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| de l’Absolu. Ce Savoir, manifestation de Dieu, Fichte n’en fait pas Fe. quelque chose de donné, de tout fait, c'est une puissance, le pouvoir
de se réaliser conformément à certaines lois. Comme Dieu, qu'il
révèle, le Savoir est Vie et Liberté. Mais ce Pouvoir se transforme pour l’homme en un Devoir, le devoir du Savoir, qui est
de réfléchir, de prendre conscience de la vie de l'esprit, précisément parce que cette vie de l'esprit est la réalisation, l'extériorisation de la Vie divine. L’Absolu doit devenir ce qu'il est, s'élever à la conscience de ce qu’il est : telle est la loi du Savoir, qui l’oblige à se
développer, à ne pas demeurer à l’état de pure puissance. Du développement de ce pouvoir naissent toutes les déterminations de notre
monde, sort en particulier la réfraction du Savoir à travers la multiplicité des consciences individuelles.
La théorie du Savoir, puisqu'elle est l’extériorisation de Dieu, c’est,
. pour l'appeler par son nom, la théorie de la Sagesse.
B. LES « LECONS SUR LA La même idée se retrouve encore dans Les DESTINATION DU SA ing Leçons sur la Destination du Savant (Fünf Vorlesungen über die Bestimmung des Gelehrten), faites quelques mois plus tard, au cours du semestre d'été de l’année 1811. Fichte y montre que le monde, dans sa réalité vraie — œuvre du progrès spirituel — est la manifestation de la Vie divine dans l’existence, que le savant, représentant de la Raison sur la terre et instrument de sa réalisation, est l’inspiré de Dieu, celui en qui s'incarne son esprit.
Visant toujours la doctrine de Schelling, Fichte cherche à concilier, avec le rationalisme de la Théorie de la Science, la religiosité que la Philosophie de la Nature avait mise à la mode avec les romantiques. Fichte avait toujours étéreligieux, au fond de son cœur; d’un bout à l’autre, sa philosophie n’était qu’une glorification de Dieu, qu'une ascension vers l’esprit. Mais ce mysticisme que la Raison ne désavoue pas et qui est l’essence même de l’Idéalisme, n’a rien de commun avec le mystieisme naturaliste de Schelling, qui aboutit à la magie, à la superstition, à l’idolâtrie. Au nom de la Théorie de la Science, Fichte revendique ici l'esprit de la véritable religion profané par Schelling.
Dans les Leçons sur la Destination du Savant, Fichte oppose à la science purement théorique, représentation du donné, la science pratique, productrice d’une existence nouvelle, créatrice d’Idéal. La première, simple miroir des choses, est sans valeur. La seconde, au
1. Fichte, S. W., II. Bd., Die Wissenschaftslehre in ihrem allgemeinen Umrisse, p. 696-709.
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contraire, est une projection dans le monde de ce que les Grecs ont
appelé excellemment l'Idée, de ce que Fichte appelle ici la vision .
spirituelle.
Cette vision n'est sans doute pas donnée à tous; il y a une cécité pour la lumière de l’idée, comme il y a une cécité pour la lumière du soleil: de là, chez la plupart des hommes, les railleries, de là les persécutions contre ceux qui possèdent ce sens de l'esprit et qu’on traite de cerveaux dangereux. Le savant qui possède cette faculté de voir ce qui ne se voit pas, le savant qui porte en soi l’Idéal est comme une image de Dieu: il le figure par sa vision même. Il a pour mission
l'ascension progressive du monde vers la vie spirituelle; il est ainsi
« le ressort de la création continuée du monde à laquelle l'idée de Dieu sert de modèle? ».
Sans lui le monde resterait stationnaire, il n'y aurait rien de véritablement nouveau sous le soleil. Le savant est comme le trait d'union entre le monde des sens et le monde de l'esprit; il est l'intermédiaire grâce auquel l’'Idéal s’insère dans l'univers sensible®.
Le savant se caractérise par la faculté de voir l'Idéal et d’en poursuivre la réalisation. Or, parmi la foule des ignorants, il en est
déjà qui dépassent ce stade de la connaissance où l'individu n'est que le
miroir du monde sensible ; il en est qui ontune viespirituelle antonome : ce sont les hommes religieux ; ceux-là voient bien le monde tel qu'il est — comme une image, comme une expression de la divinité; ils ont une Connaissance vraie des choses. Sans doute, leur connaissance et leur conduite n’ont pas, en apparence, un contenu différent de la connaissance et de la conduite des hommes vulgaires, qui demeurent attachés aux sens, elles s'en distinguent pourtant profondément, l'esprit qui les anime est tout autre : pour l'homme religieux, la connaissance du monde est une contemplation de l’œuvre divine, l'action dans le monde une soumission à la volonté de Dieu. Seulement l'homme religieux, s'il n’est pas aussi un savant, n’a pas la connaissance exacte de Dieu: il accepte le monde tel qu'il est donné, impuissant à comprendre qu’il dépend de lui de le modifier, ignorant qu’il porte en lui le Dieu qu'il adore dans les choses, que La raison dont la lumière
brille au fond de sa conscience lui assigne un Idéal capable d'enfanter .
sur cette terre un monde nouveau, conforme à l'esprit divin. Parce qu'il s'arrête à une connaissance imparfaite et toute formelle de Dieu, il lui faut, pour satisfaire son besoin d’Idéal, imaginer un autre monde ;
1. Fichte, N. W., IIL. Bd., Fünf POS RnoEn über die FRE des Gelehrten.
Gehalten zu Berlin im Jahre 1811. Erste Vorlesung, p. 147-160. 2. Jbid., Zweite Vorlesung, p.160. — 3. Zbid., p. 161.
< Es.
LES COURS DE 1810-1811. Dent TE
- au contraire, parce qu'il possède la connaissance réelle, qualitative de Dieu, le savant ne se borne pas à une muette contemplation des
. choses, il prétend les transformer en vue d ‘édifier ce règne des fins, cette Cité de Dieu qui exige, pour réaliser l’infinité de l’Idéal, non pas un
- autre monde, mais une infinité de mondes.
Qu'il y ait peu de ces savants, faut-il s’en étonner? De tout temps, rares furent les élus en qui s’exprima la loi du monde surnaturel, les inspirés de Dieu ; de tout temps, ils furent les éducateurs de la masse ignorante. Durant les premiers âges, on les appelait prophètes, faiseurs de miracles : l'humanité d'alors, encore à l’état d’innocence avec son instinct inné du surnaturel, les suivait d'elle-même; reconnaissant leur ins-
piration divine à des signes qu’elle croyait certains, elle ohéissait aveu-
glément à leurs ordres, car elle réalisait, sans le savoir, l’Idéal dont elle subissait l’ascendant etsans lequel elle n’aurait pu vivre; ainsi se constitua primitivement la religion, avec les règles sur lesquelles repose la possibilité d'un ordre social, et avec les arts indispensables à l’homme pour vivre.
L'âge de l'innocence est passé, l’ère des miracles n'est plus. Les prophètes d'aujourd'hui, ce sont les savants, les poètes, Les artistes, tous ceux qui cherchent l’Idéal. Mais, à l'égard de ces inspirés des temps nouveaux, la masse ne se montre plus aveuglément obéissante : elle ne croit plus à la puissance divine de la baguette magique; elle veut comprendre avant d'agir. L'Idéal ne se réalise donc plus instinctivement; il faut qu'il ait été librement consenti, et cela demandera parfois plusieurs siècles. Le savant qui, le premier, aura pressenti et exprimé l'Idéal, se heurtera souvent à la résistance de ses contemporains; il devra se résigner à subir leurs injustices et leurs outrages. Mais il conservera sa tranquillité d'âme ; il sait qu’il travaille pour les générations à venir qui s'épanouiront sur son tombeau ?.
L'Idéal concu par le Savant ne deviendra efficace que le jour où il aura pénétré dans l'esprit public, c'est-à-dire où il se sera, d’une part, abaissé jusqu'à devenir populaire, et où, d'autre part, le peuple se sera élevé jusqu’à être capable de le saisir”.
Nous sommes ainsi amenés à préciser la distinction que Fichte établit entre les savants, les initiateurs quiconcçoivent l'Idéal ou qui l’enseignent, et les gouvernants qui, une fois les idées nouvelles adaptées aux mœurs, les appliqueront en les inscrivant dans les lois.
Les gouvernants méritent donc, aux yeux de Fichte, de prendre rang, dans la communauté des savants, parmi ceux qui ont charge de spiri-
4. Fichte, N. W., II. Bd., Ueber die Bestimmung des Gelehr re Zweite Vorlesung, p. 162-163. — 2. Ibid. P. 163- 172, und dritte Nori:p: "178. 3. 1bid., Dritte Vorl., p. 173-174.
el
tualiser l'humanité, car ils ont la tâche de réaliser peu à peu l’Idéal en travaillant au progrès de la justice et de la liberté, d'améliorer sans cesse
les Constitutions et les Codes. Mais entre les savants qui ont la charge de faire pénétrer l'Idéal dans l'histoire et ceux qui en ont eu l’inspiration première, il y a toute la distance qui sépare de la découverte l’exécu-
tion et du principe l'application. Or, le temps de l'application n’est pas
d'ordinaire celui de la découverte; il est bon et il est sage que le législateur soit parfois en retard sur l'inventeur, qu'il n’applique pas surle-champ des idées qui ne sont pas müres : mais il faut que l'inventeur ait liberté pleine et entière d'exposer et de répandre ses idées, en un mot d'inculquer son Idéal aux hommes de son temps.
Enfin, il s’agit de reconnaître ceux qui peuvent devenir les savants
de l’un et de l’autre type. Une culture spéciale leur est sans doute
nécessaire, bien avant qu'on puisse savoir s'ils ont vraiment les dons qu'exige leur future mission, alors que le choix de la carrière ne relève encore que de la volonté des parents ou des maîtres. Mais cette culture
a seulement la valeur d’un outil : elle exige une matière qui est ici l'esprit
même de l'étudiant avec ses dons et ses aptitudes sociales. Seul celui qui a le sens de l’Idéal, le génie de la Science, profitera de l’enseignement fait pour éveiller la vie intérieure, pour développer le goût des Idées ?.
Chez celui-là l'éducation atteindra son but positif, lui communiquera l'art de la Science qui lui permettra de se servir de l'intelligence, comme
de l'organe même du monde spirituel, de la parole comme de l'instrument
de son expression ÿ. Mais l'éducation est utile pour les autres, au moins
en un sens négatif, comme moyen de reconnaître ceux qui décidé-
ment n'ont pas le génie de la Science et auxquels aucune culture spéciale ne pourra le donner. Ceux-là sont destinés à devenir, par rapport aux autres, de simples exécutants, qui auront sans doute un rôle social à remplir, mais à condition d’accepter leur subordination*.
Les hommes en qui la divinité s'exprime directement sont dans l’humanité l'exception très rare. C’est en eux, c’est pour eux qu’existe vraiment le monde. La masse n’est là que pour leur servir d’instrument, et
encore ceux qui leur servent d'instruments sont, dans la masse, un petit
nombre; la partie la plus nombreuse, et de beaucoup, n'existe que pour les éprouver, les tourmenter, leur susciter partout des obslacles, pour les contraindre à développer toutes leurs forces. Ils sont, dans l’ordre universel des choses, tout simplement l'opposition, les forces de négation et d'obstruction nécessaires pour faire jaillir en les combattant les forces d’affirmation et de progrès ÿ. ë
1. Fichte, S. W., III. Bd., Ueber die Bestimmung des Gelehrien. Dritte Vorlesung,
LES COURS DE 1810-1811. | 173 as C. PREMIER SUCCÉS DE Le cours sur les Données de la Conscience, L'ENSEIGNEMENT DE | de la Théo PICATE - exposé de la Théorie de la Science, les Leçons
sur la Destination du Savant rappelèrent à Fichte ses plus beaux triomphes. Aux cours publics, l’'amphithéâtre était si plein que la moitié des assistants étaient obligés de se tenir debout, et le cours fermé réunissait jusqu’à une centaine d’assistants!. Pour plus d'un auditeur, étudiant ou non étudiant, les conférences de Fichte, selon la remarque d’Achim von Arnim, remplaçaient ce qu'était autrefois la religion de l’Église ?.
L'impression directe de cet enseignement nous a été transmise par Steffens, dans sa biographie :
« Parmi les philosophes, Fichte, qui rencontrait beaucoup d’adversaires, avait pourtant une grande influence. Sa manière de penser, sa personnalité si décidée et si tranchante même constituaient un centre de ralliement solide et l’audace intransigeante de son patriotisme lui gagnait le cœur de bien des gens dont il était séparé du point de vue spéculatif. Il avait déjà jeté les bases d’une conception de la vie qui, à une époque de désarroi, acquérait une grande signification historique. Le chaos où étaient tombées aussi bien la vie religieuse et la vie scientifique que la vie du pays devait amener tout le monde à comprendre la nécessité urgente où l’on se trouvait de se recueillir, de prendre parti. L'homme appelé à apporter hardiment au jour une grande idée, une idée directrice, à en faire une exigence absolue devait nécessairement être reconnu pour chef, même dans les milieux où il n'était pas compris. En fait, Fichte posait la base d’une merveilleuse entreprise : Fonder l'excellence d’une nouvelle génération, grace au
- système de l'éducation ? ». |
Twesten, à son tour, atteste l’action exercée par Fichte sur ses auditeurs. Twesten, originaire du Holstein, avait été un des meilleurs élèves. de Reinhold; il était venu suivre les cours de Fichte; il fut, lui aussi, d'abord empoigné par les lecons du maître, et ses impressions concordent avec celles de Steffens.
« Fichte, écrit-il dans son journal intime, est la plupart du temps. impassible ; seule la flamme du regard atteste la vie qui est en lui, comme son visage exprime la fermeté; d’ailleurs, il n'a pas un excel-
* p. 174-178. — 2. Jbid., p. 179-181. — 3. Zbid., Vierte Vorlesung, p. 184-190. — A 1bid., p. 184-188. — 5. Zbid., p. 192.
| 1. Max Lenz, Geschichte der Kôünigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, I. Bd., 1v. Kap., p. 347 et notes.