‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 59 sur 95 · EU PEN VUE DA · texte numérisé non relu

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liberté; il s’imagine, contre tous droits, être maître de les prêter, de

les vendre, de les échanger, comme des esclaves, à d’autres princes.

Un Appel au peuple lancé par un pareil prince ne pourrait avoir qu'un sens : « Levez-vous pour être mes valets et non ceux d’un étranger |! Y répondre serait folie‘. »

1. Fichte, S. W., IV. Bd., 4. B., Aus dem Entwurfe zu einer politischen Schrift im Frühlinge 1813, P. 547-553.

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+ Le. 2 LA GUERRE DE 1813. | 253

Retenons l'expression, songeons que Fichte écrit cela au lendemain

- de l’Appel du roi qu'il accuse, un peu plus loin, d’avoir eu trop long-

… temps uné politique personnelle, anti-nationale ; d’avoir, au mépris de toute moralité, livré la Prusse à l’alliance napoléonienne.

Est-ce à dire, cependant, que Fichte condamnât la présente guerre et fût tenté de traiter de « folie » l'enthousiasme avec lequel la jeunesse avait répondu à l’Appel ? Non pas, si la guerre actuelle était une guerre nationale au lieu d’être une guerre purement dynastique.

C'est pourquoi Fichte se demandait justement si la guerre actuelle avait bien le caractère d’une guerre nationale. Pour répondre à cette question, il commencait par examiner la situation extérieure de l’Allemagne.

Il remarquait en premier lieu l'influence prépondérante de l’Angleterre et de la Russie; pour commencer par la Russie — dont le cas était le plus simple, — la Russie voulait avoirun mur de couverture (Vor-

mauer) afin de poursuivre en toute tranquillité ses plans contre la Turquie et la Perse et de conquérir d’autres nations barbares ; elle n’avait pas d'intérêt à vouloir se soumettre un peuple libre, elle attendait seulement de l’Allemagne qu’elle protégeât ses lignes; elle devait donc désirer une Allemagne aussi forte que possible ; elle avait tout intérêt à la voir puissante. Mais elle avait dans l'Autriche une rivale : car l'Autriche comprenait des peuples et des provinces (non pas les Hongrois, sans doute, mais les peuples slaves) dont elle pouvait tirer parti, et cela demeurait la pomme de discorde entre la Russie et l'Autriche.

Quant à l'Angleterre, elle voulait perpétuer son hégémonie commerciale ; elle attendait donc de l’Allemagne la guerre contre la France, qui menaçait cette hégémonie : elle ne voulait pas la justice.

* Mais, à l’intérieur même de l’Allemagne, n’y avait-il pas un gouvernement qui, ayant des intérêts extra-allemands, était, par les con-

. îlits où il pouvait être engagé, une perpétuelle menace pour les libertés populaires ?

C'était. l'Autriche : l'Italie, les Pays-Bas, ses provinces voisines de la Turquie l’entrainaient à des conflits inévitables, étrangers à l’AIlemagne; la Prusse, elle, était proprement un État allemand, et le jour où elle aurait recouvré ses provinces héréditaires, les provinces: protestantes qui étaient unies à elle par la communauté de confession, elle n'aurait plus aucun intérêt à faire la guerre, d'autant

plus qu'étant, au point de vue des sphères d'influence, sans contact avec la Russie, elle pouvait être vis-à-vis d'elle naturellement neutre. Ce n’est pas tout : seule alors dans toute l'Allemagne, la Prusse représentait l’Idéal de la raison ; seule elle portait le flambeau de la civilisa-

tion‘. Affranchie enfin d’une alliance qui lui était moralement interdite … et qui avait faussé tout le jeu de sa politique, la Prusse, en luttant pour

son salut et son indépendance, défendait la liberté même? Sa vic-

toire serait donc le triomphe de la justice : elle était la condition

nécessaire de la conquête de l'Unité nationale *.

D. L'EXAMEN DE CON- S'il en était bien ainsi, Fichte ne suspendait SCIENCE DE FICATE.

quand, après s'être renseigné directement près

du roi, grâce à un élève sûr qu’il avait dépêché à Breslau, il acquit la conviction qu’il s'agissait vraiment d’une guerre nationale *, il entendit contribuer, pour son compte, à l’œuvre libératrice; il se demandait seulement de quelle manière il pourrait travailler le plus efficacement à la délivrance de la patrie : en continuant à méditer dans la solitude et à préparer par la science le relèvement moral du peuple — œuvre de longue haleine et de lointaine échéance — ou en prenant une part directe aux événements. Quelle part? Non pas, sans doute, celle que révait un Steffens : se battre ; mais celle qu’il croyait la seule fonction

guerrière compatible avec la mission du philosophe : élever par sa

parole les cœurs des combattants, réconforter les blessés et consoler les mourants. Il montrerait par là qu'il pouvait faire campagne, lui aussi, sur les champs de bataille, sans cependant prendre le fusil. Avant tout, il tenait à examiner sa conscience pour être sûr qu’en faisant encore une fois cette offre, il ne cédait pas à un désir égoïste ou à une ambition malsaine, et il confiait à son journal intime ses hésitations, ses scrupules et sa résolution finale.

4. Fichte, S. W., IV. Bd., 4. B., Aus dem Entiwurfe su einer politischen Schrift im Frühlinge 1813, p. 553-554.

2. Jbid., p. 563. — Voici en quels termes Fichte parlait de cette alliance : « On n’a pas le droit de faire le mal pour obtenir le bien. On dit : la Prusse eût été perdue si

on n'avait pis alors conclu l'alliance française ? La situation actuelle est au moins -

bien préférable, Mais cette alliance, en stricte morale, était absolument interdite au roi comme à son peuple. IL jouait un faux rôle et son peuple avec lui. Il devait, comme aujourd’hui, vaincre ou mourir. »

3. Comment à ces considérations politiques Fichte rattache sa théorie de la consti-

tution de l’Empire allemand, sa critique de la monarchie héréditaire et des privilèges de la noblesse, sa thèse démocratique de l'égalité des droits et de la liberté des citoyens, puis sa conception de la religion, d’une religion philosophique universelle fondée sur le moralisme de la Théorie de la Science, et tout inspirée du Christianisme de l’Evangile par opposition à l'intolérance du Catholicisme de l’Église romaine et du Papisme, enfin sa construction historique du caractère national allemand, né d’une renaissance

de l’unité allemande non par l’hégémonie d’un royaume (Autriche ou Prusse) ou par -

le despotisme du maître (comme Napoléon), mais par la conquête de la liberté du

peuple allemand — nous n’y insisterons pas ici. Nous retrouverons, développées

systématiquement, la plupart de ces thèses dans un écrit de la même époque : La

Théorie de l'Etat, que nous aurons à examiner ultérieurement. (/6id., p. 554-573.) 4. Fichte’'s Leben, 1. Bd., 111, 8, p. 440.

point son cours pour demeurer inactif ; et

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«Délibération décisive en ce qui concerne l'heure présente et mon intervention. Mettre entièrement de côté l'inclination : qu’elle cède la | place au seul devoir. Premier devoir, travailler au progrès de mes connaissances ; sije ne le puis plus par mes cours, je le puis encore par ma méditation solitaire; mais, cela, je le peux également en campagne. Cependant c'est un devoir aussi de participer au grand mouvement du moment, d'y servir de conseiller, d'y aider. Halte! allons plus à fond. Si je pouvais faire que l'esprit des chefs qui nous guident fût plus sérieux, plus religieux, ce serait beaucoup de gagné ; or, c'est ce qu'il y a de plus important... Exiger un sens religieux, sérieux, faire tout sortir de là (misère des hommes qui ferment leurs yeux à ces considérations). Ce dernier devoir serait-il actuellement plus important que le premier ? I] avancerait au moins l'heure de mon action qui, autrement, ne viendra que plus tard !. »

Fichte se demandait alors ce que valait moralement cette impulsion. Agissait-il ainsi par vocation ou contrairement à sa vocation? Il croyait voir le doigt de Dieu dans l'approbation de tous ceux qu'il avait consultés et qui s’intéressaient à son projet ; l'opposition de Schuckmann? lui paraissait négligeable. Il examinait les mobiles auxquels il obéissait : en partie le retour à sa proposition de 1806, en partie la crainte de la situation où menacait de le mettre la fermeture imminente de l'Université, c'était aussi son besoin insatiable d'action ; peut-être enfin le désir de la nouveauté, le plaisir de briller. Mais il poursuivait aussi une fin désintéressée. Il croyait voir que son égoïsme le porterait à préférer la tranquillité aux risques qu'il allait courir et que son devoir lui imposait de chercher à éclairer ceux qui dirigeaient la guerre, à leur inculquer un esprit plus haut ; il ajoutait : « Toute mon action à tendu à former une humanité nouvelle. Si j'y arrivais, cela serait-il bon pour notre action immédiate, pour notre but actuel ? Pourquoi pas ? Quelques-uns en seront plus forts; l’Idée leur sera maintenue présente (par exemple mes étudiants); les autres seront conduits plus près del'Idéal; c'est à cela précisément que sert, sans qu'on s’en apercoive, l'élévation, la sanctification. Les prédicateurs sont dans le même cas etje sais très bien que je remplirai ma tâche aussi bien qu'eux. Doit-il y avoir des prédicateurs en campagne (Feldpraediger)? Au sens chrétien, certainement. Tout ce que je viens de soutenir, je le crois vrai; n’est-ce pas pécher que de ne pas y conformer ma conduite? Est-ce que mes connaissances, est-ce que mon ardeur ne m'y appellent pas? Pourrais-je mieux

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