‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 33 sur 95 · ARE · texte numérisé non relu

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Mais l'affaire fut alors portée par Fichte devant le président du Consistoire, qui passa outre et donna le visa.

Le troisième Discours, à son tour, provoqua une discussion et la convocation de deux nouveaux conseillers, Sack, prédicateur de la Cour, et Hecker, directeur du gymnase Frédéric-Guillaume, tous deux adver- saires de Fichte, mais qui déclarèrent n'avoir pas d’objection à formuler.

Les quatrième et cinquième Discours portaient sur la question de la langue ; en dépit des allusions aux insuffisances du français, comme langue purement dérivée, le visa fut donné parce que le mot même de «français » n’était nulle part prononcé : le détail est significatif.

Le sixième et le septième Discours obtinrent l’imprimatur sans difficultés.

Mais il n’en fut pas de même du huitième, dont le sujet portait sur ce qu'il faut entendre par un peuple et par l'amour de la patrie. Le censeur y vit une allusion non dissimulée à la situation actuelle de l'Allemagne et se demandait si, par égard même pour l’auteur, il était prudent et politique de publier de telles paroles; il déclarait « qu’un censeur français, s’il avait à examiner le manuscrit, donnerait difficilement son visa ». Il fut alors décidé qu'on prendrait l’avis du Consistoire tout entier ; celui-ci, peu soucieux d'assumer une pareille responsabilité, se déroba, alléguant qu'il y avait là une question non plus philosophique, mais politique, qui n’était pas de sa compétence et relevait, aux termes de l’édit de 1788, du département des Affaires étrangères. Celui-ci siégeant encore à Kôünigsberg et ne pouvant être utilement consulté, on se contenta de prendre l'avis d’un représentant du gouvernement, en résidence à Berlin, le conseiller aux finances Sack, un des plus chauds partisans de Stein et de Gneisenau. Les idées de Fichte lui allèrent au cœur: il autorisa l'impression.

En présentant à la censure son neuvième Discours, Fichte réclama de nouveau l’imprimatur pour le premier; il allégua qu'on était sans doute maintenant suffisamment édifié sur la tendance de l’ensemble. Mais le Consistoire refusait toujours le visa, principalement à cause du blâme infligé à l'État prussien. Fichte, alors, se tourna vers Beyme ; il se plaignit des entraves que les penseurs rencontraient en Prusse, par le fait d'édits d’un autre âge; il invoqua l'exemple de la libre Angleterre. Beyme lui conseilla de prendre patience, d'attendre le départ des troupes francaises espéré pour le printemps et le retour de la Cour à Berlin; il l'assurait qu'il obtiendrait alors facilement satisfaction. Mais, en mars, l'évacuation n’était pas même encore annoncée.

Fichte, d’ailleurs, n’étaitpas au bout de ses tribulations. Le dernier Discours, le quatorzième, lui fut renvoyé par le Président von Scheve:

Fichte avait beau dire qu'il ne s'agissait plus de combat par les armes, mais de combat spirituel, il suffisait de lire ses adjurations finales pour être fixé sur le but qu’il poursuivait. Quand, en particulier, il évoquait … F les ancêtres qui avaient fait un rempart de leur corps pour s'opposer à … la domination romaine — domination mondiale aussi, — qui avaient, de leur sang, défendu l'indépendance de leurs montagnes, de leurs plaines,

de leurs fleuves maintenant asservis à l'étranger, on devine, sans peine, l'enseignement qu'il souhaitait voir tirer de cet exemple par le peuple allemand.

Le censeur proposa des modifications; sur plusieurs des passages soulignés, Fichte céda; mais, sur l’un d’eux, il se montra inflexible. Le Président von Scheve, une fois de plus, réclama l'avis du conseiller aux finances Sack; il eut la satisfaction de voir ce patriote ardent déclarer, à son tour, que, dans ces conditions, le visa ne pouvait être donné. Fichte alors en appela au ministre tout puissant Stein, alors de passage à Berlin, qui arrangea les choses.

D'accord avec Fichte sur le fond, mais homme politique avant tout,

il ne songeait qu'à obtenir au plus tôt la libération du territoire et à éviter de froisser les susceptibilités françaises. Pour concilier le vœu de Fichte et les appréhensions légitimes des censeurs, il proposa l’adjonction d’une phrase qui modifiait un peu, en l’atténuant, la pensée de Fichte!.

1. Max Lehmann, Fichte’s Reden an die deutsche Nation vor der preussischen Zensur. Preussische Jahrbücher hgg. von Hans Delbrück, 82. Bd. Oktober bis Dezember 1895. Berlin, 1895. Verlag von Hermann Walther, p 502-543.

En ce qui concerne le dernier point, une lettre écrite par Fichte à von Scheve, le 2 avril, où il déclare que le premier des passages. soulignés ne lui paraît pas possible à modifier parce qu’il résume l’idée même de ses Discours et que les expressions wohl et übel sont verba propria, permet de reconstituer ce passage : Le voici :

« Wohl môgen Regen und Thau, und unfruchtbare oder fruchtbare Jahre, gemacht werden durch eine uns unbekannte und nicht unter unsrer Gewalt stehende Macht ; aber die ganz eigenthümliche Zeit der Menschen, die menschlichen Verhältnisse, machen nur die Menschen sich selber und schlechthin keine ausser ihnen befindliche Macht.. Zwar in welchem hôhern oder niedern Grade es uns #belgehen wird, dies mag abhängen theils von jener unbekannten Macht, ganz besonders aber von dem Verstande und dem guten Willen derer, denen wir unterworfen sind. Ob aber jemals es uns wieder wohlgehen soll, dies hängt ganz allein von uns ab, und es wird sicherlich nie wieder irgend ein Wohlseyn an uns kommén wenn wir nicht selbst es uns verschaffen. »

Le sens de la phrase n’était pas douteux, il s’appliquait à la situation présente : du peuple allemand et de lui seul, il dépendait de reconquérir son indépendance.

La phrase ajoutée par Stein :

«und insbesondre, wenn nicht jeder Einzelne unter uns undin seiner Weise thut und wirket, als ob er allein sey, und als ob lediglich auf ihm das Heil der künftigen Geschlechter beruhe ».….

enlevait au passage son caractère comminatoire et lui donnait l'apparence d’une généralité banale. Voir Fichte, S.W., Bd., VII, Reden an die deutsche Nation, vierzehnte Rede, p. 487-488,

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LES ne AL LA en. | 127 Maisle fait le plus caractéristique de toutes ces négociations se produisit à propos du treizième Discours, celui où Fichte flétrissait les rêves sanglants du despotisme universel et dénoncait les basses flatte- ries des adulateurs de Napoléon. Le philosophe reçut la note suivante du censeur chargé de donner le visa :

« Le manuscrit du treizième Discours de M. le professeur Fichte a été « égaré par un malencontreux hasard, après que l'imprimatur lui avait « été accordé; malgré toutes les recherches, il n’a pas été retrouvé. « Pour ne pas arrêter l'impression chez l'éditeur Reimer, j'invite M. le « professeur Fichte à refaire ce Discours, d'après ses cahiers, et à me « l'envoyer pour l’imprimatur !.

« Berlin, 13 avril 1808. : « Von SCHEVE. »

Fichte ne se fit guère illusion sur les causes de ce singulier accident, d'autant moins que, depuis le début de la publication, les avertissements écrits et les communications orales ne pouvaient lui laisser aucun doute quant à l'état d'esprit des censeurs ?. Aussi fit-il suivre la lettre de Scheve d’une note explicative qui parut en tête de son treizième Discours.

« Ge que cette lettre peut vouloir entendre par « mes cahiers », je ne le saisis pas. Ce que j'avais mis par écrit et préparé sur des feuilles volantes pour composer le texte de mon Discours, je l'ai brûlé tout récem ment en changeant d'habitation. Aussi ai-je été forcé d’insister pour qu'on me rendit le manuscrit qui ne devait pas être perdu. On m'assura que, malgré les plus minutieuses recherches, il n'avait pas été possible de le retrouver. De fait, je ne l'ai pas revu, et j'ai dû combler cette lacune comme je le pouvais.

« Puisque je suis forcé, pour ma justification, de faire part de cetaccident au public, je le prie de croire que les apparences qu'on serait en droit de tirer aussi bien de l'accident lui-même que de la lettre qui le signale ne sont à aucun degré dans les habitudes de la censure berlinoise, et que cet accident, extrêmement rare, constitue peut-être un cas unique ; il ÿ a lieu d'attendre qu'on prenne des mesures pour que pareille chose ne puisse dorénavant plus se renouveler ?. »

1. Fichte, S. W., VIT. Bd., Reden an die deutsche Nation, XIII. Rede, Anmerkung, p. 480-481. Ê

2. Fichie’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., XVII, 5. Fichte an Beyme, Berlin, den 2. Jan. 1808, p. 498-499.

3. Fichte, S. W., VII. Bd., Reden an die deutsche Nation, XIII. Rede, Anmerkung, p. 480-481.

Ces mesures, Fichte les réclamait dans une requête qu'il adressait, le 2 mai 1808, à la Commission instituée en vue de l’exécution du traité de paix conclu avec la France. Il y exposait les faits connus; la perte de son manuscrit égaré et impossible à retrouver, en dépit de toutes les recherches, la nécessité pour lui de combler la

Ce que toute l’éloquence de Fichte n'avait pu faire sur un public prévenu contre lui, la lecture et la réflexion le firent sur ceux qui ne l'avaient pas entendu. |

Sans parler de Stein, sur lequel nous aurons à revenir, c’est Beyme, chargé d'exprimer au philosophe sa gratitude et déclarant à Fichte : « Vous me connaissez, vous en pouvez conclure la force et la profondeur avec lesquelles la grandeur et la vérité de votre exposé m'ont empoigné. J'ai lu, en particulier, le premier Discours en manuscrit, je l’ai relu et je ne puis me rassasier de cette nourriture exquise et forte. Je l’ai communiqué, en toute confidence, à vos lecteurs habituels : tous en ont recu la même impression profonde ‘. »

D'autre part, c’est Gentz un, vieil adversaire de Fichte. Ennemi de la Révolution, admirateur de Burke ?, défenseur de Rehberg 3, auteur du

lacune résultant de cette perte et ce au.prix de quelle peine et de quelle perte de temps! La difficulté de reconstituer ce Discours tel quel, dans son inspiration primitive et, par suite, le dommage qui en résultait pour lui. Il demandait, puisque la loi soumettait les écrits à la censure, qu’au moins l'existence des manuscrits fût sauvegardée par elle, grâce à des moyens appropriés; que, quand tout autre docu-

ment, lorsqu'il est perdu, peut être rétabli, exception ne fût pas faite pour les seuls

produits de l'esprit, pour les œuvres littéraires ou scientifiques. Il demandait qu'on prit des mesures pour parer à la conception dont paraissait évidemment témoigner la lettre de Scheve, qui prenait un peu trop à la légère une chose exigeant un peu plus de sérieux ; il réclamait pour les écrivains l'assurance qu'ils seraient garantis dans l'avenir contre le dommage dont il avait été victime ; il priait enfin respectueusement la Commission de soumettre etson treizième Discours reconstitué avec la remarque qu'il y joignait pour la sauvegarde même de son honneur et le récit de l'incident au visa d’une nouvelle autorité compétente, car, dans les circonstances présentes, il ne pouvait plus avoir confiance dans le Consistoire supérieur. Voir Hans Schulz,

Fichtes Briefwechsel, 11. Bd., Nr. 588, Mai 2, Berlin, Fichte an die zur Vollziehung

des mit Frankreich geschlossenen Friedens angeordnete Immediat Kommission,

£ La Commission ne donna pas satisfaction à Fichte ; elle crut dévoir se borner à nommer, comme censeur, un Conseiller consistorial qui n’avait pas encore pris parti dars l’affaire, le prieur Hanstein. Il ne pouvait s'élever contre un Discours qui avait déjà été examiné, mais il protesta contre la remarque où Fichte prenait à partie le Consistoire et, même après que Fichte en eut adouci les termes, il ne voulait pas qu'on imprimät la lettre où von Scheve avouait la perte du manuscrit de Fichte: il demandaït à la Commission de le relever de sa mission en ce qui concernait cette adjonction. La Commission refusa, retourna le manuscrit à Hanstein en lui faisant observer que Fichte ayant effacé toutes les phrases qui pouvaient, à juste titre, soulever des objections, on ne pouvait douter que le censeur donnât le visa. Hanstein dut s’incliner et le treizième Discours put enfin paraître. (Max Lehmann, Æïichte's Reden an die deutsche Nation vor der preussischen Zensur. Preussische Jahrbücher hgg. von Hans Delbrück. Bd., 82, Oktober bis Dezember 1895, p. 502-512.)

1. Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 583, 1808, Februar, Beyme an Fichte, p. 503. . | "

2. Gentz écrivait à Brinkmann, en septembre 1803, que les réflexions de Burke sur la révolution française étaient, à son avis, un des premiers produits de l’éloquence humaine et de la sagesse politique que le monde eût produits. (Briefe von und an Fr. von Gentz, hgg. von Fr.-C. Wittichen, München und Berlin, Druck und Verlag von R. Oldenbourg, 1910, II. Bd., Gentz an Brinkmann, Nr. 138. Wien, September 1803, p. 160.)

3. Voulait-il parler des Contributions de Fichte quand il écrivait à Brinkmann, le 18 novembre 1893 : « A l'égard du jugement sur Rehberg je n’ai que cette unique

compte-rendu que l'on a vu dans le Journal littéraire universel d'Iéna sur les Contributions de Fichte pour rectifier les jugements du public sur la Révolution française! il ne cachait pas sa « haine » contre Fichte, « une haine sans limites », quoique, d’ailleurs, « purement philosophique, spéculative ou, mieux, purement poétique et purement humaine »; il traitait sa philosophie tout entière de « chimère », au. sens le plus littéral du mot?; il déclarait que l’Idéalisme de Fichte était le plus endurci, le plus incurable, le plus insociable de tous, le plus creux aussi et le plus contradictoire ; que son système était hostile à toute vraie Réalité; bref, que sa philosophie devait être proprement considérée non comme un progrès, mais comme une Due Il avait traité l’État commercial fermé « de rage et d’impudence » *; et quand parut, en janvier 1804, dans le Journal de Berlin, l'annonce où Fichte « s offrait à poursuivre dans des lecons orales l'exposition de la Théorie de la Science complète, c'est-à-dire la solution du problème du monde et de la conscience, en y apportant l'évidence mathématique », le philosophe misérable, vieilli et soufflé qu'était Fichte, à ses yeux, lui était apparu tout à fait comme le charlatan discrédité qui continue à crier sa panacée universelle, sa poudre de perlimpimpin ou son baume de longue vie sans remarquer que personne ne l'écoute plus. Ce même Gentz avoue maintenant son « suprême enthousiasme » pour les discours de Fichte; il s'exclame : « Personne encore n’a parlé de la nation allemande avec cette grandeur, avec cette profondeur, avec cette fierté ! »

A côté des hommes politiques les écrivains attestent à leur tour l’action exercée par les Discours. Jean-Paul, qui, en octobre 1808, « redoutait encore l’impétuosité de Fichte, qui ne pouvait le lire qu’à titre de gymnastique et ne voyait plus rien à tirer du contenu de sa philosophie, » s’avoue contraint, après un entretien sur les Discours avec Varnhagen, de lui accorder maintenant sa plus haute admiration . Dans les Annales d'Heidelberg il publiait un compte-rendu détaillé des Discours. Sans doute il y discutait encore certaines des vues de objection à faire : le juge est un trop misérable personnage ; il manque autant de connaissances que d'idées, et, de plus, à mon sentiment, il écrit encore dix fois

plus mal que Rehberg ». (Briefe von und an Fr. Gentz, hgg. von Fr.-C. Wittichen, 1910, Gentz an Brinkmann, n° 38. Berlin, den 18. Nov. 1793, p. 42-43, et note de la

age 42.

| he Ce compte-rendu parut en 1794 dans les n° 153, 154 du Journal littéraire universel d'Iéna.

2. Briefe von und an Fr. von Gentz, hgg. von Fr.-C. Wittichen, II. Bd., no 129, Gentz an Brinkmann. Wien, den 26. April 1803, p. 124 et 195. — 3. JZbid., n° 129, Wien, den 25. April 4803, p. 122 et 123. Voir aussi, n° 128, Wien, den 13. April 1803, p. 118. — 4. Zbid., Gentz an Brinkmann, n° 171. Wien, den 22. Dez. 1804, p. 254. — 5. Zbid., p. 254.

6. Varnhagen, Denkwürdigkeiten des eïgnen Lebens, \. Bd., Besuch bei Jean-Paul- Friedrich Richter, Baireuth, 1808, p. 28. — 7. Zbid.,p. 35.

FICHTE ET SON TEMPS. (Ill).

430 FICHTE A BERLIN. | Th

Fichte sur l'histoire, sur l'éducation, sur le langage; il mettait encore en doute l'infaillibilité de la Théorie de la Science, son « non plus ultra », et reprochait à Fichte de ne pas comprendre Schelling ; il l’accusait même, dans l’audace de son dogmatisme de visionnaire, de méconnaître systématiquement la valeur de tout ce qui est étranger, de

tout ce qui n’est pas allemand, et, en ce qui concerne l'Allemagne, de

se réclamer uniquement de Luther et du protestantisme, oubliant qu'une partie de l'Allemagne est catholique; mais, ces réserves faites, il reconnaissait dans les Discours le « battement du cœur de l’Allemagne », « le feu sacré de l'amour patriotique »; il recommandait à tous les princes et à tous les écrivains de les lire pour y conformer leurs desseins et leurs prescriptions; il retrouvait dans le caractère et dans l'inspiration de Fichte comme aussi dans son style « maintes plumes provenant des ailes de Luther, de ces ailes qui étaient moins faites pour voler que pour frapper »; il admirait son exposition et y trouvait l'éclat d’une pierre précieuse; il déclarait que sa pensée bien allemande vaut son style bien allemand; que les Discours faisaient de Fichte un des maitres de la prose allemande. Et il souhaitait aux Allemands de le récompenser en profitant de ses avis‘.

Après les hommes politiques les écrivains attestent l’action exercée par les Discours. Varnhagen parle de « la puissance d’inspiration avec laquelle cet homme merveilleux rendait courage et confiance au patriotisme humilié, bouleversé » ; il décrit « la grandeur des avantages que la légèreté et la dégénérescence des Allemands leur avaient fait perdre, mais qu'ils pouvaient néanmoins ressaisir ».

« Il n’était pas possible, ajoute-t-il, d'entendre, sans être empoigné et enthousiasmé, ces Discours qui, hors du cercle de leur auditoire immédiat, se donnaient à bon droit comme des Discours à la Nation allemande, qui ont agi au loin et à fond, auxquels, depuis, on a accordé le privilège d’avoir été un des premiers et des plus puissants efforts pour stimuler en Allemagne les revendications nationales ?. »-

La Motte-Fouqué, qui a joué dans le Romantisme le rôle d’un cheva-

lier d'aventures *, inscrit dans son exemplaire des Discours à la Nation

allemande les vers suivants :

1. Jean-Paul, Sämmtliche Werke, Paris, Tétot frères, 1837. IV. Bd., Kleine Bücherschau, p 664-669.

2. Varnhagen, Denkwürdigkeiten des eignen Lebens, 1. Bd., Berlin, 1807, p. 491-493.

3. La Motte-Fouqué avait connu Fichte, lors de son arrivée à Berlin, dans le cercle des romantiques ; ils s'étaient plusieurs fois rencontrés à la même table, mais leurs relations se bornaient alors aux banalités. En 1805, Bernhardi, leur ami com- ‘ Mmun, les avait rapprochés et ils étaient devenus beaucoup plus intimes ; sans doute leurs vues étaient différentes : le culte de La Motte-Fouqué pour Jacob Boehme ne devait pas plaire à Fichte, mais le poète admirait la puissance dialectique de Fichte

Dies sprach ein vielgetreuer Mund

Aus vielgetreuem Herzensgrund.

Er sprach's in Mitten gift’ger Feinde,

In Mitten der besorgten Freunde ;

Fort quoil die Rede stark und wahr,

Gab Licht und Leben offenbar,

Und durft’ ihm doch von all den schlimmen Kein einz’ger nur ein Härlein krümmen;

So hoch geht über büsen Rat

Des deutschen Mann's getreue That‘.

Il compose sous leur inspiration son Sigurd, vainqueur du Dragon; ce « jeu héroïque en six aventures » s'ouvre par une dédicace en vers à Fichte ? dont la conclusion rappelle, avec le rôle de Fichte dans l’œuvre

et, plus encore, la grandeur de son caractère ; de son côté, Fichte reconnaissait volontiers le talent de La Motite-Fouqué, la probité de ses efforts pour trouver la vérité, et il manifestait pour lui une inclination de plus en plus confiante. .. (Friedrich, baron de La Motte-Fouqué, hgg. von D' Max Koch, Stuttgart, Uaion Deutsche Verlagsgesellschaft (Deutsche National-Litteratur, 146. Bd., 1 Abth.), Sigurd, der Schlangentôdter. Ein Heldenspiel in sechs Abentheueren von Friedrich, baron de La Motte-Fouqué. Berlin, 1808, bei Julius-Eduard Hitzig.) 1. Note de la page 7, au vers 101. 2, Voici la conclusion de cette dédicace :

Du aber, dessen Name diesen Spruch Ziert, und beschirmt vor schwach’ und falschen Augen — (Denn solche leuchtest du hinweg von dir In ihres Traum'’s gewohnte, trübe Nacht.) Wem bôt’ich lieber das Gedicht, als dem, Der in der tapfern Brust die goldne Zeit, Die fernersehnte Deutschlands, wahrt und reift, Und gern die Wurzel schaut des edlen Baum’s, Des Frucht er mit gewalt’ger Rede treibt.

Du wusstest mein Beginnen, günntest mir Die Lust und Ehre dir’s zu weih’n. Hab’ Dank. Oft wenn ich um den mitternächt’gen Kreis Heraufbeschwor die riesigen Gebilde, Brach in altkräft’ger Pracht der hohe Zug Mir das Vertrau’n auf meine jüng’re Kunst, Und zagend stand der Zauberlehrling da, Kaum hoffend zu erleben des Geschäft’s, Des ernsten, fei’rlichlastenden, Vollendung.

Dann rief ich dich an, schauend in das Buch, Das du belebend aufschloss’t deutscher Kraft, Und meine Kraft auch hob zum kühnen Fliegen Mich durch den Nordisch heitern Himmel bald, Bald durch der Berge Wetterwolk’hoch hin, Und froh’ durft’ ich ins edle Antlitz schau’n Den Herr’n aus der grossmächt’gen Heldenzeit. Jetzt, da mein Lied zum ernsten Schlusse kam Und ich vor dich hintrete, dir’s zu bringen, Fällt von den Schultern mir das Pilgerkleid, Das, reich an vieler Muscheln farb'ger Zier, . Verlieh’n mir ward von teurer Meisterhand, Als ich zuerst hervorschritt zum Gesang,

de la régénération nationale, l'influence des Discours. Le 4 octobre 1808,

il écrit à Fichte : « Vous m'avez autorisé à vous dédier mon Sigurd. Je

le mets ici sous vos yeux. La dédicace vous exprimera combien cette manière de participer à mon œuvre m'a soutenu et inspiré, comme aussi ce que je tenais à vous dire, à vous ainsi qu'aux lecteurs qui sont attirés et non repoussés par votre nom‘. »

Fellenberg écrit à Fichte, le 6 septembre 1809: « La satisfaction que vos Discours aux Allemands m'ont procurée dépasse toute expression ? » Ernst Wagner parle à Fichte, dans une lettre du 21 novembre 1809, de la réalisation de ce que réclament les immortels Discours à la Nation allemande.

Ch. Raumer, le pédagogue, litles Discours, en automne 1808, à Paris, et il explique la profonde empreinte qu’il en a recue :

« Je lus ce que, dans les Discours, Fichte dit de l'éducation et de Pestalozzi. Je lui dois l’idée qu'il fallait faire sortir des ruines de l’ancienne Allemagne une Allemagne nouvelle et meilleure #. »

Toute la littérature du temps subit l'empreinte des Discours ; ils exercèrent, au temps de la domination étrangère, une influence à la fois morale et politique; ils opposèrent un frein puissant à l’envahissement de la mode française, à la veulerie de ceux qui admiraient tout de l'étranger. A l'heure où la police napoléonienne, avec la lâche complicité des princes allemands, persécutait toute velléité d’esprit national, ils enseignèrent le patriotisme et l'élévation, préparèrent l’affranchissement qu'avait prêché Fichte.

Und drin ich, ein wegfroher Pellegrin,

Verschiedne Lieder vor der Welt begann.

Du kanntest mich im bunt phantast’schen Mantel,

Nun jenes heitern Spieles sei genug.

Ernst zeig” ich mich vor dir, als der ich bin,

Auch mit dem Namen. dem ausländ’schen zwar,

Jedoch, der sich ein Bürgerrecht errang

Im deutschen Volk seit dreier Menschen Leben

Durch treuen Sinn und ehrbar'n Kriegesmut.

So fass’ ich mäunlich dir die feste Hand,

In deren Druck sich Treu’und Kraft verkünden.

Der Dichter hat gesprochen, und zurück

Begiebt er sich, den Bildern Raum zu lassen,

Den Gästen aus der alten, grossen Welt.

Wer solches liebt, und gern daran den Sinn

Ergôtzen mag, der leih’ uns Aug’ und Ohr.

(Sigurd, der Schlangentôdter, p. 7, 8, vers 83 à 129.) 1. Note de la page 3.

2. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., XVIII, 36, Fellenberg an Fichte. Hofwyl in der Schweiz, den 6. Sept. 1809, p. 561.

3. Zbid., XII1,+-6, Wagner an Fichte, Meiningen, den 21. Nov. 4809, p. 463. 4. F. v. "Reumer, Lebens-Erinnerungen und Briefwechsel, X. Bd., p. 82. 5. Voir Schlosser, Weltgeschichte, VIII. Bd., p. 454 sqq.

Jane LR

: Mais, ] par une à singulière à ironie des chones les és a que les Discours

ont popularisées et que le génie de Fichte a fait entrer dans l’histoire

en leur donnant l'efficacité de la wie, ce sont, pour la plupart, les thèses

; mêmes du germanisme romantique, ces thèses que Fichte n'avait, au

fond, empruntées aux romantiques que dans le dessein de les combattre.

- Une fois de plus, Fichte, comme il s’en plaignait avec amertume, n'avait 4 pas été compris de ses contemporains.

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