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Aux savants il demandait de ne pas rester confinés dans le domaine de la pensée pure, sans se soucier du monde réel, comme onle leur avait reproché, non peut-être sans quelque raison ; d'appliquer leur pensée à la vie ; de ne pas se jalouser entre eux, comme ils en avaient trop souvent l'habitude ; de se réconcilier pour l’œuvre commune !.
Il conjurait les princes de renoncer aux erreurs qu'il avait dénoncées et dont l'Allemagne avait failli mourir. Il précisait leur responsabilité vis-à-vis de leurs peuples; il les suppliait de fermer leurs oreilles aux flatteries, d'écouter la voix qui osait leur dire la vérité, d'inaugurer ainsi une ère nouvelle; il leur proposait de réunir leurs conseillers, de leur soumettre le remède proposé dans les Discours, d'examiner avec eux s il en existait de meilleur, et surtout de ne plus temporiser par des. demi-mesures, de prendre une décision immédiate, définitive, efficace ?. I invoquait enfin, pour s'unir à la sienne, la voix des aïeux lointains qui, de leurs corps et de leur sang, avaient barré la route à l'invasion romaine dans sa tentative de monarchie universelle et « sauvé l’indé-
pendance des montagnes, des plaines et des fleuves qui sont actuellement devenus la proie de l'étranger » ; il s’écriait : « Jusqu'ici la résistance que nous opposâämes aux Romains avait paru noble, grande et sage. Si notre race meurt avec vous, notre gloire se change en opprobre, notre sagesse en folie. Si la race allemande devait être absorbée quelque jour dans l'empire romain, mieux eût valu que ce fût dans l’empire ancien plutôt que dans le nouveau. Nous avons résisté au premier et nous l'avons vaincu ; vous avez été réduits en poussière par le second. Puisqu'il en est ainsi, on ne vous demande pas de vaincre vos ennemis avec des armes réelles ; ce qu'on veut, c’est qu’en face de l'étranger votre esprit se relève et reste debout *. »
A ces voix il joignait celles des ancêtres plus proches qui avaientlivré les combats sacrés pour la liberté de religion et de conscience et qui demandaient que leur sacrifice n’eût pas été consommé en vain *.
Tous se réunissaient pour supplier la génération présente de ne pas les obliger à rougir d'être des fils d'hommes inférieurs, des fils d’esclaves’.
L’étranger lui-même, s’il avait conscience de son propre intérêt, leur ferait écho: car si l'Allemagne sombrait dans sa défaite, sa ruine emporterait celle de la civilisation et toute l'humanité en serait ébranlée jusque. dans ses profondeurs f.
Jamais la « puissance spirituelle du verbe » de Fichte n'avait été
4. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor. Discours XIV, p. 237-238. — 2. Ibid., p. 239-241. — 3. Jbid., p. 241. — 4. Ibid., p. 241-242. — 5. Jbid., p. 242. — 6. Zbid., p. 243.
plus magnifique; jamais «la force et la sincérité de sa conviction intime‘ » n'avaient élé plus entrainantes : le philosophe avait voulu «jeter dans un des cœurs qui avaient battu sous ses yeux une étincelle capable de l’'embraser pourla vie entière » ; il avait voulu, ainsi qu'ilen manifestait l'intention, que sa voix retentit, par delà son auditoire, « jusqu'aux dernières limites des pays de langue allemande ? ».
Jamais, enfin, semble-t-il au premier abord, les circonstances n’avaient - été plus propices à son action. Imaginons le spectacle, tel que nous le décrit Varnhagen : « Un professeur prussien a ce rare courage d’oser réar-
borer le drapeau de la nation allemande, ce drapeau dont l'ennemi s’est
emparé et qu'il foule à ses pieds; ila eu cetteaudace en pleine occupation
militaire, quand — situation vraiment poignante — les régiments fran-
çais passent sous les fenêtres de l’Académie : quand, à maintes reprises, les tambours français couvrent sa voix. Il proclame, à la face du vainqueur, les principes dont l'épanouissement doit arracher ses conquêtes à
l'oppresseur et anéantir sa puissance. Le risque qu’il court, ille sait, on.
le sait : l'exemple du libraire Palm, récemment fusillé, est encore présent à toutes les mémoires et plus d'un assistant tremble pour l’orateur intrépide dont, à chacune de ses paroles, la liberté et la vie sont mena-
cées. En dépit des avertissements qui lui parviennent de toutes parts,
malgré les objurgations des fonctionnaires prussiens redoutant des autorités françaises quelque désagrément ou quelque dommage, sans même se préoccuper de l'irruption d’espions français dans la salle de ses conférences, Fichte poursuit sa tâche patriotique? et considère, avec une espèce de joie amère, la possibilité de donner sa vie pourson pays“.
Si inattendue, pourtant, que la chose puisse nous paraître et ait pu
paraître à ses contemporains qui, à plusieurs reprises, crurent à ‘ l'arrestation imminente de Fichte et redoutaient pour lui une catastrophe, les Discours à la Nation allemande ne suscitèrent, de la part des occupants, aucun acte de représailles.
À peine le Woniteur signale-t-il les « lecons faites à Berlin sur l’amélioration de l'éducation par un célèbre professeur allemand ».
Et cependant c’est le moment où, dans la crainte de voir ouvrir les lettres par les autorités françaises, on s’abstenait de rien y écrire
1. L'expression est de Varnhagen, Denkwärdigkeiten des eignen Lebens, I. Bd., Berlin, 1807, p. 492.
2. Discours à la Nation allemande, trad. Molitor, Discours XIV, p- 227.
3. Fichte’s Leben, I. Bd., in, 6, p. 421; Varnhagen, Denkwürdigkeiten des eignen Lebens. I. Bd., Berlin, 4807, p. 492-493; IT. Bd., Besuch bei J.-P. Richter, Baireuth, 1808, p. 28 ; Steffens, Was ich erlebte, VI. Bd., p. 140.
4. Fichte’s Leben, 11. Bd., Zweite Abth., xVI1, 5, Fichte an Beyme, den 2. Jan., 1808, p. 499.
MP
£ ne: ë Le ’ + , r D: LS … de compromettant ; le 27 novembre, Davoust avait convoqué à Berlin
… quelques-uns des écrivains les plus en vue — Schleiermacher en tête,
qu'il traitait de « cerveau brûlé » pour avoir osé prononcer des paroles
d'indépendance — et, dans un avertissement comminatoire, il leur inter-
disait, sous peine des pires conséquences pour eux, pour leur roi, pour
leur pays, de parler de politique et de faire allusion à la situation’. Il est
vrai que Fichte ne figurait pas au nombre de ces écrivains et, par suite,
on ne peut s'empêcher de songer aux disciples que comptait Fichte
dans l'entourage des autorités françaises, à Harbaur, secrétaire du général Clarke, gouverneur de Berlin? ; à Perret, secrétaire de Napoléon. D'autre part, il y a lieu de se demander si, dans cette espèce d’indifférence à l'égard de Fichte, iln’y avait pas un nouveau témoignage du discrédit où était tombée la parole du philosophe. En tout cas, le public qui avait entendu les Discours dont, vingt ans après qu'ils eurent été prononcés, Goethe disait encore combien ils étaient grands, ne répondit guère que par le silence à l’appel vibrant de Fichte.
Rahel ne mentionne les Discours dans ses lettres que pour dire qu’une indisposition l’a empêchée de les entendre; Henriette Hertz, qui fait une description détaillée de l’état des esprits à Berlin en 4807, n’en parle pas. Nous savons même par Varnhagen que, de tous ses amis, deux seulement assistaient à son cours : Schütz et Bernhardi“.
Pour expliquer ces abstentions, Varnhagen rappelle la rivalité de Schleiermacher et de Fichte : depuis les Leçons sur les traits caractéristiques du Temps présent, qui avaient tant emprunté à A.-G. Schlegel et à Schelling, Schleiermacher déclarait que, pour employer le mot propre, Fichte le dégoûtait ; en toute circonstance, il étalait son aversion pour le philosophe, raillait volontiers ses débuts et rien ne le mettait plus en colère que d'entendre vanter FichteS. Il paraît done probable qu'avec
sa grande influence Schleiermacher s’employait à ruiner dans les
cercles cultivés de Berlin l’autorité de Fichte. Les Discours à la Nation allemande ne pouvaient qu’'accentuer l'aversion des romantiques de Berlin et de leurs disciples, de plus en plus nombreux. Ils étaient
4. Fichte’s Leben, I. Bd., m1, 6, p. 421-422, et R. Kôpke, Die Gründung der Kgl. Fr.-Wilhelms-Universität zu Berlin, Berlin, Buchdruckerei von Gustav Schade, 1860-1864, p. 60.
2. Fichte’s Leben, I. Bd., 1, 8, p. 373, An seine Gattin, den 6. Dec. 1806; et Fr. Frôhlich, Fichtes Reden an die deutsche Nation, p. 60.
8. Dans un entretien avec le Dr. Gustav Parthey,le 28 août 1827, reproduit par
Biedermann, voir Fr. Frôhlich, Fichtes Reden an die deutsche Nation, p.70.
4. Varnhagen von Ense, Denkwürdigkeiten des eignen Lebens, 1. Bd., Berlin, 1807, p. 493-494.
5. Fr. von Raumer, Leben’'s Erinnerungen und Briefwechsel, T. Bd., p. 82.
6. Varnhagen von Ense, Denkwürdigkeiten des eignen Lebens, I. Bd., p. 494.
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trop avertis, en effet, pour n'y pas reconnaître leurs thèses favorites sur le germanisme, et, sans s'arrêter à l’amère critique qui se cachait sous ces apparents emprunts, ils faisaient de Fichte, comme avait fait Schelling, un misérable plagiaire cherchant à tromper l'opinion, à recouvrer une réputation qui lui échappait, et, pour cela, prenant, en politique comme en philosophie, un nouveau visage — le visage auquel souriait la fortune — sans rien de commun avec sa propre physionomie.
Mais Fichte ne s'était pas borné à prononcer ses Discours. Pour être entendu de la Nation entière, il les faisait imprimer au fur et à mesure qu’il les prononcait. Non sans difficultés, d’ailleurs, à en juger par les obstacles que la censure accumulait pour en retarder ou en empêcher la publication.
L'histoire est suggestive, car elle témoigne non seulement des appréhensions assez naturelles des autorités, peu soucieuses de s’attirer avec les Français quelques affaires désagréables, mais, ce qui est plus caractéristique encore, du peu d’écho que rencontraient les critiques dirigées par les Discours contre les gouvernements allemands responsables, suivant Fichte, de la ruine de l’Allemagne.
D. LA PUBLICATION DES En matière d’écrits théologiques.et philoso- EPP AUURERE phiques, la censure, conformément au décret de Wôllner (1788), toujours en vigueur, appartenait au Consistoire supérieur. Le président du Consistoire von Scheve avait désigné comme censeur pour les Discours de Fichte le conseiller Nolte.
Dès la remise du manuscrit du premier Discours, Nolte manifestait ses appréhensions : son rapport déclarait que les allusions au gouvernement prussien et au gouvernement français étaient si claires qu'en accordant le visa on s’exposerait à des conséquences fâcheuses ; le manuscrit était doncrenvoyé à Fichte à fin d'amendement; Nolte annonçait à l’auteur qu’il préférait attendre, pour donner son visa, la fin du cours qui lui permettrait de juger de l’ensemble.
Mais il se heurta à la double résistance de Fichte et de son éditeur Reimer : forts de la loi qui les autorisait à considérer chaque Discours comme une publication distincte, ils réclamaient un jugement spécial pour chaque Discours. Le censeur refusant l’imprimatur au premier Discours, ils présentèrent, le 20 décembre, le deuxième. Il y était question de la méthôde de Pestalozzi; le sujet ne prêtait guère à la critique; Nolte, pourtant, essaya de soulever encore des difficultés. Il invoqua sa première décision : attendre, pour se prononcer, la fin des Discours.