CHAPITRE III
A. LE TRANSFERT DE À la suite de toutes les émotions, de toutes les L'UNIVERSITÉ DE HALLE. tristesses quelui avaient values les Discours; à la suite aussi des fatigues de son dernier exil, Fichte, au mois de juillet ou d'août de l’année 1808‘, tomba, pour la première fois de sa vie, gravement malade. Les médecins ne comprirent pas grand chose à son cas. Ils diagnostiquèrent d’abord une dépression nerveuse profonde avec maladie de foie; puis survint une éruption de la peau et, après plusieurs mois, une ophthalmie très longue qui eut une double récidive, enfin une paralysie — rhumatismale, crut-on, — du bras gauche et du pied droit ?. Un traitement électrique, une triple cure aux eaux de Teplitz amenèrent sinon la guérison, du moins une amélioration notable.
Fichte qui, depuis plus de quatre mois, n'avait rien pu faire, se remit à la tâche avec une ardeur nouvelle et un esprit rajeuni. Il trouva bientôt l’occasion de montrer qu’il n'avait pas renoncé à l'action.
Dans ses Discours Fichte avait fait appel, pour entreprendre la
grande œuvre de l'éducation libératrice, aux gouvernements de l’Alle-
4. La date de mi-juillet est donnée, par la femme de Fichte, dans la lettre qu’elle écrivait à Charlotte von Schiller le 20 décembre 1808 (Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., V. Anhang, B, 5 p. 408), le fils de Fichte, dans la biographie de son père, parle du printemps (#ichte’s Leben, I. Bd., m1, 6, p. 426).Mais, dans une lettre de Fichte à ses parents du 10 mars 1809, on trouve indiqué le mois d'août. (M. Weinhold, Achtundvierzig Briefe von J.-G. Fichte und seinen Verwandten, n° 36, Berlin, d. 10. März, 1809, p. 90.)
2. Dans une lettre à Stägemann, du 2 avril 1807, Fichte affirme que cette ophtalmie l'a privé de la vue jusqu’à la fin de l’année 1808, que tout son corps a été pris, quil n'a retrouvé que récemment l’usage complet de son bras droit, que le gauche demeure encore paralysé et que lesjambes sont très faibles. (Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 602, 1809, April 2. Berlin, Fichte an Stägemann, p. 531.)
3. Fichte’s Leben, I. Bd., ur, 6, p. 426-427, et II. Bd., Zweite Abth., V. Anhang, B. 5, Johanna-Maria Fichte an Charlotte von Schiller, den 20. Dec. 1808, p. 408. D'autre part, une lettre inédite de Fichte, probablement à Fritsche, datée du 26 août 1809, confirme la guérison. Fichte y déclare que les bains lui ont fait grand bien et qu'il
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magne, prédisant la plus grande gloire à celui des États qui prendrait l'initiative de la réforme.
L'honneur en revint à la Prusse. Depuis plusieurs années déjà le ministre Beyme avait eu l’idée de fonder à Berlin un établissement d'enseignement supérieur ; il en avait longuement causé avec un ancien précepteur du roi, le professeur Engel, devenu directeur du théâtre national et membre de l'Académie. Il lui avait alors demandé un projet. d'organisation qui avait été rédigé et remis à Beyme le 13 mars 1802 !.
Selon Schleiermacher, dans ses Pensées de circonstance sur les Universités au sens allemand du mot, il s'agissait d'inaugurer non pas, à proprement parler, une Univers iténouvelle, mais un établissement qui rendrait les mêmes services. Le dessein de l’auteur était de détruire progressivement « la forme gothique et l'esprit corporatif des anciennes. Universités » et surtout d’abolir ce qu'on appelait « l’esprit étudiant », esprit que des hommes craintifs, déclare Schleiermacher, tenaient pour éminemment redoutable et pernicieux?.
Mais ce projet n’avait pas eu de suite. Il fallut les désastres de 1806, il fallut la conscience du péril qui menaçait l'indépendance même de
l'Allemagne ; il fallut le vœu unanime d’une régénération du peuple par
l'éducation pour faire aboutir l’idée que Beyme avait conçue.
La paix de Tilsitt venait d'arracher à la Prusse le duché de Magdebourg dont faisait partie l’Université de Halle. Dès l’annonce du traité, le recteur Schmalz réunit les membres du conseil académique et leur proposa d’aller à Memel trouver le roi en compagnie d’un collègue (ce fut Froriep) ? : l'Université de Halle n'était pas une Université pure-
compte avoir terminé sa cure le 29 ; il demande à son ami de lui procurer pour le 4er septembre des chevaux de relais de Dresde à Berlin, pour sa voiture; car Fichte avait sa voiture — et depuis longtemps — comme il ressort d’une autre lettre (à Wilhelm von Wolzogen) où notre philosophe, en 1804, déclare déjà que la voiture dans laquelle le professeur Resener est parti pour Pétersbourg est sa voiture et qu’elle vaut 100 Æfhr. Fichte, propriétaire d’un carrosse, le détail est piquant. (Voir Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 604; Fichte an (Fritsche?), Teplitz, den 26. Aug. 1809, p. 534, et Nr. 500, Fichte an Wilhelm v. Wolzogen, Berlin, den 18. August 1804, p. 394.)
1. Rudolf Kôpke, Die Gründung der Kôniglichen Fr.- Wilhelm's-Universität zu Berlin, Berlin, Buchdruckerei von Gustav Schade, 1860, 3, Die Hauptstadt, p. 22.
2, Schleiermacher, S. W., Dritte Abth. Zur Philosophie, I. Bd., Gelegentliche &Gedanken über Universitäten in deutschem Sinn nebst einem Anhang über eine neu zu errichtende, p. 627-628. — Outre l'ouvrage de Schleiermacher, qui donne quelques détails sur Engel et sur son projet, deux lettres écrites par Beyme le 5 septembre 1807 en font foi, l’une à Nolte, membre du Consistoire supérieur, où il affirme qu'il a sous les yeux un plan fait par feu Engel, conforme à ces idées ; l’autre à Wolf, où il déclare avoir eu, huit ans plus tôt, l’idée de fonder à Berlin un nouvel Institut qui se rattacherait d’une manière appropriée à l'Académie des Sciences, qu'il s’en était entretenu avec Engel, lequel lui avait laissé un projet relatif à cet. établissement. — Voir Küpke, Die Gründung der Künigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 3, Die Hauptstadt,. p:120;
PE À il faut en croire Steffens, le même Schmalz, accompagné du même Froriep, qui
ment régionale, appartenant au domaine de Magdebourg ; elle avait des privilèges qui lui conféraient le titre d'Université royale. On demandait en conséquence au souverain, en lui renouvelant les sentiments d’altachement à sa personne, de transférer au delà de l’Elbe le siège de l'Université perdue ; Berlin paraissait l'endroit tout désigné.
La démarche eut lieu le 10 août 1807. Schmalz présenta au roi la requête et le monarque alors prononça ces paroles : « Cela est juste, cela est bon, il faut que l’État récupère en forces spirituelles ce qu'il a perdu matériellement ! ».
Il avait ajouté que le transfert à Berlin de l'Université de Halle pourrait causer de désagréables complications avec le gouvernement de Westphalie et qu'il serait préférable de fonder à Berlin une Université nouvelle ?.
Jusqu’alors la capitale de la Prusse n'avait jamais été considérée comme un centre intellectuel. Depuis le siècle de Louis XIV, la France avait exercé sur l’Europe une véritable domination spirituelle; la Révolution avait encore accru son prestige et l’on pouvait dire que Paris avait pris la place de Rome. Berlin demeurait toujours sous l'empire de l'esprit français, des méthodes francaises. Il n'était pas jusqu’à son Académie qui ne fût mi-francçaise, mi-allemande. On ne prenait pas au sérieux ceux qui se risquaient à voir dans la philosophie d’un Kant, dans la poésie d’un Goethe, dans l’action littéraire d’un Lessing, les premières étapes de la lutte soutenue par le peuple allemand contre l'hégémonie française. Il avait fallu les rigueurs de l’occupation militaire pour que la Prusse comprît que cette hégémonie était un joug aussi — et qu’elle voulût s’en affranchir : les conquêtes de
parlait français, avait, lors du passage de Napoléon à Halle, demandé et obtenu une audience de l'Empereur. A la sortie de cette audience il avait harangué les étudiants et ses paroles avaient provoqué leurs exclamations : approbation ou blâme, on ne savait trop. Ce qui n’est pas douteux, c’est l'attitude hostile des étudiants à l'égard de Napoléon quand il fit, en grande pompe, son entrée dans la ville. (Steffens, Was ich erlebte, V. Bd., p. 211.)
1. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 4, Beschluss und Zweifel, p. 37. — Cette date du 10 août, qui est celle que donne Schmalz lui-même, est contestée par Max Lenz, qui fait appel au témoignage de Beyme. Celui-ci, dans le post-scriptum d’une lettre à sa fille, datée du 16 août, écrit: « À l'instant arrive Schmalz avec votre lettre du 7 août. J’ouvre donc encore une fois ma lettre, etc. » Lenz en conclut que Schmalz et Froriep, partis le 7 de Berlin, n’ont pu arriver à Memel avant la mi-août, — la durée du vovage étant de 9 à 10 jours, — le 16, sans doute, puisque c’est la date que porte la lettre de Beyme. L’audience ne dut donc pas avoir lieu avant cette date. Elle se placerait presque aussitôt après l’arrivée de Schmalz et de Froriep puisque, dès le 22, ils envoyaient au roi le plan de la nouvelle Ecole supérieure. (M. Lenz, Geschichte der Kôniglichen Fr.-Wilhelm's- Universität su Berlin, I. Bd., Gründung und Ausbau. Halle a. d. S., Verlag der Buchhandlung des Waisenhauses, 1910, Zweites Kap., p. 76-77.) |
2. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 4, p. 31.
Napoléon devaient amener la ruine de l'influence francaise, silongtemps prépondérante à Berlin !. 0e
La création de l'Université, devenue une nécessité administrative, prenait donc le sens d’une protestation nationale ?. Et Steffens
écrivait dans ses Mémoires : « La fondation de l’Université de Berlin est
un des événements historiques les plus notables de nos jours * ».
Schmalz fut chargé d'élaborer un projet pour le futur établissement. Le 22 août, il envoyait son premier mémoire ; il y joignait l’instante prière de conserver tous les professeurs de Halle, aux anciennes conditions. Le 4 septembre, un ordre du cabinet mettait l'affaire entre les mains de Beyme. Le roi en personne lui écrivait que, pour combler la lacune causée par la perte de l'Université de Halle, il avait décidé d'organiser à Berlin, en connexion convenable avec l’Académie des Sciences, un établissement d'enseignement général analogue‘. Beyme n’était pas seulement un excellent et fidèle serviteur, c'était un esprit d'élite. Formé à bonne école, versé dans la nouvelle littérature et dans la nouvelle philosophie, pénétré de sentiments humains à l'égard du peuple, désireux de lui donner la culture qui lui était due, il était plus qualifié que personne pour entreprendre la tâche de la réforme de l'éducation. Depuis longtemps il suivait avec un intérêt passionné les affaires de l'Université, cherchant les hommes capables de lui donner le plus d'éclat, appelant à Halle Steffens et Schleiermacher, nommant à Erlangen, après l’avoir fait retenir à Berlin, Fichte qui, depuis l’accu: sation d’athéisme, était repoussé par tous les États de l'Allemagne.
Il ne pouvait manquer d’accueillir « avec joie » un projet dont il avait eu l'initiative et dont il appréciait mieux que personne « la grande utilité 5 ».
Dès le 5 septembre, le lendemain même du décret royal, Beyme écrivait aux professeurs Schmalz et Froriep dont l'initiative, à l’entrevue de Memel, avait décidé le roi; il réclamait leurs conseils au sujet de la création des facultés de droit et de médecine ; le même jour il priait Reil d'organiser, conformément à ses vues, la clinique de la Charité, et
* faisait appel à Schütz pour avoir, avec son concours personnel, l'appui
du Journal littéraire universel dont ilétait le directeur; Beyme s’adres-