‹ Fichte et son temps (volume 2)Chapitre 64 sur 95 · MT AR NET FICATE À BERLIN · texte numérisé non relu

MT AR NET FICATE À BERLIN

Sachs 4 é sun ÿ

dura trois jours, au bout desquels l'armée française, qui, cependant,

n'avait pas été entamée, dut battre en retraite, faute de munitions. L'erreur d'un sapeur transforma la retraite en déroute: il avait fait

sauter un pont — le seul — avant que les troupes ne fussent pas-

sées toutes : 20 000 hommes, 250 canons restaient aux mains des

Alliés. C'était pour l'Allemagne le commencement de la délivrance.

Fichte suivait la campagne avec un intérêt passionné. [Il commencait à

entrevoir le moment où, rassuré sur le sort de la patrie enfin libérée, 11.

allait pouvoir reprendre ses chères spéculations en toute sécurité; il songeait déjà aux prochains cours à faire. En attendant, il cherchait à renouveler sans cesse l’aliment de sa pensée.

K. LE MAGNÉTISME La question du magnétisme animal était

J ÿ re L : ï ANTMAL ET LAGTHEORIE lors l'objet de ses réflexions. Cette question,

DE LA SCIENCE ». 4° nous l'avons vu, à propos des physiciens ro-

mantiques, tenait une grande place dans les préoccupations du monde

savant, et, à Berlin, plus peut-être que partout ailleurs, le magnétisme faisait rage, c'était la panacée universelle: Mesmer avait pour disei-

ples les médecins les plus réputés, les Hufeland et les Reil. Telle était

la vogue des idées de Mesmer qu'on le fit prier de venir à Berlin exposer sa découverte et expliquer sa doctrine: son grand âge l’en empêcha.

Sous la pression de l'opinion publique le gouvernement dutalors envoyer près de Mesmer un délégué (Wolfart), nommé pour conférer avec lui, - -et obtenir de sa bouche, avec la confirmation de ses théories, l’annonce

des découvertes nouvelles qu'il aurait pu faire. Wolfart revint plus convaincu que jamais : la personne de Mesmer lui avait fait une impression profonde ; il avait pu constater par lui-même des guérisons merveilleuses.

Tant d’enthousiasme et tant de crédulité n'avaient pas été sans.

provoquer bien des résistances: Mesmer avait aussi à Berlin des

ennemis déclarés ; toute une polémique s'engagea, journaux et

brochures menèrent contre Mesmer et ses disciples une violente

campagne. Le ministre Schuckmann porta un coup mortel à’la propa- .gation de la doctrine en Prusse et à Berlin; il fit une déclaration

publique pour condamner le magnétisme et pour protester contre la mission officielle confiée par le gouvernement à Wolfart'.

Pareilles discussions étaient d'autant moins faites pour laisser Fichte indifférent que Schelling avait cru trouver dans le magnétisme animal

4. L. Geiger, Berlin, 1688-1840. Geschichte des geistigen Lebens der preussischen Hauptstadt, II. Bd., 2. Buch. Wiedergeburt und Befreiung, 1808-1815, 11. Kap., p. 308-310.

1 Ja justification de l'orientation nouvelle donnée à la Philosophie de la Nature.

Le magnétisme animal avait servi de base expérimentale à toute la

physique mystique du romantisme.

Il semblait fournir aux adeptes de l'École l'exemple d’une volonté agissant comme une force de la nature; or, cette action directe de la volonté sur la nature ne constituait-elle pas l'essentiel de la magie? L'efficacité de la magie et la vérité de la mystique n'étaient-elles pas confirmées par des phénomènes de télépathie et de clairvoyance où se manifeste l'existence d'un pouvoir de perception supérieur et mystérieux, où la perception inconsciente dépasse de son infinité les bornes

- de la perception consciente ? S'emparant de ces doctrines et de ces expé-

riences, Schelling avait greffé sur la Philosophie de la Nature une

nouvelle théosophie.

Dans le débat qui s’agitait, Fichte avait son mot à dire. Il tenait d'abord à répondre à ceux qui, comme Solger, voyaient dans le magnétisme animal un défi à l’Idéalisme avec sa prétention de déduire l’expé-

rience et criaient malheur au philosophe qui, comme Fichte, dédaignait

la véritable expérience ou n'avait aucun sens de l'expérience, pour aboutir à des résultats extravagants ‘. Il tenait encore à réagir, au nom durationalisme, contre l'usage illégitime que faisait des découvertes de Mesmer le néo-mysticisme des médecins, des physiciens, des métaphysiciens romantiques. Et cette nouvelle protestation contre ce qu'il appelait l’anti-philosophie devait être son dernier acte de philosophe.

Examinant à son tour les faits, et y appliquant la méthode de la philosophie critique, il se faisait fort de montrer la fragilité des conclusions de Schelling et de ses adeptes, d'établir que, dans ces expériences, il n'y avait rien de magique ni de mystérieux, que la Théorie de la Science en fournissait une explication parfaitement intelligible en

. même temps qu’elle ÿ trouvait en quelque sorte ce que Fichte appelait

lui-même « sa preuve physique ».

Voici, en effet, quelles conclusions Fichte dégageait des expériences auxquelles il avait assisté chez le professeur Wolfart et des lectures

qu'il venait de faire *.

4. Solger, VNachgelassene Schriften und Briefwechsel, éd. L. Tieck et Fr. v. Raumer, I. Bd., An Frau von B. Berlin, den 20. October 1812, p. 243. 2. Les Mémoires du comte Gomer sur la guérison d'un épileptique ; les Recherches

-physiologiques sur l’homme dans l’état de somnambulisme; Alexandre Hébert, traité

par Puységur le 16 juin 1812 ; Petetin, Mémoire sur la découverte des phénomènes que présentent la catalepsie et le somnambulisme, Lyon, 1787 ; Extrait des journaux d'un magnétiseur attaché à la Société des Amis réunis à Strasbourg, 1786 ; Journal du traitement magnétique de Me N..., par M. T. D. M., Londres, 1786; les Œuvres de Mesmer.

Sans insister sur l’analogie entre l'influence de la volonté du magné-

tiseur sur les sujets et la manière dont se fait, par l’action de l'orateur ou du maitre, la communication d’une conviction, d'un enseignement",

il remarquait que les phénomènes de somnambulisme apportaient un appui à une des thèses essentielles de la Théorie de la Science : celle de

l'inexistence ou, du moins, de l'essentielle relativité de l'individu. Ne ressortait-il pas des expériences faites que l'individualité était sujette

à des altérations, à des dédoublements; qu'elle était à la merci d’une volonté étrangère ; enfin, même, qu’elle pouvait totalement se perdre? Et cet anéantissement du Moiindividuel devant une idée ou une image qui sont suggérées à la conscience par le mot (élément de la communication spirituelle, comme le sont l'air et la lumière pour la communication par les sens) et qui produisent tout un automatisme, n’était-ce pas l'essentiel du mécanisme de l'attention — depuis l'attention vulgaire jusqu’au génie — où l'individu s’absorbe dans l'idée, dont il devient l'instrument et, au terme, dans l'acte de réflexion suprême, le don final, l'effacement de l'individu devant l'Absolu ??

Dans certains faits de magnétisme et de perception à à distance n° y avait-il pas comme la preuve expérimentale d'une communication ou

plutôt d’une communion de l'esprit avec la nature et de la possibilité

— qu’exige la moralité — d’une action de l'esprit sur la nature ? D'autre part ces phénomènes atteslaient l'existence d’une véritable communauté spirituelle entre tous les individus, d'une même source où plongeraient en quelque sorte toutes les consciences individuelles et d’où elles tireraient leur substance ; enfin les expériences d'hypnotisme et de somnambulisme ne prouvaient-elles pas que l’individualité a, en somme, pour rôle d'élever au niveau de la conscience, d’actualiser les éléments de la vie spirituelle inconsciente, et n’était-ce point, là encore, la preuve physique expérimentale de l’Idéalisme transcendantal qui fait de chaque conscience un microcosme, une réalisation ou détermi-

nation particulière de l’universel, et qui montre comment la liberté de …

l'individu, grâce au véhicule de l'intelligence, de la réflexion, opère le passage de l'infini à la détermination, contracte le divers dans une unité, et actualise dans le temps ce qui est, au fond, hors du temps *.

Faut-il maintenant s'étonner de certaines cures, soi-disant merveil-

1. À ce propos Fichte rappelle un phénomène fréquemment observé par lui : ses.

auditeurs le comprenant pendant son cours, alors qu’il leur parle, et cessant de Je

comprendre après qu'ils n'étaient plus sous l’action de sa parole.

2. Fichte, N. W., III. Bd., Tagebuch über den animalischen Magnetismus, p. 300-

3. Jbid., p. 297-344; voir principalement p. 800, 305, 326, 328, 331, 334, 344.

{Ich komme da auf eine Physicirung des Idealismus). Also in ihm (dem Menschen)

leuses, dues, semblait-il, à l'influence du magnétisme et où la Philoso-

-phie de la Nature croyait apercevoir une influence magique ? En

aucune façon, et l'explication en était à la fois très simple et toute rationnelle : le magnétisme, en élevant en quelque sorte le ton de la vie, donne à l'organisme la force de résister à la maladie et de se guérir de lui-même, et c’est en réalité la véritable médecine, la médecine universelle que cette cure spontanée !.

A Fort de ce qu’il croyait être la confirmation 1814. LÉPIDÉMIE pg Physique de son système, Fichte se préparait TYPHUS. LA MORT DE à en faire une nouvelle et dernière exposition 0e dont la clarté forcerait l'attention des plus récalcitrants et qui le rendrait intelligible même à un enfant. Il comptait composer cet ouvrage l'été suivant. Il irait se recueillir dans quelque coin solitaire entre Dresde et Meissen, dans ces lieux pleins des souvenirs de son enfance où son inspiration irait se rajeunir. Cet ouvrage fini il était décidé à ne plus rien écrire : il considérerait sa carrière comme close ; il consacrerait le reste de ses jours à inculquer aux jeunes gens bien doués l’amour de la science et le véritable esprit de la philosophie ?.

. La mort ne lui laissa pas le temps d'achever ce qu’il considérait ainsi lui-même comme sa dernière tâche. Depuis cinq mois, depuis l'heure où les environs de Berlin étaient devenus des champs de bataille, les hospices de la ville, les monuments, transformés en hôpitaux, regorgeaient de blessés, de malades; les épidémies décimaient les armées ;. le typhus, en particulier, sévissait avec rage ; les médecins, les infirmiers ne suffisaient plus à leur tâche ; ils avaient fait appel à la bonne volonté et au dévouement des particuliers : les femmes de Berlin, au nombre de plus d'une centaine, avaient aussitôt renoncé à toutes leurs occupations, même à l'entretien de leur propre foyer, pour aller prodi- guer aux malades, dans les lazarets, leurs soins et leurs consolations. Une des premières, malgré sa répugnance naturelle, la femme de Fichte s’offrit. Elle se fit aussitôt remarquer par son zèle et son abnégation. Elle avait traversé indemne les jours les plus dangereux. Maintenant, l'ennemi, battu à Leipziget à Hanovre, repassait la frontière; elle allait, semblait-il, pouvoir reprendre, avec un repos bien mérité, sa place au

lige das Gesetz des Universums {in alle Ewigkeit : und sein Dasein ist bloss eine Steigerung, in Bewusstseyn Fassen desselben. Dies macht den ganzen Gedanken des Idealismus klarer) [p. 331].

1. Fichte, N. W., IT. Bd., Tagebuch über den animalischen Magnetismus, p. 314. 2. Fichte's Leben, 1. Bd., 11, 9, p. 455-456.

foyer. Mais, le 3 janvier 1814, elle tombait malade à son tour. Dans ce

corps épuisé par cinq mois de privations et de fatigues, dans cet orga-

nisme à bout de résistance, le typhus fit, tout de suite, d’effrayants

ravages. Dès le début, les médecins la considérèrent comme perdue. Le

jour où le danger paraissait le plus imminent, Fichte devait aller à l'Université faire sa lecon d'ouverture. Il avait passé toute sa journée

au chevet de la malade : elle n’avait déjà plus sa connaissance. Pour-

tant il ne se crut pas le droit de rester auprès de la mourante,; il lui fit en son cœur un adieu suprême et il alla où l’appelait le devoir professionnel. Pendant deux heures il parla, sans que personne püt soupconner l'angoisse qui l’étreignait. Il était parti, croyant ne plus retrouver la compagne chérie de sa vie. Quelle ne fut pas son émotion, en rentrant, d'apprendre qu’une crise salutaire s'était produite et que, pour la première fois, le médecin avait prononcé des paroles d'espoir. Dans le débordement de sa joie, et comme pour la mieux retenir, il serra sa femme sur son cœur, l’embrassant avec toute la tendresse d’un amour qu'avait encore exalté sa crainte de la perdre. Le lendemain, déjà mal

à l’aise. il voulut faire son cours. Le soir même, la fièvre le prit, puis , , » P

une torpeur que rien ne put vaincre, ni les bains, ni aucun remède. Tout de suite le mal se porta au cerveau, laissant à peine au philosophe,

de temps à autre, un moment de lucidité; assez cependant pour qu'il

apprit le passage du Rhin par les alliés et l’entrée de Blücher en France. Sous le coup de l'excitation que lui causa cette nouvelle, il sembla retrouver sa conscience, mais pour une heure seulement ; la fièvre le reprit bientôt et, toute débordante encore de l'événement qu'on lui avait annoncé, sa pauvre imagination malade le transportait mainte-

nant bien loin, au milieu des camps, réalisant enfin, dans le délire de la mort prochaine, son vieux rêve toujours déçu d'enflammer les cœurs par ses paroles et de contribuer par son éloquence à la victoire.

suprême. Il reconnut cependant son fils qui lui apportait une potion, et avec un triste regard il lui dit : « Laisse, je n’ai plus besoin de remède, je sens que je suis guéri ». Puis il s'endormit d’un sommeil comateux, à peine entrecoupé de quelques paroles confuses, et il s’éteignit sans souffrances le onzième jour de sa maladie, le 29 janvier 1814', à cinq heures du matin; ilavait cinquante-deux ans *. |

1. C’est la date donnée, contrairement à l’assertion du fils de Fichte, qui fait remonter la mort de son père au 27, par la nécrologie parue dans le journal universel d'Augsbourg. (Augsburger Allgemeine Zeitung, Nr. 45, Montag 14. Febr. 1814) C'est celle qui est inscrite sur le tombeau de Fichte et que porte l'acte de décès ; le fait nous a été contirmé par l'arrière-petite-fille du philosophe, Mie Clara v. Fichte.

2. Fichte’s Leben, 1. Bd., 11, 9, p. 457. — Le journal universel d’Augsbourg, dans la nécrologie qu’il a consacrée à Fichte, le 14 février 1814, raconte que l'enterrement du

Page 1