Ibid., p
ie __ LA GUERRE DE 1813. Ê | 264
Sans doute, pour qu'il soit possible de passer de l’état donné, de l’état initial du monde à cet état final, il faut d’abord qu'une série de conditions soit remplie; la première, qui permet de faire coexister les libertés de tous, est l'institution d’un état de droit, une limitation
réciproque des activités imposée au nom de la Raison par les Savants qui la représentent. Cette limitation est, pour la masse du peuple ‘encore ignorante, un état de contrainte.
Mais c’est l'existence même de la liberté commune que le droit rend possible, par la contrainte et antérieurement à toute moralité (en mettant fin à l’état naturel de guerre de tous contre tous, au règne de Ja force); aussi cet état de contrainte est-il tout provisoire ; il prépare seulement, en conservant la vie sociale, l'heure du Règne des Fins, de l'accord spontané des libertés sous l'empire de la loi morale. Il doit donc, pour ne pas être contradictoire ou ne pas devenir une pure tyrannie, tendre à sa propre destruction, c’est-à-dire qu'il doit travailler à cette culture progressive de l'humanité ignorante qui, finalement et par la vue claire du devoir, rendra inutile la contrainte. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il faudra que le souverain — homme ou corps d'état qui instituera la constitution juridique et imposera la contrainte — devancant la civilisation actuelle, se représente déjà la culture à venir, l'empire de la raison, et veuille travailler à sa réalisation. Il justifiera
précisément ses titres, sa légitimité — non point par l'hérédité, ni même par l'élection — mais par ses actes, en se montrant perpétuellement soucieux d'élever le peuple, d'éclairer son entendement, de développer sa moralité et sa raison, en un mot de vouloir le progrès de la civilisation ?.
Ce progrès est l’œuvre de l’histoire : il ne constitue ni un déterminisme aveugle qui assimilerait l'humanité à la matière morte, niun providentialisme qui détruirait, avec toute liberté, la moralité même, mais proprement l'édification progressive d’une nature morale, d'une incarnation de l’Idéal dans le monde, œuvre de notre liberté et de notre raison *.
Comment s'opère ce progrès? A travers l'humanité. Il faut d’abord qu’il y ait une humanité et qui dure. Il faut que l’homme se perpétue dans l’espèce, qu’il porte en lui-même non seulement ce principe de production spirituelle, d'autonomie qu'est la liberté, et d’où naît peu à peu le monde moral, mais un principe de reproduction physique ; il est à double titre le créateur du monde et à double titre le centre de l’Univers. Et nous trouvons dans les conditions même dela génération, dans
1. Fichte, S. W., VII. Bd., Die Staatslehre. Erster Abschnitt, allg. Einl., p. 392-398. — 2. Ibid., Dritter Abschnitt, Von der Errichtung des Vernunftreiches, p. 432-458. — 3. Ibid., Deduction des Gegenstandes der Menschengeschichte, p. 460-470.
l'existence d’un couple où la femme recoit de l’homme le germe de la
vie nouvelle, comme l’image de ce que sera la marche même de la civili-.
sation, de la génération spirituelle !. L'histoire exige, en effet, pour son progrès un premier couple aussi : un état de nature, susceptible de recevoir le germe même de la culture ; un principe générateur de liberté et de raison, capable de répandre la semence de la civilisation ; et là, sans doute, se trouve, dans son sens profond, le vieux mythe de l’âge d’or : l'innocence régnait au paradis dans l'inconscience primitive et la perte de l'innocence fut, en même temps que le commencement de la réflexion, l’origine du long labeur de l'humanité en quête de la science. Le passage de la foi naïve et aveugle à la raison réfléchie, de l’autorité à la liberté, telle est la marche suivant laquelle s'opère, à l’intérieur de l'humanité, le développement de la civilisation ; ce passage de la foi à la raison constitue l’histoire; elle n’achèvera son œuvre que le jour où la sphère de la foi sera tout entière pénétrée par la lumière de la conscience claire?.
Tant que la foi, imposée par l'État, domina l’entendement le monde ancien dura ; le monde moderne a commencé le jour où l’entendement a pris le pas sur la foi et ruiné l'autorité de l’État ?. Quels qu'aient été, au centre de l'Asie, les commencements (encore inconnus) de l'État dans l’histoire, on trouve, à l’origine des premiers États, une conquête ou une colonisation de certains peuples, plus ou moins barbares, par un peuple ou, mieux, par un membre du peuple en possession de la civilisation naturelle; ce peuple ou cet individu à imposé par force au peuple conquis sa civilisation. La plupart des nations ont eu ainsi pour premiers chefs des étrangers qui, après les avoir soumises, ont fondé une dynastie, une aristocratie. Quand les peuples conquis se sont ensuite demandé de quel droit se réclamait leur monarque, il n’y avait de possible qu'une seule réponse : le droit divin. En effet, les premiers rois se sont donnés pour des envoyés de Dieu, pour des représentants de sa puissance. Et de bonne foi, sans doute, car ils se sont crus, la plupart du temps, de race divine, de la race des premiers hommes ; ou bien ils se sont imaginé reconnaître à certains signes (révélation, oracles, prodiges) la marque de leur mission divine. A la base de la constitution de tous les États du monde ancien se trouve l’idée d’une grâce divine, d’un Dieu fondateur. |
Dès lors l’État et sa constitution sont érigés en institutions divines qui excluent toute discussion, qui écartent absolument toute interven-
4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Dritter Abschnitt, p. 472-477. — 2. Jbid., p. 486-494, — 3. Zbid., p. 495-496.
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ere dit ds 0 de dorée dus tot, di tn Le Le
tion de l’entendement. L' État est matière de foi : pour les princes, de foi naturelle ; pour les sujets, de foi imposée par autoritét.
De là résultent une certaine forme de religion et une certaine forme d'État.
. La religion n’est nullement individuelle, elle est nécessairement une institution civile. L'État est l'intermédiaire nécessaire des rapports entre Dieu et l’homme. Pour Dieu, l'homme existe non comme individu, mais seulement comme membre de la Cité; et la Divinité elle-même, connue par une révélation qui, sous ses différentes formes, est toujours d'ordre expérimental et social sans rien d'intérieur ou de métaphysique, est une divinité nationale (ou un ensemble de divinités nationales). Elle règle les rapports des États : les guerres sont de droit divin, ce sont des guerres saintes, des guerres de dieux à dieux.
Inversement, l’État présente un caractère théocratique. Le peuple est l'instrument de la divinité, instrument nécessaire pour la manifestation de sa toute-puissance et pour la conquête de son empire universel (Rome ; l'État juif). Le principe de la Constitution est aristocratique : le gouvernement revient aux familles qui, par grâce divine, sont devenues régnantes; modifier sur ce point la Constitution serait une offense aux dieux; ce caractère divin et aristocratique tout à la fois de la Cité explique encore le régime des castes, les privilèges du citoyen, et ses
droits ; elle explique que l’on ait mis hors le droit, hors la loi tous ceux qui ne sont pas citoyens ; elle justifie l'esclavage, la mise hors la Cité de tous les étrangers, de tous ceux qui ne font pas partie de la communauté religieuse, la qualification de parjure pour toute union avec eux ; bref, le caractère théocratique de la Cité est dans l’antiquité à l’origine de l'inégalité des hommes. Voilà pourquoi la conquête de l'égalité des droits est le corollaire de la substitution progressive du règne de l’en- tendement à celui de la foi aveugle ; l’idée de cette substitution est née en Grèce, le jour où Socrate a énoncé le principe de l’entendement, de l'intelligibilité des choses et appliqué ce principe aux vérités morales et religieuses. Ce jour marque au fond le commencement de la ruine du principe de l’antiquité ?.
Toute la marche de l'histoire est dès lors dans l'ébranlement progressif de la foi : on ne croit plus à l’infaillibilité des chefs, à leur droit divin ; on ne croit plus à la mission divine de l’aristocratie, à ses privilèges ; peu à peu se forme et s'affirme l’idée de l'égalité des droits ; peu à peu se substitue à la théo- ou à l’aristo-cratie la démo-cratie ;
4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Alte Welt, I, p. 497-500. — 2, Zbid., p. 500-504, et II, p. 504-509.
peu à peu l’idée d'un État fondé sur l'autorité fait place à l'idée d'une
Constitution purement juridique. Et l’histoire de cette conquête c’est tout spécialement, à Rome, la lutte des plébéiens contre les patriciens ‘.
Cependant l’affranchissement des esprits parallèle à l’affranchissement politique devait amener la ruine de l’État, au sens antique. En
effet, à mesure que les hommes prennent conscience de leurs droits, ils . prennent conscience de leur bien-être personnel, ils cessent de croire au
caractère sacré de l’État qui n’apparaît plus que comme le garant de ce bien-être, que comme « l’enceinte de leur sûreté? ». Ils n’ont plus alors d’autre but dans l'existence que la jouissance : panem et cir-
censes. D'autre part, l'aristocratie perd, avec la foi en sa mission, le.
zèle pour les affaires publiques ; elle n’y cherche plus, elle aussi, qu'un moyen de conserver son bien-être et d’en jouir : pour l'aristocratie comme pour le peuple, l'État a perdu son prestige religieux. Si les plus distingués songent encore au gouvernement, c’est moins par amour de la chose publique que par ambition personnelle ou pour se procurer des ressources ; on veut des proconsulats, on veut des prétures pour pressurer les provinces, pour satisfaire des besoins somptuaires ; cette époque est, en effet, l’ère du luxe, source de la perdition. L'homme n’a plus de goût que pour les plaisirs ; il a dépouillé, avec le respect du divin, le souci de la République et de son honneur; pour éviter la responsabilité et les ennuis du pouvoir, il est prêt à le remettre aux mains du premier tyran venu qui lui garantira seulement la jouissance paisible et la sécurité de ses biens. Le tyran se trouve alors seul
capable de gouverner au milieu de l'indifférence et de l'apathie géné-
rales ; il lui suffit d’avoir un peu de génie. C’est alors une nouvelle et
dernière forme politique qui apparaît : au lieu d’être la mission d’une
royauté de droit divin, d’une royauté héréditaire ou la chose de tous, le patrimoine commun, le gouvernement de l’État devient la propriété d’un seul, d'un aventurier qui cherche dans l’exercice du pouvoir la satisfaction de son orgueil ou de ses intérêts, l'amour de la gloire, la
domination universelle. C’est l’ère de la « génio-cratie » qui est aussi l'ère
du despotisme. Un pareil État peut bien multiplier les conquêtes, briller de l'éclat de ses armes — l’histoire des derniers temps de la République romaine le prouve, car c’est sous cette dernière forme qu’elle a achevé la conquête du monde ancien et qu’elle l’a tout entier soumis au Jupiter Capitolin — il porte en soi le germe de sa propre destruction, en lui la vie est vraiment morte; le principe sur lequel reposait le monde ancien,
4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Alte Welt, p. 500-543. — 2. Zbid., p. 515. — 3. Jbid., p. 513-546.
an A At à apénrié hs à
LA GUERRE DE 183 ù 265
la foi en la Cité, est épuisé. Un nouveau principe va surgir d’où naîtra.
le monde moderne.
Remarquons-le, la Cité, telle que les Anciens l'ont conçue, n'embrasse pas toute l’humanité, l'égalité qu’elle proclame entre les hommes est une égalité partielle et qui repose sur un caractère accidentel et extérieur, la qualité de citoyens ; elle exclut d'elle tous les non-citoyens : les esclaves, les peuples vassaux, toutes les femmes, c’est-à-dire une bonne
part du genre humain ?. Ce qui fera l'originalité du principe nouveau,
ce sera justement son universalité : il fonde sur une communauté d'essence l'égalité de tous les hommes. Et ce changement est dû tout entier à une autre manière de concevoir les rapports de l’homme avec Dieu. Dans le monde ancien, le rapport de Dieu à l’homme n'est pas un rapport immédiat et direct, l’homme n'existe relativement à Dieu que comme membre de l’État et par son intermédiaire. C'est l’État qui exprime directement la volonté, d’ailleurs absolument arbitraire, de Dieu. Tout autre est la conception moderne. L'homme est immédiatement et directement uni à Dieu par un lien tout intérieur — la soumission à la loi: divine, à la loi morale, susceptible d'être comprise par l'intelligence et librement acceptée par la volonté. L'ordre social, l'État, qui résulte de cette obéissance à la volonté de Dieu, n’est plus alors un ordre fixé, il apparaît comme une exigence idéale, comme le Règne des Fins. Cette conception de l'univers — qui est la conception même du Christianisme — transforme à la fois l’idée de Dieu et l’idée de l'humanité.
Dieu n’est plus cette volonté arbitraire et qui contraint par la force à l’obéissance, un prince de la terre. Il est la volonté sainte qui exclut tout arbitraire, l’ordre ou la législation morale du monde.
L'individu, par cela même qu'il est déterminé en fonction de son union avec Dieu, union commune à tous, acquiert un caractère d’universalité qu'il n’avait pas dans la Cité antique. L'individu n'existe plus simplement comme citoyen d'un État dont il relève tout entier ; il a par lui-même une valeur propre, il existe à titre de membre d’une humanité
une, d’une humanité qui ignore la distinction du citoyen et du non-
citoyen, qui ne connaît que des êtres identiques dans leur essence et, par suite, égaux entre eux, sans distinction d'origine; il devient une personne par cela seul qu'il a figure humaine*.
Le Christianisme ainsi compris est d’abord une doctrine de vie : il affirme que chaque être humain peut, par l'effort de sa volonté et de sa
. 4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Alte Welt, p. 517-519. — 2. Jbid., p. 519-520. — 3. Zbid., Neue Welt, I, p. 521-524.
er.
propose de réaliser pour atteindre à la vie nouvelle. Cette personne a
raison, par la liberté, s'unir à Dieu et participer à son infinité ; il sul 24 stitue à la révélation des inspirés, à la foi aveugle des anciens, une connaissance rationnelle des rapports de l'homme avec son Dieu, une vision FE de Dieu qui doit se produire librement devant chaque conscience, et. qui n'existe que si elle est ainsi produite ‘. Mais le Christianisme n'est pas seulement une doctrine de vie inté-. rieure, sans rapport avec l’ordre extérieur du monde; elle doit devenir un principe constitutif de l’univers : réaliser le Royaume des Cieux qui: n'est rien d'autre que le règne de la Raison, le Règne des Fins de Kant et. de la Théorie de la Science?.
La réalisation de ce Royaume des Cieux n'exige d’ailleurs nullement, comme on le croit faussement, la fin du monde; il se superpose à ce monde. La mort au monde dont parlent les Évangiles n’est pas du tout la mort physique : c’est la mort du vieil homme, de l'homme égoïste par nature, et la résurrection morale par le renoncement total à l'amourpropre et au bonheur, par la soumission absolue à la volonté de Dieu, à la loi de l’universel*. Et justement Fichte distingue le Christianisme du paganisme en ce que le paganisme fait de la vie future la simple continuation de la vie d’ici-bas et de la mort le lien des deux vies ; tandis que le Christianisme introduit l’éternel dans le temps, et pour en faire le commencement véritable de cela même qui est dans le temps“. Comment l'humanité en est-elle venue à l’idée de ce règne purement spirituel, alors que cette conception est, au fond, précisément la négation du point de vue ancien, du point de vue du « prince de la terre »? Il a fallu de toute nécessité que la vie nouvelle fût, en quelque manière, représentée dans la conscience individuelle, mais la représentation de la vie spirituelle suppose elle-même l'existence de cette vie. Il y a là un cercle qui ne peut se résoudre que d’une seule manière ; la représentation dont il s’agit a été vécue quelque part; il y a eu, en réalité, une personne dont la vie a été divine : l’exemple, l’image que l’humanité se.
existé, en effet; c’est Jésus. Et l’histoire confirme ici les exigences de la Raison. L'originalité de Jésus c'est d'avoir, le premier au monde, affirmé la vie purement spirituelle, d’avoir réalisé, en sa personne et … par sa vie, la Cité de Dieu, l’union avec Dieu, le total renoncement au A Moi individuel. Il a fait vraiment œuvre de renouvellement, de création; il fut ce que Fichte appelle un génie moral. Et Jésus a eu conscience de la nouveauté de cette vie ; il a eu conscience d’être le premier-né, le
1. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 524-526. — 2. JZbid., p. 527-529, et II, p. 529-530. — 3. Zbid., II, p. 531-534. — 4. Zbid., p. 534.
2 TAXCGUERRE DE 1813. 267
fs de Dieu, mais il à cru à l’origine divine de son inspiration et de sa mission; il a été convaineu que l'idée du Royaume des Cieux lui venait à de Dieu, que Dieu l'avait élu pour fonder ce Royaume ; sa foi était pour lui la garantie et la preuve de la vérité de son inspiration ; et c’est à
| Dinace de sa propre foi qu'ilentendait le salut des autres : pour s'élever 4 à la vie nouvelle, à la vie vraie, il fallait croire en lui, il fallait l’imiter lui-même, précisément parce qu'il se croyait l’élu et le représentant de Dieu. Cette foi en lui était d'autant plus nécessaire pour les autres que son enseignement était plus nouveau et renversait davantage les choses établies.
Faut-il croire maintenant que, pour prouver le caractère divin de sa mission, Jésus ait eu recours au miracle? Ce serait une erreur grossière. Le miracle, en tant que manifestation de la puissance divine, est une idée encore toute païenne ; elle se rattache à la conception du Dieu, prince de la terre, de Belzebuth, du diable, de la magie ; elle est absolument contraire à l'esprit du Christianisme indifférent aux phénomènes du monde sensible, orienté tout entier vers la vie intérieure, vers l'intention ‘. « Jésus a fait quantité de choses miraculeuses parce qu'il était un homme supérieur; toute son existence est le plus grand des miracles dans tout le cours de la création ; mais des miracles proprement dits, il n’en a pas fait, il ne pouvait pas en faire, il ne devait pas en faire, car les miracles sont en contradiction formelle avec son idée de Dieu et du Royaume divin. De même Jésus n’a pas eu d’apparitions, de visions, de rêves ou rien de pareil, et il n’y a pas fait appel, comme les vieux prophètes. Comment donc cela a-t-il échappé aux Évangélistes? Ce sont là des moyens de sorciers qui supposent un Dieu arbitraire ?. ».
Par la suite la doctrine du Christ, selon sa vérité historique et telle qu’elle ressort de sa vie, a d’ailleurs été transformée en un véritable système de métaphysique dont les dogmes principaux sont les théories de l’'homme-Dieu ou du médiateur, de la trinité, du péché, de la nécessité de la justification et de la grâce, de l’expiation et de la purification ; or, il importe de remarquer que la plupart de ces dogmes ont été empruntés soit à la philosophie grecque et au paganisme antique, soit à la conception judaïque, et que le Christianisme primitif a été adultéré par l'apport de ces éléments étrangers qui, pour la plupart, réintroduisent l’idée d’un Dieu, prince de la terre et despote, contredisent l’idée du Dieu tout intérieur, accessible et commun à tous (le Dieu catholique). Le devoir est de travailler à purger le Christianisme de
1. Fichte, S, W., iV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 535-548. — 2. Zbid., p. 548.
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268 i FICHTE A BERLIN.-
ces contradictions, de ces résidus anti-chrétiens de paganisme, le judaïsme et de magie, pour lui restituer sa vérité éternelle. à
A ce point de vue le Christianisme tient presque tout entier dans. les deux prophéties de Jésus : après sa mort eten témoignage de lui, l'Es-\ prit Saint viendra, envoyé par le Père, et issu du Père, enseigner les ; hommes et leur rappeler tout ce que le Christ leur a dit?; la seconde prophétie annonce l'établissement du Royaume des Cieux. 4
Or, la première prophétie, si on l'interprète comme il faut (dans s son . esprit, et non pas dans sa lettre, ainsi qu'on le fait presque toujours), signifie tout simplement ceci : l'Esprit Saint envoyé par Dieu le Père et issu de lui, c'est la réalisation de la tendance innée de l'homme au supra-sensible, c'est la manifestation de son alliance originaire avec Dieu ; il a fallu la venue du Christ pour que cette tendance püt se réa liser dans l'humanité entière; il a fallu l'exemple de la vie du Christ pour que l'humanité, dans son ensemble, prît conscience de son alliance 1 avec Dieu, de sa vie supérieure et toute spirituelle, pour qu elle fit du - Royaume des Cieux son idéal. Si Jésus a été le médiateur conscient de l'Esprit Saint entre Dieu et l’humanité en général, cet Esprit, venu de | Dieu, avait, bien avant Jésus, déjà fait son apparition dans le monde avec le génie de Socrate, quoique cette apparition fût demeurée toute formelle ; il est vrai de dire qu'en lui l'Esprit, la Raison avait déjà pris conscience de soi comme source de toute connaissance et de toute vérité. Cette révélation de la forme de l'Esprit a été un aussi grand | miracle et un aussi grand progrès pour l'humanité que la révélation par le Christ du contenu de cet esprit, de sa matière. Et la prophétie de Jésus relative à la réalisation de l'Esprit Saint, c’est l'application à la doctrine chrétienne de la forme socratique, l'accession à la raison de« l'esprit chrétien ; c’est l'enseignement du Christ devenu, par la réflexion individuelle, la substance même de tous les esprits, la substitution de la connaissance de la raison à la foi pure et simple. Tandis que, dans le Monde ancien, le progrès historique consistait dans la destruction de la foi par la raison, précisément parce que l’objet de la foi antique 1 était une pure idole, dans le Monde moderne, la raison travaille à con= firmer la foi parce que l’objet de ce monde, la concepIse chrétienne, | est la vérité même*. |
Quant à la seconde des prophéties de Jésus: l'établissement du Royaume des Cieux, l’application de la théorie chrétienne à la consti-M tution du monde (qu'il subordonnait à la venue antérieure de l'Espril,
1, Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 549-566.
2. Jean, 14, 15, 26. ; 3. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 566-571.
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Saintet dont il ne pouvait prévoir la date « en raison de l’incrédulité et de l'inaptitude de ses contemporains à la vie spirituelle » longtemps . attendue sous la forme d’une nouvelle venue du Messie après la fin de . ce monde et de la résurrection des morts), elle est devenue la tâche . même de la philosophie moderne.
Ce Royaume des Cieux n’est, en réalité, rien d'autre, aux yeux de Fichte, que ce que la philosophie appelle l'empire de la raison, le Règne des Fins de Kantet de la Théorie de la Science, l'ordre où s’accomplissent les conséquences dela pure moralité. La Théorie de la Science coïncide ainsi avec le Christianisme : elle prêche l'éternel Évangile des Temps nouveaux annoncé par Lessing dans son £'ducation de l Humanité. Cependant, pour que cet ordre de l’Espritse réalise, il faut d’abord que l’homme soit parvenu à la hauteur de la vie spirituelle, et comme l'humanité se compose de générations successives, pour que ce règne persiste, il est nécessaire que tous les hommes à naître reçoivent l’éducation qui leur permettra de s'élever à elle et d’y conformer leurs actes ; c’est en vue de cette éducation permanente de l'humanité que Fichte voulait constituer un corps de savants détenteur de la vérité, ou plutôt toujours occupé à son progrès ; qu’il voulait des éducateurs capables. d'enseigner et de répandre cette vérité, des écoles où elle se transmit. D'autre part, il est nécessaire que le monde matériel lui-même soit entièrement adapté aux fins de la raison et de la liberté, et ceci est l’œuvre d’un lent progrès, l’œuvre de la science positive. C'est à cette double exigence qu’a prétendu répondre la Théorie de la Science, et on peut dire que sa tâche lui est imposée par le développement même de
l'histoire.
Ce que l’histoire moderne enseigne, en effet, c'est le passage de l’État antique, d'ordre divin, de « l'État absolu » au triomphe de l'Idéal chrétien, du Royaume de « l'Église absolue ». Ce passage s'opère d’abord par la séparation entre le domaine de l'État et celui de l'Église, par la renonciation volontaire du pouvoir politique au pouvoir spirituel. L'État est ainsi sécularisé ; il devient laïque et purement humain ; il se fonde sur l'entendement et sur la raison; il n'a plus aucun caractère divin, absolu, immuable : par là, il devient capable d’un progrès indéfini dont le but lui est tracé par l’Église même. Mais, en s'exerçcant dans le domaine politique, la raison prend conscience de sa force et de son autonomie; bientôt elle s'applique à la conception même de l'Église pour la critiquer, pour la purger de tous les éléments étrangers au Christianisme que l’Église s’est assimilés au cours de l’histoire en res-
4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 581-592,
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270 Un FICHTE A BERLIN.
née la Réforme, qui a essayé de ramener le Christianisme à ses véritables origines, à la source des Évangiles, en le dépouillant de tous les: dogmes et de toutes les traditions que l’histoire y avait introduits. Le Protestantisme eut d’ailleurs, lui aussi, besoin, sous l’incessante excitation de la Raison, d’être dépassé, car il enferme, au fond, une contradic- . tion insurmontable: parti en guerre contre le principe d'autorité au nom du libre examen, il finit cependant à son tour par faire appel à l’autorité ; il croit à l'infaillibilité des Écritures ; il admet encore une tradition et il laisse ainsi subsister le principe même qu'il prétend détruire. Depuis la découverte de Kant, l’œuvre de la philosophie, celle . à laquelle s’attacha spécialement la Théorie de la Science, à été d'expliquer et d'interpréter librement le Christianisme à la lumière de la raison, de retrouver ainsi son véritable esprit qui est raison et liberté. Sans doute, dans cette substitution de la raison à la foi, les Églises se refusent à reconnaître le Christianisme véritable, celui que l'histoire et la tradition ont établi; elles condamnent une interprétation qui est pour elles sans autorité, puisqu'elle a pour base non une révélation divine, mais la lumière tout humaine de l’entendement. Cependant c’est vers ce but que s'acheminent peu à peu les États: le développement progressif de la raison est ce qui fait leur force ; le plus « puissant sera celui en qui elle brillera du plus vif éclat. De là une lutte entre les États divers qui se partagent l'empire du monde : mais, s'ils « comprennent leurs véritables intérêts, cette lutte doit tendre à supprimer tout ce qui s'oppose au développement de la raison : l'ignorance actuelle du peuple, les inégalités créées par la naissance ou la condition sociale ; elle développe toutes les institutions qui favorisent le progrès rationnel : écoles où se donnera l'éducation capable d'élever le peuple à la vie de l'esprit ; lois établissant l'égalité de tous les citoyens dans l'État. Et cette rivalité dans la poursuite de la raison engendrera peu … à peu un état d'esprit plus moral, qui, sans supprimer encore totalement la disposition à la guerre, condition de la force de l'État et du dévelop pement même de sa culture, supprimera en fait les principales causes de conflits entre les peuples. Au règne de la force succédera l’ère de la. justice universelle ; au désir des guerres, l’amour de la paix. Alors se produira la substitution définitive du règne de la loi, de la raison, au régime de la contrainte et ce sera l'avènement du Royaume des Cieux tel que le Christ l’a prédit: « Ton Règne est arrivé »!.
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Dans la préface à son écrit politique du printemps 1813, où il songeait
1. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Neue Welt, p. 592-600. Voir p. 581. :