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monde avait bien pour fin la réalisation du Royaume de Dieu, pour | véhicule l'exercice libre de l'entendement, si la culture de l'entende-
ment mesurait ainsi le progrès du divin dans l'humanité, l’Université où l’'entendement recevait sa culture était la condition de ce progrès ; à ce titre, l'Université était vraiment l'institution la plus importante, la plus sainte que possédât l'humanité.
L'Université ainsi comprise exigeait des maîtres, joignant à la cul-
ture de l'esprit la plus haute la connaissance de l’ensemble de la science
du temps, la faculté de communiquer cette science dans toute sa clarté ; elle exigeait des étudiants l'aptitude à recevoir cette culture, la volonté de s’y soumettre à l'exclusion de toute autre préoccupation, l'honnêteté des mœurs, le respect des lois, l'innocence et la candeur en dehors desquelles il n’y a pas de communication possible avec le divin ?. Dans une pareille Université rien à craindre pour la liberté académique, pas de restriction à la liberté de penser et de parler des maîtres ; pour les étudiants la liberté la plus complète, assurée et reconnue par les lois. Si le siège de cette Université était une grande ville, comme Berlin, il n’y avait, pas plus que dans les petites villes, à craindre pour l'intégrité morale des futurs savants. Nulle part plus de liberté et d’indépendance : car, dans une pareille ville, les classes, tout à leurs affaires, demeuraient séparées ; nulle part moins de contact avec le vice, car il trouvait un suffisant aliment dans la jeunesse dorée et vivait, en quelque sorte, chez lui. Loin de solliciter l'étudiant dans la rue et jusqu'à son domicile privé, il exigeait qu'on vint le chercher3. Aucun danger extérieur ne menaçait donc la liberté et la vie spiri-
tuelle des étudiants ; le seul péril venait d'eux-mêmes. Parmi les étu- :
. diants, —- Fichte ne prétendait pas qu’il s’agit de quelques-uns de ceux
auxquels il s'adressait, il se défendait de faire des personnalités — il y
en avait qui considéraient leur état non comme une tâche dont l'Université a pour fonction de garantir l’exercice et à laquelle elle doit fournir ses instruments, mais comme la fonction d’une classe chez qui
l'étude est le cadet des soucis. Celte classe avait ses privilèges qu'elle
tenait de droit divin et qui la mettaient au-dessus des lois de l'État ; elle avait sa juridiction à elle, ses mœurs particulières qui lui permettaient de faire, uniquement parce que cela était interdit, tout ce que la loi interdisait aux autres classes : la violence dans les relations avec le reste de leurs concitoyens, l'ivresse et la débauche érigées en principes de conduite, le sang versé en pleine paix, le meurtre érigé en règle de
1. Fichte, S. W., VI. Bd., 5 : Ueber die einzig mügliche Stôorung der akademischen Freiheit. Eine Rede beim Antritte seines Rectorats an der Universität zu Berlin, den 19. October 1811, p. 452-453. —+2. Zbid., p. 454-455. — 3. Jbid., p. 456-457.
; ne. de cette nndieiés spéciale, le mépris à l'égard des autorités constituées, l’Université considérée comme un lieu de plaisirs, les maîtres comme chargés de distraire et de flatter les étudiants, l'obstruction systématique envers ceux qui avaient eu le malheur de leur déplaire, un immense orgueil qui faisait d'eux des êtres supérieurs au reste du genre humain, tels étaient à grands traits les mœurs et les prétentions de ces singuliers personnages.
Et, pour compléter le tableau, l'existence d’Associations autonomes ayant une belle apparence de constitutions républicaines, faites pour séduire l'imagination ardente des jeunes hommes, mais sous le couvert desquelles se constituaient des affiliations secrètes, véritables assurances contre l'impunité des crimes, vérilables foyers de guerre civile !.
Voilà les mœurs destructrices non seulement de la liberté humaine et de la liberté académique, mais des Universités.
Ces mœurs, qui tendaient de plus en plus à faire des Universités allemandes des repaires de sauvages, avaient pourtant des défenseurs. Elles en avaient dans le public cultivé qui considérait avec indulgence les sottises des étudiants etquis’en égayait. Ceux qui avaient été étudiants euxmêmes ne pouvaient être sévères pour leurs procédés d'autrefois; ne faut-il pas, d’ailleurs, que jeunesse se passe ? Aux censeurs moroses qui criaient à la perdition ils auraient répondu volontiers qu'il n’importait pas beaucoup qu'il y eût chaque année quelques centaines de jeunes gens, un peu plus ou un peu moins corrompus. Mais, chose plus grave, ces mœurs avaient des complices dans les rangs mêmes des professeurs. Ceux-là, en contact journalier avec les étudiants, ne pouvaient guère se faire illusion sur la réalité du mal; ils en souffraient eux-mêmes. Qu'est-ce donc qui pouvait leur faire accepter ce mal et ne pas y opposer les mesures les plus radicales? Un seul mobile: l'intérêt. Le Patriote de . Hambourg avait jadis formulé l'accusation contre les défenseurs des privilèges des étudiants. Fichte la reprenait à son compte, c'était sa revanche sur les triomphateurs d'hier, sur ceux qui avaient fait échouer son projet personnel au moment de la fondation de l’Université.
Leur grand argument était la crainte de représailles. Les étudiants menaçaient, si l’on touchait à leurs privilèges, de déserter en masse les cours, dequitter l'Université de Berlin pour une autre. Le beau malheur! On ne perdrait vraiment pas grand chose au départ de pareils élèves. Et ce n'était assurément pas à leurs aménités que tenaient ces singuliers
1. Fichte, S. W., VI. Bd., 5 : Ucber die einsig môgliche Stôrung cer akademischen Fretheit, p. 458- 160 et 465.
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éducateurs, mais ils tenaient à leur argent. Suivant eux, l’Université
était fondée afin de leur fournir des moyens de subsistance et de procurer des ressources à la ville, siège de sa résidence. Aussi fallait-il le plus d'étudiants possible, pour leur soutirer le plus d'argent possible. Ce qui leur faisait peur, dans les menaces d'un exode des étudiants, c'était donc uniquement, avec la diminution des recettes de l’Université, la suppression pour eux-mêmes d’une source de revenus. C'était leur bourse qu'au fond ils entendaient défendre en défendant les privilèges des Associations d'étudiants. Ils consentaient volontiers à la ruine des Universités pour sauver leurs finances.
À Berlin ils n'avaient même pas l’apparente excuse de soutenir en même temps les intérêts de la ville et ceux de l'Université, car c'était un des avantages qu'avait présenté le choix de la capitale. Berlin n'avait pas, pour vivre, besoin de l'argent des étudiants. L’exode de tous les étudiants réunis, dont la menace causait tant d'’effroi à certaines villes, ne produirait ici aucun préjudice appréciable.
Et l'Université, à son tour, avec le fonds spécial qui lui était affecté, se suffisait à elle-même ; elle pouvait choisir ses pupilles parmi ceux qui
n'avaient d'autre ambition que de s’instruire, qui venaient lui demander les trésors de la sagesse et de la vertu. Peu lui importerait le départ de
quelques turbulents ; ou plutôt ce départ ne pourrait que favoriser son bon renom; la fréquentation d'un seul étudiant zélé et de bonnes mœurs valait mieux pour elle que celle de cent étudiants sans application et sans moralité; la retraite de ces cent serait préférable à la sortie de ce seul étudiant honnête. Le jour où il serait patent, aux yeux du monde entier, qu'une Université quelconque était sérieusement disposée à ne plus tolérer chez elle les mauvais sujets, on verrait à brève échéance y affluer de tous les coins de la terre les bons esprits qui, depuis longtemps, souhaitaient un asile sûr. Les parents cesseraient de penser
que la science qu'on acquiert dans les Universités ne vaut pas le prix.
qu'on la paie : risque de voir parfois leurs enfants chéris trouver à
l'Université leur tombeau ; d'y perdre à tout le moins leurs âmes quand
ils n’en revenaient pas le corps estropié pour la vie. Ils enverraient désormais leurs fils avec confiance dans cet établissement modèle. Son succès serait bientôt un exemple pour les autres Universités. Et, ayant dix ans, aurait disparu du sol allemand cette prétendue corporation des étudiants dont aucun pays ne voudrait plus tolérer la présence : l'esprit même de la nation en serait changé.
1. Fichte, S. W., VI. Bd., 5 : Ueber die einzig môgliche Stôrung der akademischen
Freiheit, p. 465-471. — Les idées de Fichte sur la nécessité et la rigueur d’une forte
discipline des étudiants remontent à sa première jeunesse, alors qu’il était encore
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C’est à entreprendre cette œuvre vraiment nationale que Fichte conviait les étudiants de Berlin, car il les savait purs de cœur, exempts de toutes les erreurs qu'il avait dénoncées. Ces jeunes gens avaient cette chance singulière de trouver réunies toutes les conditions de l’Université modèle ; ils avaient la garantie de la volonté royale, résolue à faire de cette Université le ferment de la régénération nationale, et à n'y point tolérer de perturbateurs ; ils avaient l'appui cordial du Sénat académique, de leurs maîtres, leurs guides mais non leurs serviteurs et leurs courtisans, comme dans les Universités corrompues. Ils pouvaient compter sur eux pour défendre leurs libertés.
Fichte leur souhaitait donc d’être à la hauteur de leur tâche: constituer une forme nouvelle d'École supérieure qui pût s'étendre à l'Allemagne entière. Pussent-ils se pénétrer de la sainteté de leur mission et emplir leur cœur d’une noble fierté !
Dans cette espérance le recteur les invitait, au seuil de l’année nou-
velle, à se mettre gaiement, courageusement au travail!.
C. LA QUESTION DU TRI. Prononcé à l'inauguration de son rectorat, un
D ONTEUX. tel discours était, en même temps qu’une écla-
tante approbation de l'attitude des étudiants pacifiques, signataires de l’adresse à Fichte, un blâme formel pour les” partisans du statu quo, pour les inspirateurs de l'organisation présente, pour Schleiermacher en particulier que, sans le nommer, Fichte visait par ses allusions. Mais cette revanche publique d’une défaite qu’il ne leur avait point pardonnée ne manqua pas de provoquer de violents ressentiments: ceux que Fichte avait publiquement accusés d’être des hommes d'argent lui vouèrent une haine mortelle ; ils firent de son
‘année de rectorat une des plus pénibles qu’il eñt connues.
Le prétexte en fut justement un épisode de la lutte entre les ordres
étudiant à la Schulpforta. Il s’adressait au Recteur de cette école, à la date du 23 août 1780, tant en son nom qu’au nom de deux autres de ses condisciples, pour être en mesure d'exercer avec fruit le mandat de haute surveillance qui leur était confié, il demandait à être investi de pouvoirs disciplinaires réguliers — et, par ces pouvoirs, il n’entendait rien de moins que l’autorisation des corrections manuelles. Ilestimait que, sans ces pouvoirs, leur autorité était dénuée de sanctions et, partant, inefficace. Et, pour en montrer l'utilité, il citait les nombreux abus qui se commettaient à l’École.
Afin que l’on fût assuré, d’ailleurs, que les surveillants feraient un bon usage de ces pouvoirs, il indiquait certaines précautions à prendre, notamment en évitant qu’ils n’en fissent usage dans le feu de la colère ; il proposait, par exemple, la création d’une sorte de conseil de discipline où se réuniraient journellement les surveillants pour discuter en commun des fautes commises et décider des punitions. (D: Maximilian Runze, Neue Fichte-Funde aus der Heimat und Schweiz, Friedrich Andreas Perthes, A.-G. Gotha, 1919. I. Aus Fichte’s Schülerzeit in Pforta; II. Eine
Zuschrift Fichte’s, p. 24-27.)
1. Fichte, S. W., VI. Bd., 5, Ueber die einzig mügliche Stôrung der akademischen Freiheit, p. 472-476.
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tapageurs, entre les bretteurs, toujours prêts à sortir leur rapière, et les étudiants qui, soutenus par Fichte, souhaitaient la réforme de ces mœurs brutales. Le 8 décembre 1811, six semaines après avoir prononcé son discours inaugural, Fichte transmettait au Ministre de l’Instruction publique Schuckmann un mémoire qu'il avait reçu! concernant la constitution d’un tribunal d'honneur, en y joignant l'adresse qui lui avait été remise le 8 octobre. Il donnait un avis favo-
rable, demandant que, par des lenteurs et des tergiversations, on ne
laissât pas se refroidir le zèle et la bonne volonté des étudiants; 1l ajoutait que de la rapidité de la décision prise dépendait, il avait des raisons de le croire, l’heureuse issue des événements.
Les auteurs de la proposition assuraient que l'institution d’un pareil tribunal, si elle ne pouvait supprimer tous les duels, en restreindrait du moins singulièrement le nombre; Fichte confirmait leurs assurances, déclarant qu’à son avis il en résulterait d’autres conséquences heureuses : la suppression des corporations dont le duel, avec toutes ses conséquences, était, sinon la seule, du moins la principale raison d'être. Car le secret de l’affiliation., la solidarité de tous les membres des Associations avaient pour objet principal de couvrir les duellistes et de les protéger contre la rigueur des lois. Fichte reconnaissait bien que le vœu des étudiants de choisir eux-mêmes leurs propres juges et parmi eux, de remettre leurs affaires en leurs seules mains, à l'exclusion des autorités académiques, n’était peut-être pas très conforme aux usages des tribunaux d'honneur établis par la loi ; celle-ci attribuait au doyen le choix des juges et remettait au recteur le soin de la cause; maïs Fichte insistait pour que l’on accordât aux étudiants cette satisfaction. Il demandait que, pour les règlements nouveaux, on fit appel à une commission comprenant, outre les signataires de l'adresse et le recteur, une commission choisie parmi les membres du Sénat académique *. |
Les négociations de Fichte aboutirent. Les commissaires furent nommés* et le tribunal d'honneur constitué conformément au vœu des étudiants. he A
Mais le succès de Fichte, qui lui valut l’inimitié des Ordres, comme à léna jadis, rendit sa situation intenable. Les Ordres, cette fois, étaient
4. Ce mémoire est probablement de Ziemietzky. Voir Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 1. Bd., iv. Kap., p. 420.
2. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., VIII. Actenstücke aus der ersten Zeit der berliner Hochschule, 1810-1813 ; — 5 : Schreiben einiger Studirender an Fichte über Gründung eines Ehrengerichts von Studenten, p. 114-116; et 6, Bericht Fichte’s darüber an den Chef des Departements. Berlin, den 8. Dec. 1811, p. 117-118.
3. Jbid., 6, Bericht Fichte’s an den Chef des Departements, Anmerkung, p. 118, et R Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 6, p.108. Ce furent les professeurs de Savigny et Rudolphi, comme membres du Sénat. Le Conseiller d’État Suvern fut nommé président.
ouvertement soutenus par la majorité des professeurs, sous l'inspiration
systèmes d'éducation : l’un qui se fonde sur la bonté de la nature et qui
deux hommes qui ne pouvaient se souffrir!
L L'AFFAIRE MEL- Les partisans de la manière forte trouvèrent un ne A à ue l'occasion de prouver au recteur qu'ils FICATE. n'étaient pas d'humeur à se laisser faire. Par défi et par ressentiment les duellistes ne se gêénaient point pour molester publiquement, chaque fois qu'ils le pouvaient, les protégés de Fichte. Voici un exemple typique entre bien d'autres. |
Un étudiant nommé Melzer, de Posen, au caractère violentet hautain, mais qui était le fils d’un magistrat et qui en imposait à ses camarades par son impudence, voulut forcer à se battre J.-L. Brogy, également de Posen, d’une basse extraction, de peu d'éducation, de mise dépenaillée et, qui plus est, de sentiments assez piètres; fils d’un marchand juif, étudiant en médecine, il était connu pour être un partisan de l’abolition du duel. A la suite d’une altercation Melzer le souffleta dans la cour même
de l'Université ; Brogy rendit coup pour coup, mais refusa le combat
singulier; alors, s’armant d’un fouet, Melzer fustigea son camarade avec acharnement. Brogy, persistant dans son refus, déposa entre les mains du recteur une plainte contre Melzer.
Le délit était flagrant : Fichte, décidé à faire un exemple qui inspirât une terreur salutaire, résolut de déférer Melzer au tribunal académique, comme auteur d’une vulgaire agression, pour délit de droit commun. Mais il se heurta tout de suite à l’obstruction du syndic Eichhorn, heureux de pouvoir satisfaire ses rancunes contre le recteur. Eichhorn se refu-
sait à voir dans l'affaire un délit de droit commun, maisil y voyait une
question d'honneur, justiciable non du tribunal académique mais de ces tribunaux d'honneur qui venaient d'être institués, grâce à Fichte, et dont les juges étaient, avec les membres du Sénat académique, les cinq étudiants qui avaient voix délibérative.
Soutenu, en effet, par la majorité du Sénat académique dont les sympathies allaient plutôt à un bretteur allemand qu’à un juif qui endossait sans se battre les injures et les coups, soutenu tout particulièrement
1 1. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 6, p. 108- 109. Fichte’s Leben, IT. Bd., Erste Abth., VIII, 8, Gesuch Fichte’s an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Februar 1812, p. 1284.
de Schleiermacher. C'était, comme le disait Fichte, le conflit entre deux
en favorise le libre développement, l’autre qui voit dans la nature la racine du mal et prétend refréner l'instinct ; et c'était aussi la lutte de
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par Schleiermacher que le discours inaugural de Fichte avait exaS— péré, Eichhorn obtint gain de cause contre Fichte. Le cas fut soumis. au tribunal d'honneur qui eut à juger à la fois Brogy et Melzer. Pour Brogy, les cinq membres étudiants et, parmi eux, deux adeptes des: idées de Fichte, le déclarèrent à l'unanimité coupable de provocation
et le condamnèrent au maximum de la peine, à quatorze jours de: cachot ; Schleiermacher et Eichhorn les appuyèrent; mais la majorité du
tribunal — neuf voix, celle du recteur comprise — votèrent huit jours
seulement, et une minorité de six voix, qui Comptait celle du prorecteur,.
voulut abaisser la peine à quatre jours. Sur la culpabilité de Melzer, il ne pouvait pas ne pas y avoir unanimité, mais la peine, votée égale-
ment à l’unanimité, et qui devait être un des degrés d'exclusion de: l'Université, fut le degré le plus bas : le consilium abeundi.
Résultat final : Brogy fut mis en quarantaine. Quelque temps après,. ayant, à l’amphithéâtre d'anatomie, voulu suivre une manipulation à laquelle assistaient d’autres camarades, l'un d’eux, Klaatsch, un Berlinois d'excellente famille — le père était Kriegsgeheimrath — lui signifia qu'il était disqualifié, que sa place n’était pas au milieu des étudiants « honnêtes » et lui intima l'ordre de sortir ; devant son refus, il le: souftleta en lui disant : « Sors, maintenant, et montre ca au recteur? ».
L'intention était flagrante : Klaatsch avait tenu à poser publiquement. en principe que quiconque refuserait de se battre et recourrait au rec-teur, faillirait à l'honneur.
En pareille occurrence, le coupable relevait du tribunal académique; cependant le syndic Eichhorn en jugea autrement : il prétendit, cette fois encore, contre Fichte, qu'il y avait là non pas simplement une faute disciplinaire, mais une question d'honneur ; que, par conséquent, cette fois encore, il y avait à consulter non pas le Sénat académique, mais letribunal d'honneur. Une fois de plus, le Sénat consulté, le 29 janvier, refusa de considérer l’offense comme une atteinte au recteur et au Sénat, et donna raison à Eichhorn contre Fichte *.
Voir dans le refus d'aller sur le terrain un cas d'honneur, et y chercher
4. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, I. Bd.s 1v. Kap., p. 410-412 ; Fichte’s Leben, IX. Bd. Erste Abth., VIII, 8, Gesuch Fichte’s an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Februar 1812, p. 122 ; et Kôüpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, Urkunde, 46, p. 230.
2. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth.. VIII, 8, Gesuch Fichte’'s an das Departe-ment um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Febr. 1812, p. 122 ; voir aussi Kôpke, op. cit., Urkunde, 46, p. 230 (pour les noms).
3. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., VIIT, 8, Gesuch Fichte's an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Febr. 1812, p. 122-193 ; et Max Lenz, Geschichte der Kôüniglichen Fr.-W.-Universität zu Berlin, I. Bd., 1v. Kap., p. 412-415.
“une excuse aux insultes proférées contre le recteur, c'était infliger à Fichte un désaveu retentissant, c'était tourner son œuvre en dérision‘. Le verdict, rendu le 19 février, vint encore aggraver les choses. Devant l'impossibilité de laisser Klaatsch impuni, on le frappa, lui aussi, de la peine de quinze jours de prison, mais avec des considérants destinés à pallier sa faute; Brogy, dont le seul crime était de n'avoir pas voulu se battre, fut traité en fauteur de troubles et condamné à huit jours de prison avec des considérants singulièrement aggravants; il était menacé d'exclusion au premier incident qu'il provoquerait ?.
Le syndic, en publiant le jugement relatif à Brogy, l'accompagna d’une remontrance non seulement injurieuse pour son honneur mais dangereuse pour sa sécurité même, car on y pouvait voir une excuse, presque une excitation pour ceux qui avaient frappé Brogy, en même temps qu’une approbation des duels. Cette remontrance fut même pour Fichte l'occasion d’un nouveau conflit avec le Sénat.
Brogy ayant demandé au recteur communication de la remontrance
qu'Eichhorn lui avait adressée, Fichte, sans en référer ni au syndic ni
-au Sénat, remit la pièce à Brogy en mains propres. Quelque temps après, une plainte anonyme fut déposée au sujet de cette remontrance ; le premier mars, nouvelle plainte, signée cette fois, et des noms les mieux notés à l'Université : c’étaient des jeunes gens de bonne famille, connus pour leur moralité et pour leur science; ils venaient apporter leur témoignage en faveur du juif persécuté qu'était Brogy, au risque de s’attirer des affaires avec leurs camarades ainsi que l'hostilité du Sénat ; ils présentaient une « requête à fin d'explication » au sujet de l’attitude du Sénat qui paraissait favoriser les duels et frapper l’offensé aussi bien que l’offenseur à. ;
IL LE SYNDIC ET LE Le jour même où il recut cette requêteadres- SENAT ACADEMIQUE EN £ée, le 1% mars, Senatui amplissimo, Fichte la LUTTE CONTRE LE REC- dr a TEUR. fit parvenir directement au Ministère — :ïil
n’en remit à ses collègues qu’une copie notiliae causa, comme il le fit expressément remarquer sur la circulaire d'envoi. Son droit — ou plutôt son devoir — d'agir ainsi était, à ses yeux, justifié par le fait que cette supplique se rapportait à une sentence à laquelle il n'avait aucune part, contre laquelle il protestait
À. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., VIII, 8, Gesuch Fichte’s an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, p. 122-123.
2. Ibid., VIL, 9, Erneuerung dieses Gesuchs bei dem Departement, Berlin, den 22. Febr. 1812, p. 127; et Max Lenz, op. cit., I. Bd., 1v. Kap., p. 416-417.
3. Max Lenz, Geschichte der Küniglichen Fr.-Wilhelm's-Universität su Berlin, 4. Bd., 1v. Kap., p. 419-420.
aussi; que, d'autre part, le Sénat et le recteur étant tous deux parties dans la cause, ne devant pas être séparés et ne pouvant, en l'occurrence, agir d'accord, la seule issue était de faire juge de l'affaire le Ministère de l'Instruction publique et des Cultes dont relevaient et le Sénat et le recteur ‘. R
Le Sénat fut outré, aussi bien de la requête des étudiants qui, sans doute, était insolite, que des procédés de Fichte qui ne paraissaient pas réguliers. Ce fut un débordement de colères tout à la fois contre le recteur et contre les étudiants en question. : |
Schmalz se montra un des plus violents : il traita la requête non seulement d'audacieuse mais d’impudente ; il réclama l'ouverture d'une instruction contre les signataires et — afin de pouvoir vérifier l’'authenticité de leurs signatures — le renvoi par le Ministère de la supplique originale ; il demanda aussi au recteur que le Sénat fût convoqué en séance extraordinaire pour réprimer pareil excès ; 11 était tout près d'y voir les agissements d’une société secrète, d’une société interdite. Savigny appuya la demande de Schmalz; il tenait surtout à ce que le syndic, accusé avec le Sénat, exposât, dans un rapport au Ministère, les motifs de sa conduite et ceux du Sénat même. Schmalz, au cas où sa Magnificence le Recteur eût refusé de convoquer le Sénat, proposait que le prorecteur et les doyens s’unissent pour demander au Ministère cette séance extraordinaire.
Il se trouva cependant des hésitants : Hufeland, qui se borna à mettre au bas de la demande son /egi; Hoffmann, qui refusa de signer, et il y eut un opposant : Boeckh. |
Boeckh, sans doute, en ce qui concernait l'acte de Fichte, aurait trouvé préférable qu'il communiquât d’abord la pièce au Sénat et arrangeût les choses en douceur; mais, en ce qui concernait la supplique, il se
prononcait ouvertement pour les étudiants. «Jesuis, écrivait-il, aussi peu
satisfait du jugement du Sénat que les signataires de la pétition; non seulement je refuse de voir dans le fait que les étudiants se sont tournés vers le Sénat une impudence sans frein, mais j'y reconnais un noble mouvement, inspiré par l'amour de la justice. Au fond, c'est la conséquence nécessaire que devait entraîner la sentence du Sénat, la conséquence qu'on pouvait en attendre. Il me semble, non seulement que le Sénat ne peut pas les punir, mais qu’il doit accueillir avec indulgence de pareilles doléances, tant qu'on n'aura pas pris de mesures. plus rigoureuses contre les offenseurs, mesures que j'ai si souvent propo-
1. Max Lenz, Geschichte der Kôniglichen Fr.- Wilhelm's-Universität zu Berlin, 1. Bd., iv. Kap., p. 421-498.
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sées dans nos assemblées et, en particulier, dans la séance où a été
prononcé ce jugement que je n'ai pas approuvé !.»
La proposition de Schmalz fut-elle effectivement soumise à Fichte ? . On ne saurait l’affirmer. Ce qui est certain, c'est qu’en fin de compte, le 4 mars 1812, une demande, signée du prorecteur, des doyens, du 4 syndic, fut remise au Ministère; elle soulignait l'esprit factieux, + l'indiscipline des étudiants, la démarche singulière du recteur et la | ‘ punition des accusés’. | | ;
D. LA DÉMISSION De Fichte se tourna, lui aussi, vers les autorités noire supérieures ; règlement en mains, il justifia la k procédure qu'il avait suivie ; il pria le Ministère de le dispenser du devoir de présider la prochaine séance ordinaire du
Sénat qui devait avoir lieu le 11 mars. Il n'avait, en effet, pas attendu
le prononcé du verdict pour demander à résigner ses fonctions de rec-
teur. Dès que le Sénat eut émis son vote sur la question de compétence et désigné le tribunal mixte pour juger l'affaire, Fichte, par une lettre datée du 14 février, avait envoyé sa démission au Ministère de l’Instruction publique *.
__ Après un résumé succinct des faits il indiquait ce qui, à ses yeux, leur donnait une gravité toute particulière. L’attitude des étudiants n'était pas l'effet d'un emportement naturel et ordinaire, mais le résultat d’un plan mûrement réfléchi ; leur violenceétait voulue ; elle exprimait tout un système fondé sur la Philosophie de l'Histoire et de la Nature. Ce système, au nom de la Nature, conduisait, comme plusieurs d’entre eux l'avaient exposé à Fichte, à l'apologie du dévergondage, des duels, des
Associations d'étudiants, de la mise à l'index. Pour justifier leurs préten-
tions, les étudiants faisaient appel à l’autorité de Schleiermacher, aux
Pensées de circonstance au sujet des Universités. Un instant, Fichte avait
cru qu'ils n'avaient pas compris le livre, qu’ils se bornaient à des
citations partielles, réunies pour les besoins de leur cause; mais la lecture même de l'ouvrage l'avait vite édifié. Sans méconnaître ce qu’il contenait d’excellent, Fichte ne pouvait admettre que l’on considérât à un point de vue purement naturaliste et historique ce qui relevait de la moralité. Là-dessus les théories pouvaient bien faire l’objet d’une polémique entre philosophes ; entre les mains des étudiants elles devenaient pernicieuses, et d'autant plus qu’elles venaient d’un maître vénéré, d'un
- 1. Max Lenz, Geschichte der Kôniglichen Fr.-Wilhelm's-Universität zu Berlin, I. Bd.,
iv. Kap., p. 421-422. — 2. Jbid., p. 498.
3. 1bid., p. 415, 423-424 ; et Fichte's Leben, II. Bd., Erste Abth., VIII, 8, Gesuch
Fichte’s an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Febr. 1812, p. 122-126.
200 it FICHTE À BERLIN. .
maitre dont le nom faisait autorité. Sans doute Schleiermacher n'avait pas écrit son livre pour les étudiants,. il l'avait écrit pour des hommes faits. Mais, une fois publié, il n'avait pu empêcher les étudiants de s’en emparer et d’en faire leur aliment intellectuel. Ainsi s'était formé dans la jeunesse cet esprit dont Fichte déplorait la tendance. Et ce n'était pas seulement la jeunesse que Schleiermacher inspirait, c'était la majorité du Sénat, c'était tout particulièrement re syndic de l’Université”.
Or, Fichte, dès le début de son rectorat, dès son discours inaugural, et à son insu, puisqu'il prétendait ignorer le texte même du livre en question, était entré en lutte ouverte avec Schleiermacher et ses sectateurs. Les incidents actuels n'étaient qu'un épisode de cette lutte; et puisque le recteur voyait ses collègues désavouer tout haut les opinions qu'il avait professées publiquement, il sentait son autorité trop ébranlée pour continuer à mener à bien sa tâche. Les affaires même de l'Université pourraient en souffrir, car la divergence de vues entre le recteur et la majorité quine pouvait produire que des demi-mesures entrainerait un flottement dans l’administration.
Quant à lui, personnellement, il était incapable de régler ses principes au gré des circonstances; en changeant de maxime de conduite, il croirait perdre le titre d’honnête homme; il avait fait connaître au Sénat ses convictions inébranlables ; il n'avait pu triompher de ses résistances; il demandait, comme une grâce, la permission de résigner ses fonctions avant l'heure, et, si on lui objectait que sa demande était contraire aux usages, il faisait remarquer qu'il exerçait ses fonctions depuis bientôt six mois et que, dans plusieurs Universités, la durée du Rectorat n’excédait pas ce laps de temps: d'ailleurs, il était doyen dela Faculté de philosophie depuis l'ouverture de l’Université, il avait ainsi largement payé sa dette ; il se permettait enfin de faire observer que ces conflits n'étaient pas sans danger pour son influence de simple professeur ; or, le professorat était, en somme, sa fonction essentielle ; il était de l'intérêt de l’Université de ne pas compromettre l'autorité de son enseignement?. |
Comme Fichte l'avait bien senti, le Sénat, guidé par Schleiermacher, voulait sa revanche du Discours inaugural. Le Sénat prétendit forcer le recteur à gouverner l’Université dans l'esprit qu’il avait condamné
4. Fichte’s Leben, 1. Bd., Erste Abth., VIII, 8, Gesuch Fichte’s an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, p. 123-125; et Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 1. Bd., 1v. Kap., p. 415-416.
2. Fichte's Leben, 11. Bd., Erste Abth., VIII, 8, Gesuch Fichte’s an das lie ment um Enthebung vom Rectoramte, p. 194- 126. |
lui-même du haut de sa chaire : il n’admit donc point que Fichte offrît sa démission plutôt que de céder à la majorité: il demanda que,
comme l’exigeait sa fonction, il exécutât la décision prise. Et, pour signifier nettement sa résolution, c’est le jour même où, par son verdict (dans l'affaire du soufflet envoyé au cri de : Montre ca au recteur), il marquait son hostilité à Fichte, le 19 février 1802, qu'il aggravait encore les choses en protestant auprès du Ministère de l'Instruction publique contre la proposition de démission de Fichte, déclarant qu’on ne pouvait permettre au recteur de rompre ses engagements à son gré!.
MAÉ 22 février, en réponse à cette démarche du Sénat, Fichte renouvelait, en termes plus pressants encore, l'offre de sa démission. Prenant acte du jugement que le Sénat venait de rendre, il déclarait ne pouvoir inter-
préter sa protestation auprès du Ministère de l’Instruction publique que
d’une seule manière: le Sénat émettait la prétention de contraindre le recteur à être le simple exécuteur des décisions de la majorité à laquelle il devait se soumettre, quelles que fussent ses opinions personnelles. Or, la prétention lui paraissait exorbitante ; il ne pourrait jamais, pour sa part, se résoudre à abdiquer les droits de sa conscience ; il osait espérer que le Ministère, refusant de partager l'opinion du Sénat, s’abstiendrait de le désapprouver et qu’il comprendrait le mobile de sa conduite?.
Le Ministère ne voulut pas comprendre; il refusa la démission de Fichte*. Dans ces conditions les rapports entre le recteur et le Sénat devinrent encore plus tendus. Il en reste un témoignage, une lettre que Solger, le collègue de Fichte pour la philosophie, adressait, le 22 mars 1812, à son ami Fr. Raumer.
« Jci c'est la grande guerre au dedans et au dehors. Et puisque vous me questionnez au sujet des faits et gestes de Fichte, il faut que je vous en dise quelque chose. Il nous rend la vie très pénible, non seulement
1. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-Wilhelm's-Universität su Berlin, I. Bd., 1V. Kap., p. 418.
2. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., VIII, 9, Erneuerung dieses Gesuchs bei dem Departement, Berlin, den 22. Febr. 1812, p. 126-198. |
3. Lettre à Fichte du 8 mars 1812: Le Ministère de l’Instruction publique ne pouvait accepter une démission qui serait préjudiciable à la discipline académique et remettait à une date ultérieure la possibilité de déférer au vœu de Fichte en réservant sa démission jusqu’au moment où il aurait pu se faire une opinion au sujet du conflit qui avait surgi entre le recteur et la majorité du Sénat, à propos de l'affaire Brogy contre Klaatsch. Il comptait, à cet égard, entendre préalablement un à un tous les votants. Jusqu'à cette décision il intimait au Sénat et au recteur l’ordre de poursuivre leurs affaires en bonne intelligence et de ne pas laisser leur différend s’ébruiter parmi les étudiants. (H. Schulz, Fichtes Briefwechsel, IT. Bd., Nr. 634. Das Departement an Fichte, 1812, März 8. Berlin, p. 579-580.)
ï | $ d | \ par ses caprices paradoxaux et par sa façon de prendre les choses
véritablement à rebours, mais par son entêtement et son égoïsme.
Lorsque quelqu'un prétend perpétuellernent s'imposer en disant : « Ce n'est pas moi commive indidu qui dis et veux ceci ou cela, c’est l’idée qui par moi parle et agit », il fait une belle phrase et jy reconnais bien volontiers l'expression d’un zèle louable. Mais quand partout, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, il part de l’axiome que l'Idée n’a jamais choisi qu’un seul organe et que cet organe. c'est Monsieur Fichte, il me semble bien que l’individualité — le mal précisément qui doit être extirpé — retrouve passablement ses droits ou mieux qu'elle en arrive tout juste ainsi à s'ériger en dominatrice universelle. Fichte n’a de mesure en rien. Pour les moindres peccadilles il traite les étudiants en suppôts de l’enfer, de telle facon que quiconque à le respect de l'honneur du prochain en est nécessairement révolté et exaspéré. Il ne comprend l'esprit d'aucune loi, d’aucun règlement ; il s’en tient toujours à la lettre que souvent il interprète d’une manière ridicule. VNullum unquam magnum ingenium sine aliqua admixtione
dementiae fuit. Le motest vrai; mais sa dementia est vraiment par trop . enfantine. Il se permet de violer de la manière la plus surprenante la
lettre et l'esprit de la loi, quand il veut réaliser ses lubies. S'il est mis en minorité, 1l ne veut pas exécuter la décision du Sénat, il invente les raisons les plus ridicules pour trouver un vice de forme et, s’il n’y réussit pas, alors il nous diffame auprès du Ministère. En outre, il a inculqué à un certain nombre de ses élèves sa maudite passion d'améliorer le monde. Ces étudiants font au Sénat les représentations les plus éhontées; ils lui demandent raison de ses décisions, ce pourquoi ils mériteraient au moins une sévère punition, la prison. Or, non seulement Fichte soutient ces manières insensées, suprémement contraires aux lois, mais il transmet au Ministère de l’Instruction publique les doléances des étudiants sans même nous en communiquer l'original. Ce procédé a fini par me révolter, moi qui, pourtant, l'avais jusqu'au bout défendu contre les attaque de S... (Schleiermacher) et d’autres. En cette occurrence le Ministère, j'en ai la conviction, a fait fausse route. Au lieu de nous renvoyer les doléances des étudiants à nous, les véritables juges, et de les communiquer ensuite, aussitôt que possible, à Fichte qui, à cause de ses dissentiments avec nous, avait déjà offert sa démission de recteur, il demande à chacun de nous une justification sur les points qui font l'objet de la plainte des étudiants. Vous voyez facilement, mon cher ami, que, de la sorte, la fonction judiciaire de l'Université est comme supprimée ou, tout au moins, suspendue. Fichte ayant répondu pour lui tout seul aux étudiants et leur ayant, par-dessus
le marché, donné raison contre nous, toute notre autorité s’en va au diable. Vous voyez aussi, mon cher ami, qu’à cela l'Université ne peut rien gagner. Si Fichte reste plus longtemps recteur, il y a danger qu'elle se dissolve entièrement!. »
6 Quelques semaines plus tard Fichte obtenait de pouvoir résigner ses fonctions. Toutefois, la mesure qu'il avait sollicitée pour ne point | faillir à ses principes fut présentée par le gouvernement comme . une nécessité politique, comme une satisfaction donnée à l'étranger.
Dans la lettre que, le 11 avril, Schuckmann adressait au chancelier pour lui communiquer, avec avis favorable, la démission de Fichte, il insistait sur la nécessité d'accepter cette démission parce que l’auteur des Discours à la Nation allemande était mal noté par les autorités françaises ?.
Le 16 avril, un ordre de cabinet nommait, à la place de Fichte, de Savigny, son ancien concurrent ; le 47, la décision parvenait à Fichte qui, dès le lendemain, réunissait le Sénat et transmettait la charge à son successeur ?.
Avant son départ, Fichte avait eu la satisfaction, toutefois, de voir : réglée — contre ses adversaires — l'affaire qui avait provoqué la
pétition des étudiants anti-duellistes. Le Ministère avait dégagé d’abord la responsabilité de Fichte et avait tenu à rendre hommage à son zèle pour la justice; il exprimait le vœu que tous les membres du Sénat s’efforceraient d'oublier ce qui les avait divisés et accompliraient, dans ces temps difficiles, leur œuvre si importante dans un esprit de mutuel respect. En ce qui concernait le fameux jugement dans l'affaire Brogy-Klaatsch, le gouvernement donnait tort au Sénat: il considérait que la peine dont avait été frappé Brogy était trop forte en comparaison de celle qu'on avait infligée à Klaatsch, et il réduisait la prison pour Brogy de huit à trois jours ; enfin le Ministère manifestait son déplaisir au sujet des fameuses remontrances du syndic Eichhorn: il ressortait des actes du procès qu'il n'était nullement prouvé que Brogy fût le provocateur. Le syndic n'aurait jamais dû parler de lâcheté ; il n'aurait pas dû davantage écrire ses remontrances et leur donner ainsi la forme d'une séconde sentence, aggravation de la première peine. D'ailleurs, c'était au recteur, non au syndic qu'appartenait le droit deremontrance,
1. Solger, Vachgelassene Schriften und Briefwechsel, éd. L. Tieck et Fr. von Raumer, 1826, I. Bd., An Fr. von Raumer, Berlin, den 22. März 4812, p. 226-228.
2. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 6, p. 109.
3. Max Lenz, Geschichte der Kôünigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 1. Bd., 1v. Kap., p. 431. ru
et quand le recteur usait de ce droit, il devait le faire oralement et au mieux des intérêts des étudiants, soit devant le Sénat assemblé, soit dans l'intimité de son cabinet, paternellement. | Quant aux auteurs de la pétition, le gouvernement — qui, dans le fond, leur avait donné raison — ne pouvait approuver ni la forme de leur requête ni le ton qu'ils avaient adopté en se permettant de faire au Sénat la leçon; ils ignoraient, d’ailleurs, les faits de la cause et n’avaient pas à s'ériger en juges ; il leur infligeait donc un blâme .i
E. LA QUESTION DES Mais, en dépit de ce blâme inévitable, la déci- £NTRÉES LIBRES. sion du Ministère était pour la majorité du Sénat un désaveu formel. Fichte, en réalité,
triomphait, au moment même où il quittait le rectorat. La retraite de Fichte ne devait d’ailleurs mettre fin ni à l'intransigeance du philosophe, ni à l'animosité du Sénat et des duellistes. On en eut la preuve quelques mois plus tard, à propos d’une nouvelle affaire. L'autorisation donnée au public et aux étudiants de fréquenter librement les cours fermés et particuliers était une vieille coutume ; mais, pour maintenir l'influence des cours professoraux, il fallait un cercle d’auditeurs assidus; un cours fait devant des allants et venants aurait perdu toute efficacité. Or, Fichte avait bien admis, pour des lecons populaires introductives, des auditeurs libres ; lui-même, à l’ouverture de l'Université, avait fait passer dans le journal de Spener (du 20 octobre 1810) une annonce où il invitait à ses conférences tous les gens cultivés qu’elles pouvaient intéresser, mais, une fois son public constitué et les leçons proprement scientifiques entamées, il n’admettait plus à ses cours de nouvelles entrées libres. Les étudiants réclamèrent : ils considéraient comme un droit ce qui n’était qu’une tolérance ; Fichte, une fois pour toutes, s’expliqua; il exposa les principes qu'il entendait mettre en vigueur dans ses lecons, et il fit expulser les récalcitrants. Il y eut du bruit, le Ministère porta l'affaire devant le Sénat (le 31 décembre 1812), en fixant les conditions d'entrée; ce fut pour Fichte l'occasion d’un mémoire sur la question (10 janvier 1813); il exposa qu'il fallait fixer à l'entrée libre des restrictions de temps et de personnes; qu’accorder l'entrée libre sans condition, c'était donner carrière à toutes les flâneries des étudiants; c'était de plus ruiner tout enseignement sérieux, car un cours n'était pas comme un «tas de sable dont au hasard d’une heure on pouvait saisir un grain; il formait un tout organique et indivisible, et il exigeait l’assiduité des auditeurs ». Ce mémoire ne fut pas
1. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, 1. Bd., 1v. Kap., p. 427-198.
du goût de la majorité des professeurs pour qui les auditeurs libres constituaient, sinon la totalité, du moins la majeure partie du public ; on redoutait toujours aussi que ces mesures restrictives fissent déserter l'Université par les étudiants mécontents; une fois encore, l'incorrigible Fichte, avec ses principes inflexibles, menaçait la tranquillité de ses collègues et troublait leurs habitudes. Ils manifestèrent leur déplaisir par de vives protestations. Rudolphi, tout particulière- ment, se distingua par sa violence et par l'ironie de ses discours.
Le Sénat — sans oser méconnaitre le droit que tout professeur avait de faire payer ses cours privés — mais sans refuser cependant satisfaction aux protestations qu'avait provoquées l'innovation de Fichte, décida que, désormais, tout professeur voulant introduire dans ses conférences fermées des conditions particulières serait tenu, à chaque nouveau semestre, de les annoncer au tableau noir. Pour donner à sa décision plus d'autorité encore, ilen demanda au Ministère la consécration officielle. Après quelques discussions on chercha cependant de part et d'autre une formule qui ménageât les susceptibilités de Fichte et permit même de ne point le comprendre parmi ceux qui étaient astreints à la déclaration préalable; on s’inquiéta, en outre, de savoir si les modifications introduites le rassuraient. Au moment de passer au vote, Rudolphi, qui avait déjà manifesté sa mauvaise humeur à l'égard de Fichte, donna son adhésion à la rédaction modifiée, il ajouta : « Je ne Crois pas qu'on puisse avoir un projet qui obtienne l'approbation de M. le professeur Fichte, à moins qu'il ne l’ait rédigé lui-même ». Fichte, quand il eut connaissance de ces paroles, entra dans une violente colère. Dans une lettre où la vivacité des invectives s'alliait singulièrement à de subtiles déductions, il demanda satisfaction au Ministère, non pas seulement en son nom, mais au nom de l'honneur et de la dignité du Sénat que Rudolphi avait offensés. La réponse du Ministère fut ce qu'on pouvait attendre : elle reconnaissait que la sortie de Rudolphi avait été intempestive, mais c'était pour ajouter que, dans sa lettre, M. le professeur Fichte l'avait, par contre, traité avec une amertume qui dépassait encore bien davantage la mesure, qui allait contre le respect dû à l'Université et aux autorités qui étaient à sa tête. Les deux hommes avaient rendu à la science des services éminents ; chacun, dans sa branche, faisait gloire à l'Université de Berlin. Il était très fâcheux que la mauvaise humeur de l’un, l’amour-propre de l’autre eussent pu les écarter à ce point des bienséances. Le recteur fut chargé de faire des remontrances à la fois à Rudolphi et à Fichte, et d'interdire, à l'avenir, tout commentaire au vote. Fichte, qui n’avait point pardonné à ses collègues leur récente opposition, ressentit d'autant plus
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vivement l’amertume de cet incident. Il crut y voir un parti pris dé
combattre tout ce qui venait de lui; et, pour l'empêcher de jeter sa démission, comme il y était résolu, à la tête du Sénat, il fallut les instances, la diplomatie et l'habileté de Nicolovius et de Savigny.
Les relations de Fichte et du Sénat devinrent encore plus tendues à la suite de cet incident et, à l'heure même où se préparaient les plus graves événements (on était au début de l’année 1813), cette nouvelle querelle parut singulièrement mesquine aux collègues de Fichte?. Fichte ne s’en tint pas là. Quelque temps après, il saisit à nouveau une occasion de dénoncer au gouvernement l’incurie et la partialité du Sénat à l'égard des corporations d'étudiants.
F. LE LIVRE DE ZIE- Il s'agissait d’un livre qui avait paru l'été MIETZKY SUR LA VIE “e “MA ACADÉMIQUE. LA ques. Précédent : La Vie académique, conforme TION DES CORPORATIONS ©" @' l'esprit dela SCience, /don-vgrattenees de en à F.-W.-M.von Ziemietzky, étudiant en Science de Berlin, à ses frères et camarades des Universités Allemandes (Ueber das akademische Leben im Geiste der Wissenschaft. Eine freie Gabe an die Brüder und Genossen deutscher Universitäten). L'auteur était un des disciples de Fichte, un de ses auditeurs les plus assidus ?. Il publiait sur les corporations d'étudiants des renseignements topiques et circonstanciés. Il révélait les secrets de leur organisation et leurs desseins politiques il montrait la sauvagerie de leurs mœurs. On voyait, d'ailleurs, aux détails qu'il donnait, qu'il avait vécu de leur vie et qu'il citait des documents exacts. Fichte, pour sa part, y retrouvait les éléments de la fameuse affaire Melzer-Brogy-Klaatsch, qui lui avait coûté son rectorat.
Or, les révélations de Ziemietzky arrivaient à point nommé. Fichte, ému de troubles récents et d’excès commis par les étudiants, la semaine même où il avait failli sortir du Sénat, dénonçait à ses collègues l’exis-
1. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 6, p.110- 111; et Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 1. Bd., 1v. Kap., p. 483-485.
2. Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-Wilhelm's-Universität su Berlin, 1. Bd., vi. Kap., p. 483.
3. C'est ce qui ressort d’une lettre inédite de Ziemietzky à Fichte, datée du 41 décembre 1811, et tout inspirée des vues religieuses exposées par l’auteur de la Théorie de la Science, dans la dernière période de son enseignement. Dans cette. même lettre, Ziemietzky souligne la maladresse de Fichte vis-à-vis des étudiants de Berlin, lors de la remise de la fameuse pétition anonyme: il a provoqué leur mouvement et augmenté leur méfiance à son égard, en se faisant l’avocat des auteurs de cette pétition, considérés, par leurs camarades, comme des lâches qui n’osaient pas se découvrir, et en tenant compte d’un écrit anonyme. (H. Schulz, Fichte's Briefwechsel, IT. Bd., Nr. 629 a, Ziemietzky an Fichte, Berlin, den 16. Dec. 1811, p. 567-570.)
. tence secrète des corporations à Berlin. Invité, par les protecteurs des Ordres, à fournir à l'appui de ses affirmations les documents judiciaires établissant la culpabilité des meneurs, il n’avait pu le faire. Une fois de plus, il était mis en échec.
C’ est alors que, passant outre à l’avis du Sénat, Fichte se tourna vers les pouvoirs publics et leur adressa directement sa plainte.
Le livre de ZLiemietzky apportait les documents qu'on lui avait récla-
més. Quand, jadis, Fichte avait remis au Sénat les doléances des étudiants contre le duel, quelques-uns de ses membres avaient crié à la calomnie et proposé de poursuivre et de punir les auteurs des doléances comme diffamateurs. Or, ce livre reproduisait ces « calomnies » et l’auteur était un des signataires des doléances; la diffamation était publique, le livre répandu à foison, envoyé aux professeurs et aux étudiants des Universités allemandes, des Universités étrangères.
Une enquête s’imposait donc pour en vérifier l'exactitude, et, en cas de fausseté, pour condamner l’auteur. L'enquête devait être menée avec la sérieuse volonté de dévoiler la vérité, en dehors de tout intérêt personne], et quel que dût en être le résultat. Cette impartialité, Fichte estimait que le Sénat académique ne l'avait pas et moins encore ceux de ses membres qui, d’après la Constitution, seraient chargés de l'enquête. L'auteur d’un mémoire relatif à la fondation de l'Université de Berlin, qui était plein d’indulgence pour lesAssociations, les duels et toutes les corporations d'étudiants, avait la plus grande influence au Sénat, et l’on pourrait y trouver bien d’autres connivences. Il y avait plus : dans l'affaire Brogy-Klaatsch, où l'enquête sur les Sociétés secrètes d'étudiants était tout indiquée, où elle s’imposait, le Sénat tout entier s y était opposé avec passion, et si Ziemietzky disait vrai, ilavait confié le jugement sur la faute aux coupables mêmes.
Le Sénat était donc, selon Fichte, frappé de suspicion légitime : il s'était montré suffisamment incapable de faire abstraction de ses idées personnelles dans la recherche de la vérité pour pouvoir mener à bien une pareille enquête, et cela d’autant plus qu’il s'était déjà prononcé sur le livre en question en le taxant de diffamation.
La question demeurait donc de savoir si, comme on le lui avait déclaré, Fichte rêvait en plein jour et voyait partout des fantômes ou si, au contraire, il avait vu ce qui existait en réalité. Telles étaient les raisons qui avaient déterminé Fichte à passer par-dessus le Sénat pour demander directement justice au gouvernement *.
Par une suprême dérision, le Gouvernement se borna tout simple-
1. Fichte’s Leben, 11. Bd., &rste Abth., VIII, 10, Fichte’s Bericht an das Departement
l'affaire, mais — il prenait soin de le faire ATENERE — hi mal n'étai ‘1 pas si grand que, dans l’ardeur de son zèle, le jeune auteur le laissait entendre. :
über die landsmannschaftlichen Verbindungen, Berlin, den 13. Jan. 1813, p. 128-132; R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 6, p. 112; voir aussi Max Lenz, Geschichte der Kônigl. Fr.-W.-Universität zu Berlin, I. Bd. .s IV Kap., p. 420. :
1. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.- W.-Universität zu Berlin, 6, p.112-10