aller Schonung, sondern mit der Achtung behandelt, welche ich nur immer wünschen konnte. Sie werden gelesen haben, dass ich zu dem Kaiser gerufen wurde. Ich betrachte es als Folge davon, dass mein Gehalt mir ferner, und, in Ermangelung der Dispositionscasse, von den Accisen bezahlt worden, dass ich auch, wie Humboldt, von der Einquartierungslast frei blieb. »

4. J. v. Müller, S. W., 33. Theil, 396, B. 18. Sept. 1807, p. 158.

2. Jbid., 396, Nachschrift des Herausgebers und Beilage zum vorigen Brief, p. 162. La lettre de J. de Müller demandant au roi de luifaire la grâce d'accepter sa démission ne parvint pas au roi à Memel; pour renouveler son offre, J. de Müller tint à attendre la conclusion de la paix. (/bid., 393, Beilage, p. 141-143; 393, B., 7. Julius 1807, p. 148.)

3. Ceux qui reprochaient à Jean de Müller, comme un crime, d’avoir proclamé Napoléon l'héritier de Frédéric, étaient peut-être ceux-là mêmes qui, suivant les expressions de Goethe, avaient commencé par « exprimer toutes les espérances et toute l'attente qu’ils mettaient dans la grandeur du caractère de Napoléon, se. croyant tenus d'attribuer à cet homme extraordinaire des fins concernant les destinées morales de l'humanité. » (Goethes Werke, Annalen oder Tag- und Jahreshefte, Stuttgart, Verlag der J.-G. Cotta’schen Buchhandlung, 23. Bd., 1868, p. 183.) C'étaient encore ceux qui avaient, au dire des journaux du temps, dès le 24 et le 25 octobre, « accueilli avec respect et empressement » l’entrée des troupes impériales à Berlin ; qui, dans « l’ordre et la tranquillité de leur défilé », admiraient « le vrai

R caractère du vainqueur » ; les mêmes qui, le 27 octobre, avaient été « électrisés » par le spectacle du « cortège majestueux et magnifique de l'empereur Napoléon Ier arrivé entre 3 et 4 heures au son de toutes les cloches, au milieu des cris d’allégresse de plusieurs milliers d'habitants de Berlin et se rendant au château des

et qui, d’ailleurs, n’était pas non plus sans complaissance à l'égard de Napoléon ‘, y mit quelque éclat : il traduisitle Discours incriminé et le publia dans le Morgenblatt du 3 mars *. Le retentissement fut grand. Qu'il prit ouvertement parti pour Jean de Müller, cela désorientait les. politiciens, hommes ou femmes, qui avaient crié à la double trahison de la cause nationale et de la liberté. Jean de Müller fut profondément. touché d’une pareille sympathie. Cela le consolait, disait-il, d’être attaqué par ces « gens de l’Allemagne du Nord qui semblaient piqués de la tarentule », par ces « enragés (en français) tels qu'il n'en avaitJamais. vus Ÿ

« Merci à vous, écrivit-il à Goethe, grand homme et noble cœur, votre nom est une égide contre l'envie. Non, mes principes n'ont.

Tilleuls » (L. Geiger, Berlin, 1688-1840, Geschichte des geistigen Lebens der preussischen Hauptstadt, T1, 1, 7, p. 212-213}, les mêmes encore qui, le 28, par l'organe du Vouveau Télégraphe, avaient proclamé la supériorité de Napoléon sur Frédéric, couvrant d’injures les hommes d’État et les généraux prussiens, se faisant l'écho des pires calomnies contre la reine Louise, dénonçant les patriotes comme Kotzebue (/bid., p. 219). Qu'on se souvienne aussi de ces princes d’Allemagne appelant l'étranger pour satisfaire, aux dépens de leurs voisins compatriotes, leurs rivalités et leurs ambitions, de ces hautes classes si dures envers lepeuple, comblant les envahisseurs de leurs prévenances et de leurs dons avec une. platitude qui indignait les Arndt, les,Fichte et tant d’autres.

Pour être édifié sur l’état d'esprit qui régnait alors en Prusse, on n’a qu'à se reporter à la Galerie des Caractères prussiens (Galerie preussischer Charaktere. Aus der franzüsischen Handschrift übersetzt, Germanien, 1808) parue en janvier 1808 et. confisquée le 10 février, mais pas assez tôt pour que 6 000 exemplaires n’en eussent déjà été vendus, et dont on attribuait la paternité à Buchholz. Fichte avait certainement cette galerie sous les yeux quand, dans ses Discours, il flétrissait les littérateurs, les hommes d’État, les militaires dont les flagorneries à l’égard des Français révoltaient les patriotes allemands. (Fr. Janson, Fichtes Reden an die deutsche Nation, eine Untersuchung ihres aktuell-politischen Gehaltes [Abhandlungen zur mittleren und neueren Geschichte], Berlin und Leipzig, Dr. W. Rothschild, 19114, p.32)

Il faut cependant reconnaître que l'attitude de Jean de Müller pouvait prêter à la critique. Il déclarait qu’il ne savait trop se louer de la manière dont il avait été reçu par les Français et il ne cachait pas qu'il «admirait » Napoléon, voire même qu'il « l’aimait »; il acceptait, on l’a vu, de se laisser payer par ses soins sa pension « comme au temps du roi ». (J. v. Müller, S. W., 36. Theil, III. Theil, Briefe an Bonstetten, Berlin, le 24 janv. 1807, p. 235-236.)

Il ne se bornait pas à se féliciter d’avoir résisté à ceux qui voulaient l’entraîner dans l’émigration (J. v. Müller, S. W., 36. Theil, 52, ohne Datum, vom Sommer 4807, Berlin, p. 239) ; il déclarait alors qu'il avait bien des raisons de le faire (Zbid., 39. Theil, Briefe an Freunde, III, 272, p. 266). Des raisons d'ordre financier : ses ressources ne le lui permettaient pas. Des raisons d'ordre intellectuel surtout : il na pouvait emporter ses papiers précieux (/b:d., 34. Theïl, Biographische Denkwürdigkeiten, V. Theil, 392, Beilage an Herrn... in Memel, 28. Mai 1807, p. 143) et toutes ses collections (39. Theil, An Freunde, IIT, 260, An N., Berlin, 14. März 1807, p. 225), instruments nécessaires de son travail qu'il redoutait, en les abandonnant, de livrer aux déprédations des soldats. (39. Theil, 262, An Han Dr. und Prof. der Theologie Wachler in Marburg, I., Berlin, 7. Mai 1807, p. 231.)

4. Fr. Frôhlich, Fichtes Reden an die deutsche Nation, p. 59 et note.

2. J. Schmidt, Geschichte der deutschen Literatur seit Lessing's Tod, fünfte- Auflage, Leipzig, Fr.-W. Grunow, 1866, IT. Bd., 1. Buch, 6, p. 477.

3. J. v. Müller, S. W., 33. Theïl, 390. B., 24. April 1807, p. 132-133.

pas changé; mais le monde a changé. Qu'y pouvons-nous ? Et puisqu'il en est ainsi devons-nous tous conspirer comme Brutus ou nous suicider comme Caton ? Gentz lui-même, qui s'exprime avec tant de fureur sur ma trahison, ne le fait pas !. »

A quoi Goethe répondit :

« Mon honoré ami, si la traduction de votre excellente étude vousa fait quelque plaisir ; si, à raison de certaines circonstances, son apparition comble vos vœux, mon but est complètement atteint. J'ai entrepris ce travail, pour ma satisfaction; je me suis dépêché de le faire imprimer pour lutter contre un préjugé qui semblait se répandre et dont plus d'un était déjà la proie sans avoir lu, de ses yeux, votre discours. Dès maintenant, dans mon cercle, j'en aperçois les meilleurs effets, et plusieurs personnes m'ont assuré ne pouvoir comprendre qu'on eût pu trouver quelque chose à blâmer dans de telles déclarations. Vous pouvez penser, vous qui êtes sûr de mon inaltérable amitié, combien cela me réjouit. Ne cessez pas d'écrire et d'agir suivant votre conviction... On continue d'agir, de faire œuvre utile pendant la tourmente, un temps vient où l'esprit de parti divise le monde d'une autre manière et nous laisse en repos ?. »

Fichte, à son tour, chose plus surprenante, prit le parti de Jean de Müller. Dans une lettre écrite de Kônigsberg, le 18 juillet 1807, où il traitait J. de Müller d'ami très cher, de confrère, de compatriote, où il le remerciait cordialement de l’appui qu’il avait donné à sa femme et à son fils, Fichte lui parlait du poison qu’on avait répandu au sujet de son discours, des démarches qu'il avait faites pour le défendre auprès de v. Schrôtter, du fidèle Hufeland, de Uhdens. Après avoir lu le dis- <ours incriminé qu'il s'était procuré par l'intermédiaire de la comtesse Schimmelmann, il l'en remerciait « pour tant de passages forts et stimulants tout à fait dignes de l'esprit et de la manière de Müller ». Il regrettait seulement que la nécessité ne lui eût pas été épargnée d’être forcé de parler dans de telles circonstances et qu’au moment où lui, Fichte, avait pris la résolution de quitter Berlin, le temps lui eût manqué pour entraîner Müller avec lui.

Il faisait tous ses efforts pour le dissuader de quitter, comme il en manifestait le dessein, le service du roi de Prusse.

« On — cet on à qui on prête tant de choses — ditque vous penseriez à

4. Cité par J. Schmidt, Geschichte der deutschen Literatur seit Lessing's Tod,

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