‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 53 sur 95 · + "T7 DE · texte numérisé non relu

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la vie religieuse ; que, chez les êtres finis, elle est l'intermédiaire néces-

saire de leur participation à l’Absolu; Schelling s'est donc grossièrement trompé en croyant à une communication directe et immédiate avec Dieu. La Théorie de la Science triomphe, une fois encore, des prétentions de la Philosophie de la Nature.

Ainsi s'affirme, une fois de plus, dans ces cours professés par Fichte

en 1812, son souci de répondre à l'accusation de formalisme lancée contre

la Théôrie de la Science par Jacobi, par Schelling et par les romantiques. Tout en s’efforcant de maintenir le point de vue critique, Fichte est préoccupé de mettre le public en garde contre « cet Idéalisme vide » qu'on a faussement attribué à la Théorie de la Science! ; de montrer que tout son moralisme tend à une initiation à la vie religieuse, à uneunion réelle de l’homme avec Dieu ; qu’il ne se borne pas à la pratique de la bonne intention. C’est en ce sens qu'il oriente sa Théorie du Droit destinée à assurer à tous le loisir nécessaire à la vie spirituelle et sa morale aboutissant à l'édification du « Règne de Dieu », à la communion des esprits en l'Esprit. C’est là le genre de réalisme qu'il offre au public assoiffé d'Être, un Être dont la présence n’a rien de commun avec celle de la Chose à laquelle ramène le Naturalisme, mais qui, comme l’enseignait déjà Platon, consiste dans l’actuation de l’Idée ?. Quand donc Fichte emploie maintenant couramment le langage ontologique, quand il parle de l'Être, de l'Absolu, de Dieu, qu'il distingue du Concept, de l'Image, du Verbe, est-ce à dire, comme le soutenaient ses adversaires, qu'il ait vraiment changé de système et, pour reconquérir une popularité qui de

plus en plus lui échappait, qu'il plagie-la philosophie à la mode? Tout.

son passé, tout son caractère protestent contre une pareille interprétation. Faut-il répéter, une fois encore, qu’en empruntant au nouvel ontologisme ses formules il leur donnait un sens tout différent et qu’il entendait demeurer fidèle à lui-même ? On lui reprochait d’avoir dépassé le point de vue du Moralisme où semblait confinée la Théorie de la

Science, dans sa poursuite d’un Idéal toujours plus haut, mais jamais.

accessible, de se placer maintenant au point de vue de la religion, d’un Absolu, d’un Dieu dont le monde, avec tout son progrès, ne serait au fond que la révélation et l’expression. Fichte répondait que la dialectique même de son système l'avait conduit à cette nouvelle position. La Forme dont partait la Réflexion, en prenant conscience d'elle-même à travers la série des déterminations de la conscience, qui marquaient les étapes de la philosophie et le progrès du monde, aboutissait à la néces-

1. Fichte, N. W., I. Bd., Einleitungsvorlesungen in die W.-L., p. 100. 2. Jbid., TX. Bd., Das System der Sittenlehre (1812), p. 42-43.

sité d'affirmer la réalité d'un terme qui était, au fond, non pas un pre-

mier commencement, mais un Éternel présent, un Acte éternel. Cet Acte,

le Sujet pur, l'Esprit, auquel était comme suspendu tout le devenir de la conscience, quand done Fichte l’avait-il nié? Nous avons montré ailleurs comment il était impliqué dans l'exposition des principes de la Théorie de la Science et dès sa première esquisse, où Fichte en fait déjà son Dieu ; comment la seconde Introduction affirmait l'existence en soi de ce qui était l’Idéal pour nous ; comment, dans la première exposition de sa Morale, en 1798, alors qu'il proclame l'indépendance de la morale à l'égard de la religion, son souci principal est d'échapper au formalisme

kantien et de donner à la liberté, à la Raison pratique un contenu ; com-

ment, enfin, quand l’accusation d’athéisme l'oblige à poser le problème religieux, il définit ce contenu précisément commel'ordrespirituel, l’ordre divin que la morale affirme, mais ne fournit pas. Cependant n’y avait-il pas maintenant comme un renversement dans la marche de sa philosophie? Au lieu d'aboutir à Dieu, Fichte n’en partait-il pas quand il faisait de la Raison — principe de la connaissance et de l’action humaines — simplement le Verbe ou l'Image de Dieu? et toute sa doctrine primitive n’allait-elle pas sombrer dans ce passage de Dieu au Verbe, de Dieu au monde auquel finalement il fallait en venir? C'était ici précisément l'épreuve cruciale pour la Théorie de la Science. Par sa critique de l'Idéalisme de Fichte qui, d'après elle, n’était encore qu’un formalisme, par la méthode qu'elle préconise pour y échapper, la Philosophie de la Nature fait surgir le problème des rapports entre la nature, le monde des phénomènes, et le Sur-Naturel, la Cité de Dieu. Ce problème, la théorie de la Morale, telle qu’elle vient d’être esquissée, conduit Fichte à l'aborder; et cet examen, sa dernière réponse aux ARecherches de Schelling sur l'essence de la liberté humaine, fait l'objet des cours professés le semestre suivant, le semestre d'hiver 1812-1813 : Leçons d'introduction à la Théorie de la Science; cours sur les Rapports de la Logique et de la Philosophie et sur les Données de la Conscience. Fichte s'y propose essentiellement d’expliquer les rapports du monde de l'expérience avec le monde intelligible en maintenant les droits du rationalisme critique contre la théosophie à la fois naturaliste et mystique de Schelling.

E. LES « LECONS D'IN- « La doctrineque j'apporte ici, dit Fichte dans TRODUCTION À LA TÉHO- p TR Phépt DR ASCTENCE s Leçons . AOGSnRE à la LECTE de Le

Science! (Einleitungsvorlesungen in die Wissenschaftslehre), que Kant dans les Critiques, que moi, sous le nom de

4. Ces leçons, dans l'édition des œuvres posthumes, portent la date de l’automne

FICHTE ET SON TEMPS (Ill). 15

Et

Théorie de la Science, avons professée est, depuis trente ans qu’elle est.

apparue, restée, pour ainsi parler, lettre close.

. Les écrivains philosophiques de ce temps ont oublié ou n’ont jamais su ce dont il était question ; ils se sont précipités plus fort qu’auparavant dans l'erreur fondamentale qu'avait réfutée la Critique : ils se sont, avec plus de passion qu'avant, laissé posséder par elle. Et, ajoute Fichte, ceux-là même qui ne l'ont pas comprise sont aussi ceux qui prétendent la dépasser, la réfuter, la juger du haut de leur grandeur, sans remarquer qu'ils ne l’ont même pas atteinte !.»

Quelque chose a manqué à tous ces détracteurs de la Critique, quelque chose qu’elle suppose et sans quoi précisément elle est incompréhensible, un sens nouveau capable de nous découvrir un monde nouveau, un monde qui, pour l'homme vulgaire, n'existe pas ?.

Pour ceux-là les objets dont parle la Critique sont vraiment absents ; car ils ne possèdent pas le sens qui les perçoit; ils sont comme les aveugles-nés qui ignorent les couleurs et connaissent seulement des choses ou de leurs rapports ce que leur en fournit le toucher; quand ils veulent parler de ce qu'ils ignorent, ils n’en peuvent parler qu’en fonction de ce qu'ils connaissent ; alors ils le dénaturent, le faussent et le déforment. Tel est le sort échu à la Critique et à la Théorie de la Science : les aveugles d'esprit l'ont traveslie*.

Pour la comprendre il faut, en effet, posséder le regard de l’esprit, ce sens qui est nouveau pour les hommes d'aujourd'hui, mais pour eux seuls, car il est en réalité aussi vieux que l'humanité et, depuis qu'il y a des hommes, tout ce qu’il y a de grand et de bon dans le monde, tout ce qui fait vivre l'humanité vient de lui *. R

1813 ; mais, dans la Logique transcendantale professée de Saint-Michel à Noël 1812, Fichte déclare : « Schon in den Einleitungsvorlesungen ist der Zweck dieser Vorträge angegeben für den Zusammenhang des Ganzen ; wir sagten : sie seien nicht W.-L. selbst, auch nicht ein Theil der W.-L., sondern eine Einleitung in dieselbe. Das Auge für das Object der Philosophie soll in ihnen geschärft, das Organ frei gemacht werden durch Bestreitung des Irrthums. » (Fichte, N.W., I. Bd., Ueber das Verhältniss der Logik zur Philosophie oder transcendentale Logik, I. Vortrag, p. 105). Et cette allusion formelle, en automne 1812, aux leçons déjà faites pour servir d'introduction à la Théorie de la Science, force à admettre que ces leçons furent antérieures au cours sur la Logique et l’ont immédiatement précédé.

1. Fichte, N. W.,I1 Bd., Einleitungsvorlesungen in die Wissenschaftslehre, p. 3. — C'est sans doute en ce sens qu'il écrivait déjà en 1810 à E. von Berger : « Pour . Schelling, la Théorie de la Science, Kant, Leibniz lui-même sont comme s'ils n'avaient pas existé; il nous ramène aux ténèbres et à la confusion de Spinoza », et il ajoutait, en montrant dans la Philosophie de la Liberté (par opposition à la Philosophie de l'Être ou de Ja Nature) le devoir du temps : « A cet égard, je vois dans Schelling et dans son École très exactement le principe qui fait rétrograder notre temps ». (Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, Il. Bd., Nr. 645, Fichte an J.-E. von Berger, Berlin, den 4. Mai 1810, p. 549-550.)

2. Fichte, N° Ww., I. Bd., FAR RU in die Wissenschaftslehre, P. 3-4. — 3. Jbid., p. Fat nez Ibid., p.

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