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LES COURS DE 1810-1811. 175 nant toute responsabilité dans une entreprise conduite, selon lui, en dehors de tous les principes et au mépris de toute règle. # Schleiermacher ne lui pardonna pas et ce fut tout de suite entre les deux grands hommes une âpre rivalité. Il faut bien dire que le succès de Schleiermacher menaçait déjà d’éclipser celui de Fichte, comme en témoigne encore le journal de Twesten. Après le premier élan d’enthousiasme, Twesten,. qui était tout prêt à recevoir l'enseignement de Fichte avec une sorte de ferveur religieuse -- et on a vu comment il l'avait apprécié — trouvait bientôt l'exposé moins clair qu’il ne l'avait cru; l’enchaînement lui échappait et il commencait à penser qu’une étude serrée de Kant le conduirait aussi loin ; quand, le 10 novembre, Fichte ouvrit ses discussions, Twesten se sentit déplacé parmi les dix ou douze élèves qui s'y rendirent ; il ne fut satisfait ni des questions qui furent posées ni de réponses qui furent données.
À mesure qu'avançait le semestre cette impression de mécontentement augmentait, bien que Fichte lui montrât un intérêt particulier et déclarât dignes d’éloges les travaux que Twesten lui avait remis. Twesten s’efforçcait de réagir : il cherchait à lever ses doutes en interrogeant les meilleurs disciples du philosophe, par exemple un jeune Lévi, l'élève chéri de Fichte ; il n’hésitait pas même à s'adresser au maître en personne?. Rien n’y faisait, le charme était rompu, et Twesten écrivait
- en confidence à son frère :
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« Souvent il m'apparaît comme tout à fait singulier ; souvent — je me fais presque honte à moi-même de le dire, mais nous sommes entre nous — il ne me semble pas très différent d'une espèce de charlatan. »
I] disait encore : « Je ne peux gagner aucun cœur à Fichte... L'homme est froid comme glace, jamais je ne pourrai être en confiance aveclui* Comment expliquer ce brusque revirement? La Philosophie de la
* Nature, dont Schleiermacher était un des plus éminents protagonistes, - avait porté Twesten à douter de la Théorie de la Science. Fichte ne lui paraissait pas résoudre de manière satisfaisante le problème de la « Nature », et quand, en guise d'explication, il renvoyait Twesten à la Théorie de la Science où les principes de la nature étaient exposés et discutés, Twesten demeurait méfiant. En même temps l'influence de Schleiermacher grandissait dans son esprit. En dépit de l'accueil plutôt froid qu’il avait d’abord recu de lui, il avait subi la séduction qu'’exer-
À 4. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 5, Die —. Gründung, p. 75, et Fichte’s Leben, 1. Bd., im, 5, p. 416. 2. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.- ne Universität su Berlin, I. Bd., 1v. Kap. p. 348-349.
3. 1bid., p. 349, et Twesten’s Tagebuch vom 10 Febr., p. 132, et 16. März, p. 152.
cait Schleiermacher sur ses auditeurs; des relations personnelles s'étaient nouées entre eux, et, à mesure que leur intimité devenait plus étroite, les rapports avec Fichte se refroidissaient".
Schleiermacher ne se gênait pas pour dire ce qu’il pensait de Fichte; dans une conversation rapportée par Twesten dans son journal, Schleiermacher jugeait sévèrement l’arrogance de l’auteur de la Théorie de la Science, sa prétention de détenir le monopole de la vérité?. Sans méconnaitre ce qu'il pouvait y avoir de captivant chez Fichte, il insistait sur les aspects qui devaient éloigner de sa philosophie : la position équivoque de Fichte se plaçant, en ce qui concerne la vie, au point de vue de la conscience vulgaire ; en ce qui concerne la pensée, au point de vue de la science ; ou encore son schématisme qui détruisait tout intérêt pour la nature, devenue une pure limite du Moi*.
Au bout du semestre « l'encyclopédie de Schleiermacher avait fait de Twesten un théologien“ » qui abandonnait définitivement philologie et philosophie. « Écouter Fichte me devient presque insupportable, écrirat-il maintenant. Je suis alors comme un homme qui a les yeux bandés, je me cogne partout, je trébuche tout le temps, j'ai peine à suivre un guide qui me promet de me conduire à un beau point de vue, au lieu de
me laisser tranquillement regarder là où je suis. Méthode, méthode, chose
bien simple et pourtant si essentielles ! ».
Au semestre d'été, Schleiermacher prit à dessein — comme Twesten l’atteste — pour faire son cours sur la Dialectique l'heure où Fichte parlait sur la Théorie de la Science. Twesten n'hésita plus à délaisser Fichte, car « ses lecons ne permettraient pas à Twesten de le comprendre et il lui resterait toujours ses ouvrages ; alors qu’au contraire il ne trouverait nulle part ce qu’exposait Schleiermacherf ».
D'autre part, Schleiermacher qui, avec la théologie, enseignait l’histoire de la philosophie, en dépit de l’éclatante réputation de Fichte, et contrairement à la prétention émise par Fichte dans son plan, réclama un autre maître de philosophie afin, précisément, de contrebalancer l'influence de Fichte, et il lui infligea cette suprême humiliation de spécifier que c'était afin que la Philosophie de la Nature fût, elle aussi, représentée à l’Université”.
1. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin. I. Bd., iv. Kap., p. 351. — 2. JZbid., p. 351, et Twesten’s Tagebuch vom 23. April, p. 178. — 3. Jbid., note 2, p. 351; Twesten’s Tagebuch. — 4. /bid., p. 351, et Twesten's - Tagebuch vom 19. Màrz, p. 155. — 5. Zbid.,Twesten’s Tagebuch vom 26. März, p. 159, — 6. Zbid., p. 351.
7. Humiliation d'autant plus sensible à Fichte que notre philosophe considérait.
comme non existante la Philosophie de la Nature. N'écrivit-il pas à Beyme encore en mai 4806 : «11 n’y à pas de Philosophie de la Nature; celui là se trompe qui croit
être philosophe sans partir de la religion et de la morale, sans y puiser ses forces;
D une he à son ami Gass, du décembre ei il jure qu'il ne
| En cela, ei était, d’ ie un avec lui-même; car, dans son | k. Diet sur la fondation de l’Université, il avait estimé nécessaire d’ad- mettre et même d'encourager la rivalité des doctrines pour éviter que L. la science ne füt « exploitée par chacun des maîtres, à son profit, comme —. un métier ». Il proposa donc d'appeler à côté de Fichte un philosophe de tendance différente. Il recommandait, pour sa part, un de ses …— anciens collègues à l’Université de Halle, Steffens, le disciple et l’ami — personnel de Schelling. Le choix était perfide.
: Steffens avait bien changé depuis le temps où il avait été, à Iéna, au …. moment de l'accusation d’ athéisme, l’instigateur de la requête des étudiants au Grand-Duc pour obtenir le maintien de Fichte à l’Université. Alors, il voyait, en Fichte comme en Gœthe, un « des tournants » des
pareillement celui qui, en matière de spéculation, croit à une Nature autonome ». — {Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, II. Bd., Nr. 520, Fichte an Beyme, 12. May 1806, À p. 419.)
2. D: W. Gass, Fr. Schleiermacher's Briefwechsel mit J.-Chr. Gass, Hein, Druck und Verlag von Georg Reimer, 1852. S. an G., Berlin, 29. Decbr. 1810, p. 87.
« Ob aber dennoch im Sommer die Reiïhe an den Platon kommen wird, steht dahin. Es wird viel darauf ankommen, was ich im Sommer lese. Ich bin schon angesprochen worden um die Ethik. Allein ich habe einmal verschworen, so lange Fichte der einzige Professor der Philosophie ist, kein philosophisches Collegium zu lesen; und sollte sich das bis Ostern ändern, so hätte ich Lust, erst als Einleitung zu meinen philosophischen Vorlesungen die Dialektik zu versuchen, die mir lange im Kopfe spukt ». La négation de la Philosophie de la Nature, l'anathème lancé par Fichte contre ceux qui croyaient à une « Nature autonome » tenait aux racines mêmes de son moralisme qui exigeait, au fond, la lutte de l’esprit contre la nature, le triomphe de l'esprit sur fa nature, et il est curieux de noter l'influence qu’à cet égard la Théorie de la Science avait pu exercer sur de jeunes esprits. Hôlderlin en est un exemple typique.« La nature, À écrit M. Joseph Claverie dans son livre posthume sur la jeunesse d’Hülderlin, avait …. été pour Hôlderlin, dès les années de Nürtingen, la consolatrice qui ne s'était jamais
. démentie ; c’est elle qui... apaisait la souffrance de cette âme blessée. » (Joseph Cla- | verie, La Jeunesse d’Hôlderlin jusqu'au roman d’Hypérion, F. Alcan, 1921, ch. vu, 4 p. 164.) Nous en avons le témoignage dans l'hymne An die Natur.
…. Or, ayant, en 1794, été suivre à Iéna le cours de Fichte et, avec l'ardeur d’un néophyte, ayant subi l'empreinte profonde de celui qu’il appelle lui-même, dans une lettre à Neuffer, « l'âme d’Iéna » (Op. cit., p. 162), il perd complètement sa foi dans la nature et se trouve entièrement désorienté. L'interprétation de la nature, telle qu’elle résulte de la doctrine de Fichte, ruinait toutes les idées sur lesquelles il avait vécu jusqu'alors et provoque chez lui une véritable crise dont on trouve la trace dans son
+ Fragment métrique. L'influence de Schiller, puis celle de son ami Schelling qui, è ardent disciple de Fichte, lui aussi, arrivait à s'émanciper de l'emprise de Fichte et à 1 restaurer une Philosophie de la Nature, Yaffranchirent de cette domination du rigorisme de Fichte dont il parle avec colère : il fait allusion à « ces barbares qui s’ima- $ ginent être sages parce qu'ils n’ont plus de cœur..., qui tuent et détruisent la beauté 7 juvénile avec leur étroite et absurde discipline ». (Op. cit., ch. vin, p. 205.) Pour ce qui -. concerne les rapports de Fichte et de Hôülderlin, nous renvoyons le lecteur à cet
excellent livre demeuré malheureusement inachevé, l’auteur ayant été tué à la guerre.
On comprend que les romantiques fussent peu désireux de voir l’auteur de la Théorie de la Science exercer à l’Université de Berlin, sur l’âme de la jeunesse, une influence du même ordre qu'ils jugeaient néfaste; on comprend pourquoi ils souhaitaient que la Philosophie de la Nature y eût un représentant.
FICHTE ET SON TEMPS (Ill). 12
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temps modernes !; il admirait sa « merveilleuse dialectique ? ».
Il disait maintenant que «le Dieu moral de Fichte ne lui rendait pas le Dieu de son enfance, qu’il avait perdu et qu'il cherchait * ». Mais ce n'était pas seulement par cette aspiration à une existence divine plus profonde qu'il s’éloignait de Fichte. Déjà, dans le fond de son cœur, il répugnait à la séparation kantienne de la philosophie en philosophie théorique et en philosophie pratique, l’une qui serait reconnue fausse, l’autre qui ne dépasserait pas la sphère de l’universalité vide. Cependant, pour Kant, le monde conservait non pas seulement une réalité sensible, en tant que soumis aux catégories du mécanisme, il conservait, au point de vue théologique, une réalité plus haute, quoique cachée. Avec Fichte toute cette réalité supérieure s'’évanouissait purement et simplement. Vraiment le philosophe n'avait jamais saisi dans sa réalité un arbre, une bête et, moins encore, un paysage. Le fait que la pensée et les actes humains ne sont pas seuls à recouvrir le véritable secret de notre existence, que le mystère intime de l'esprit devait se reconnaître aussi à travers toute cette riche plénitude de formes, de développements, d'aspects, ce fait paraissait être resté entièrement étranger à Fichte. Ce qui, pour Kant, était encore un phénomène était, pour Fichte, une pure négation, l'opposition qui seule permet au moi de se manifester. Le moi,
ce serviteur d'une loi insaisissable, se transformait : il devenait le Titan
de la détermination de soi par soi-même (Titan der Selbstbestimmung), le créateur du ciel et de la terre“.
À mesure qu'il s’éloignait de Fichte, Steffens, formé à l'école de SRE |
noza, se rapprochait de Schelling, ce que Fichte lui pardonnait d’autant moins qu'étant à Copenhague, il avait appris sur la conduite de
Steffens à son égard des choses qui l’avaient fort indisposé : Fichte :