‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 47 sur 95 · DNS · texte numérisé non relu

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sant : le nouveau Recteur en butte à l'hostilité d’une partie des étudiants vuvertement soutenus par une partie des professeurs. À propos de cha- -cun de ses actes officiels, Fichte se heurte à des adversaires résolus qui n'épargnent rien pour contrecarrer ses desseins, pour l’obliger de con-

tresigner des décisions contraires à ses principes, pour l’humilier, pour

lui rendre la situation intolérable. Et Fichte, considéré comme radi-

calement dépourvu d'esprit politique et d’esprit pratique !, finit par succomber dans la lutte.

Déjà, comme doyen de la Faculté de philosophie, Fichte avait pris une attitude combative. C'était à propos de l’usage du latin dans les

examens.

En 1810, chargé par la Commission d'organisation de l’Université de préparer le statut des promotions aux examens, Schleiermacher avait rédigé un projet qui s’inspirait de ses Pensées de circonstance. Il réclamait dans les examens, soit pour la lecon publique, soit pour les thèses suivies de discussions, l’usage obligatoire du latin ?. Fichte, naturellement, prit, dans sa Faculté, exactement le contre-pied des propositions de Schleiermacher.

L’ « Avis » de la Faculté de philosophie qu’en son nom et au nom de ses collègues Heindorf, Erman, Hirt, Klaproth, Tralles, Rühs, Weiss,

il adressait aux autorités compétentes sur l'attribution des dignités

académiques, insistait sur ce qu'avait de périmé et d'’insolite l'usage exclusif du latin dans les examens et dans les soutenances de thèses ;

c'était là une survivance du temps où il n’y avait pas d'autre langue

scientifique, où les leçons se faisaient en latin, où l’on pensait et parlait en latin. Mais les choses avaient changé, et persister dans ce vieil usage, c'était vouloir se fixer dans le passé sans tenir compte du progrès, au grand détriment de la science. Si le latin pouvait demeurer la langue de l’érudition, il y avait beau temps qu'il avait cessé de servir comme organe de la science et de tous les grands et caractéristiques mouve- : ments de la pensée dans la seconde moitié du xvie siècle. La science moderne et la culture générale s'étaient exprimées non pas en latin, mais en allemand, et antérieurement en français et en anglais. C’est en allemand que les savants pensaient et parlaient ; ce serait un singulier embarras de forcer les esprits, dans les examens, à remplacer leur idiome maternel par une langue d'emprunt. Quel latin employer, d’ailleurs? Le

1. Le mot est de son collègue Solger dans une lettre à Fr. von Raumer du 7 janvier 1812 : « Es giebt alle Augenblicke Anstoss und Händel, und vorzüglich unter einem so durchaus unpolitischen undunpraktischen Rector wie Fichte». (Solger, Nachgelassene Schriften und Briefwechsel, éd. L. Tieck et Fr. von Raumer, I. Bd., p. 219.) - 2. M. Lenz, Geschichte der Kôniglichen ne Wilhelms-Unioensitot gu Berlin: I. Bd., 1v. Kap., 5, p. 359. 5

La

latin classique ? Mais il faudrait le plier à des usages pour lesquels il.

n'avait pas été fait, trouver des mots propres à traduire des concepts dont les Romains n'avaient pas même le soupcon : on voit les difficultés. Le latin de cuisine, alors, farci de solécismes et de barbarismes! C'était simplement ridicule.

Est-ce à dire que la Faculté se désintéressât de la culture classique ?

Nullement. Pour les étudiants qui voulaient faire leurs humanités et

obtenir les grades supérieurs de l’enseignement, on exigerait deux épreuves, dont l’une, publique, en latin, où le candidat parlerait sans notes‘. Personnellement, Fichte voulait aller plus loin, exiger de tout aspirant candidat une culture classique préalable, avec une composition écrite en latin sur un sujet de l'antiquité et un examen passé devant le professeur de philologie, suivi d’une discussion également en latin, et cette épreuve aurait été éliminatoire. Mais ses collègues n'avaient pas voulu le suivre jusque-là, objectant qu’une pareille pratique du latin n'était même pas exigée des meilleurs élèves et qu’elle aurait pour résultat inévitable de les spécialiser dans une seule voie : la culture

classique. Fichte refusa de s’incliner devant le vote de la majorité; tout

en contresignant, comme doyen de la Faculté, l'avis de ses collègues, il annexa à son rapport, dans un acte séparé, son avis personnel?. Ainsi

se manifestait déjà chez le doyen cette intransigeance qui devait,

quand il devint recteur, le contraindre bientôt à résigner ses fonctions.

La question du latin n'était pas la seule que soulevât le rapport de Fichte où l'avis de la Faculté de philosophie s’opposait aux propositions de Schleiermacher. Sur la question des discussions on pouvait, semblait-

il, s'attendre à voir Fichte appuyer les vues de son rival. N'excellait-il

pas lui-même dans la méthode socratique? N’avait-il pas toujours vu dans l'échange des idées entre le maître et les élèves la condition de tout enseignement vraiment fructueux? Or, tout en reconnaissant l'utilité de la discussion publique pour la souplesse et la présence d'esprit des étudiants, le rapport de Fichte soulignait non seulement l’absurdité

de soutenir ces discussions dans une langue étrangère, en latin, comme

le préconisait Schleiermacher, mais aussi le danger de voir ces discussions, même soutenues dans la langue maternelle, tourner au bavardage, sinon à l’inconvenance, si bien qu'en fin de compte, malgré les avantages du procédé, il semblait préférable de s'en abstenir complètement *.

1. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., Beilagen und Actenstücke, VIII: Actenstücke aus der ersten Zeit der berliner Hochschule, 4810-1813, 1, Gutachten der philosophi-

schen Facultät über die Ertheilung akademischer Würden, p. 102-104.

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