‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 52 sur 95 · RON RICE BERLIN · texte numérisé non relu

RON RICE BERLIN

traire, si le temps n’a d'autre contenus que celui de la liberté de Ra son, le temps devient vraiment le symbole de l'éternité, il n’y a plus en lui de principe de mort; tout y est esprit et vie ; en lui et par nous s’accomplit la Volonté de Dieu et l'on peut vraiment affirmer notre immortalité ici-bas. Il n'y a pas d'autre immortalité ; ceux qui se figurent un monde et une vie prolongeant le monde et la vie terrestres sont dupes de la plus grossière et de la plus immorale des illusions : ils ne demandent, au fond, qu’à prolonger leur mortalité; car la vie qu'ils espèrent, la vie dans l'apparence, c’est la vie de perdition et d’immoralité, c'est la mort.

Mais celui qui s’est élevé à la vie éternelle, à la vie de l'esprit prend par là même conscience de l'inexistence de son individualité. Il n’y à. d’éternité que dans l’universel, et c'est dans la mesure où il se confond avec l’universel que l'individu agit en être raisonnable. Mais comment donc l'individu peut-il ainsi s’universaliser? De deux manières. D'abord en subordonnant ses fins particulières aux fins universelles du genre humain dont l’ensemble représente la Raison sur la terre, en oubliant son individualité dans le Tout dont elle n'est qu’un élément, en prenant | ce Tout pour l'objet même de sa conduite. Ensuite — et pour que le | Tout, le genre humain, représente effectivementla Raison — en travail- 4 lant, autant qu'il est en lui, à rendre l'humanité raisonnable, à développer en elle la moralité. Sa tâche essentielle c’est donc l'éducation spirituelle de cette humanité à laquelle il se doit et il se donne. L’élé- : vation à la vie spirituelle de tous les hommes, qui est l'exigence de la 1 loi morale, réaliserait cette Raison universelle, ce Concept créateur du monde idéal où Fichte voit l'image même de la divinité. La moralité n'est pas d’ordre individuel ; elle exige la participation de la communauté ; elle ne s'entend que du genre humain tout entier et c'est pourquoi l’homme moral, l'homme raisonnable ne peut s’isoler des autres hommes, se désintéresser de leur culture sans renoncer vraiment à luimême. Il n'existe moralement que dans son union avec eux et en tant qu'ils se sont élevés avec lui à la hauteur de la vie spirituelle ?. |

De là ces deux vertus primordiales : l’abnégation et l’amour du pro- s chain, d'une manière plus générale l’amour de l'humanité entière, à quoi il faut ajouter la sincérité, sans laquelle tous les rapports de l'individu avec le reste des hommes seraient faussés, avec la sim- 11 plicité, qui n’en est qu’une autre forme.

La moralité n’est donc rien d'autre que l'identification de Ja volonté

1. Fichte, N. W., III. Bd., Das System der Sittenlehre, p. 49- 62. —2, 1bid., Re voir particulièrement 72-73, 71-79, 81-84. — 3. JZbid., p. 86-101.

F EE idudlle à la loi de l’universel. L' ordre qu’elle produit est véritable- - ment l’ordre divin; l'homme qui s'y conforme devient ce qu'il doit être l'instrument de Dieu. C'est Dieu qui agit en lui et par lui. Mais en lui et par lui seulement. L'erreur est grande de ceux qui, comme Schelling, sous prétexte de religion et de moralité, considèrent que l’homme est - obligé, pour retrouver la moralité, de recourir à une conversion issue, — non de la raison, mais d'un acte supra-rationnel, d’une union mysté- … rieuse et mystique avec Dieu, d’un fruit de son amour et de sa grâce. Ceux-là vraiment ont fait l’homme à leur image et étendu à l'hümanité entière leur propre perdition, car l’homme est né non pour le mal, mais pour le bien. En lui se trouve l'instrument de son propre salut; c’est non pas d’une grâce d'en haut, mais des efforts mêmes de sa liberté, de sa moralité que peut sortir cette communion des âmes qui effacerait toutes les distinctions individuelles dans l’unanimité spirituelle, qui réaliserait enfin cette Unité absolue de la Raison, expression même de l’ordre divin, justifiant la parole du poète qui proclame — au milieu du perpétuel changement des choses — l’immutabilité de l'Esprit !.

La morale a son but dans l'édification du monde intelligible, de ce règne des fins qui est le lieu même de la Religion ; elle est donc essentiellement religieuse ; d’un bout à l’autre c'est le souffle divin qui l’inspire. Accusé un jour par Schelling d’avoir séparé la philosophie de la religion, d’avoir dupé l'homme en réduisant la morale à un formalisme vide, en lui refusant toute participation à la vie absolue, Fichte, qui, dans l’Znifiation à la vie bienheureuse, avait déjà répondu à l’accusation, saisit l'occasion de ce nouveau Cours sur la Morale pour insister sur ses premières déclarations. Sans doute il rejelte la possession de Dieu, au sens où l'entend Schelling, l'intuition directe de l’Absolu qui serait un véritable saut dans l'irrationnel ; mais il soutient que la moralité, l'empire de la Raison pratique, est l'expression même de la vie divine dans nos consciences, car la Raison c’est le Verbe même et, dans la mesure où nous obéissons à la Raison, nous vivons le Verbe ou plutôt le Verbe vit en nous, il est nous-mêmes; loin donc de réduire la morale à ce formalisme dont Schelling lui faisait grief, Fichte proclame

la nécessité de lui donner pour contenu la vie religieuse : il affirme que Dieu n’est pas extérieur à notre esprit mais qu’il règne au fond de nos cœurs ; pour le voir face à face, il nous suffit de regarder en nousmême; il est l'inspiration qui nous anime quand nous suivons la loi morale ; et nous sommes voués à lui dès que nous agissons conformément à elle, car la loi morale est son verdict dans nos consciences. II faut ajouter qu'il n'y a pas d'autre voie que la moralité pour atteindre à

4. Fichte, N. W., III. Bd., Das System der Sittenlehre, p. 56-60, 79.

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