‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 63 sur 95 · RÉPONSE RE CN EP RERO RE · texte numérisé non relu

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sa sans doute à ces leçons de la même année sur la Théorie de l'État, Fichteécrivait : « Le présent ouvrage n'a rien à voir avec le monde réel ;

à iln’a pas de conséquences immédiates. En exprimant ces principes on n’a d'autre dessein que d’en empêcher la disparition dans le monde‘, »

. Mais faut-il prendre vraiment cette déclaration au pied de la lettre? N’y faut-il pas voir plutôt une de ces précautions oratoires habituelles au penseur quand il apportait aux problèmes du temps des solutions dont la hardiesse risquait de trop effrayer ses contemporains ? Reconnais-

sons que, sous une apparence utopique, dans la Théorie de l'État de 1813, — comme jadis dans l'État commercial fermé — transparaît partout ce souci de réalisme, d'application pratique qui est maintenant dominant chez Fichte.

Au fond, toute cette théorie de l’État vise la thèse romantique de l’histoire dont Schelling avait, nous l’avons vu précédemment, jeté les linéaments dans sa construction historique du Christianisme, qui aboutissait à une restauration du Saint-Empire germanique et d’un nouveau catholicisme, d’un absolutisme à la fois politique et théocratique, à l'apologie du génial despote.

Or, dans ses lecons sur la théorie de l’histoire, comme il l'avait déjà fait dans les Traits caractéristiques du Temps présent, Fichte se propose un tout autre enseignement. À son tour, il esquisse une construction du Christianisme — du monde nouveau opposé au monde ancien, — mais en se placant sous l’égide de Socrate en qui il voit le prédécesseur de Jésus — de Socrate le fondateur de la pensée libre, opposée à l'autorité. Et l’enseignement du Christianisme qu'il apporte, lui aussi, à ses contemporains comme la voie du salut, ce n’est pas l’absolutisme de l’Église romaine appuyé sur une monarchie sans contrôle, c’est la démocratie, née, au fond, de la Réforme et dont la Révolution françcaise avait été l’annonciatrice.

Dans la vigueur avec laquelle Fichte condamne les gouvernements fondés sur l'arbitraire, sur l'autorité, sur la foi aveugle, sur le génie d'un maître, il ya autre chose qu’une assertion théorique, il y a la haine du « jacobin », la protestation et l’indignation contre le rêve de maintenir et, au besoin, de restaurer le despotisme universel au risque de conduire les peuples à l’abîme. Lorsque Fichte proclame, au nom de la conscience morale et de la religion du Christ, qu'il faut substituer au régime de l'autorité et des privilèges un régime de liberté politique et d'égalité sociale qui a pour base la reconnaissance de la raison, de la valeur spirituelle de chaque homme, leur consentement mutuel, c’est la

4. Fichte, S. W., VII, Bd., Aus dem Entwurfe zu einer politischen Schrift im Frühlinge 1813, p. 546.

conception révolutionnaire qu'il oppose, une fois de plus, à la réaction.

romantique, à sa soif &’un nouvel impérialisme.

Rien de plus caractéristique à cet égard que la seconde lecon de sa

Théorie de l'État où, comme s’il avait hâte de se faire comprendre, renoncant à demeurer dans les hauteurs de la spéculation, il descend subitement aux applications. Fichte, en présence de la platitudeet de la servilité de certains princes à l'égard de Napoléon, ou de l'apologie par certains historiens de l’homme providentiel, du « génie » marqué du sceau divin pour sauver le monde, eut un sursaut de révolte et clama son dégoût etson indignation. Dans le silence qu'imposait encore la terreur de Napoléon, il eut le courage d’oser dire les vérités nécessaires ‘.

G. LA QUESTION DE LA La chaire du professeur était, à certains « GUERRE LÉGITIME ».

rage supérieur au courage militaire soutenu

par l'excitation de la bataille, le courage civique, froidement réfléchi. Pour apercevoir le rapport entre le problème de la guerre actuelle et la théorie de l'État il suffisait d'opposer à la guerre vraie la guerre qui

ne l'est pas. Il y a, en effet, un état politique pour lequel la guerre n’a.

vraiment pas de vérité ; c'est l’état dans lequel les hommes sont divisés en possédants et en non-possédants, les non-possédants étant, en quelque sorte, au service des possédants. Dans un pareil État les possédants ont pour unique souci leur vie qui est, pour eux, le bien suprême, leur propriété, qui est la condition de la jouissance de la vie. Peu leur importe celui qui protège leur propriété pourvu qu’elle soit protégée ; ils ne s'inquiètent donc pas de savoir qui sera favorisé par la guerre : l'ennemi de leur prince — car, pour leur propre compte, ils ne connaissent pas d'ennemi — peut devenir le maître de leur pays sans qu'ils songent à se

4. Ce dessein n'avait, en effet, pas échappé aux contemporains les plus perspicaces. Varnhagen en témoignait lorsqu'il écrivait, le 12 janvier 1855, à propos de la Séaatslehre :

« La Théorie de l'État de Fichte, ouvrage à coup sûr profond et riche d’où jaillissent les vérités les plus justes, a fait relativement peu d'impression, c'est un &yÉovisuX contre le despotisme de Bonaparte ; mais, pour atteindre son but, l’œuvre vit trop tard le jour, et l'éditeur, le fils de Fichte, a complètement gâté la chose en enveloppant l'esprit du père sous un manteau chrétien, manteau trop court. En dehors de notre cercle le plus proche (Rahel, Louis Robert, Gans, Abraham Men- * delssohn, etc.}, l'ouvrage, à ce que je sais, du moins, n’a pas été apprécié à sa juste: valeur:

« Combien la Théorie de l'Etat de Fichte est plus profonde et plus riche que le Contrat social de Rousseau ; il suffit, pour s’en convaincre, du coup d’œil le plus. superficiel. Mais comme le livre de Fichte a peu d'influence, quelle puissante et quelle durable influence a exercée le livre de Rousseau ! Le premier est une lumière douce, bien tranquille ; le second, un feu qui embrase, un feu inextinguible. » (Varnhagen von Ense, Tagebücher. Hamburg, Hoffmann uni Campe, 1869, XI. Bd., Freitag, den 42. Januar 1855, p. 396.) |

moments, un poste de combat ; il y a un cou-

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Le LA GUERRE DE 1813. 273

plaindre, pourvu que leurs biens soient garantis, leurs affaires assurées ;

à cette condition, ils n'auront cure de celui auquel ils paieront l'impôt

et prêteront serment, la seule chose qu'ils demandent c'est la fin de la

guerre qui menace leur fortune et suspend leur commerce. Et, pour mettre au plus tôt fin à la guerre, ils sont prêts à tous les sacrifices : ils renoncent sans scrupules à leur nationalité et à leur indépendance. Quant aux non-possédants dont ils ont fait leurs mercenaires, les défenseurs soldés (les soldats) de leur propriété (les possédants estiment qu'on ne vit qu’une fois et ils tiennent trop à la vie pour l’exposer en se défendant eux-mêmes, trop à leurs biens pour en abandonner la ges- tion), ils n'ont, eux non plus, rien à perdre à un changement de maître, ils n’ont aucun désir de poursuivre une guerre qui met en danger leur existence et dont ils sont les seuls à souffrir; de pareils soldats, pour qui les armes ne sont qu’un métier, sont prêts à toutes les défections. Ainsi, pour un État constitué de la sorte, la guerre n'existe vraiment pas!.

A cet état politique s'oppose une autre conception, celle où la vie et la propriété ne sont plus pour l’homme le bien souverain, mais où la liberté, l'esprit sont considérés comme les fins dernières de l’humanité, auxquelles tout le reste — vie comprise — est subordonné. Dans un pareil État, plus de distinction entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas ; aux yeux de l'esprit et comme sujets de la liberté, tous les hommes sont égaux ; tous les hommes ont un égal intérêt, V'intérêt de leur destinée suprême, à conserver ou à acquérir. Et c'est pourquoi le devoir commande de tout sacrifier à cette destinée, l'existence n’est rien au prix de la liberté. Quand donc la constitution politique du peuple est fondée sur le respect de sa liberté, sur la justice,

il y aura vraiment un cas où la guerre doit apparaitre à ce peuple

comme une nécessité, c'est le cas où cette liberté viendrait à être menacée: la guerre cesserait alors d’être l’enjeu des intérêts dynastiques, elle

prendrait un caractère national et populaire, elle deviendrait la guerre pour l'indépendance, ce serait une guerre vraie, car ce serait une guerre

à mort. Il ne s'agirait plus, en effet, de composer avec l'ennemi pour

avoir une paix hâtive et aux conditions les plus avantageuses, il n’y

aurait de paix possible que dans la victoire définitive, que dans Île

triomphe de la liberté?.

« Le triomphe de la liberté, s’écriait Fichte, ce serait aveuglement, ce

serait folie de l’attendre d'un sauveur providentiel, tel que se représentent l'ennemi ceux qui ignorent la véritable nature de la liberté. Pas

4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Zweiter Abschnitt, Ueber den Begriff

des wahrhaften Krieges, p. 401-402 et 404-409. — 2. Zbid., p. 409-413,

FICHTE ET SON TEMPS (Ill). 18

de sauveur, pas de contrainte extérieure qui puisse nous procurer la ' liberté, la liberté ne peut venir que du fond de nos cœurs, de l'effort de nos volontés. Il ne saurait entrer dans les plans de la Providence de

nous l'imposer du dehors et par des dispositions tout extérieures‘. »

« Le règne du diable n’est pas là pour qu’il se perpétue et pour que

nous le supportions avec résignation ; il est là pour qu'on le détruise, et pour que de ses ruines sorte la glorification du nom de Dieu. Comment croit-on servir Dieu? Est-ce en divaguant au sujet de prétendus desseins mystérieux dont on attend passivement le développement ; est-ce en agissant conformément à sa volonté, qui se manifeste clairement ? » | 4

« Si cet homme est une verge dans les mains de Dieu, comme beaucoup le pensent et comme je le concède en un certain sens, cette verge n'est pas là pour que nous lui présentions tranquillement notre dos nu, pour que nous offrions en holocauste à Dieu le sang qui coule sous ses coups bien appliqués ; elle est là pour que nous la brisions?. »

Ce que Dieu veut, en effet, c’est la réalisation du Royaume des Cieux, c'est le règne de la liberté et de la raison. Napoléon rêve d’un empire: universel où l'Allemagne perdrait son indépendance au profit de la France. Mais la France, comme le prouvent ses origines et son histoire, est incapable de s'élever à la conscience de la vraie liberté et de réaliser l'empire du droit et de la raison ; n'étant pas autochtone, ayant une civilisation et un esprit d'emprunt, elle ne peut avoir en elle-même et par elle-même d'autonomie ; en dépit de ses aspirations à la liberté,

incapable de se gouverner elle-même, elle est toujours à la merci du premier dictateur venu qui sait flatter l'opinion publique *.

« Et voyez, en effet, l’homme que le peuple français à mis aujourd'hui à sa tête. D'abord il n’est pas français. S'il l'était, il aurait quelques-unes des qualités françaises : la sociabilité, le respect des opinions d'autrui, etces qualités apporteraient à son caractère quelque tempérament... Le peuple corse était déjà, dans l’antiquité, réputé pour sa sauvagerie ; depuis ses origines, il a été rendu plus sauvage encore par le dur esclavage où il a été tenu ; après avoir combattu pour sortir d'un esclavage, il n’a fait que retomber dans un autre et trouver un maître plus rusé qui l’a trompé sur sa liberté. Les idées, les sentiments qui résultent, pour un pays, d’une pareille situation ont nourri sa première jeunesse ; puis Bonaparte vint en France où son esprit se forma pendant que suivait son cours une Révolution dont il eut l’occasion de

4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Staatslehre. Zweiter Abschnitt, Ueber den Begriff des wahrhaften Krieges, p. 416-417. — 2. /bid., p. 418. — 3. Jbid., p. 421-492.

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voir tous les Mobiles: il apprit ainsi à | connaître les Français et il vit

clairement que ce peuple était une matière éminemment plastique, susceptible de recevoir toutes les directions, incapable de s’en donner à luimême et de s’y fixer. Il crut le reste du monde fait à l'image de cette nation à laquelle il devait toute sa culture et qu'il pouvait presque tenir pour la première. Il n'avait aucun sentiment d’une destination morale supérieure de l’homme. D'où l’aurait-il recue, lui, dont la jeunesse n’avait pas eu en partage les heureuses coutumes des Français, lui qui, àl’heure de la claire intelligence et dans son éducation ultérieure, n'avait connu les enseignements ni de la philosophie ni du Christianisme ? Mais il avait hérité de sa race, il avait acquis aussi, grâce aux circonstances et dans sa lutte contre l’adversité, une volonté puissante, inébranlable, Avec ce don il aurait pu être le bienfaiteur et le libérateur de l'humanité s’il avait éprouvé seulement dans un recoin de son cœur le moindre sentiment moral. Ce sentiment, il ne l'a jamais eu. Et ainsi il a été pour tous les temps un exemple de ce que l'intelligence et la volonté toutes pures, sans aucune intuilion de spiritualité, peuvent donner. Il se représenta l’humanité comme vouée à une éternelle stagnation et à d’éternelles discordes, à moins qu'un de ces rares génies qu’on voit surgir, à des siècles d'intervalle parfois, ne vint la mettre en mouvement, la plier aux fins concues par lui, et introduire dans ce désordre quelque harmonie. Tel avait été Charlemagne, dont il se croyait le successeur immédiat... Le but qu’il poursuit actuellement, selon son plan de domination universelle, c'est ce qu il appelle la liberté des mers, c’est-à-dire, dans le fond de sa pensée, sa suprématie sur les mers ; à cette fin il entend sacrifier tout le bonheur de l’Europe, faire couler tout son sang. Ce grand projet, qui dépasse la vie d’une génération, il entend en confier la poursuite et peut-être le succès à sa dynastie, jusqu’au jour où, dans le cours des siècles, un autre inspiré, un autre héros surgira, détenteur d’une nouvelle révélation — qui ajoutera un anneau à la chaine forgée par le génie de Charlemagne et de Napoléon. »

La force et le génie de Napoléon venaient de ce qu'il n'était pas de ces usurpateurs vulgaires qui se contentent de fonder une dynastie et dont l'ambition est satisfaite quand ils ont assuré leur règne ; il avait l'esprit plus haut; il voyait son plan comme un Absolu auquel tout devait être sacrifié, les autres et lui-même. Et ce sacrifice de tout à quelque chose est sans doute obligatoire, c’est la forme même de la moralité; malheureusement Napoléon ignorait ce à quoi tout doit

4. Fichte, S. W., IV. Bd , Die Staatslehre. Zweiter Abschnitt, cEROS den Begriff des wahrhaîften Krieges, p L24- 426.

être sacrifié et sacrifié avec une joie sacrée, la liberté, la spiritualité. CL

Ce sacrifice de tous et de tout à ses plans égoïstes, il le poursuit en . toute opiniâtreté : tout ce qu’il y a de forces sans usage dans le monde, il se l’approprie ; tout ce qu’il y a de faiblesse, il faut qu'il le mette au service de sa force. « Pareil au vautour qui plane dans les espaces inférieurs des airs et tournoie autour de sa proie, il plane sur l'Europe stupéfiée guettant toutes les fausses manœuvres, toutes les défaillances. 1 pour s’abattre à tire d’aile sur leurs auteurs et en faire son profit. » D’autres, sans doute, voulaient aussi dominer, mais il voulaient, en outre, bien d’autres choses; ils voulaient en particulier vivre, se bien porter, ne pas sacrifier leur situation prépondérante, rester dans les honneurs, être aimés même. « Lui il ne connaissait pas ces faiblesses,

il risquait sa vie et toutes ses commodités; il s’exposait à la chaleur, au froid, aux balles ; il l'avait montré; il ne voulait pas être le maître paisible de la France, comme on l'en priait, il voulait être le maître paisible de l'univers entier, et s'il ne pouvait pas l’être, il aimait mieux n'être pas du tout. C'est ce qu’il montrait à l'heure où parlait Fichte et ce qu'il continuerait de montrer... »

« Tel est notre adversaire. [1 est un inspiré et il a une volonté absolue. Pour triompher de lui, il faut de l'inspiration aussi et une volonté absolue, une volonté qui soit la plus forte parce qu'elle aura pour objet non pas une chimère, mais la liberté. De l'existence de cette liberté au fond de nos cœurs, de ce que nous aurons, pour la saisir, lamême clarté et, pour la poursuivre, la même opiniâtreté que lui à l'égard de sa chimère dépend l'issue de la lutte engagée. »

Fallait-il rappeler l'assassinat du duc d’Enghien qu’on lui reprochait d'ordinaire comme la plus noire de ses actions ? Mais il avait commis un crime auprès duquel cet assassinat disparaissait presque entièrement, et ne valait, à son sens, pas la peine d’être relevé, parce qu’il n’était qu'une conséquence nécessaire dans la voie où il s'était engagé.

Avoir trahi la liberté et le droit qu'avec la Révolution la nation francaise avait entrevus, qu’elle s'était efforcée de faire triompher, pour lesquels elle avait déjà versé le meilleur de son sang, voilà quel était, aux yeux de Fichte, le véritable, l’inexpiable crime de Napoléon. On accusait, il est vrai, la France — et Fichte admettait le bien-fondé de l'accusation — d'être par elle-même incapable de cette liberté qu’elle avait rêvée ; mais si Napoléon avait eu le moindre sentiment de la liberté, c'était sa tâche de chercher les moyens de développer chez les Français l'aptitude à la liberté au lieu de l’étouffer. Cette éducation eût exigé

4. Fichte, S. W., IV. Bd., Die Sioatslehre. Zweiter Abschnitt, Ueber den Begriff des wahrhaften Krieges, p. 427-428.

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sans doute l'effort de plusieurs générations. Qu'importait? Après s'être $ acquis l'empire et l'hérédité, il eût légué à ses successeurs l’œuvre d'éducation nationale et de libération qu’il aurait entreprise.

Mais parce qu'il lui avait manqué cette étincelle de vraie moralité, Napoléon, par ses artifices et ses embüches, avait volé à la nation française sa liberté : il avait commis un crime de lèse-humanité!.

C’est pourquoi il devait être combattu, et c’est pourquoi Fichte s’ef-

- forçait d'inculquer à ses auditeurs l'esprit qui devait triompher de lui; de faire jaillir en eux l’étincelle et d'aviver la flamme de l'inspiration nécessaire à la victoire ?. | | Ce portrait de Napoléon, la condamnation de son aveugle et monstrueuse ambition, de son rêve d’un Empire universel, rappellent les anathèmes du pamphlétaire jeune et alors inconnu contre les. princes oppresseurs de la liberté; mais, à travers Napoléon, Fichte visait aujourd’hui encore d'autres adversaires ; il songeait aux thèses historiques du romantisme; il songeait notamment à celui en qui | les romantiques voyaient leur historien, comme ils voyaient en Ritter Leur physicien et en Schelling leur philosophe, à Jean de Müller, célébrant en Napoléon le successeur de Frédéric, décrétant, au nom * de l'Histoire et de ses lois universelles, que Napoléon était l'homme du Destin, venu pour châtier le peuple allemand de ses péchés, pour instaurer l’ordre nouveau du Monde.

IF est impossible de ne pas voir dans les paroles de Fichte une réplique vengeresse à l'humiliante attitude que préconisait Jean de Müller quand il conseillait au peuple allemand de subir avec résignation la punition du ciel en attendant des temps meilleurs. Déjà, dans les Discours à la Nation allemande, Fichte avait tenu, nous l'avons dit, à marquer sur Ce point son dissentiment avec Jean de Müller. Il y revenait ici avec une précision qui ne laissait pas de place au doute quand il dénonçait l'erreur enfantine de ceux qui voyaient dans l'ennemi de l'Allemagne l'instrument de Dieu, la verge destinée à faire expier au peuple allemand ses fautes, et qu'il proclamait, contrairement à leurs «divagations» sur de prétendus plans de la Providence, que « le règne du diable » n’est pas là pour que nous le supportions avec résignation et que nous contribuions à le perpétuer, mais pour que nous le détruisions. À moins de le nommer, on ne pouvait plus clairement désigner Jean de Müller

et condamner sa doctrine.

Ainsi Fichte, jusque dans ses attaques contre Napoléon, poursuivait

4, Fichte, S. W., IV. Bd., Die Sfaatslehre. Zweiter Abschnitt, Ueber den Begriff des wahrhañften Krieges, p. 429. — 2. Zbid., p. 429-430. Voir appendice I,

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sa polémique contre les erreurs pernicieuses du romantisme : dans les actes par lesquels s'affirme le plus nettement son patriotisme, dans les” actes les plus compromettants pour son repos et pour sa sécurité, sa clairvoyance refusait de s'associer aux intempérances d’un certain « nationalisme » qu’elle considérait comme ruineux pour la patrie.

Aux jours où s’annonçait la victoire qu’il avait prédite il restait donc toujours mesuré et fidèle à lui-même : la guerre libératrice devait. assurer par la défaite du despotisme — Napoléon était seulement ici un symbole du rêve sanglant de l’Empire universel — et des convoitises dynastiques le triomphe du régime démocratique qui, aux yeux de Fichte, devait assurer le règne de la justice, le règne de la liberté, de l'égalité, de la fraternité des hommes proclamé par la Révolution française et qui ressemblait si fort à ce Règne des Fins dont la Critique et la Théorie de la Science avaient fait leur idéal.

Fichte ne pardonnait pas à Napoléon d’avoir trahi cet idéal; et c’est pourquoi il le poursuivait de sa haine, cherchant à inculquer à ses élèves l’esprit qui devait triompher de lui.

H. L'EFFICACITÉ DE Qu'il y ait réussi, qu’il ait constitué au- LA «THÉORIE DE LA k ; SCIENCE ». tour de lui comme une secte enthousiaste

unissant dans un même amour patrie, raison, liberté, on une anecdote qui porte la marque de l’exaltation du temps en fait foi. | Un des élèves de Fichte, Frédéric-Guillaume Schulze, dont les scrupules et les confidences avaient amené l'avortement du complot contre la garnison française de Berlin, était parti comme franc-tireur dans le détachement du bataillon des Grenadiers poméraniens ; convaincu que la meilleure garantie contre la peur et la défaite était dans l’élévation spirituelle, il avait emporté dans son schako, comme sa sauvegarde, un livre du maître: Za Théorie de la Religion; il en avait fait, durant toute la campagne, son livre de chevet. Il lui dut la vie, et la « sauvegarde» de son âme « fut aussi l’égide de son corps ». Au plus fort de la bataille de Dennewitz, sa compagnie reçut l’ordre d'enlever le village de Gold, sur une hauteur qu'occupait fortement l'ennemi. L’assaut fut donné et, sous la pluie de balles, un grand nombre de ses camarades tombèrent mortellement frappés. Schulze lui-même fut touché : une balle troua son schako, traversa le livre de Fichte et vint mourir aux derniers feuillets, à la page 249, sur ces mots: « Car tout ce qui survient est la volonté de Dieu et par conséquent le mieux qui puisse arriver ». N'’était-ce point là le signe même d’une intervention de la Providence ? Schulze le crut; il fit part à son général de cet événement qui lui

semblait miraculeux ; celui-ci voulut voir le livre sauveur ; il invita Schulze à faire le récit des faits et à demander au conseiller Sack qu’il . fût livré à la publicité par la voie des journaux.

Schulze hésitait à obéir ; « il lui répugnait de laisser circuler dan le

monde ce qui ne pouvait lui donner de béatitude qu’en restant le secret

de son cœur » ; il consulta Fichte, auquel, en d'autres circonstances, il

avait déjà dù de rentrer dans le droit chemin?.

On devine aisément le conseil que donna Fichte. Le récit ne parut pas*; mais on peut juger par là de l’état d'exaltation où les lecons de Fichte avaient haussé les esprits de ses auditeurs ; vraiment elles créaient cette foi, seule capable, aux yeux du philosophe, de conjurer le sort et de sauver la patrie.

Sans doute d’autres influences que la sienne, des influences plus fortes que la sienne peut-être emportaient le peuple allemand dans ce mouvement tumultueux vers l'indépendance nationale. Son jacobinisme chrétien, son rationalisme démocratique n'étaient pas l'opinion du grand nombre. Il y avait cependant maintenant des généraux, des hommes d’État pour reconnaître la valeur de la foi qu’il engendrait et pour l'utiliser. L'exemple de Schulze était la justification de Fichte quand, au

début de la campagne; il réclamait sa place aux armées.

I. L'AURORE DE LA DÉ- A l’automne de l’année 1813 la face des évé- ESS nements avait changé. Après l’échec du Congrès de Prague, les Alliés reprirent la cam-

pagne: l'Autriche était maintenant avec eux ; sa concentration achevée elle déclarait à son tour la guerre à la France. La coalition opposait cette fois aux 400000 soldats dont disposait Napoléon 500 000 hommes et trois armées, une armée autrichienne venant de Bohême, commandée par Schwarzenberg, une armée prusso-russe venant de Silésie avec Blücher comme chef, une armée suédo-russe sous les ordres de Bernadotte luimême, l’ancien maréchal de France, maintenant lieutenant du roi de Suède‘. Victorieux à Dresde des troupes autrichiennes, Napoléon vit en Brandebourg et en Silésie ses lieutenants battus par Bernadotteet par Blücher, et dut, pour n'être point débordé, se retirer sur Leipzig où il soutint la plus formidable des batailles qu’il eût encore livrées. Elle

1. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., Actenstücke, X, Vor/fall aus dem Befreiungskriege in Besiehung auf Fichte. Jessen, den 16. Sept. 1813: Lettre de Schulze à « son cher père Fichte » et relation de l’événement, p. 137-138,

‘2. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., Actenstücke, X, p. 137.

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