‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 60 sur 95 · Le ministre de l’Instruction publique · texte numérisé non relu

Le ministre de l’Instruction publique

agir ? Écrire sur les événements du temps. Cela aussi je puis le faire en campagne : et si les deux choses ne sont pas compatibles, il faut que la moins importante des deux soit sacrifiée à l’autre. Mais est-ce que je ne me fais pas illusion sur moi-même? Il faut que j'en fasse l'expérience. Voici la ratio decidendi : essayer la puissance de discours vivants, Ty trouverai peut-être une nouvelle forme d'action... Un doute encore ! En cas d’insuccès ne perdrai-je pas peut-être ici toute mon influence? J’en gagnerai une autre par ailleurs. Mes principes trouveront bien leur entrée quelque part... Si la tentative échoue, je n’en serai jamais qu'où précisément j'en suis maintenant. Il me restera toujours la retraite absolue dans le monde supérieur. Ainsi la chose est résolue t. »

Sa résolution prise, Fichte en avertit son ami Nicolovius dès le soir même et le chargea des négociations près du gouvernement. Il luiexpliquait par écrit ce qu'il voulait faire : élever les esprits et soutenir les cœurs des combattants par une éloquence qui puiserait son inspiration à la source du Christianisme.

Ne faire, en somme, que ce que chaque prédicateur doit faire, mais autrement qu'ils ne le font d'ordinaire, le philosophe ayant du Christianisme une conception plus haute et plus pratique.

A côté de sa mission, Fichte admettait, d’ailleurs, parfaitement l'utilité de celle des pasteurs, des aumôniers ordinaires dont les sermons ne feraient nullement double emploi avec ses discours, etqui continueraient

d’administrer les sacrements et d'exercer leur ministère. Personnelle-

ment 1l désirait ne s'adresser qu’à des auditeurs déjà éclairés, à ces gardes du roi, à ces volontaires parmi lesquels il comptait la plupart de ses élèves. Il réclamait donc une place aux côtés du roi, au quartier général. |

Fichte demandait aussi à n'être le subordonné de personne, à re dépendre que du roi ou de son représentant au Quartier général ; à pouvoir reprendre son ancienne situation, au cas où sa présence serait trouvée irrégulière, au cas aussi où il se rendrait compte que sa tentative avait échoué ?. |

C'était toujours de la part de Fichte la même ardeur et la même assurance, la même conviction qu’à l'intérieur du Christianisme sa philosophie avait découvert la religion vraie, et aussi la même méconnaissance du monde réel, le même orgueil qui le poussait à heurter de front tous les préjugés de corps et de doctrine. En présentant cette requête à la Cour, Fichte faisait exactement la démarche que son système spéculatif et moral lui prescrivait de faire. Et c’est par là que cette démarche,

1. Fichte's Leben, I. Bd., 111, 8, p. 444-445. — 9. Jbid., p. 445-447.

à tete né

aux yeux du monde, était absurde. Naturellement la proposition de Fichte fut repoussée, cette fois encore, comme chimérique et inapplicable !.

Fichte dut se résigner à demeurer à Berlin dans cette « paix de la vie » vers laquelle le portait, disait-il, son inclination, Mais puisqu'on avait refusé les offres de services du philosophe, il voulait montrer que

le savant pouvait aussi, le cas échéant, tenir un fusil, et puisque le gou-

vernement prenait de nouvelles mesures militaires et s'apprétait à convoquer l’arrière-ban, il voulait, comme il l'avait dit dans son Discours du 19 février, lui, dont ce n’était ni le devoir ni la fonction de prendre

les armes, « être en mesure d’obéir à l’Appel du roi, de donner

l'exemple de la soumission et du sacrifice, de ne pas se dérober sous le fallacieux prétexte qu’une unité de plus ou de moins était dans la masse sans importance ».

Il apprit donc le maniement des armes, comme plusieurs de ses collègues, et l’on put voir chaque après-midi, sur une des places de la ville, Fichte, Schleiermacher, Marheineke, Reil, Buttmann, Niebuhr faisant l'exercice en gardes nationaux ?.

Il contracta également, le 12 mai, avec vingt-sept de ses collègues, sur les conseils de Solger, une assurance mutuelle pour subvenir, en cas de décès des uns ou des autres, aux besoins des veuves et des orphelins et pour « rendre ainsi plus facile un des modes d'assistance les plus honorables en faveur de la Patrie? ».

E. FICATE ET LA GAR- Mais il fit plus encore. Il eut — seul — le pri- NISON FRANÇAISE DE + à | ET BERLIN. vilège d'épargner à ses concitoyens un crime

inutile, d'écarter de la capitale de la Prusse la

menace de terribles représailles.

Une garnison française était demeurée à Berlin sous les ordres du maré-

1. L. Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Drittes Buch, 9,

% 2. R. Kôpke, Die Gründung der Kônigl. Fr.-W.-Universität su Berlin, 6, p. 116. Fichte's Leben, I. Bd., 11, 8, p. 452.

3. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth.; Actenstücke XI, Verein von Professoren zu wechselseitiger Unterstützung vom Jahre 1813, p. 139. Voici le texte de cette déclaration :

« Dans les circonstances actuelles de la guerre chaque homme de bien risque, pour la défense de la patrie, de perdre la vie et de laisser sa famille sans ressources. Les soussignés se font un devoir de jurer sur leur conscience et leur honneur, au cas où l’un ou plusieurs d’entre eux devraient périr à la guerre, de prendre soin des veuves et des enfants laissés par les morts en assurant leur subsistance soit par leurs contributions personnelles, soit par toutes leurs démarches possibles auprès du Gouvernement, soit de quelque manière qu'ils puissent obtenir des secours et ce, que les pères de famille aient été tués dans les batailles ou qu'ils aient été d’une autre manière victimes de la guerre. »

Suivaient les vingt-huit signatures.

258 LR 2 MIONTE ADN + chal Davoust; quand on annonça l'approche des Russes, laque cer- # veaux brûlés formèrent le projet de jeter à la rivière les canons et les munitions des Francais, de mettre le feu aux casernes qu’ils habitaient, de E massacrer ceux qui chercheraient à s'échapper des flammes. Tout était | prêt pour la nuit. Un élève de Fichte, Schulze, se trouvait parmi les conjurés : dans la journée même il fut pris de scrupules. Il s’en vint trouver son maître pour lui demander quels actes la religion et la morale autorisaient à l'égard des ennemis ; Fichte comprit à demi-mot,.le pressa de questions, forca ses aveux, apprit le plan du complot. Il lui en montra l'horreur, l'inutilité, le péril; puis ilcourut avertir le chef dela police et fit échouer la folle tentative !. Cependant, le philosophe n'ayant pu, comme il le désirait, participer aux risques de la guerre, il ne lui restait qu'une facon d’agir : méditer. Méditer sur lesévénements présents pour en tirer l'enseignement qu'ils comportaient, c'était — il l'avait déclaré lui-même en faisant son examen de conscience — le premier devoir, la mission propre du philosophe. |

F. LA « THÉORIE DE Dans ses Discours il avait convié les Alle- LÉTATY DE 4813. mands à la conquête de l'unité nationale, et cette conquête seule pouvait, à ses yeux, jus- … tifier la guerre, la guerre pour l'indépendance. Mais en quel sens fallaitil entendre cette unité? Fichte ne voulait nullement dire que l'unité à nationale, ce qu’il appelle l'unité de l'Empire, dût se faire au profit 1 d'une couronne particulière, spécialement au profit de la Prusse ou de | l'Autriche, les deux plus puissants des royaumes actuels ; il préten- j dait, au contraire, que la domination de l’une ou de l’autre ne pourrait constituer véritablement une Allemagne unifiée : les Maisons régnantes avaient des liens de famille, des intérêts d’alliances spéciaux, des amitiés ou des haines à l’égard des différentes populations, … une histoire particulière que l'Allemagne ne connaissait pas et dont elle n'avait pas à connaître. Aucun des princes existants ne pouvait à faire des Allemands, il ferait tout au plus des Prussiens, des Autrichiens, etc.; à l’histoire commençante du peuple allemand, il fallait autre chose que la continuation de la vieille histoire, il fallait un État nouveau qui eût entièrement rompu ses attaches avec le passé ?. Il ne fallait pas compter davantage, pour constituer l'unité de l'Empire allemand, sur une Ligue ou une Confédération des princes. Ges

A. Fichte's Leben, I. Bd., 11, 8, p. 450-451 ; L. Noack, J.-G. Fichte nach seinem 1 Leben, Lehren und Wirken, Drittes Buch, 9, p. 551. 2. Fichte, S, W., VII. Bd., 4. B, Politische Fragmente aus den Jahren 1807-1813. Aus dem Entwurfe £u einer politischen Schrift. im Frühlinge 1813, p. 570-571.

MA Lan.”

7 CR PTT ME En an 7 UE Ro se | 6 TN RE re AC LA GUERRE DE 1813. 259

ligues n'avaient qu'une unité de façade, fondée sur des intérêts pure-

ment dynastiques, une unité qui cachait mal la rivalité des États con-

fédérés ; elles étaient beaucoup moins des instruments d'union que des ferments de discorde; elles cherchaient beaucoup moins le bien général du peuple allemand que les avantages particuliers des princes qui les dirigeaient : on l'avait bien vu pour la Confédération du Rhin vis-à-vis de Bonaparte. Mieux vaudrait peut-être, dans ces conditions, si l'on n'avait pas précisément sous les yeux l’idée de l’ünité allemande, la domination sur une. partie de l'Allemagne d’un ancien maréchal de France, d'un Bernadotte, imbu, dès sa jeunesse, des principes de la Révolution, de l'esprit de la liberté, que celle d’un de ces princes allemands bouffis d'orgueil, sans mœurs, sans politesse, sans intelligence !.

C'était aux savants, non aux hommes politiques, ou aux princes que revenait l'honneur d’avoir révélé au peuple allemand l’idée de son unité nationale. Étrangers et supérieurs aux divisions locales et territoriales, ils avaient été les premiers à se proclamer citoyens de la patrie allemande tout entière et non de tel ou tel État d'Allemagne. Les vrais fondateurs de l'Allemagne ce furent les Leibniz, les Klopstock, les Goethe, les Schiller, les Schlegel (Kant, né et resté Prussien, fait peut-être seul exception) qui, détachés de leurs lieux d’origine, affirmèrent l’universalité de l'esprit allemand et préfigurèrent l'unité nationale.

La réalisation de cette unité, la constitution d’un Empire allemand — d'un Empire de la liberté et de la raison, traits essentiels du génie allemand — voilà quelle était la mission de l'Allemagne, la mission qu’elle

seule pouvait remplir et qui, depuis qu’elle existait, était sa raison d’être.

La guerre actuelle apparaissait comme une guerre nationale tendant précisément à affranchir l'Allemagne de la domination francaise, ou plutôt du despotisme napoléonien qui visait à étouffer le génie propre du peuple allemand et à lui imposer une culture d'emprunt ?. Mais il ne fallait pas oublier que le caractère national n’exciuait nullement, chez l'Allemand, le caractère commun à une République des peuples de l'Europe : la générosité, l'humanité, l'esprit chevaleresque qui sont précisément des traits du génie allemand, et qu’ainsi l’affranchissement de l'Allemagne devait conduire à la libération même de l'Europe.

Tracer le plan du nouvel Empire, de l'État idéal qui devait réaliser l'unité du peuple allemand, telle était latâche immédiate qui s'imposait au savant. Et Fichte l’entreprit aussitôt. Après avoir écrit son Æsquisse pour un ouvrage politique (Aus dem Entwurfe zu einer politischen

1. Fichte, S. W., VII. Bd., Aus dem Entfiwurfe zu einer politischen Schrift im Frühlinge 1813, p. 569-570. — 2. Zbid., p. 571-573.

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