E. Denis, L'Allemagne (1789-1810), ch. 1v, p
influence politique sur les destinées de son pays; et, dans cette nouvelle phase de sa carrière, Fichte, l’idéaliste intempérant, témoigna d’un
sens positif singulièrement perspicace. Cependant, en se transformant
ainsi, le philosophe demeurait fidèle à son devoir et fidèle à lui-même. Il allait montrer, comme :il l'avait annoncé dans son Exposition de 1801, que l’Zdéalisme spéculatif de la Théorie de la Science aboutissait à un Réalisme pratique.
Les hostilités ouvertes entre la France et la Prusse, notre philosophe résolut donc de payer de sa personne, de suivre les armées, d'exposer sa vie ; il voulait, «à l'exemple des Eschyle et des Cervantès »,
sinon porter les armes — il n’avait jamais tenu un fusil — du moins
enflammer les cœurs par sa parole ‘. Il rêvait d’être une sorte d’aumônier laïque ; à l'heure des combats, il exciterait les courages et, après la bataille, il viendrait offrir aux mourants les consolations suprêmes. A l'appui de sa proposition Fichte adressait au gouvernement une note relatant ses idées sur l'application de l’éloquence à la guerre actuelle (Anwendung der Beredsamkeit für den gegenwärtigen Krieg), avec un discours d'introduction.
« De tous temps, écrivait-il, là où a existé l’éloquence et où il s’est trouvé une oreille pour entendre, l’histoire montre que, dans la guerre, elle a su exciter chez les soldats l'enthousiasme pour la victoire...
« L’orateur qui entreprendrait cette lourde tâche devait être en mesure de prouver qu’il comprenait le sens de cette guerre et qu'il en considérait l'intérêt comme plus important que l'intérêt de sa vie, comme plus important qu'aucun autre. » Or, Fichte savait ne pouvoir vivre que s’il conservait la possession des choses dont cette guerre était l’enjeu ; seule l’espérance de pouvoir contribuer, si peu que ce fût, au succès de la cause avait pu l’amener à s'arracher à des occupations qui avaient pour
. Son activité un autre attrait. « Tout ce que l'humanité a acquis depuis
son origine par mille sacrifices, devrait-il être maintenu et accru, ou bien tout ce qu'ont chanté les poètes, tout ce qu'ont pensé les sages, tout ce qu'ont accompli les héros devrait-il sombrer dans le gouffre sans fond d’une volonté arbitraire qui ne savait absolument pas ce qu’elle vou-
lait, sinon qu’elle voulait, qu'elle voulait sans limites, qu’elle voulait
1. Fichte’s Leben, 1. Bd., ir. Buch, 3. Kap., p. 363 sgg. Cette idée de prédicateur aux armées en campagne remonte, chez Fichte, à l’année 1789; elle semble lui avoir été suggérée par une proposition française. Dans le journal que Fichte tient à Zurich du 2 août au 20 septembre on lit, à la date du 17 septembre, qu’Escher, l'ami de Fichte, lui a communiqué une lettre de Gaudin qui lui parlait d'une place de prédicateur aux armées françaises devant Berg-op-Zoom. Escher avait pensé à Fichte; Fichte avait embrassé le projet avec toute sa chaleur de cœur; il avait, sur-lechamp, écrit à Gaudin une lettre en français pour lui faire ses offres de service. {Hans Schulz, Fichtes Briefwechsel, Hæssel, Verlag, Leipzig, 1995, I. Bd., Nr. 12, 1789, August 2-September 20. Zürich, Tagebuch, Donnerstag d. 17, p. 27.)
d’une volonté de fer. ? Voilà la question que l’orateur dont on parle devrait se poser et, une fois résolue, il lui faudrait savoir si et de quelle
manière il pourrait, avec succès, accomplir son grand devoir. Fichte,
lui, croyait le savoir : c'était à la condition que tous, du premier au dernier, eussent la même volonté de fer qui caractérisait l'ennemi, de vouloir uniquement ce qu’ils voulaient ; de vouloir cela et rien d’autre, sans penser à la paix, en faisant la guerre; il ne s'agissait plus d’avoir pour maxime, comme autrefois l'ennemi : vaincre ou mourir — la mort vient bien toute seule —- ; il fallait que celui qui a pour mission d'agir considérât comme une nécessité de ne jamais avoir la volonté de mourir, d'avoir la volonté absolue de vaincre.
« Quant à la forme de son intervention — bien que le siècle fût aux nouveautés et que l'ennemi fit lui-même usage de méthodes révolutionnaires — Fichte s en tiendrait volontiers, pour ne pas heurter les habitudes, aux vieux usages : il se ferait prédicateur (il avait jadis étudié la théologie et prêché à maintes reprises), bien que la fonction plus libre d’orateur laïque de l’État lui parût mieux appropriée aux temps. À la parole il lui semblait nécessaire d'adjoindre le secours de la plume pour un double objet : proclamations à l’armée, aux habitants des provinces, — élaboration d’un manifeste destiné à préciser le but et les limites de cette guerre et à obtenir aussi le concours de l’opinion européenne, alliée qui n'était pas à l'abri de tout reproche, la meilleure pourtant qu'on pût avoir, étant donné le caractère de la présente confiagration ‘.»
En même temps Fichte écrivait un discours d'ouverture qui est resté d’ailleurs à l’état de fragment. Il déplorait que, faute d’avoir appris à porter les armes, son siècle ne lui eût pas permis, ce qui fut accordé à Eschyle et à Cervantès, de confirmer ses paroles par des actions d'éclat. Cependant, puisqu'il ne pouvait que discourir, il souhaitait que ses discours frappassent comme des épées, frappassent comme la foudre. ‘Il savait, d'ailleurs, quels étaient les risques qu'il courait. Chemin faisant, dansses Discours, il dirait les vérités nécessaires dans toute la clarté où
illes voyait, avec toute la force dontil était capable; il en prendrait toute
la responsabilité; il dirait des vérités qui, devant les tribunaux de l'ennemi, étaient passibles de la mort, et il donnait sa parole qu'il vivrait libre dans sa patrielibre, ou qu’il mourraiten même temps qu’elle.
Aux vices qui avaient atliré à la Nation allemande le sort qu’elle subissait : mollesse, lâcheté, incapacité du sacrifice, peur de la mort, amour de la vie et de la jouissance, mépris de l'enthousiasme, Fichte
4. Fichte, S. W., VIL Bd., Anwendung der Beredsamkeit für den gegenwärtigen Krieg, p. 505-508.
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opposait alors les vertus du guerrier élevé pour le sacrifice, prompt à l'enthousiasme, ennemi des sophismes qui énervent et paralysent la
volonté, attachant enfin plus de prix à l'honneur qu’à la vie. Il rappelait à ses concitoyens que l’occasion leur était fournie d’éprouver leur caractère, de donner à l'Allemagne un grand exemple, de réveiller chez les amis de l'humanité les espérances mortes !.
Ni cette note sur l'application de l'éloquence à la guerre actuelle, ni cet exorde n’obtinrent auprès du gouvernement le succès qu’en escomptait Fichte : la demande parut insolite ; elle fut rejetée. Le chancelier Beyme, avant de partir pour le quartier général, le 20 septembre, fit part au philosophe de ce refus :
« Vos idées, mon cher Fichte, vous font honneur. Le roi me charge de vous remercier de votre offre. Peut-être, plus tard, pourrons-nous en user. Pour le moment il faut d’abord que le roi, avec le concours de ses armées, fasse parler ses actes. Les discours pourront alors grandir les fruits de la victoire ?. » |
Puisqu'on refusait ses services personnels, Fichte voulut du moins contribuer de ses deniers aux frais de la guerre; il participa aux souscriptions ouvertes dans une mesure très supérieure à ses moyens ?. En même temps, il voulait prouver par un acte — comme il l'avait annoncé — qu'au risque de sa vie il dirait les vérités nécessaires. Il écrivit donc une note Au sujet de l'Homme Sans Nom (In Beziehung auf den Namenlosen ‘). Il l’y traitait d'usurpateur; il l’accusait de faire usage de choses non légitimement acquises, de choses qu'il avait dérobées. Usurpateur, il l'était à un double titre : envers son pays d’abord, car, au lieu de demeurer ce qu'il aurait dû être, le défenseur de la République française et le guide de ses destinées, il avait trahi ses serments, violé la Constitution dont il avait la garde, établi à son profit un gouvernement despotique et fondé pour lui-même un empire, usurpateur envers les autres pays aussi, puisque, contre toute légitimité, il voulait se faire l’égal de leurs monarques. N’étant pas l'héritier d’une ancienne dynastie, il lui eût fallu, pour devenir légitime fondateur d’une dynastie nouvelle, être tout au moins ce qu'il n’était pas : librement élu par son peuple ÿ.
Cependant Fichte suivait avec impatience les événements de la guerre; il attendait la victoire que Beyme avait escomptée. Même après la bataille malheureuse de Saalfeld, où le prince Louis, l’ami de Rahel,
4. Fichte, S. W., VII. Bd., Reden an die deutschen Krieger zu Anfange des Feldsuges 1806, p. 509-512.
2. Fichte's Leben, 1. Bd., ir, 3, Charlottenburg, den 20. Sept. 1806, p. 366.