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dix-sept à vingt-quatre ans jusqu'alors exempte du service. Profitant de l’anéantissement presque complet de la grande armée, le roi de: Prusse levait contre son ancienne alliée l’étendard de la révolte; le 16 mars, fort de l'appui de toute l'Allemagne du Nord, il déclarait la | guerre à la France et, le 17, il adressait à son peuple, à son armée, une | proclamation restée fameuse ‘. |
Ainsi l'heure de la délivrance, annoncée par Fichte dans ses Discours | à la Nation allemande, avait sonné ; à l’appel du roi, le peuple tout entier répondit et se leva pour la conquête de son indépendance. |
L'Université fut debout la première. Steffens avait eu, avant l’impression, connaissance de la proclamation du 3 février à la jeunesse : il en avait été enthousiasmé. Lé 8 au matin il avait fait son cours dans une salle à peu près déserte — les événements n'étaient pas propices à l’assiduité ; il avait terminé par ces paroles :
« Messieurs, je devais faire, à onze heures, une seconde lecon, mais j'emploierai mon temps à vous parler d’un sujet plus important. L’appel de Sa Majesté aux étudiants pour qu'ils prennent les armes comme volontaires a paru ou vous parviendra aujourd'hui même. Ce sera l’objet de mon discours. Faites connaître partout ma résolution. Peu importe que les autres cours aient lieu à cette heure. J'attends autant de monde que la salle peut en contenir. »
Deux heures plus tard Steffens revint; l’amphithéâtre était comble ; il y avait du monde jusque sur les fenêtres, jusque derrière la porte ouverte, jusque sur l'escalier, jusque dans la rue. Il parla :
« Ce que je voulais dire, écrit-il dans sa biographie, me remuait tout entier jusqu'au fond de l’âme ; à cette heure et dans ces circons- : tances, j'avais à exprimer ce qui, depuis cinq ans, oppressait lourdement mon cœur; javais à annoncer tout haut et publiquement comment aujourd hui, pour l'Allemagne, même pour l'Europe entière, c'était le jour de la délivrance ; comment, à dater de cette heure, une nouvelle époque commençait dans l’histoire. » Et telle était l'émotion de Steffens que les larmes lui jaillirent des yeux et qu’il tomba en prière à genoux.
Il parla. Il soulagea son cœur et, pour exprimer ses sentiments, les mots se pressaient sur ses lèvres. Ce qu'il dit, c'était ce que chacun se disait à soi-même, sa parole n’était que l’écho des sentiments de ses auditeurs. Quand il leur fit part de son intention d’aller s’enrôler et combattre avec eux, cefut du délire. À
1. W. Oncken, Das Zeilalter der Revolution, des Kaïserreiches und der Befreiungskriege, Il. Bd., achtes Buch ; I. Preussens Volk in Waffen. An mein Volk. Voir les deux feuillets de reproduction intercalés entre les pages 592-593. (La proclamation a été composée par Hippel.)
Trr.
Ainsi, à quarante ans, à la tête de deux cents étudiants, Steffens se faisait inscrire dans les francs-tireurs.
« Steffens, je vous souhaite bonne chance ; vous ne savez pas ce que vous avez fait », lui dit Scharnhorst.
L’émoi fut grand chez les Français, car, à cette heure, la Prusse passait encore pour l’alliée de Napoléon. Saint-Marsan, l'ambassadeur de France, courut chez Hardenberg lui demander des explications. « Nous croyons vivre en paix avec vous; il y a plus, nous nous considérons comme vos alliés et, sous les yeux de votre roi, un des professeurs de votre Université ose nous déclarer la guerre! »
Hardenberg, qui savait son rôle, répondit : « Les sentiments du peuple, de la jeunesse, ne peuvent être pour vous un mystère; il ne nous est pas
possible d'interdire aux gens de parler, nous avons appris seulement
après coup que le discours avait été prononcé. Le roi le désavoue. Si vous demandez une satisfaction, celle-ci doit vous suffire. Mais je ne puis vous dissimuler que toutes démarches envers le professeur inconsidéré en ferait un martyr et produirait un mouvement qui nous mettrait
dans un grand embarras et que nous aurions peine à contenir '. »
Ce qu'Hardenberg ne disait pas à Saint-Marsan c'est que la harangue de Steffens était la conséquence de l’Appel du roi; c’est que, à la suite de l’Appel du roi et du discours de Steffens, les étudiants, réunis dès le 9 février, dans la salle d'armes, résolurent de se partager en plu sieurs sections, de partir pour la Silésie, de s’enrôler sous les drapeaux et de former la garde d'honneur du roi ; et, lorsque, le 10 février, on demanda à ceux qui voulaient prendre les armes d’aller chez le recteur s'inscrire sur la liste des volontaires, le mot qu’on se répétait dans les
salles de cours n'était pas : « Vas-tu servir ? » mais bien : «Gù vas-tu ser-
vir?» « Dans quelle armée?» Suivant une parole de Niebubr, la foule des volontaires qui se faisaient enrôûler était aussi nombreuse devant l'Hôtel de Ville qu'en temps de famine devant la boutique d’un boulanger. Du 10 au 13 février, 258 étudiants se présentèrent et plusieurs étaient partis sans s'inscrire. Tous ces jeunes gens étaient impatients de se battre dans le haut esprit et pour la grande cause qui avait inspiré à Fichte ses Discours; et ceux qui couraient à la mort répétaient les paroles que l'étudiant en théologie Sachse adressait à son frère au moment du départ : « Sois pieux et remets-t’en à Dieu ; il faut que l'individu périsse pour que subsiste la communauté. On sème ce qui meurt, et de cette semence sort la fleur de l’immortalité ; nous voulons faire à la Patrie le
4. W. Oncken, Das Zeitalter der Revolution, des Kaïserreiches und der Befreiungskriege, IT. Bd., achtes Buch, I. Preussens Volk in Waffen, p. 576-578. Et Steffens, Was ich erlebte, VII. Bd., p. 73-79.
sacrifice de notre vie, afin que de cette noble semence sortent de nobles
fruits'. » : |
Au moment où les volontaires allaient partir pour Breslau, Schleiermacher qui, dès le28 mars, n’avait pas hésité à lire du haut desa chaire l'A ppel du roi?, leur avait donné sa bénédiction dans l’église de la Trinité, devant les fusils en faisceau; aux mères présentes à la cérémonie, il avait rappelé les paroles de l’Écriture : « Béni soit votre corps qui a porté un tel fils ; béni votre sein qui a allaité un tel enfant? ».
Les professeurs eux-mêmes s’en allaient aux armées. Ceux qui restaient tenaient au moins à contribuer de leurs deniers aux frais de la guerre et à répondre ainsi à l'appel que le recteur avait fait, le 13 février, à leur concours. L'un fournissait l'habillement et l'armement d'un fantassin, estimé à 54 Thaler; l’autre, celui d'un cavalier pour 67 T'haler; les plus riches donnaient les 100 Thaler auxquels revenait le cheval;
quelques-uns, comme Knape, ne donnaient rien pour les autres; ils fai- k
saient mieux, ils équipaient leurs propres fils.
On ouvrit une souscription pour constituer une caisse à ceux qui partaient. Les sommes recueillies montèrent à 656 Thaler.
Le recteur, malgré les événements, n'avait pas voulu fermer les portes de l’Université ; mais il n’y resta plus que quelques étrangers et bientôt la plupart des cours furent interrompus, faute d’auditeurst.
BOLATTITUDE DE En ces circonstances on pouvait s’étonner que URs avorrpome + Fichte se fût laissé devancer pàr Steffens et par Schleiermacher. Les temps qu’il avait prêchés et prédits dans ses Discours ne semblaient-ils pas révolus? N’était-ce pas la guerre attendue, la guerre sacrée pour l'indépendance qui s’annoncCait enfin? Pourtant, alors que ses collègues manifestaient leur enthousiasme en encourageant les volontaires par leur parole et par leur propre exemple, Fichte conservait une attitude singulièrement réservée; le zèle de ses collègues lui paraissait intempestif, pour ne pas dire blâmable, et quand, à son tour, il suspendit, le 19 février, le cours qu’il venait d'entreprendre sur la Théorie de la Science, le discours qu'il adressait à ses auditeurs n’était point une harangue enflammée, c'était une méditation sur la guerre Où il leur faisait part de ses hésitations et de ses scrupules.
1.R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.- W.-Universität su Berlin, 6, Die beiden ersten Triennen, p. 114. — 2. Zbid., 6, p. 415.
3. L. Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, drittes Buch, 9, p. 549-550.
4.R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität gu Berlin, 6, p. 115-116.
LA GUERRE DE 1813. ee 947
L'amitié née entre ses auditeurs et lui de la communication des esprits et de leur union pour la science ; la confiance que beaucoup d’entre eux lui avaient témoignée, et que l’occasion seule, sans doute, avait empêché les autres de lui exprirner faisaient à Fichte un devoir de s'expliquer en toute franchise devant son public sur les graves événements de l’heure présente, de lui dire au moins, tout en laissant à chacun le soin de juger et d'agir suivant sa conscience, quelle était, à son point de vue, la conduite qu’il croyait devoir tenir.
Sans doute, pour triompher du mal, le vieil ennemi, l’ennemi héréditaire de l'humanité, il suffisait du progrès de la science et de la raison ; les victoires remportées ainsi élaient des victoires éternelles dont les effets persistaient et s’accroissaient d'eux-mêmes avec le temps. Quiconque introduisait dans l'humanité une seule idée féconde en lumières ou en actes, faisait plus de mal à l’ennemi que s’il avait tué cent mille hommes, car il empêchait des millions d'hommes de devenir, en un certain sens, des ennemis ; pour être invisible aux yeux du vulgaire, cette victoire-là n'en était pas moins profonde et pas moins efficace. Il
était évident, par suite, qu’elle méritait plus que toute autre la con-
sidération et dépassait de toute sa portée les contingences politiques.
Cependant, cette guerre de l’esprit contre le mal exigeait la paix et la sécurité pour les personnes qui l’entreprenaient. Quand cette paix et cette sécurité étaient en danger, quand le progrès de la liberté et de l’esprit dans le monde n’était plus possible, alors, avant tout, il fallait sacrifier ses biens, verser son sang pour reconquérir cette liberté, et tant
“qu’elle n'était pas reconquise, il n'y avait pas de trêve possible.
Tel n'était pas le cas. La liberté de penser n’était à aucun degré menacée ; les recherches étaient permises, sans restriction, dans toutes les directions ; cependant les événements présents menacaient la paix et même la sécurité des savants: ils détournaient l'ensemble des forces agissantes du monde de leur véritable but. En de pareilles conjonctures que devaient faire les amis de la science ? Commencer, autant que possible, par s’efforcer de conserver leur repos et leur tranquillité en restant dans l'ombre : imiter l’exemple des premiers chrétiens qui, impuissants à convertir d'emblée les hommes de leur temps à leurs principes, cherchaient simplement à demeurer en vie, endurant tout pour cultiver dans leur for intérieur les principes qui, des siècles après leur mort, devaient transformer le monde ; attendre patiemment pour agir des jours meilleurs, où la société, lasse de subir le joug de la force, lasse de servir d’instrument pour des fins qu’on lui imposait et qu’elle n’avait pas choisies, s’affranchirait et, prenant elle-même conscience de ses fins supérieures, les adopterait en toute liberté, devenant enfin capable
d'entendre la voix des initiateurs. Jusque-là ils devaient travailler en.
silence à l’accomplissement de leur mission. Et si on les accusait de lâcheté, ils mépriseraient l'accusation. Pour montrer du courage point n’était besoin de prendre les armes ; il y avait parfois plus de vaillance — la vie le montrait souvent — à demeurer fidèle à ses convictions en dépit du jugement de la foule. Remplir scrupuleusement ses fonctions, travailler sans arrière-pensée à la science, respecter en sa personne ce
qui fait la dignité et la valeur morale du savant, peut-être était-ce un
courage supérieur au courage militaire. Mais si on ne leur laissait pas le choix, si on les invitait à prendre part à la résistance ; si le gouvernement, seul juge du nombre d'hommes et de la masse des forces nécessaires, convoquait ceux-là même dont ce n’était ni le devoir ni la fonction de prendre les armes ? Alors il fallait avoir confiance en lui, ül fallait lui obéir. Se retirer, sous le fallacieux prétexte qu'une unité de plus ou de moins était sans importance pour la masse, sans influence sur l'issue des événements, quelle qu’elle fût, ce serait une trahison envers la patrie. Aucun sophismene pourrait plus calmer la conscience : le devoir du savant était ici de donner à la masse l’exemple de la soumission et du sacrifice.
Fichte, quant à lui, pour travailler sérieusement, avait besoin de la tranquillité extérieure — celle qui provient des circonstances matérielles — et de la tranquillité intérieure — celle qui naît du cœur. Jusqu’alors il avait eu le bonheur de conserver la sécurité matérielle, mais pouvait-on lui faire un reproche de ce qu’à plusieurs reprises, en ces derniers temps, la paix de son cœur eût été troublée? Tant d'amis très chers étaient partis dont il attendait avec anxiété des nouvelles, dont le sort et la vie étaient en jeu, qu'il n’avait plus la force d'attention nécessaire pour se livrer aux abstractions de la Théorie de la Science. Une fois déjà, en 1806, la guerre l'avait contraint d'arrêter un travail fructueux. Aujourd’hui encore les circonstances l’obligeaient à demander à son auditoire la permission d'interrompre ses lecons. Il avait trop de
soucis, trop d’agitation pour être capable de poursuivre ses médita-
tions. Il souhaitait seulement que le cours des événements lui permit de reprendre bientôt ses chères études !.
Il serait difficile de voir dans ces paroles une apologie de la guerre et ceux qui prêtent à l’auteur des Discours à la Nation allemande un nationalisme intempérant feraient bien de méditer l'invocation de Fichte à ces « victoires éternelles » de La Science et de la Raison, qui
4. Fichte, S. W., IV. Bd., J.-G. Fichte's Rede an seine Zuhôrer bei Abbrechung der Vorlesungen über die W.-L. am 19. Febr. 1813, p. 603-610.
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sont plus mortelles pour l'ennemi que les plus sanglantes batailles, . parce qu en servant l'humanité elles empêchent « des milliers d'hommes de devenir des ennemis » ; ils feraient bien de réfléchir sur ces exhorta-
tions à imiter l'attitude ds premiers chrétiens s’abritant pour laisser passer la tempête afin de conserver intacts les principes qui devaient régénérer le monde. Peut-être comprendraient-ils que le Fichte de 1813 n avait pas renoncé aux idées humanitaires qu'il avait puisées au temps de sa Jeunesse dans l'amour de la Révolution française, qu'il enseignait
encore en 1804 dans les Traits caractéristiques du Temps présent,
en 1806 dans son premier Dialogue mRsauque : il était toujours pareil à lui-même.
Au lieu d’exalter la guerre, au lieu d’exciter ses élèves à prendre les armes, au lieu de leur en donner l'exemple, comme certains de
Ses collègues qui se faisaient inscrire parmi les volontaires, Fichte
préchait donc aux étudiants la méditation et la retraite; il leur parlait. de combats et de triomphes plus nobles et moins précaires que la lutte par les armes ; il leur conseillait de se réserver pour des temps meilleurs. Il leur présentait l'enrôlement comme un sacrifice nécessaire aux exigences de l'État, un sacrifice pour lequel il ne préchait pas l'enthousiasme, mais la soumission et la résignation.
Pour prendre maintenant cette attitude, et pour s'opposer une fois de plus en de telles circonstances et de telle manière à ses collègues, Fichte avait sans doute ses raisons.
Souvenons-nous ici des conversations que Fichte avait eues avec Jean de Müller, au moment de son retour à Berlin. Souvenons-nous de la sévérité des jugements que, pleinement d'accord, le philosophe et l'historien portaient sur le gouvernement de la Prusse, sur les fautes qu'il avait commises et qui l'avaient perdu. Souvenons-nous qu'ils parlaient d'un «édifice vermoulu » destiné à s'effondrer au moindre choc. Depuis, les hommes ni les choses n'avaient beaucoup changé ; Fichte le savait ; il ne pouvait donc partager l'enthousiasme lyrique et débordant de Schleiermacher et des disciples de Schelling au sujet de l'A ppel du roi. Une fois de plus il se sentait en opposition avec eux dans ses convictions les plus intimes.
D'abord il tint à protester contre l’exaltation guerrière des Steffens et des Schleiermacher qu’il trouvait peu conforme à la dignité de la science. La fonction des maitres de lajeunesse auxquels étaient remises la garde de la civilisation et la direction morale de l'humanité n’était pas d’exciterles instincts belliqueux, les instincts meurtriers, mais bien plutôt. de civiliser et de pacifier les esprits: quand ils cherchaient des recrues pour les armées ils sortaient de leur rôle ; s’il fallait des soldats les
En * N ah, AS LORS … *
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professeurs n’en étaient pas juges, l'État avait seul qualité pour lever
des troupes et pour choisir des hommes. Était-ce à dire que Fichte refusât aux étudiants le droit de s’engager et de se battre? Loin de là: il leur en faisait un devoir sacré; il sanctifiait la guerre, mais dans un.
cas seulement, quand l'indépendance, condition de la culture, était
menacée. Alors il faisait appel à tous pour tous les sacrifices : alors il" déclarait non pas qu'il fallait vaincre ou mourir, mais qu'il fallait M
vaincre. Seulement il s'agissait de savoir si la guerre présente était
une guerre pour l'indépendance : il se refusait à suivre aveuglément
les injonctions et les appels des princes. Ceux qui avaient commis de si lourdes fautes à l'égard du peuple allemand étaient-ils bien qualifiés
pour juger si l'heure de l'indépendance avait sonné, si l'existence
nationale était menacée ? Fichte se le demandait non sans inquiétude et
il se demandait de quel droit ces princes se posaient en défenseurs de la Nation, de quel droit ils disposaient sans son consentement, comme ;
d'une chose à eux, comme d’une propriété, du peuple dont ils avaient
si gravement compromis les intérêts et jusqu’à l'existence même. De là |
ses scrupules. C’est du moins ce qui semble bien ressortir d’un Frag-
ment politique composé par Fichte au lendemain même de l'Appel du
roi, pour son cours du printemps 1813.
C. UN FRAGMENT POLI- Sous une forme à peine déguisée, il contient.
TIQUE DE L'ANNÉE 1813. une amère critique de la politique des États LA QUESTION DE LA
GUERRE NATIONALE. allemands, de la Prusse en particulier, et du
régime personnel; il témoigne aussi de la sympathie. persistante de Fichte pour les idées de la Révolution: enfin il proclame, à juste titre, comme fondateurs de l'Unité allemande, non les politiciens, mais les penseurs de l'Allemagne contemporaine. Visiblement l’Appel du roi à son peuple, à son armée paraissait au philosophe exorbitant; comme si le peuple, comme si l’armée étaient la
chose, la propriété du souverain ! Fichte posait, à ce propos, la question
constitutionnelle, celle du pouvoir héréditaire ou du régime représentatif; ilse refusait à admettre qu’un roi pût disposer d’une nation en vue
de ses intérêts personnels, pût avoir une politique en dehors du con-
sentement de la nation; il reprochait à la Prusse le rôle que la politique personnelle du roi lui avait fait jouer vis-à-vis de la France — contrairement à toute moralité — et contrairement au sentiment national.
Si donc il donnait son adhésion à la guerre actuelle, ce n’était.
point par sympathie pour ceux qui l’entreprenaient, c'était au contraire parce qu'à la réflexion elle lui apparaissait non comme une guerre dynastique, mais comme une guerre nationale, comme le moyen pour l’Alle-
RU ae ne do D ? Éo ge FA % 4 : | LA GUERRE DE 1813. 251
magne de s'affranchir de la tyrannie napoléonienne, et de reconquérir,
avec son indépendance à l'égard de la domination étrangère, son indé- pendance vis-à-vis des princes allemands, sa liberté politique et son
unité nationale, les droits imprescriptibles qu'avait proclamés la Révolution française. C’est peut-être à cause de la hardiesse même de ses idées que, suivant une méthode qui lui était coutumière et qui n'était sans doute qu'une forme de la prudence, il annonçait qu'il ne prétendait pas écrire un livre qui eût son application immédiate dans le monde; qu'il voulait seulement tirer au clair ses idées, laissant au temps et à la vérité le soin de faire leur œuvre, déclarant qu'il suffisait
à son ambition d'exprimer ses principes afin qu’ils ne périssent point!
Quelles étaient ces idées, dans quelle mesure envisageait-il l’application de ces principes au monde actuel? C’est ce que l’examen même du projet va permettre de juger.
Que voulait Fichte? Exciter le peuple à s'affranchir politiquement ? Maïs le peuple ne voulait pas être libre, il ne comprenait encore rien à la liberté. Ébranler les grands? Ce serait impolitique dans les circonstances actuelles. Il voulait seulement inviter les hommes éclairés, ceux dont l'esprit s'était élevé jusqu’à l’idée de la liberté, à profiter de l'occasion pour faire valoir, au moins théoriquement, leur droit et pour prévoir l’avenir?.
Le sens profond de la guerre actuelle c'était d’être une guerre contre l'arbitraire (Willkühr) représenté par le génie d’un individu qui se croyait supérieur à tous les hommes et plus fort que la nature même (la pluralité des maîtres est déjà, par la rivalité et la diversité qu'elle implique, une garantie contre l'arbitraire). Donc il fallait supprimer toute
volonté unique et toute domination unique. (Exemple de la France qui
n'avait plus à l'heure actuelle d'opinion publique.) Est-ce là ce que signifiait la levée en masse des citoyens ; est-ce là ce que promettait l'Appel du roi? D’une manière plus générale la question se posait de savoir ce qui distinguait une guerre despotique et dynastique (Landesherrnkrieg) d’une guerre nationale (Volkskrieg) et, dans une pareille
guerre, ce qu'exigeait le peuple.
En quoi consiste proprement une nation ? C’est, au fond, un régime représentatif fondé sur la liberté et l'égalité civiles, un régime de confiance et d'entente mutuelles entre les électeurs et les élus. C’est, par suite, la négation même du régime aristocratique qui est un régime antirationnel, un régime non de liberté, mais d’esclavage, non d’éga-
1. Fichte, S..W., VIT. Bd., 4. B., Politische Fragmente aus den Jahren 1807 u. 1813. Aus dem Entwurfe zu einer politischen Schrift im Frühlinge 1813, p. 546. 2. Jbid., p. 546.
lité, mais de privilèges ; la subordination, l'assujettissement, l'exploita-
tion de la masse du peuple par une classe où la richesse et le pouvoir sont héréditaires et pour laquelle il n’y a d’autre justice que son égoïsme et son bon plaisir.
A défaut d’une abdication volontaire commune des princes et d’une renonciation de l'aristocratie à ses privilèges, sacrifice qui paraît invraisemblable, une guerre pourrait-elle réaliser l'association des citoyens dans un État libre, substituer à la stagnation dans l'inégalité la conquête de l'égalité, à l’égoïsme d’en haut et à la lâcheté d'en bas qui caractérisent le despotisme l’abnégation et la vertu qui sont l’essence même d’un régime de liberté ? En d’autres termes, une guerre pourrait-elle vraiment constituer la nation, faire du peuple allemand un véritable peuple? Si oui, une pareille guerre serait vraiment, par opposition à la guerre dynastique ou despotique, une guerre nationale. Elle aurait pour objet la conquête des droits essentiels de l'homme, des
intérêts généraux et de l'indépendance d’un peuple, la conquête d’un -
Idéal sans doute placé à l'infini, mais dont il est possible de s'approcher sans cesse. Une pareille guerre ne peut avoir de fin que dans la victoire, et si un ennemi menace l'indépendance du peuple en question, tant que cet ennemi ne sera pas expulsé du territoire, il n’y aura pas de paix possible. La fortune des armes lui est-elle contraire, en dépit de sa ferme volonté de vaincre, une seule ressource lui reste ; plutôt que de céder, détruire de ses propres mains sa civilisation, ses villes,
ne laisser à l'envahisseur qu’un désert pour conquête.
Quiconque, parmi les membres du pays, refuserait de participer à cette guerre ne pourrait plus ultérieurement et par aucun décret faire partie du peuple en question.
La guerre nationale ainsi définie s'oppose à la guerre despotique ou dynastique qui à pour mobiles des intérêts particuliers et tout personnels, des intérêts d'ambition ou de famille tout à fait étrangers au peuple qui la subit et qui est la victime des caprices du prince ou de son esprit de conquêtes. Dans une guerre de ce genre le prince se proclame le seigneur et le propriétaire de ses sujets, de léur sang, de leur
ct dit titi tard Éuît, ut