‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 31 sur 95 · Ibid., p. 136. — 3. Zbid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p. 136. — 3. Zbid., p

rien n'y dérange notre existence matérielle, La sujétion est précisément

dangereuse parce qu'elle émousse tout vrai sentiment d'honneur et présente même un côté agréable pour le paresseux qu’elle débarrasse de maint souci et de mainte réflexion personnelle.

« Prenons garde de nous laisser surprendre par cette douceur de la servitude qui enlève même à nos descendants l'espoir d’une libération future. Notre activité extérieure est-elle entravée et enchainée, élevons

d'autant plus hardiment notre esprit vers l’idée de la liberté, vers la vie

dans cette idée ; ne désirons et ne souhaitons que cette seule chose. Que la liberté disparaisse pour quelque temps du monde visible, mais préparons-lui un asile plus intime dans nos pensées, en attendant que grandisse autour de nous un monde nouveau qui soit assez fort pour donner à cette idée la réalisation extérieure. Notre esprit, dont la libre disposition ne nous sera probablement pas enlevée, devra symboliser, présager et garantir ce que plus tard deviendra la réalité. Ne permettons pas que notre corps entraine notre esprit dans son abaissement, sa sujétion, sa captivité.

« Si vous me demandez comment nous pourrons y arriver, je ne puis vous faire que cette seule réponse qui résume tout : « Il nous faut immédiatement devenir ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être! ».

Ce fier langage est loin de l’humble soumission à « l'homme du destin » que prêchait Jean de Müller. Fichte n'admet pas, comme il Le dira explicitement quelques années plus tard, comme il ne peut le dire

encore à la face des Français, mais comme il le pense déjà certainement,

qu'il faille subir la domination de l'étranger à titre de punition divine et d’expiation. Il n’admet pas que le triomphateur du jour soit, comme beaucoup le pensent, « une verge entre les mains de Dieu », et qu'il faille se résigner à lui présenter le dos pour recevoir ses coups. Le peuple allemand n’a pas à attendre la liberté d’un « sauveur providentiel ? ». Fichte enseigne, aussi clairement qu'il était possible de le faire dans les circonstances présentes, que le peuple allemand ne peut attendre son salut que de lui-même : son recueillement préservera, contre les assauts de l'oppression de l'étranger, l'esprit allemand, l'esprit de liberté qui, un jour meilleur, ressuscitera la nation. Loin de subir sans protestation le « règne du diable ? » et de le laisser se perpétuer, il faut travailler à le détruire.

En revendiquant pour l'Allemagne, devant l'étranger, le droit à l'indépendance, Fichte entendait stigmatiser ceux qui, par crainte de Napoléon,

4. Discours à la Nation allemande, trad Molitor, Discours XIII, p. 191, 192. 2. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre, p. 417, 418. 8. bid., p. 418. |

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abdiquaient touteliberté et flagornaientle nouveau «Maître du Monde! ». Et, pour faire disparaître le fantôme de la peur qu'il inspirait, il osait l’affronter « en le regardant bien en face? ». « Deux suppositions sont possibles, disait-il. Le personnage qui détient actuellement une grande partie des affaires du monde est réellement un grand esprit, ou il ne l’est pas: il n’y a pas de milieu. Prenons le premier cas. Toute grandeur humaine ne repose-t-elle pas sur l'indépendance et l'originalité de la personne? Mais il est tout simplement impossible qu’un pareil caractère n’estime pas chez les peuples et les individus ce qui, dans son for intérieur, fait sa propre grandeur, c'est-à-dire l'indépendance, la fermeté, l'originalité de l’existence. Sa grandeur lui inspire un sentiment de sécurité et de confiance. Il dédaigne de régner sur de misérables esclaves et d'être grand parmi des pygmées ; il ne peut croire qu'il lui faille d’abord abaisser les hommes pour les dominer ; la vue de la corruption ambiante lui est pénible; il souffre de ne pouvoir estimer les hommes, mais tout ce qui élève les autres hommes, ses frères, tout ce qui les ennoblit et les met dans un jour plus favorable fait plaisir à son esprit également noble et lui procure la plus haute jouissance. Et un tel caractère serait froissé d'apprendre que l’on utilise les bouleversements amenés par les temps actuels pour arracher à son profond sommeil une vieille et respectable nation, mère de la plupart des peuples de l'Europe moderne, qui tous lui doivent leur éducation ; que l’on essaie de déterminer cette nation à recourir à un moyen qui la préserve et la guérisse de la corruption,

1. Fichte revient, dans son treizième Discours, sur ces « flagorneries » des « panégyristes » de Napoléon qui ne cessent de pousser ces exclamations enthousiastes : « Quel génie supérieur ! Quelle sagesse profonde ! Quels vastes projets!» et c’est par un sursaut de révolte qu’il y répond:

« Nos flatteries paraissent nous être arrachées surtout par la crainte et la terreur. . Quoi de plus ridicule qu’un homme craintif qui vante la grâce ct la beauté de celui qu'il tient effectivement pour un monstre, mais qu’il essaie d’amadouer par ses flagorneries pour ne pas en être dévoré ? |

«Ou bien ces louanges seraient-elles autre chose que des flatteries, l'expression véridique de la vénération et de l'admiration qu'ils ne peuvent s'empêcher de professer à l'égard du grand génie qui, d’après eux, dirige les affaires humaines? Comme ils connaissent peu, en ce cas, le caractère de Ia vraie grandeur... La vraie grandeur n'a jamais été vaniteuse.. elle n’aime point les statues que lui dressent les contemporains ; l’homme vraiment grand n'accepte pas qu'on lui décerne le surnom de grand, il déteste les applaudissements bruyants et les louanges de la foule; il repousse tout cela, au contraire, avec le mépris qui convient ; c’est sa propre conscience qui est son premier juge, en attendant que la postérité se prononce franchement sur lui. Un autre caractère se rencontre en outre chez l’homme vraiment grand ; il vénère et il redoute le destin obscur et mystérieux, il n'oublie pas que la roue de la fortune tourne sans cesse, et il ne permet pas qu’on célèbre son bonheur et sa grandeur tant que tout n’est pas terminé ». (Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIII, p. 224-2925.)

2. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XII, p. 200.

qui lui donne l'assurance de n’y jamais retomber et de relever en même temps tous les autres peuples! Nous ne poussons nullement à des scènes de sédition contre lesquelles nous mettons plutôt en garde, parce qu'elles conduisent forcément à la perdition. Ce que nous voulons, c'est indiquer la base immuable sur laquelle on établira chez un peuple du monde et l’on garantira pour les siècles à venir la morale la plus haute, la plus pure que les hommes aient jamais connue et qui, de là, se propagera chez tous les autres peuples; ce que nous poursuivons, c'est la transformation du genre humain tout entier. Et l'on ose prétendre qu'une telle proposition pourrait offenser un esprit pur, noble et grand, ou quelqu'un qui prendrait modèle sur lui... Ne serait-ce pas l’aveu, à la face du monde entier, que nous sommes gouvernés par un maître misanthrope, aux idées basses et étroites, inquiété par le moindre éveil de force indépendante, incapable d'entendre sans frémir les mots de moralité, de religion, d’ennoblissement des caractères parce que l’abaissement des hommes, leur torpeur et leurs vices peuvent seuls lui garantir le salut et l'espoir de se maintenir au pouvoir ? Et l’on nous demande de nous rallier... à cette opinion qui ajouterait encore à nos maux la honte d'être gouvernés par un tel homme ? |

« Admettons le pire, admettons que ces gens aient raison contre nous... Faudra-t-il donc que, pour le plaisir de ceux qui ont peur, le genre humain coure à la dégradation et à la perdition finale, sans qu'il soit permis à l’homme que son cœur inspire de lui crier casse-cou? Supposons même qu'ils aient non seulement raison, mais que notre maître actuel leur donne raison et s'applique à lui-même le jugement dont nous avons parlé. Quel serait alors le châtiment suprême et dernier qui pourrait en résulter pour ce donneur de conseils importuns? Connaissez-vous une peine supérieure à la peine de mort? Mais la mort nous attend tous et, depuis que le genre humain existe, des hommes au cœur noble ont bravé ce danger pour des raisons moins importantes!.»

Double hypothèse également injurieuse pour le Maître du jour, l’une par son ironie, l’autre par sa brutalité, et l'on peut se demander si la figure que Fichte traçait de l’homme supérieur, par le contraste qu’elle devait fatalement évoquer, n'était pas plus offensante encore pour Napoléon que le rappel de la mort du libraire Palm fusillé sur son

ordre.

Enfin, tandis que Jean de Müller avait glorifié en Napoléon celui à

4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XII, p. 201-203

qui Dieu avait donné l’empire du monde’, Fichte s'élève avec indigna-

tion contre l’apologie de la Monarchie universelle. « Osons envisager, avec tout ce qu’il a d’odieux et d’absurde, ce

fantôme d’une monarchie universelle que l’on commence d'offrir à la

vénération-publique pour remplacer un système d'équilibre qui, depuis quelque temps, devient de plus en plus improbable... Suivrons-nous les littérateurs, qui, pour nous consoler de tous nos malheurs, nous font espérer que nous serons, nous aussi, sujets de la nouvelle monarchie universelle ?

« Les croirons-nous quand ils annoncent qu’un individu s’est trouvé qui aurait décidé de malaxer tous les germes d'humanité rencontrés dans le genre humain, pour couler dans n'importe quel moule cette pâte molle ? Une brutalité si monstrueuse, un tel défi à tout le genre humain seraient-ils possibles à notre époque? Et quand bien même nous voudrions nous résoudre à croire de prime abord cette chose incroyable : quel instrument pourrait-on trouver pour réaliser un tel plan? Quelle serait l'espèce de peuple qui, étant donnée la civilisation actuelle de l'Europe, ferait la conquête du monde au profit d'un nouveau monarque universel? Voilà bien des siècles que les peuples européens ont cessé d’être des sauvages et de dévaster pour le plaisir de dévaster… A l’époque actuelle un conquérant du monde aurait tout d’abord à nous faire, par des artifices voulus, rétrograder jusqu'aux siècles barbares. Le conquérant actuel devrait habituer ses hommes à piller froidement et de propos délibéré; il devrait encourager les exactions, au lieu de les punir. Il faudrait, de plus, effacer la honte qui s'attache naturellement à des actes de ce genre; le pillage deviendrait ainsi l'indice honorable d’une intelligence délicate, serait compté parmi les actions d’éclat et ouvrirait le chemin de tous les honneurs et de toutes les dignités. Où existe-t-il done en Europe une nation assez infâme pour se prêter à un tel dressage ?

« Admettons même que ce conquérant parvienne à réaliser cette transformation! Ne sera-ce pas le meilleur moyen d'empêcher le succès de ses

1. Il faut bien reconnaître, comme le remarque Fr. Janson, qu’en dehors des romantiques qui, à la suite de Fr. Schlegel, rêvaient d'opposer à Napoléon une Monarchie universelle autrichienne et catholique, la plupart des contemporains croyaient, à cet égard, au triomphe de Napoléon et y voyaient le refuge et le salut.

Janson cite des écrivains comme Buchholz, Cülln, Saul Ascher, des esprits critiques aussi distingués que H. de Bulow, Arndt, Guillaume de Humboldt, Adam Müller.

Et même des hommes comme Stein, Scharnhorst, Gneisenau, au moins dans les jours qui suivirent la paix de Tilsitt, croyaient que Napoléon allait réaliser l’Empire universel. (Fr. Janson, Fichtes Reden an die deutsche Nation. Eine Untersuchung ihres aktuell-politischen Gehaltes [Abhandlungen zur mittleren und neueren Geschichte], p. 90-92)

FICHTE ET SON TEMPS. (Ill). 8

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projets? À partir de ce moment, un pareil peuple ne verra plus dans les hommes, dans les pays, dans les œuvres d'art conquis qu'un simple

moyen d'acquérir très rapidement des richesses qui lui permettront de continuer sa route et d’amasser de nouveaux trésors ; il se hâte d'extorquer de l’or qu'il s'empresse ensuite de hasarder dans de nouveaux risques ; il abat l’arbre dont il veut s'approprier les fruits. Secondé par de tels soldats, le conquérant fera vainement appel à tous les artifices de la séduction, de la persuasion, de la duperie. Vus de loin,

ces guerriers peuvent, à la rigueur, faire illusion, mais dès qu'on les

voit de près, on est frappé de leur brutalité bestiale, de leur passion honteuse et éhontée du pillage, et l’aversion de tout le genre humain éclate au grand jour. Avec une armée de ce genre, il est possible de saccager la terre et d'en faire un désert sans âme et sans vie, mais jamais on n'y pourra créer de monarchie universelle !, »

On n'avait pas encore entendu condamner plus sévèrement sans doute le rêve meurtrier de, l'impérialisme que Jean de Müller avait exalté sous la forme de l'impérialisme napoléonien. |

À travers les ambitions de Napoléon Fichte vise également la thèse du «génie politique » soutenue par les romantiques, et sans doute prenaitil un plaisir ironique à montrer par l'exemple de ce Napoléon que leur germanisme poursuivait de sa haine, et par l’exemple de la servitude dont souffrait l'Allemagne, où aboutissaient les rêves césariens des adeptes du nouveau Saint-Empire.

À la justification du despotisme universel, Fichte entend substituer la

conception jacobine du salut par le peuple, telle qu’elle se rencontre

déjà dans le fragment sur la République des Allemands. Avec plus de réserve ses Discours proclament la souveraineté du peuple, préchent la lutte pour son affranchissement. Sur cette souveraineté, sur cet affranchissement repose l'espoir même du salut pour l'Allemagne. Une nation qui attend sa régénération d’un sauveur est une nation condamnée à

4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIII, p. 212-215. C’est dans le même sens et peut-être sous l'inspiration de Fichte que Stein écrivait, en février 1810, au général Pozzo di Borgo : « Il semble que tous les hommes bien intentionnés devraient s’unir pour entretenir ces sentiments d’élévation et de courage et combattre par la parole et par les écrits les misérables qui tâchaient de diviniser Napoléon pour justifier leurs bas intérêts et rendre désirable une servitude universelle, tombeau de toutes les vertus publiques et privées. En Allemagne le nombre de ceux qui ont voué leur plume à cette honte n’est pas grand, mais il y en a, et il est très heureux qu’en Prusse l'esprit public et les principes de l'homme qui dirige les écoles condamnent ces misérables, que les établissements qu’on s’oceupe à améliorer ou à fonder offrent un refuge aux savants bien pensants, et portent un jugement sévère sur les prétendus avocats du despotisme. » (Pertz, Das Leben des Ministers Freiherrn vom Stein, II. Bd., 1807 bis 4812, LV. Buch, 1v. Abschnitt, p. 421.)

= LES DIScouRs À LA NATION ALLEMANDE. RAS

devenir esclave et à disparaître; il n'y a pour l'Allemagne de renaissance possible que par une conversion due à l'effort shRiniuel de toute la Nation.

Donnée par l'État et imposée, au besoin, par la contrainte, ce nest pas le bon tyran, c'est l'éducation qui peut seule engendrer un esprit vraiment national; cet esprit national est un esprit d'humanité ; par suite, le véritable patriotisme allemand coïncide avec le véritable cosmopolitisme, avec le Règne du Droit. Voilà l’enseignement final des Discours qui sera la dernière riposte de Fichte au nationalisme romantique. « Une seule chose peut nous sauver, déclarait l’avant-dernier Discours : une transformation complète et la naissance d’un esprit absolument nouveau ‘.. La lutte par les armes est terminée, mais, dès que nous le voudrons, commencera la lutte nouvelle, lutte des principes, des mœurs, du caractère ? » : « Vous avez le choix. Voulez-vous être un point d’aboutissement, les derniers représentants d’une race méprisable au delà de toute mesure par la postérité... Ou bien voulez-vous être un point initial, le début d’une époque nouvelle dont la splendeur dépassera vos rêves les plus audacieux ? Voulez-vous être ceux de qui la postérité datera l’ère de son salut ? Réfléchissez que vous êtes les derniers à pouvoir provoquer cette grande transformation *. »

Cette « grande transformation », la « naissance de cet esprit absolument nouveau » que prophétise le philosophe, c’est la reconstitution de l'unité nationale par la nouvelle éducation nationale, l'éducation du peuple conforme aux enseignements et à la méthode de Pestalozzi, telle que Fichte l’a décrite dans ses Discours. |

« Si vous me demandez comment nous pourrons y arriver, je ne puis

vous faire que cette seule réponse qui résume tout : il nous faut immé-

diatement devenir ce que nous n’aurions jamais dû cesser d'être : des Allemands!»

Or, ce qui caractérise, nous l'avons vu, l'Allemand, c’est d'être un peuple primitif — sa langue demeurée toujours vivante en est la preuve — un peuple dont l'originalité consiste en ce qu’il recèle en lui la source même de la vie et de la régénération spirituelles, la libertéÿ. Ce fut tou- Jours par les revendications de la liberté que s’affirma le développement du génie allemand. Le Christianisme, importé comme une plante étransorte, en pleine civilisation romaine, n'avait pu produire ses véritables

fruits, il avait été détourné de ses origines. Déformé par cette civilisa-

4. Discours à la Nafion allemande,trad. Molitor, Discours XIII, p. 222.— 9. Jbid., p. 216. — 3. Zbid., Discours XIV, p. 232. — 4. Zbid., Discours XII, p. 192 — 5. /Zbid., Discours VII, p. 115.

tion, réduit par la papauté à un formalisme vide et à un autoritarisme tout politique, il avait renié son esprit, quand un Allemand, Luther, en qui cet esprit avait soufflé, entreprit de régénérer le Christianisme en le ramenant à sa source et en revendiquant, pour la conscience, le droit de libre examen. La Réforme transfigura le monde chrétien et, à la lumière de l'Évangile, la vie religieuse de l’humanité fut rénovée : désormais, plus d’intermédiaire extérieur entre Dieu et les hommes, le lien qui rattache à Dieu est intérieur à la conscience.

De même qu’il a libéré la religion, l'esprit allemand a libéré la philosophie. Jusqu’alors et sous l'empire des vieilles doctrines, la philosophie avait été la servante de la théologie : la pensée, inconsciente de son autonomie, n’était pas habituée à tirer la vérité de son propre fonds, elle bornait sa tâche à démontrer la vérité de la doctrine de l’Église; la Réforme ne modifia pas ces habitudes, elle ne fit qu’en changer l’objet; la philosophie, qui avait été si longtemps la servante de l’Église, devint l’eselave de l'Évangile. Cependant l'étranger, qui ne possédait pas l'Évangile ou n'avait pas pour lui la dévotion des Allemands, dégageait peu à peu la philosophie du joug de la religion et, prenant conscience de la liberté de la pensée sans être retenu par sa croyance au surnaturel, édifiait une philosophie de la religion « naturelle », du sens commun en contradiction directe avec la religion dont elle triomphait sans difficulté. Mais ici encore l’œuvre du génie allemand, tout en acceptant le principe de l'indépendance de la philosophie, fut de découvrir le caractère supra-sensible de la raison et de restituer un sens vraiment religieux à la philosophie, fondée maintenant sur l'autonomie de la raison, sur la liberté morale. Ce fut notamment l’œuvre de Kant et de l’auteur de la Théorie de la Science qui établirent ainsi la vraie liberté de l'esprit ?.

Du point de vue politique, après l'échec de la Révolution française qui aboutissait au Napoléonisme, Fichte trouvait particulièrement intéressant de rappeler que, longtemps avant de s'être posé en France, le problème d’une constitution politique à base rationnelle et philosophique, le problème de l’État idéal avait été résolu en Allemagne : l’histoire des villes libres du Moyen Age le disait assez. Depuis, il est vrai, les convoitises et la tyrannie des princes avaient détruit la vie de ces glorieuses cités et anéanti leurs libertés ; c’est seulement alors que la nation allemande avait cessé de briller d’un vif éclat; que, de ruines en ruines, elle en était tombée au degré où elle se trouvait. Tout ce qui restait encore de bon et d’estimable en Allemagne avait vu le jour dans ces antiques cités. Le peupleallemand, par sa classe bourgeoise, est le seul de tous les peu-

- 4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours NI, p. 88-92. — 2. Ibid., p. 94.

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ples néo-européens qui ait pratiquement démontré, depuis des siècles, qu'il était capable de supporter la constitution républicaine !. Et, dans son neuvième Discours, Fichte affirme sa conviction personnelle que cette constitution républicaine a été la source par excellence de la culture allemande, la garantie première de son originalité. Toute unification de l'Allemagne qui se ferait sous la forme monarchique en laissant « au maître souverain la faculté d’étouffer, sa vie durant, quelque rejeton de la culture primitive dans toute l'étendue du territoire allemand » eût porté par sa réussite « un coup terrible à la cause du patriotisme allemand ; par suite, tout homme généreux vivant en n'importe quelle partie du territoire commun aurait pour obligation d'y faire obstacle? ».

Ainsi, en matière de politique comme en matière de philosophie ou de religion, c'est l'esprit même de la liberté qui inspire le génie allemand. Rendre au peuple allemand, avec la conscience de son autonomie, la foi en son génie, c’est à cela que tend tout l'effort de Fichte pour réveiller en lui le patriotisme. Car le patriotisme n'est, au fond, que la croyance au génie original d’un peuple et à l'existence perpétuée de ce peuple; la patrie, avec son histoire, n’est que le symbole où s'incarne, à travers la durée, l’Idéal éternel que ce peuple représente ; mais si la réalisation de l’Idéal populaire ne se concoit pas en dehors de la Patrie, l'existence de la Patrie doit donc être assurée au prix de tous les sacrifices, au péril même de la vie. La foi en l'Idéal que la Patrie incarne, soulevant les cœurs, assurera la victoire du peuple qui préférera la mort à la perte de son indépendance avec laquelle sombrerait son Idéal, car les gens dont un principe éternel enflamme le courage triomphent toujours de ceux qui ignorent l'enthousiasme. Ce n’est point la force des bras ni la valeur des armes qui fait remporter la victoire, c'est la force de l’âme*. Voilà pourquoi les peuples qui n’ont pas d'autonomie, et pas de civilisation originale, qui vivent d’une vie d'emprunt ne connaissent pas le vrai patriotisme et acceptent si facilement le joug de l'étranger.

D'ailleurs, comme l'avait déjà déclaré Fichte dans ses Dialogues patriotiques, le patriotisme du peuple allemand, pour ardent qu'il fût, n’avait rien d’exclusif, rien d’hostile aux autres peuples. Les idées que symbolise le génie allemand ne sont-elles pas, en effet, les idées mêmes qui constituent le patrimoine commun de tous les hommes? L’Allemand ne réunit-elle pas, dans son amour de la Patrie, le genre humain tout entier quand il porte le flambeau de la Liberté éclairant la Raison ?

4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours VI, p. 94-98. — 2. Zbid., Discours IX, p. 140. — 3. Zbid., Discours VIII, p. 123-126, 130-132.

us | FICHTE À BERLIN.

Et c'est ainsi que, dans l'’admirable adjuration par laquelle s’achèvent les Discours, Fichte pouvait dire : « Il vous est échu en partage la destinée supérieure de fonder l'empire de l'esprit et de la raison, au sens absolu ». « ;

Mais il avait ajouté : «... et d’anéantir la force physique brutale en tant qu'élément dominateur du monde. Si vous remplissez cette mission vous êtes dignes de vos descendants". »

Cette addition marquait toute la distance qui le séparait des romantiques. D'accord avec eux sur le caractère original du peuple allemand comme peuple primitif et sur sa mission de fonder dans le monde « l'empire de l'esprit et de la raison? », l’idée que cette conquête püt se faire par la force brutale lui faisait horreur ; il soutenait que les Allemands, « tout en conservant leur personnalité et en voulant qu’elle soit respectée de tous, admettent, réconnaissent la personnalité des nations étrangères »; il s'élevait avec énergie contre l’exclusivisme de certains peuples : « À les entendre, le restant de l'humanité n’aurait d'autre destinée que de leur ressembler et de les remercier de vouloir bien se donner la peine de diriger leur éducation... Tout ce qu'ils veulent, c’est détruire ce qui existe, et créer autour d'eux le vide où ils puissent reproduire à satiété leur propre forme *. »

Dénoncçant enfin le système politique du fameux équilibre européen qui n’est, au fond, qu’un système de proie fondé sur la convoitise, ou de la « liberté des mers », dont « on ne sait pas au juste si l’on a en vue cette liberté même ou simplement la faculté d'en exclure tous les autres * », il se félicite que l'Allemagne ait échappé à cette convoitise, et il ajoute qu'elle n’a aucun désir de conquête mondiale, que le règne pacifique de la domination de l'esprit lui suffit, et que sa position privilégiée, au centre de l’Europe, lui permettrait précisément, si elle était fortement unie, de jouer, entre les nations rivales qui s’épient, le rôle d’arbitre et de médiatrice ÿ, d'assurer parmi elles contre leurs velléités guerrières le Règne du Droit et de la Liberté.

4. Discours à ia Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIV, p. 241. — 2. Ibid., p. 241. C’est en ce sens que, toujours dans la même péroraison, il déclarait : « L’étranger lui-même vous adjure, pour peu qu’il se comprenne encore lui-même et qu’il ait le souci de ses véritables intérêts. Oui, parmi tous les peuples, il y a encore des esprits qui ne peuvent pas se résoudre à croire que les grandes promesses faites au genre humain relativement à l'instauration d’un empire régi par le droit, la raison et la vérité ne soient que de vaines duperies, et ils pensent que l’âge de fer actuel n’est qu’une période de transition à laquelle succéderont des temps meilleurs. Ces hommes, et par cela même toute l'humanité moderne, comptent sur vous ». (Discours XIV, p. 243.)

8. Ibid , Discours XIII, p. 217-218. — 4. Zbid., p. 208 et 211. Il rappelle, à cet égard, les prophéties de son Ætat commercial fermé auquel le blocus continental donnait une singulière actualité. — 5. Zbid., p. 210.

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Rien n’était plus contraire à la nouvelle croisade que préchaient les romantiques pour le triomphe du Germanisme dans le monde.

Les Discours à la Nation allemande, loin de marquer, comme on l’a cru trop souvent, une sorte de conversion de Fichte au nationalisme, sous la pression des circonstances, ne sont donc que la continuation — adaptée, comme toujours, aux événements pré-

sents — de la lutte qu'il n'avait jamais cessé de poursuivre pour le règne de la liberté et pour le triomphe de la démocratie. Et cette lutte, une fois de plus, prend le caractère d’une polémique contre les fauteurs de la réaction, contre les nouveaux défenseurs du «trône et de l'autel », contre les romantiques, devenus les ennemis de la Révolution et du Protestantisme. Fichte y emploie, d’ailleurs, les procédés qui lui sont familiers et dont il s’est fait comme une méthode. Il s’approprie les thèses de ses adversaires pour les retourner contre eux — ce qui a pu faire croire aux observateurs superficiels qu’il y avait eu chez lui une

seconde politique comme une seconde philosophie. Mais une étude plus approfondie des circonstances et des textes nous conduit, au contraire, à reconnaître l’unité de la conduite de Fichte comme l'unité de sa doctrine. Les Discours, en dépit de leur trompeuse apparence, confirment les précédents écrits politiques de Fichte. Seulement, ce qu’ils combattent chez les romantiques comme un rêve funeste, il se trouve que l'Empire français, avec Napoléon, a tenté d'en faire une réalité. Ainsi les Discours à la Nation allemande sont bien autre chose qu'une polémique toute théorique; ils ont la valeur pratique d’un acte : ils sontlacondamnation d’une politique et d’un régime dont l'Allemagne faisait, à ses dépens, la douloureuse expérience. Et le triomphe des idées de Fichte surgit des ruines mêmes de son pays : son appel à la délivrance contre la monarchie universelle est plus dramatique qu'un cri d’indignation à l'égard des mauvais bergers du peuple allemand, c’est le sursaut libérateur d’un peuple à l’agonie et qui ne veut pas mourir.

Voilà ce qui donne toute sa signification à la péroraison des Discours. Devant la Nation convoquée pour les entendre, Fichte adjurait ses con citoyens de ne pas laisser passer l'heure et de prendre enfin des résolutions viriles *. Si on lui demandait de quel droit, seul parmi les écrivains allemands, il s'arrogeait le privilège de parler au peuple allemand, il

. répondait : « Du droit que chacun aurait eu de le faire ». Mais personne jusqu'ici n’avait pris cette initiative ; Fichte, le premier, avait osé don-

1. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor. Discours XIV, p. 228-229.

ner le signal du réveil. Il fallait toujours qu'il y eùt un premier. Et celui qui pouvait l’être avait le devoir de l'être t. |

Le sort du peuple allemand était clair : ou la chute irrémédiable et l'esclavage définitif, s’il persistait dans sa surdité et dans son aveuglement, ou, s'il avait le courage de voir et d'entendre, un prochain relèvement et la perspective, pour une nouvelle génération, « d'assurer aux Allemands la mémoire la plus glorieuse? », d'être « le début d’une époque nouvelle dont la splendeur dépasserait ses rêves les plus audacieux,.. de qui la postérité daterait l'ère de ’son salut, d’être les derniers des Allemands à pouvoir provoquer cette grande transformation * ». |

Aux jeunes gens, Fichte disait sa confiance dans l'enthousiasme de leur âge pour les idées généreuses ; ils étaient encore [près des années où règne l'innocence de la Nature, et capables de vertu. On les accusait volontiers pour leur présomption, leur désir de nouveauté, leur ignorance du monde ; Fichte avait meilleure opinion d'eux; il « croyait en eux». [ne craignait pas leur prétendue présomption; il y voyait l'audace, l'annonce d’un avenir meilleur. Leur désir de nouveauté attestait l'envie de quitter l’ornière accoutumée et de rompre avec la routine; leur ignorance du monde était l'ignorance de la corruption. [Il demandait aux Jeunes hommes de ne pas imiter plus longtemps l'exemple des hommes faits ; car il n'y aurait plus alors d'amélioration possible et il cherchait à attiser en eux la flamme ardente qui purifie et qui féconde, la flamme des hautes envolées qui fait l’éternelle jeunesse ‘.

Se tournant vers les vieillards, Fichte ne cachait pas qu’ils avaient été, depuis trente ans, par leur incapacité et par leur égoïsme, l'obstacle à toutes les réformes ; ils avaient consacré leurs forces non pas au service du progrès, mais à la résistance contre tout progrès. Et ils avaient, en ce sens, remporté d'assez beaux triomphes. S'ils persistaient dans leurs errements, ce dernier combat leur épargnerait tout combatultérieur. La seule chose qu'on leur demandât actuellement, c'était de s'abstenir et de se taire. Si leur sagesse avait pu sauver l'Allemagne, c’eût été chose faite, depuis le temps où prévalaient leurs conseils 5.

Contre les hommes d'État, Fichte dirigeait le grief d’avoir été les ennemis jurés de la pensée ; ils auraient volontiers taxé de démence les hommes de science et les auraient enfermés dans des hospices d’aliénés ; il les suppliait de ne plus mépriser la réflexion, d'entendre raison, d'écouter et d'apprendre ce qu’ils ne savaient pas 6.

4° Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIV, p. 230-231. — 2: Ibid, p. 232. — 3. Jbid., p. 232. — 4. Jbid., p. 234-235. — 5. Jbid., p. 235-236. — M0. "D DT:

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